Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

homère

  • L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Axelle Simpere cueilli sur le site de l'Institut Iliade et consacré aux effets dévastateurs de la destruction de l'enseignement des humanités sur les enfants...

    Axelle Simpere est psychologue clinicienne et ancienne professeur de lettres-anglais en collège et lycée professionnels.

     

    Transmettre.jpg

    L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle

    Jusqu’aux réformes des années 1970-1980, enfants et adolescents étaient instruits à partir d’un ensemble de récits mettant en scène des figures auxquelles s’identifier et d’œuvres littéraires et philosophiques explorant l’âme. Cette transmission était à la fois horizontale, de contemporains à contemporains, et verticale : ce que l’enfant recevait venait des morts autant que des vivants, d’un monde qui précédait et qui obligeait. Une rupture eut lieu en 1968, année à partir de laquelle s’engagea un processus de réformes institutionnelles au sein desquelles chaque génération d’enseignants formée dans le nouveau cadre transmit de moins en moins ce qu’elle-même n’avait pas reçu, actant de fait une rupture de transmission intergénérationnelle. Il n’y a donc pas seulement eu un changement de programmes, mais également de transmetteurs ayant perdu l’accès à ce qu’ils étaient censés transmettre.

    Enseignées au travers des mythes, des grandes œuvres et des récits de ce que les hommes ont souffert, les humanités offraient un ancrage aux enfants : l’enfant qui lisait L’Iliade, apprenait le latin, connaissait les cathédrales et les guerres de son pays, était pour ainsi dire situé, c’est-à-dire qu’il avait la connaissance de ses origines et de ses ancêtres, ce qui laissait ainsi la possibilité à son imaginaire de s’imprégner petit à petit d’une vision de son avenir au sein de sa lignée.

    Aujourd’hui, l’enfant n’est plus qu’incité à regarder son héritage comme un objet suspect généré par des dominants. Dès les classes de primaire, les manuels de lecture invisibilisent la place des contes fondateurs (Perrault, Grimm, La Fontaine…) au profit de textes contemporains à visée idéologique représentative, privant de fait l’enfant des structures narratives occupant cette fonction essentielle d’organiser son rapport au bien, au mal, à l’épreuve, à la mort. Au collège, le programme d’histoire consacre une part prépondérante aux cultures extra-européennes au détriment de la continuité du récit civilisationnel, laissant la plupart des élèves de troisième sans aucune connaissance de la Grèce antique, du christianisme médiéval, ou encore des cathédrales. En SVT dès la cinquième, la distinction entre sexe biologique et identité de genre est introduite au moment précis où le corps entame sa transformation pubertaire la plus radicale, ce qui est fondamentalement perturbant, voire traumatogène pour le préadolescent.

    Un enfant de douze ans à qui l’on apprend à questionner son identité avant qu’elle ne se soit constituée devient un sujet complètement déraciné, avec pour résultat la mise en place d’une identité flottante, au sens d’Erikson, c’est-à-dire un adolescent qui n’a pas trouvé les matériaux pour construire un sentiment cohérent de qui il est, d’où il vient, ni ce qu’il vaut. Dès lors, cette identité diffuse crée une béance que l’adolescent va chercher à combler par des appartenances massivement et facilement disponibles, telles qu’idéologies de substitution et identités numériques.

    Il est essentiel de s’interroger sur ces humanités qui déracinent. Un enseignement qui produit systématiquement des sujets sans ancrage ni identification possible à des figures et à des récits antérieurs forme des sujets disponibles pour quelle appartenance viendra ensuite, quelle idéologie les remplira, et quel système occupera le vide qu’on a créé en eux, autrement dit des individus psychiquement perméables à toute forme de discours, prêts à répondre et à servir n’importe quelle idéologie.

    Ce dispositif s’est installé sans que les familles aient été consultées, informées, ni même averties. Les parents confient désormais leurs enfants à une institution qui poursuit des fins symboliques contraires aux leurs, sans que leur consentement à ce que leur enfant soit ainsi dessaisi de son héritage ait jamais été sollicité.

    L’effraction psychique institutionnelle créée par ces humanités déracinantes opère selon un mécanisme précis : en niant l’héritage et en méprisant les valeurs, elles reproduisent la structure de la perversion institutionnelle, qui ne figure pas nécessairement dans l’intention de chaque acteur, mais dans la logique du dispositif lui-même. Les valeurs universelles abstraites désormais substituées aux humanités constituent un ensemble idéologique précis, tout en se présentant comme absence d’idéologie. C’est ce que l’on nomme, à la suite d’Orwell, une novlangue : un discours qui se présente comme émancipateur, universel, neutre, et qui est en réalité le vecteur langagier d’une idéologie précise. Ainsi la novlangue scolaire ne dit-elle pas qu’elle déconstruit l’identité mais qu’elle apprend à penser par soi-même, de même qu’elle ne dit pas qu’elle remplace notre héritage mais nous ouvre au monde – ce masquage étant constitutif du dispositif, car une idéologie qui se nommerait comme telle pourrait être reconnue et bien sûr contestée. Or, présentée comme une évidence pédagogique neutre, elle ne laisse aucune prise à la résistance. En prétendant libérer l’enfant de ses appartenances soi-disant étriquées pour l’ouvrir au vaste monde, ces humanités le livrent dépourvu de repères, et l’enfant déraciné se retrouve aisément absorbé par l’autre, ou bien soumis, obéissant, incapable de discernement quant à la place qui lui revient dans la société.

    Les grandes œuvres remplacées par des textes dits « représentatifs de la diversité », c’est-à-dire sélectionnés pour leur prétendue valeur sociologique plutôt que pour leur puissance littéraire, privent l’enfant d’un accès aux formes supérieures de l’humain. Ainsi, beaucoup d’élèves de terminale finissent leur scolarité sans avoir lu une seule grande œuvre européenne dans son intégralité, mais uniquement des romans contemporains (quand ce ne sont pas seulement quelques extraits) et des textes de bande dessinée, autant d’œuvres ne pouvant se substituer à ce que Racine, Hugo, Flaubert, Camus accomplissaient, à savoir une rencontre avec la langue dans son plein rayonnement. Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Racine, Dostoïevski ont ainsi été relégués au rang de simples auteurs européens parmi d’autres alors qu’ils sont de véritables cartographies de l’âme humaine dans l’étendue de sa complexité, qui plus est très accessibles. Ces œuvres ainsi remplacées par un substrat sociologique et idéologique, l’enfant est désormais dépossédé de ce que seules les grandes œuvres sont capables d’offrir, à savoir la rencontre avec l’humanité.

    L’enseignement de l’histoire comme récit de dominations, de culpabilités et de réparations plutôt que récit de ce que des hommes ont accompli et transmis passionnément détruit sa fonction identificatoire. Le programme de quatrième introduit la traite et la colonisation avec une insistance qui, sans contextualisation suffisante, génère chez l’élève un fort sentiment de culpabilité. Un enfant qui apprend l’histoire de son pays comme une liste de crimes ne peut que s’en dissocier et en avoir honte. Et la honte de soi, cliniquement, fragilise fortement la constitution de l’identité. Elle est un mécanisme peu évoqué, dont les effets sur le développement de l’enfant, autant que sur son enracinement identitaire, sont pourtant loin d’être négligeables.

    La honte saine, émotion sociale qui apparaît dans le regard de l’autre et permet de s’intégrer au groupe en agissant comme un interdit très puissant au niveau du comportement, est à distinguer de la honte toxique qui, elle, porte sur l’identité de la personne.

    Tandis que la honte saine construit et permet d’intégrer la loi, les différentes sources de hontes toxiques telles qu’humiliations et maltraitances dites « ordinaires » (jugements, dévalorisations, coups), hontes sociales, hontes par rapport aux parents défaillants, hontes transgénérationnelles et hontes intrinsèques, sont profondément déstructurantes. À ceci, il convient d’ajouter, pour les enfants européens, une forme de honte profondément spécifique née du déracinement identitaire organisé. Ainsi, lorsque l’école cesse de transmettre une continuité symbolique vivante pour la remplacer par un récit de rupture et de culpabilité collective, elle prive l’enfant de ces repères fondateurs dont la psyché a besoin pour se développer que sont la langue, les mythes et les récits ancestraux. Or, cette privation constitue à elle seule une honte transgénérationnelle d’un type particulier, activement inoculée par l’institution, et d’autant plus déstabilisante qu’elle opère de manière asymétrique. Tandis que certains élèves se voient restituer une identité singulière, fût-elle construite sur le statut de victime, l’enfant européen se voit lui sommé de se défaire de la sienne. L’appartenance, qui est un besoin psychologique fondamental, lui est ainsi présentée comme une faute, et la honte ne porte alors plus seulement sur un comportement ou un trait de caractère, mais sur la souche même, le fait d’être issu de là où il est issu.

    Or, cette honte-là s’imprègne durablement dans le rapport à la filiation et la capacité même à transmettre à son tour. Un sujet honteux de sa souche va rompre avec elle et s’avérera incapable de montrer à ses enfants d’où ils viennent et ce que les siens ont fait et pensé avec la conviction que cette phrase exige, parce que l’institution aura fait de cette phrase même une faute. Il transmettra donc le vide, ou la honte elle-même, ce qui revient au même. C’est en ce sens que le déracinement identitaire organisé par l’école n’est pas seulement une blessure individuelle mais une rupture de lignée par décision institutionnelle, dont les effets se propagent d’une génération à l’autre, bien au-delà de la scolarité.

    Dès lors, en introduisant un questionnement illégitime dans l’esprit des enfants et préadolescents quant à leur genre ou bien en les culpabilisant plus ou moins pernicieusement d’être des bourreaux face aux élèves dits racisés à qui l’on introjecte ou confirme le statut de victimes, l’on crée un sentiment de honte toxique chez les jeunes, portant sur leur identité. La honte devient alors une protection paradoxale : en s’identifiant à son indignité, l’enfant préserve la cohérence d’un moi qui, sans ce mécanisme, risquerait l’éclatement. La honte fait donc office de masque : l’impossibilité d’être dans son authenticité permet de garder son moi entier, mais un faux moi, un moi de substitution, « de survie », afin de ne pas être exclu de la société, moyen de censure pour protéger la personnalité. Sans la honte pour faire rempart contre l’éclatement du moi, des troubles psychotiques surviendraient. Celle-ci permet à l’enfant de garder un lien avec autrui, en se disant par exemple : « c’est moi qui ne suis pas le bon enfant », et il investira beaucoup d’énergie psychique à camoufler cette honte, afin de continuer à être accepté par ses pairs et ce, au détriment de la qualité de ses apprentissages.

    Alors que les humanités authentiques aidaient l’enfant à grandir en lui transmettant un ancrage montrant d’où il venait, ce que les siens avaient fait et pensé, et lui dévoilant ce que l’humain a produit de plus grand, de plus beau et de plus vrai, celles d’aujourd’hui ne font pour ainsi dire que coloniser le psychisme d’émotions structurellement traumatogènes et déstabilisantes, laissant le jeune non seulement démuni à l’aube de son entrée dans l’âge adulte, mais susceptible d’adhérer sans réserve à toutes les formes d’idéologies se présentant à lui.

    Axelle Simpère (Site de l'Institut Iliade, 10 septembre 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Sur les traces d'Ulysse...

    Vous pouvez trouver en kiosque un beau numéro hors-série du Figaro réalisé sous la direction de Michel de Jaeghere et intitulé L'Odyssée - Sur les traces d'Ulysse.

     

    Figaro HS_L'Odyssée.png

     

    " Le long chemin vers Ithaque
    L'Odyssée, c'est avant tout l'histoire d'un retour contrarié. Captivité chez Calypso, piège du Cyclope, chant mortel des Sirènes ou sortilèges de la magicienne Circé : ce magazine sur Ulysse décrypte, étape par étape, les péripéties fantastiques de "l'homme qui sait si bien dire". Mais il révèle aussi un héros complexe, parfois arrogant ou cruel, dont les faiblesses rendent l'héroïsme d'autant plus humain et accessible.

     Sur les traces d'un mythe immortel
    Le Figaro Hors-Série vous propose une relecture complète de l'œuvre d'Homère, enrichie par des regards d'historiens, d'archéologues et d'écrivains contemporains. Au sommaire de cette édition richement documentée :
    - L'archipel du retour : Une exploration visuelle et littéraire des îles, archipels et cavernes qui ont inspiré le poète.
    - Les figures féminines : De l'éblouissante Nausicaa à la fidèle Pénélope, plongez dans l'univers de celles qui ont croisé la route du "pilleur de Troie".
    - L'héritage homérique : Des réflexions sur la question de l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée, et sur la manière dont ce poème continue d'irriguer notre imaginaire collectif ("Ulysse forever").

    De l'exaltation de l'enracinement aux splendeurs de la paix retrouvée, ce numéro est indispensable pour comprendre pourquoi Ulysse demeure, des millénaires plus tard, l'une des figures les plus fascinantes de notre histoire."

    Lien permanent Catégories : Revues et journaux 0 commentaire Pin it!
  • Les républiques d'Homère...

    Les éditions du CNRS viennent de publier un essai de Gilles Courtieu intitulé Les républiques d'Homère - Aux origines politiques de l'Europe. Gilles Courtieu, agrégé en Histoire, est maître de conférences d'Histoire ancienne à l'université Jean Moulin Lyon III.

     

    Courtieu_Les républiques d'Homère.jpg

    " Dans une cité en paix, un meurtre a eu lieu, une négociation a échoué, alors la vendetta menace. Deux personnes se rencontrent donc sur la place publique pour vider la querelle, éviter le drame. Elles argumentent devant la foule qui se scinde déjà en faveur de l'une ou de l'autre. D'un commun accord, un arbitre intervient et des hérauts tentent de séparer les parties qui s'invectivent déjà. Plus tard, de vieux sages se réunissent en cercle sacré, ils tiennent conseil. Chacun s'exprime, le sceptre en main, pour décider de l'emploi de l'or posé devant eux. Le trésor ira à qui aura le discours le plus droit. La tradition orale, placée sous le nom d'Homère, a le génie de condenser en ces deux scènes jointes l'amorce de l'action politique. Au nom du bien commun, la parole persuasive et la décision raisonnée n'ont pas besoin d'intervention royale. L'Iliade et l'Odyssée contiennent ainsi les expériences collectives d'une vingtaine de peuples imaginaires confrontés au défi universel de la vie en société. Achéens, Troyens, Phéaciens, Lyciens, Crétois et beaucoup d'autres y répondent en fondant autant de communautés aussi variées que possible, satisfaisantes ou défaillantes : elles sont dites koina en grec, republicae en latin. Tous ces gens avaient recherché des solutions institutionnelles dont les "humains qui existeront dans le futur" pourraient encore s'inspirer. Tous posaient la base invariable des principaux piliers de la science politique. Au fil des chapitres, des pistes de réflexion se dégagent alors, dont l'actualité peut difficilement être démentie."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Le film "L’Odyssée" réalisé par Nolan : un nouveau cheval de Troie destructeur ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien vidéo avec l’historien Olivier Battistini qui revient sur l’adaptation de L’Odyssée d’Homère par le cinéaste Christopher Nolan. Il analyse les choix narratifs et esthétiques du film en les confrontant à l’œuvre originale d’Homère.

    Maître de conférences émérite en histoire grecque à l’Université de Corse, Olivier Battistini est directeur du Labiana Callipolis, un laboratoire d'histoire grecque, associé à la Bibliotheca Classica Selecta (BCS) de l'université catholique de Louvain, et membre du comité scientifique de Conflits. Auteur de nombreux ouvrages sur la Grèce ancienne, ses domaines de recherches sont la guerre et la philosophie politique. Il a récemment publié Platon - Le philosophe-roi (Ellipses, 2024) et La guerre - Un maître de violence (Perspectives libres, 2026).

     

                                          

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Multimédia 0 commentaire Pin it!
  • Les Vaisseaux noirs...

    Les éditions Albin Michel viennent de publier le premier roman d'Axel Jurgensen intitulé Les Vaisseaux noirs. Juriste et gérant d'un cabinet de conseil en stratégie, Axel Jurgensen est passionné par l'Antiquité et la mythologie grecque depuis toujours.

     

    Jurgensen_Les vaisseaux noirs.jpg

    "Pélée, prince déchu et chasseur solitaire, s'éprend d'une nymphe marine : la belle Thétis à la chevelure d'algues.

    De leurs noces somptueuses auxquelles prennent part les dieux de l'Olympe naîtront le plus valeureux des Grecs, Achille, mais aussi la plus emblématique des guerres, celle de Troie.

    S'inspirant de cette rencontre originelle et des destins croisés d'Achille et de son contraire troyen, Pâris, Axel Jurgensen retrace dans ce premier roman la montée inexorable du conflit qui, selon la légende, embrasa il y a trois mille ans les rives de la Méditerranée.

    Aux prises avec des dieux tout-puissants et capricieux, les héros grecs et troyens tenteront de recouvrer leur liberté et d'éviter un affrontement inéluctable. À court d'expédients, ils devront se résoudre à embarquer à bord de leurs « vaisseaux noirs », à la rencontre de leur destin. Le poème d'Homère peut commencer...

    Imprégné de poésie, porté par un souffle épique, Les Vaisseaux noirs, qui ressuscite avec brio une épopée perdue, résonne aujourd'hui avec une force toute particulière."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Exposé d'une vision du monde païenne et homérique...

    Nous reproduisons ci-dessous un texte de Ronald Lasecki, cueilli sur le site Euro-Synergies et consacré à la vision du monde du paganisme indo-européen qu'expriment l'Iliade et l'Odyssée...

     

    Ulysse_Iliade.jpg

    Exposé d'une vision du monde païenne et homérique

    Pour connaître l’essence de la vision du monde païenne, la théologie et la morale du paganisme indo-européen, il faut se tourner vers l’un des textes canoniques de la culture européenne, à savoir l’« Iliade » d’Homère. Aujourd’hui, elle est surtout lue comme un texte littéraire, car le christianisme a relégué au second plan sa signification comme expression de la vision du monde païenne. Pourtant, en reconstituant le paganisme aujourd’hui, il vaut la peine de raviver cette dimension de l’« Iliade ».

    L’état de nature, ou la guerre sans règles

    Comme nous nous en souvenons, l’« Iliade » raconte la guerre de Troie, déclenchée par la fuite du prince troyen Pâris avec Hélène – épouse du roi de Sparte Ménélas. En conséquence, le frère de la victime, Agamemnon, organise une armada de navires de diverses cités grecques pour récupérer Hélène et laver l’honneur de son frère. L’« Iliade » commence donc par la transgression de la coutume – l’enlèvement d’une femme, qui devient la cause de la guerre. À son tour, Agamemnon vole à Achille sa concubine Briséis, souillant ainsi l’honneur du héros.

    Achille refuse alors de combattre, et son ami Patrocle revêt son armure et se bat à sa place, ce qui constitue une nouvelle violation de la culture, de la coutume, de l’honneur et une trahison de tout ce qui doit caractériser le comportement d’un héros. Coupable de cette trahison, Patrocle meurt au combat de la main d’Hector.

    En proie à la fureur, Achille sombre alors mentalement dans un état infrahumain, dans un état de nature préculturel. Vaincu par Achille, Hector s’adresse à lui pour qu’il le laisse être enterré selon la coutume, selon la tradition de son peuple et de ses ancêtres, comme il sied à un homme et un héros. Achille lui répond cependant qu’il n’est pas possible d’établir des pactes entre les hommes et les lions, ni une paix entre les loups et les brebis.

    Ainsi, Achille dit à Hector que dans la Nature, il n’existe ni lois ni coutumes, ni honneur, ni pitié, ni paix. La nature est une lutte impitoyable de chacun contre chacun, où nulle morale, coutume ou loi ne s’applique. Finalement, cependant, Achille se tourne vers la loi de Zeus, vers la coutume et la culture. Car Achille rend le corps du défunt Hector à son vieux père Priam.

    L’« Iliade » traite donc de la violation de la loi, de la coutume et de la culture, de la chute d’Achille dans l’état de nature où aucune loi ne s’applique, et enfin de son retour à la coutume, à la loi, à l’ordre dont la source est le dieu céleste Zeus. Le même sens se retrouve dans l’« Odyssée », où Ulysse, perdu en mer, rencontre des peuples qui ne respectent pas les lois, coutumes et moralité issues de Zeus.

    Un bon exemple de cette catégorie est le cyclope Polyphème, qui est un sauvage ignorant la culture, l’agriculture et les coutumes. Lorsque les compagnons d’Ulysse apparaissent dans la demeure de Polyphème, ils invoquent la loi de l’hospitalité de Zeus (xenia), mais Polyphème, qui l’ignore, les dévore, violant de la pire façon la loi sacrée de l’hospitalité. Ce schéma se répète aventure après aventure dans les péripéties d’Ulysse et de ses compagnons.

    Lorsque Ulysse est en mer, vivant dans l’état de nature, hors des frontières de la civilisation, dans son royaume d’Ithaque, des hommes occupent sa cour, « dévorant » littéralement sa richesse et les biens du royaume. Finalement, Ulysse, avec l’aide d’Athéna, regagne le pouvoir sur sa maison et son royaume et restaure l’Ordre.

    Ainsi, la Nature, dans les œuvres d’Homère, est comprise comme une réalité de lutte impitoyable de tous contre tous, où chacun cherche à dévorer chacun. Tout organisme – qu’il s’agisse d’une bactérie, d’un animal ou d’un homme – tend vers la croissance, qu’il ne peut atteindre qu’en consommant. Le sens de la Vie est la croissance, et sa condition nécessaire – la consommation réalisée aux dépens d’autrui. La mort est, dans la vision du monde des anciens païens, la condition et le revers nécessaire de la Vie.

    Qu’il s’agisse d’arbres ou d’hommes, en croissant, en se tournant vers le Ciel, c’est-à-dire en aspirant au développement et à la perfection, ils doivent consommer, et donc rivaliser pour des ressources qui sont toujours moins nombreuses que les besoins de tous ceux qui aspireraient à croître vers le ciel. La nature de la Vie est donc la croissance, et ses conditions nécessaires la consommation et la lutte pour les ressources limitées à consommer.

    Achille refusant à Hector le droit à la sépulture, Polyphème dévorant ses hôtes, les prétendants de Pénélope dévorant les richesses d’Ithaque – tout cela illustre ce qui se passe quand la culture fait défaut, quand la loi et la coutume qui fondent la civilisation sont violées, et que l’état de nature prend leur place.

    La voie du héros

    La loi et la coutume organisent la société selon un ordre approprié, afin que les moins bons ne gouvernent pas les meilleurs, et que les grands ne nuisent pas aux petits. Comme l’a remarqué Nietzsche, dans l’état de nature, les forts sont exposés aux attaques des faibles, tout comme les faibles aux attaques des forts. Dans l’état de nature, le lion dévore l’antilope, mais il tombe lui-même victime des parasites.

    Les lois divines de Zeus, le Père Céleste (le *Dyḗus proto-indo-européen), sont, dans l’« Iliade » et l’« Odyssée », constamment mises en question et transgressées. Mais ces violations ne visent pas à montrer leur relativité, mais leur sens, à révéler pourquoi ces lois sont justes et nécessaires. Les œuvres d’Homère nous montrent comment fonctionne la Nature, comment fonctionne le monde, et pourquoi nous avons besoin de coutume, de loi, de morale et de vertu dans le cadre de la civilisation. L’« Iliade » et l’« Odyssée » ne portent cependant pas seulement un contenu moral, mais aussi théologique. C’est précisément sur la théologie que leur morale est fondée.

    La divinité suprême des Proto-Indo-Européens était le Père Céleste (*Dyḗus ph₂tḗr), connu dans les cultures antiques sous le nom de Zeus ou Jupiter. La divinité principale de nos ancêtres indo-européens était donc le Ciel illuminé par la lumière solaire, son fils étant le maître de la foudre, dieu des éclairs et du tonnerre, connu dans notre mythologie slave comme Perun, et par exemple dans la tradition germanique comme Thor (le tonnerre), maniant le marteau Mjölnir (l’éclair). L’épouse du Père Céleste était la Terre-Mère (*Dʰéǵʰōm), dont l’équivalent dans la mythologie slave était Mokosh, et leur fille était *H₂éwsōs, c’est-à-dire la Zorya slave (l’Aurore) (illustration, ci-dessous).

    Un tel panthéon naturel appartient aux peuples vivant sur la plaine ouverte, où l’élément le plus caractéristique du paysage est le ciel majestueux. Le super-ethnos indo-européen s’est formé, avec la domestication du cheval, il y a quatre mille ans précisément dans la steppe eurasienne, caspienne et pontique.

    Examinée à la lumière de la religion des Proto-Indo-Européens, l’épopée indo-européenne — à savoir les bylines russes, les sagas nordiques, l’épopée de la Grèce antique avec l’« Iliade » et l’« Odyssée », ou les Védas aryennes — nous permet de reconstituer la vision du monde et la mythologie indo-européennes.

    Le parcours de vie du héros aryen correspond à la trajectoire parcourue par le Soleil sur la voûte céleste. Le héros s’immerge dans l’espace du Chaos — dans le chaos « intérieur » de ses passions et dans le chaos « extérieur » de la Nature, où chacun dévore chacun — puis il s’élève à nouveau vers le monde de la justice, de la lumière et de la loi. Carl Gustav Jung parle dans ce contexte de l’archétype du héros mourant et ressuscitant, et de la katabasis.

    Le héros triomphe des forces du chaos dans le monde extérieur de la Nature et maîtrise sa propre nature intérieure : instincts, pulsions, désirs, peurs. Le héros domine les forces de la Nature et les ordonne, les oriente vers la divinité, donc vers le Ciel, vers le Père Céleste. *Dyḗus ph₂tḗr représente la lumière, la raison, la justice, l’harmonie, l’ordre, la perfection suprême, la noblesse, la puissance et la gloire. Achille dans l’« Iliade » et Ulysse dans l’« Odyssée » s’effondrent d’abord dans le chaos de la Nature et de leurs pulsions, puis s’élèvent vers la raison et la culture, donc vers l’ordre dont les garants sont, dans les deux épopées, respectivement Zeus et Athéna.

    Dans l’« Odyssée », Ulysse descend aux Enfers, où Tirésias lui prédit que son équipage ne pourra retourner à Ithaque que s’il parvient à maîtriser ses désirs et à s’abstenir de dévorer les bœufs d’Hélios, lorsqu’ils les rencontreront en période de faim. Le navire d’Ulysse fait naufrage sur l’île d’Hélios, et les compagnons du héros dévorent le troupeau divin. La coutume est violée, et en conséquence, tous les hommes d’Ulysse périssent. Ulysse lui-même, rentrant chez lui, est devenu un homme transformé ; ayant appris à maîtriser ses émotions, il cache son identité et prépare sa vengeance contre les prétendants, ce qui lui permet finalement de rétablir l’ordre dans sa maison. La maîtrise de sa nature par Ulysse est symbolisée par l’aide que lui apporte la déesse de la sagesse, Athéna.

    De même, dans l’« Iliade », c’est Athéna qui saisit Achille par les cheveux lorsqu’il s’apprête à tirer l’épée contre Agamemnon. Cela symbolise qu’Achille apprend à maîtriser sa fierté et sa colère, en se soumettant à la coutume, à la loi du Père Céleste.

    Ce schéma se répète dans l’institution du *kóryos, dont nous avons des données chez les tribus russes et germaniques. Les jeunes gens, dont l’orgueil, la colère, la voracité et l’agressivité croissantes à l’adolescence les empêchaient de fonctionner harmonieusement dans la communauté, étaient exclus vers la forêt, où, nus et armés seulement de couteaux, ils devaient vivre à l’état de nature, comme des loups. Ils pouvaient ne revenir dans la société et la civilisation qu’une fois transformés, quand ils avaient dompté et intériorisé le loup en eux : la voracité, l’égoïsme et l’agressivité.

    Dans les bylines russes du cycle de Kiev, ce rituel est traversé par le prince Vladimir le Soleil Rouge. Dans la mythologie romaine, Rémus et Romulus étaient petits-fils d’un roi détrôné par un frère usurpateur. Abandonnés dans la nature, ils furent nourris par une louve, puis, ayant grandi, revinrent avec des forces réunies dans leur ville natale, renversèrent l’usurpateur et restaurèrent l’ordre légitime.

    Dans la saga nordique des Völsungar, le patriarche de la lignée est trahi et tué, son fils Sigmund et son petit-fils Sinfjötli se cachent alors dans la forêt, hors de la civilisation, vivant comme des loups-garous à l’état de nature, pillant et tuant des voyageurs, mais finissent par brûler les peaux de loup qu’ils portaient et, vengeant l’injustice faite au Völsung, restaurent l’ordre et la justice.

    Revêtir la peau du loup, c’est-à-dire libérer sa nature lupine, sombrer dans une rage bestiale où l’on oublie la coutume et la culture, constitue en fait, chez les peuples indo-européens, une étape d’initiation dans la culture et la société, pendant laquelle l’homme fait face, incarne et lutte avec sa nature animale, finissant par maîtriser à la fois sa propre nature et la Nature en général. C’est précisément à cet aspect vorace et agressif de la Nature dans la nature humaine que les berserkers faisaient appel, se laissant emporter par la fureur du combat.

    L’ordre issu du Chaos

    Dans l’ontologie indo-européenne, nous trouvons donc le Père Céleste, source d’ordre et de justice, la conception de la Nature où chacun dévore chacun, ainsi que la Voie du Héros qui suit la trajectoire du Soleil, s’aventurant dans l’état chaotique de la nature où tous se dévorent, pour finalement restaurer (en lui-même) l’Ordre, acquérant ainsi la gloire, recevant la splendeur dont rayonne le Père Céleste.

    Le sens de la théologie indo-européenne, le cœur de la vision du monde indo-européenne, est donc la lutte pour l’Ordre au sein du Chaos. Le Chaos contient en lui la mort, la décomposition, la laideur. Il n’y a pas d’harmonie, d’ordre, et chacun dévore chacun. Cela s’applique aussi bien à la nature humaine qu’à l’état de nature dans lequel l’homme vit. Par contraste, l’Ordre, c’est l’harmonie, la beauté, la perfection, la gloire, l’aspect créatif de la Nature, et enfin la Vie elle-même.

    Dans le mythe indo-européen, le héros mène une guerre contre le Chaos en lui-même et dans le monde qui l’entoure et s’efforce d’ordonner la Nature – encore une fois : sa propre nature intérieure ainsi que le monde naturel – en une hiérarchie au sommet de laquelle se trouve la Vie à son plus grand potentiel, s’opposant à la Mort, rayonnant de force, belle dans sa perfection comme chez le Père Céleste.

    Le fait que Dieu réside dans les Cieux est ici très important, car il se rattache à la lutte de la vie biologique contre la Mort. Durant les cycles successifs de la rotation de la Terre autour du Soleil et au fil des générations, la Vie renaît sans cesse. La Vie renaît de la Mort, la matière s’ordonne du Chaos vers la Vie, de la même manière que le Soleil apparaît chaque jour au firmament, dissipant les ténèbres de la nuit.

    Dans la Nature, tous les organismes biologiques terminent leur vie individuelle par la mort. Cela vaut autant pour les humains que pour les autres animaux, ainsi que pour les plantes. Mais grâce au miracle de la reproduction, la Vie renaît à chaque génération, à chaque cycle, surmontant la Mort, se réorganisant à partir du Chaos. Ces renaissances successives de la Vie constituent les maillons de sa chaîne transgénérationnelle. La Vie s’ordonne sans cesse dans ses manifestations individuelles à partir du Chaos, résistant à l’entropie.

    L’homme atteint l’immortalité en transmettant la flamme de la Vie et les traditions que ses ancêtres lui ont léguées, ainsi que par des actes héroïques dont la gloire sera admirée et commémorée par les générations suivantes, chantant des poèmes à la gloire du héros, se souvenant de son nom et s’efforçant de suivre la voie qu’il a tracée, pour atteindre à leur tour une gloire égale.

    L’élan vers la divinité

    Tel est le sens du mythe de Perséphone, qui retourne dans le monde souterrain à la fin de chaque cycle de vie biologique ; mais tout comme le Soleil émerge chaque matin de l’obscurité de la nuit, ainsi, chaque printemps, la Vie renaît de la terre sous l’influence du Soleil, se tournant vers le ciel. De même, à chaque nouvelle génération, des êtres humains naissent des ténèbres et de l’humidité du sein maternel, orientant leurs aspirations vers la perfection divine.

    La divinité est située dans le ciel, car c’est de là que provient l’impulsion qui stimule la Vie. Le Soleil « tire » littéralement les plantes hors de la terre, de la demeure de la mort. Certaines fleurs se ferment la nuit, mais lorsque l’Aurore les touche de ses doigts roses le matin, la force vivifiante du Père Céleste les atteint et elles s’ouvrent à nouveau. Lorsque les êtres vivants meurent, ils « retournent à la terre » – leur matière se disperse dans le sol.

    Au printemps, la Vie renaît, réorganisant à nouveau la matière. La Vie renaît donc de la terre, mais se tourne vers le haut, vers le ciel, vers le Père dans les Cieux, à l’encontre de la force nivelante de la gravité, qui ramène la matière vers la terre, donc vers la mort. Il est bien connu, en biologie, que chez certaines espèces, comme les chiens, les races de grande taille et de masse corporelle plus importante vivent moins longtemps, succombant plus rapidement à la force de décomposition de la gravité. D’autre part, dans les récits légendaires, ceux qui atteignent la divinité surmontent souvent la gravité, entreprenant de longs voyages dans les airs ou marchant sur l’eau.

    La Vie s’oppose ainsi à la force de gravité, au poids de la matière. C’est ce que Nietzsche avait à l’esprit lorsqu’il mettait dans la bouche de Zarathoustra les mots : « Allons, tuons l’esprit de pesanteur ! ». Les plantes se tournent vers le ciel en grandissant, la Vie résiste à l’entropie, à la décomposition, car les organismes biologiques, en croissant, construisent leur structure interne, leur hiérarchie et leur ordre propre.

    La guerre de l’Ordre contre le Chaos

    C’est dans ce contexte qu’il faut considérer le concept d’opposition entre l’Ordre et le Chaos : dans la vision du monde indo-européenne, l’Ordre ne désigne pas la rigidité ou la stagnation, mais la force qui harmonise et structure le monde, et l’expression suprême de l’harmonie, de l’ordre et de la structure est la Vie, qui croît et se régénère cycliquement sur le plan biologique.

    La Vie naît du Chaos de la matière désordonnée, la composant en une structure, une hiérarchie et une harmonie. Il ne s’agit pas d’un maintien dans l’immobilité, mais d’une force dynamique et agressive, visant à la croissance, à l’expansion, à l’augmentation. Elle triomphe miraculeusement de la mort par la reproduction, par la renaissance dans de nouvelles formes individuelles. Ainsi, la Vie recompose sans cesse sa structure à l’encontre des forces de la décomposition, à l’encontre de l’entropie, reconstituant l’ordre des choses qui la rend possible dans ses générations successives.

    La Vie est donc l’Ordre qui se forme à partir du Chaos en se tournant vers le ciel et sa force vivifiante, en se tournant vers la lumière, vers ce qui est divin. Voilà justement le cœur de la théologie aryenne, l’essence de la vision du monde des peuples du super-ethnos indo-européen, apparu il y a quatre mille ans dans la steppe, caspienne et pontique.

    Dans la théologie aryenne, cependant, la lutte entre l’Ordre et le Chaos ne se termine jamais par l’anéantissement de l’un des deux. L’un ne peut supprimer l’autre, car ils sont inextricablement liés l’un à l’autre. Si les morts devaient être réanimés et obtenir la vie éternelle, plus rien ne pourrait naître. Si la Mort était détruite, la reproduction serait également détruite et la Chaîne de la Vie serait rompue à jamais.

    La Vie doit consommer pour que les organismes biologiques puissent construire leur structure et croître. On ne peut éliminer de la nature, ni de la nature humaine, cet aspect destructeur, à moins de vouloir totalement détruire et anéantir la Vie et ce qu’elle a de bon et de beau, tout ce qui la fait tendre vers la beauté et vers le divin.

    Dans la mythologie nordique, au pied de l’Arbre de Vie repose le serpent Nidhogg. Le serpent Jormungand, quant à lui, entoure le monde, et lors du Ragnarök, il affronte Thor, tandis que le loup Fenrir, attaché par une chaîne, attend de dévorer Odin. Chaque jour, un loup poursuit le Soleil dans le ciel, et chaque nuit, un autre loup poursuit la Lune. Ordre et Chaos, Vie et Mort, composition et décomposition, forces de croissance et forces de nivellement demeurent dans une lutte cosmique permanente, où pourtant aucune ne peut triompher définitivement de l’autre.

    La hiérarchie des choses

    Comme nous l’enseignent cependant les poèmes d’Homère, dans l’ordre ontologique une hiérarchie doit être respectée, au sommet de laquelle doit se trouver le Père Céleste, source de l’Ordre, donneur des Lois et des Traditions. Il vit dans les Cieux, et c’est vers lui que se tournent les plantes à la recherche de la lumière, et les hommes à la recherche de l’éclat de la gloire éternelle. Zeus est le point de référence ultime pour toute vie, étant la source de la Vie, de la lumière, de la justice, de l’ordre, de la noblesse et de la perfection. Le monde est ordonné lorsqu’il occupe le sommet de l’échelle ontologique, lorsqu’il règne depuis les Cieux, organisant le Chaos et la Nature.

    Dans la mythologie grecque, Zeus renverse le règne de Cronos qui dévorait ses enfants, tandis que Thésée tue le Minotaure, mettant fin à la coutume d’offrir des jeunes Athéniens en sacrifice à ce dieu-taureau. Cette coutume provenait de la tradition cananéenne-phénicienne, poursuivie plus tard à Carthage, où l’on sacrifiait des êtres humains à des dieux à tête de taureau, tels qu’El et Baal. Les victoires de Zeus et de Thésée mettent fin au cycle d’apaisement de la Nature par le sacrifice de la Vie vierge – le jeune héros instaure à la place de ce rituel la culture, l’ordre, la justice et la loi.

    C’est un motif qui revient constamment dans la mythologie aryenne : le héros abolit le règne de l’aspect destructeur et avide de la Nature, qui dévore la Vie juste après sa naissance, et établit l’ordre divin, assurant la Chaîne de Vie qui permet à la Vie de s’élever dans sa quête de perfection. La mort est indispensable à l’épanouissement de la Vie.

    C’est pourquoi Ulysse rejette la proposition de la nymphe Calypso, qui lui promet l’immortalité personnelle. Ulysse, au lieu de choisir l’immortalité individuelle, préfère la Chaîne de Vie, décidant de retourner à Ithaque pour s’unir à son père et à son fils, et, ensemble, rétablir l’Ordre, c’est-à-dire l’agencement légitime des choses.

    Le monde est ordonné et l’agencement des choses légitime lorsque les générations plus âgées laissent la place aux plus jeunes, lorsque les plantes dépérissent à la fin du cycle végétatif, pour qu’au cycle suivant, de nouvelles puissent pousser à leur place. Il n’y a pas d’ordre, en revanche, lorsque les générations plus anciennes dévorent les jeunes, lorsque la Vie se dévore elle-même, rompant ainsi la chaîne des générations.

    Dans la mythologie nordique, le serpent Nidhogg vit dans les racines de l’arbre de vie Yggdrasill, car ce sont les racines qui permettent à l’arbre d’absorber les nutriments du sol, lesquels permettent ensuite à l’arbre de croître vers le ciel, d’élever ses branches vers la divinité. L’Arbre de Vie représente donc la Vie organisée selon une structure correcte, dans laquelle l’aspect de consommation alimente et met en mouvement l’aspect de croissance, la tendance à la perfection. Le serpent représente, quant à lui, l’élément du Chaos soumis, qui peut cependant parfois se rebeller et mordre violemment, tout comme la nature humaine libérée des liens de l’Ordre – les passions et instincts humains – peut semer la dévastation, comme nous l’enseignent les mythologies aryennes.

    Cet ordre cosmique doit aussi structurer la personne de l’homme-héros. Ceux dont les actes sont gouvernés par les passions, les impulsions inférieures de faim et de désir, qui ne sont pas capables de connaître et de maîtriser leur nature, de réfréner leurs appétits, attirent sur eux la destruction, comme l’équipage d’Ulysse dévorant les bœufs d’Hélios, ou les prétendants dévorant les biens d’Ulysse.

    L’homme-héros ne rejette pas cependant ses instincts, mais se soumet à la discipline qui les ordonne, les oriente correctement et donne à leur expression une forme appropriée. L’aspect consommateur de sa nature doit alimenter celui qui s’exprime dans la croissance et l’ennoblissement, de la même manière que les racines de l’arbre nourrissent ses branches qui s’élèvent vers le ciel. Le corps atteint sa plus grande efficacité, sa force et sa beauté par la discipline et un rythme ordonné d’entraînement orienté vers un but ; ainsi, l’homme-héros engage la vertu et la raison pour discipliner sa nature et l’orienter vers la perfection, afin d’acquérir l’éclat de la gloire éternelle.

    Le réalisme ontologique

    Il n’y a jamais eu d’Éden sur Terre. La vie est née du chaos des gaz, des éclairs et de l’océan primordial. Depuis lors, au cours de plus de trois milliards d’années d’évolution de la vie sur Terre, il est très probable qu’environ dix milliards de formes d’espèces soient apparues. Toutes ont lutté dans une guerre impitoyable contre les autres pour croître, s’étendre et obtenir les ressources nécessaires à cette fin, résistant à la Mort, à l’entropie, à la « pesanteur », à la décomposition. Il n’y a jamais eu de Paradis : la Vie a toujours été accompagnée de la Mort et de la souffrance, et pour croître, il fallait, il faut, et il faudra toujours dévorer et détruire; l’Ordre ne peut émerger que du Chaos.

    L’homme est un maillon de cette grande Chaîne de la Vie, qui lutte contre les forces de l’inertie et de l’entropie qui attirent la matière vers le Chaos. Ce qui distingue l’homme des autres animaux, c’est sa capacité à organiser et à orienter ses propres instincts et sa nature vers ce qui est divin. Les autres animaux en sont incapables, vivant dans l’état naturel de lutte de tous contre tous, où chacun dévore chacun. Aucun autre animal n’est capable d’ordonner et d’orienter ses instincts. Ainsi, la Vie est la force la plus avancée d’organisation dans l’Univers, et l’homme est la force d’organisation la plus avancée dans la nature.

    En tant que communautés humaines, nous sommes constamment menacés par l’atrophie de la volonté, qui pourrait nous emprisonner dans le chaos des désirs et des pulsions, où la culture n’est pas possible et où chacun dévore chacun. Un autre danger, ce sont les idéologies utopiques, qui commandent de se détourner du tragique de la Vie comme du « mal moral » au nom du rêve de « mondes à l’envers » où les Lois de la Nature ne s’appliqueraient pas. À l’opposé de cette paralysie spirituelle due à l’empoisonnement idéologique ou à la paresse physique, se tient le réalisme ontologique et éthique propre à la façon dont nos ancêtres aryens percevaient et comprenaient le monde.

    Ils savaient que la seule voie juste était une aspiration résolue et inébranlable vers la perfection, vers la pleine actualisation du potentiel de notre nature, ce qui ne peut se réaliser que par la subordination, au niveau personnel et sociopolitique, de ce qui est inférieur à ce qui est supérieur, de la même manière que le Père Céleste triomphe du Chaos et que le Soleil dissipe les ténèbres de la nuit.

    Ils savaient aussi que cela exigeait de la discipline, tant au niveau personnel que sociopolitique : un caractère masculin fort, une volonté masculine concentrée, une ténacité masculine dans l’accomplissement de l’honneur et la quête de gloire et de perfection. Grâce à la domination, dans l’homme et dans la société, de ce qui a la forme la plus marquée sur ce qui est le moins nettement extrait du Chaos, l’autorité légitime et la culture sont possibles.

    La perte de cette connaissance dans la société contemporaine est la cause de la décomposition de la culture et de l’humanité. Nous avons laissé le serpent du Chaos nous paralyser et empoisonner notre race et son âme. Nous avons oublié l’ordre du Cosmos et notre place en son sein. Nous avons rejeté la mémoire de nos ancêtres aryens et des traditions eurasiennes, nous avons rejeté l’idée de la Chaîne de la Vie. C’est un poison spirituel, qui tue nos ethnies méthodiquement et inéluctablement, même si nous ne nous en rendons même pas compte.

    Celui qui ne comprend pas ses ancêtres et leur vision du monde, qui ne sait pas d’où ils viennent ni comment leur vision du monde s’est formée – ou pire encore ; qui coupe, avec haine, ses racines ethniques et renie avec dégoût son espace natal, ne peut comprendre non plus sa propre nature et ses impératifs ontologiques. Lorsque nous brisons la Chaîne de la Vie, nous rompons le lien spirituel avec nos ancêtres, nous amputons le noyau transgénérationnel et, du point de vue humain, « éternel » de notre « moi », qui, à chaque nouvelle génération, renaissait jusqu’alors, encore et encore, du chaos sombre de la Mort.

    Celui qui ne comprend pas ses ancêtres et leur vision du monde, qui ne sait pas d’où ils viennent ni comment leur vision du monde s’est construite – ou, pire encore, qui coupe avec haine ses racines ethniques et renie avec dégoût son espace natal – ne peut pas non plus comprendre sa propre nature et ses impératifs ontologiques. Lorsque nous rompons la Chaîne de la Vie, nous coupons le lien spirituel avec nos ancêtres, nous amputons le noyau transgénérationnel, et, du point de vue humain, « éternel » de notre « moi », qui, à chaque génération, renaissait jusqu’alors, encore et encore, du chaos obscur de la Mort.

    Ronald Lasecki (Euro-Synergies, 29 juin 2026)

    Lien permanent Catégories : Textes 0 commentaire Pin it!