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  • Guerre en Ukraine : Vers l’escalade ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Philippe Condé cueilli sur Geopragma et consacré à l'escalade de plus en plus ouvertement assumée des pays de l'OTAN à l'encontre de la Russie. Philippe Condé est docteur en économie et spécialiste de la Russie.

     

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    Guerre en Ukraine : Vers l’escalade ?

    Chaque jour qui passe, de nouveaux pays de l’OTAN autorisent les frappes sur le territoire russe avec leurs armes.

    Pourtant, le secrétaire général de l’OTAN assure que l’Organisation n’est pas en guerre contre la Russie et ne recherche pas l’escalade.

    A ce jour, dix pays européens ont donné l’autorisation de frapper le territoire russe avec leurs armes (Allemagne, Danemark, France, Pays Baltes, Pays-Bas, Pologne, République Tchèque et Royaume-Uni) ainsi que les Etats-Unis (utilisation de missiles à courte portée sur les régions russes frontalières de la région de Kharkov).

    Pour le Danemark et les Pays-Bas, leurs avions F-16, une fois livrés à l’Ukraine, pourront frapper le sol russe sans restriction.

    En réponse à ces autorisations, le 5 juin lors d’une Conférence de presse avec des journalistes étrangers, en ouverture du Forum économique international de St Petersburg, le président russe a annoncé que la Russie pourrait armer avec des missiles longue portée des pays en conflit avec l’Occident. On pourrait imaginer que Moscou livre des missiles à l’Iran ou aux rebelles Houthis afin de frapper les intérêts occidentaux au Proche Orient. Cela constituerait une réponse asymétrique de la part du Kremlin.

    Lors de son intervention du 6 juin, Emmanuel Macron a annoncé la formation de 4500 soldats ukrainiens sur le sol français ainsi que la livraison de cinq Mirages 2000-5 et la formation des pilotes ukrainiens. En outre, les Mirage 2000 pourront, une fois livrés à l’Ukraine, frapper le territoire russe. La mise en garde russe de la veille ne semble pas avoir été entendue.

    Une autre réponse asymétrique de la part de Moscou serait d’envoyer des bâtiments de guerre sur le continent américain, par exemple au Venezuela, au Nicaragua ou à Cuba. Ainsi du 12 au 17 juin, la frégate Amiral Gorshkov accompagnée du remorqueur Nikolaï Chiker, du pétrolier Akademik Pashin et du sous-marin à propulsion nucléaire Kazan pouvant embarquer des missiles hypersoniques, ont fait escale à La Havane. Les côtes de Floride ne sont qu’à 180 kilomètres.

    Le risque d’escalade devient chaque jour plus grand d’autant plus que les dirigeants occidentaux continuent de faire la sourde oreille aux propos de Moscou.

    Mais vu d’Occident, la Russie est l’ennemi à abattre. L’Ukraine n’est que l’instrument, l’arme de ce projet, ses soldats ne sont que des consommables.

    Cependant, Moscou se dit chaque jour prête à négocier en tenant compte de la réalité sur le terrain.

    Le 14 juin, lors d’un discours devant le corps diplomatique russe, soit la veille de la Conférence de paix qui se tiendra en Suisse, sans la Russie, Vladimir Poutine présente un Plan de paix en cinq points.

         1. Retrait total des troupes ukrainiennes du territoire administratif des régions de Lougansk (RPL), Donetsk (RPD), Zaparojié, Kherson. Le statut de ces régions russes, ainsi que de la Crimée et de Sébastopol devra être reconnu par des traités internationaux.

          2. Engagement de l’Ukraine à ne pas adhérer à l’OTAN.

          3. Statut neutre, non aligné et non nucléaire de l’Ukraine.

          4. Démilitarisation sur la base des accords d’Istanbul.

          5. Protection des droits des russes en Ukraine.

    Il ajoute que si ces conditions sont rejetées, la responsabilité de la continuation du bain de sang incombera à l’Occident.

    Sans surprise, ce plan de paix est aussitôt rejeté par le président ukrainien, le considérant comme un ultimatum mais aussi par l’OTAN, et les Etats-Unis, proclamant que cela ne ramènerait pas la paix et permettrait d’atteindre les objectifs russes.

    Or ce plan semble plutôt réaliste et reprend les principales demandes russes formulées en janvier 2022, soit un mois avant le lancement de l’Opération militaire spéciale. La principale différence se trouve dans le premier point, c’est-à-dire la reconnaissance de la souvenait russe sur les régions de RPL, RPD, Zaparojié et Kherson. Ces dernières ont adhéré par référendum (23-27 septembre 2022) à la Fédération de Russie. Cette consultation est considérée comme une annexion et donc non reconnue par l’Occident.  Etant donné le rapport des forces sur le terrain, où l’armée russe continue d’avancer sur l’ensemble du front, ces régions semblent perdues pour l’Ukraine.

    Pour Moscou, c’est un fait accompli d’autant plus que des investissements considérables sont réalisés comme la restauration des villes (Marioupol étant le symbole), la construction de nouvelles routes et de voies ferrées permettant d’intégrer ces nouveaux territoires au reste de la Fédération. La liaison ferroviaire, en voie d’achèvement, reliant Rostov sur le Don à Djankoi (Crimée) via Marioupol (RPD), Berdyansk et Melitopol (Zaparojié), constitue le plus grand symbole.         

    Ces régions, au même titre que la Crimée, ne sont donc plus négociables. Elles font partie intégrante de la Fédération de Russie. D’ailleurs, selon Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma, c’est la dernière proposition de paix de la Russie. La prochaine proposition sera la capitulation.

    Sans surprise, la Conférence de paix qui s’est tenue en Suisse (15-16 juin) en l’absence de la Russie, mais aussi de la Chine, n’a apporté aucun élément nouveau permettant de mettre fin au conflit.

    Sur les 90 délégations, environ la moitié n’était pas constituée de membres de haut rang, notamment les pays du Sud global. Les Etats-Unis étaient représentés par la vice-présidente Kamala Harris et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan.

    Seuls 78 Etats ont signé la déclaration finale (l’Inde, le Brésil, l ‘Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, membres des BRICS, n’ont pas signé), qui apporte le soutien à la « souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale » ukrainienne mais reconnait aussi qu’il faudra inviter la Russie afin de parvenir « à une paix juste et durable ». Par ailleurs, le communiqué final appelle à garantir la liberté de navigation en Mer Noire et en Mer d’Azov (totalement contrôlée par Moscou) afin de sécuriser le commerce des produits alimentaires (notamment le blé). Enfin, les participants demandent que l’Ukraine reprenne le contrôle total de la centrale nucléaire d’Energodar (contrôlée par les russes depuis mars 2022) et exigent la libération de tous les prisonniers de guerre. Le communiqué n’appelle donc pas au retrait des forces russes ni au paiement de réparations, pourtant point clés du plan de paix Zelenski.

    En somme pour le président ukrainien, les conclusions de cette conférence constituent un échec, auquel s’ajoute l’absence de la Chine et de Joe Biden. Les hostilités sur le terrain continuent donc sans espoir de voir la fin prochaine.

    Pourtant, comme l’a affirmé, à plusieurs reprises déjà, le Haut représentant aux affaires étrangères européen, Josep Borell, il suffirait que l’Europe arrête de fournir des armes à l’Ukraine pour que la guerre se termine.  Aveuglés par une russophobie maladive, les européens et les occidentaux en général ne veulent (ne peuvent) reconnaître leurs erreurs…car ce conflit aurait pu être évité s’ils avaient accepté les Accords d’Istanbul début avril 2022.

    Mais l’arrogance Occidentale, anglo-saxonne en particulier (le fameux voyage du 1er Ministre britannique Boris Johnson le 9 avril 2022), décida que l’occasion était trop belle pour détruire une fois pour toutes la Russie.

    Cependant, deux plus tard, la Russie n’est pas détruite et tient fermement debout sur ses deux jambes en dépit des plus de 20 000 sanctions occidentales.

    Ainsi en 2023, son taux de croissance a atteint 3,2% et a dépassé 5% au premier trimestre 2024.

    La Russie est devenue la quatrième économie mondiale en 2023 en PIB PPA (parité de pouvoir d’achat), derrière la Chine, les Etats-Unis et l’Inde mais devant le Japon. Le taux de chômage est inférieur à 3%, l’économie est en pénurie de main-d’oeuvre, ce qui constitue le principal problème aujourd’hui. Afin de résorber cette situation, il faudra augmenter la productivité du travail et/ou augmenter la robotisation des entreprises et/ou faire appel à de la main d’œuvre étrangère. Les autorités semblent privilégier les deux premiers facteurs.

    En somme, des performances économiques très honorables sous de très fortes contraintes, pour une station service déguisée en pays, selon les termes de l’ancien sénateur républicain et héros américain du Vietnam John Mc Cain.  

    Or, un certain embarras semble, tout de même, gagner les capitales occidentales puisque l’économie russe ne s’est pas effondrée comme l’avait très imprudemment prédit Bruno Lemaire, le 1er mars 2022.

    Que faire ? C’était la question que se posait Lénine dans son traité politique publié en 1902.

    Elle s’applique totalement à la Russie s’agissant de la politique actuelle des pays occidentaux

    Mais au lieu de se poser la bonne question comme Lénine à l’époque, les dirigeants occidentaux préfèrent la fuite en avant, l’escalade dans le conflit.

    Ainsi, on continue de ne pas prendre au sérieux les mises en garde du Kremlin concernant l’utilisation éventuelle de bombes nucléaires tactiques (la Russie en possède plus de 4000).

    La doctrine militaire russe est pourtant très claire : en cas de menace pour l’intégrité et la souveraineté du pays, la Russie se réserve le droitd’une frappe nucléaire.

    Comme l’a fait remarquer John Mearsheimer dès le mois de mai 2022 : on ne joue pas impunément avec une puissance nucléaire. Ajoutons que la Russie est la première (5889 ogives) devant les Etats-Unis (5244 ogives) et très loin devant la France (290 ogives).

    Pendant ce temps, l’Europe se perd, la France en tête. Le 31 mai, Standard and Poor’s a dégradé sa note de AA à AA-, en raison notamment de son taux élevé d’endettement (110,6% du PIB, soit plus de 3000 milliards d’euros) et de déficit budgétaire (5,5% du PIB en 2023, en hausse de 0,8 point par rapport à 2022). La croissance européenne reste inférieure à 1% par an, l’inflation reste supérieure à 2%, qui est la cible de la BCE. La désindustrialisation guette l’Allemagne puisqu’elle importe son énergie deux à trois fois plus chère que lorsqu’elle l’achetait à la Russie. La France ayant perdu son industrie depuis la crise de 2008.

    L’écart économique entre l’UE et les Etats-Unis ne cesse de se creuser depuis la crise des subprimes.

    Entre 2008 et 2022, le taux de croissance de l’UE a été de 2,8% contre 72% aux Etats-Unis.

    De ce fait, l’économie européenne ne représente plus que 65% de son homologue américaine alors qu’elles étaient équivalentes en 1990. 

    Dans les différents Etats membres, les campagnes pour les élections européennes n’ont pas été à la hauteur des enjeux. En France, on a vu beaucoup de listes (vingt-neuf) pour très peu d’Europe.

    Victor Hugo n’est plus qu’un lointain souvenir brumeux. Absence de vision, absence de projet fédérateur, alors que l’UE cumule les retards dans les domaines de l’intelligence artificielle ou de l’automobile électrique face à ses rivaux américain et chinois.

    Les résultats des élections européennes du 9 juin ont encore obscurci l’horizon du vieux continent.

    Les partis d’extrême droite ont gagné en France, en Belgique, en Autriche et se sont classés deuxième en Allemagne et aux Pays-Bas. Emmanuel Macron s’est résolu à dissoudre l’Assemblée nationale entrainant le pays dans une incertitude totale.

    Ces résultats constituent un signal aux pouvoirs en place : problèmes de pouvoir d’achat, avenir du système social, montée des inégalités, mais aussi la guerre en Ukraine qui est une situation perdante pour l’UE. Il y a donc urgence à prendre en compte ces problèmes lors des prochaines législatures française et européenne.

    Dans les prochains mois, l’Occident, et l’UE en particulier, devra revoir radicalement son agenda en Ukraine.

    La situation actuelle, après plus de deux ans de conflit, largement provoqué et alimenté par l’Occident, risque de conduire à une escalade et à un élargissement du théâtre des opérations. Le danger nucléaire n’est pas à exclure.

    L’UE devrait donc convoquer une Conférence de paix afin de mettre fin à cette tragédie. Car la paix, c’est la vocation de l’Europe !

    A défaut, la situation post-apocalyptique décrite par Dmitry Glukovsky dans le cadre de sa Trilogie Métro (2033, 2034, 2035) où les survivants d’une guerre nucléaire se terrent misérablement dans le métro de Moscou, depuis vingt ans, pourrait alors devenir réalité…

    Philippe Condé (Geopragma, 3 juillet 2024)

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  • Requiem pour un empire...

    Les éditions du Cerf viennent de publier un essai de John Christopher Barry intitulé Requiem pour un empire - Les Etats-Unis et le piège afghan  2001-2021.

    Diplômé des universités de New York et Los Angeles, docteur de l'EHESS à Paris, chercheur et enseignant en géopolitique, John Christopher Barry a été chargé de cours pendant huit ans à l'École militaire de Saint-Cyr Coëtquidan et siège à la rédaction d'Inflexions, la revue de réflexion de l'armée de Terre.

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    " Août 2021, les États-Unis quittent en catastrophe l'Afghanistan. Les images de cette débâcle font le tour du monde. C'est la fin de l'hyperpuissance. Jusqu'où ira la chute de l'empire américain ? Spécialiste des questions géopolitiques, John Christopher Barry a franchi l'Atlantique et choisi la France. Il nous livre ici une enquête sans précédent sur la machine de guerre américaine. Sur son invasion et son retrait de l'Afghanistan. Il nous révèle les secrets des stratèges du Pentagone à Washington et les confidences des militaires de l'OTAN à Kaboul. Il nous dévoile les rêves des diplomates et les cauchemars des commandos. Il nous montre comment l'éternel tombeau des empires a mis au jour les erreurs répétées et les errances récurrentes de la République impériale. Cette investigation, menée sur le terrain, constitue aussi un implacable réquisitoire. Non, on ne peut pas imposer la démocratie à coup de bombes, privatiser la guerre au profit d'un complexe militaro-industriel, corrompre une nation au nom de l'argent-roi. Oui, les autochtones finissent toujours par se rebeller et chasser l'occupant. Ce livre-choc, aux révélations explosives, donne les clés de l'irrésistible déclin de l'Amérique. Et explique l'actuel incendie planétaire. "

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  • Jacques Hogard : « Macron et l'OTAN ont "des muscles en papier" »

    Pour son émission sur TV Libertés, Chocs  du monde, Edouard Chanot reçoit Jacques Hogard pour évoquer avec lui les échecs du soutien occidental à l'Ukraine.

    Ancien officier de Légion, au prestigieux 2ème REP, Jacques Hogard a servi au Kosovo, au sein du Commandement des opérations spéciales (COS), et est désormais expert en intelligence stratégique. Il vient de publier La guerre en Ukraine - Regard critique sur les causes d’une tragédie (Hugo Doc, 2024).

     

                                             

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  • Russie / Ukraine : La propagande des va-t-en guerre

    Vous pouvez découvrir ci-dessous Le samedi politique de TV Libertés, diffusé le 9 mars 2024 et présenté par Élise Blaise, qui recevait Pierre Conesa pour évoquer la propagande des va-t-en-guerre de plateaux TV, ces membres du complexe militaro-intellectuel, qui poussent au crime depuis leurs postes bien protégés...

    Agrégé d'histoire et énarque, Pierre Conesa a fait partie dans les années 90 de la Délégation aux affaires stratégiques du Ministère de la défense. Il est l'auteur de plusieurs essais, dont, notamment, Dr. Saoud et Mr. Djihad - La diplomatie religieuse de l'Arabie saoudite (Robert Laffont, 2016), Hollywar - Hollywood, arme de propagande massive (Robert Laffont, 2018), Le lobby saoudien en France - Comment vendre un pays invendable (Denoël, 2021), Vendre la guerre - Le complexe militaro-intellectuel (L'aube, 2022) et État des lieux du salafisme en France (L'aube, 2023).

     

                                              

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  • Vivons-nous en dictature ?...

    Nous reproduisons ci-dessous la deuxième partie d'un entretien donné par Eric Werner au site de la revue Éléments à l'occasion de la parution de son essai intitulé  Prendre le maquis avec Ernst Jünger - La liberté à l’ère de l’État total (La Nouvelle Librairie, 2023).

    Philosophe politique suisse, alliant clarté et rigueur, Eric Werner est l'auteur de plusieurs essais essentiels comme L'avant-guerre civile (L'Age d'Homme, 1998 puis Xénia, 2015) De l'extermination (Thaël, 1993 puis Xénia, 2013) ou dernièrement Légitimité de l'autodéfense (Xénia, 2019). Contributeur régulier d'Antipresse, il publie également de courtes chroniques sur l'Avant-blog.

     

    Première partie de l'entretien : L'Etat est-il notre ami ou notre ennemi ?

     

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    Prendre le maquis avec Éric Werner (2/4) – Vivons-nous en dictature ?

    ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui vous fait dire que nous vivons en après-démocratie, titre de l’un de vos livres ?

    ÉRIC WERNER. Je regarde la date de parution de L’après-démocratie : août 2001, juste un mois avant les attentats du 11 septembre ! Le livre n’en parle donc pas, pas plus, bien sûr, qu’il ne parle des lois qui ont été promulguées en réponse aux attentats en question : lois instaurant un régime de suspicion généralisée, sous couvert de lutte contre le terrorisme. L’État en a également profité pour renforcer considérablement son emprise sur la société. L’après-démocratie vient juste avant. Le livre reflète en revanche l’évolution antérieure, celle prenant place entre la chute du mur de Berlin en 1989 et le 11 septembre. La chute du mur de Berlin n’a pas seulement en effet été une date importante en politique extérieure, mais également intérieure. Comme le relevait à l’époque Alexandre Zinoviev, c’est le moment où les dirigeants occidentaux ont commencé à s’affranchir d’un certain nombre de contraintes qu’ils s’imposaient à eux-mêmes par souci d’image. Le miroir étant cassé, elles avaient perdu toute importance. Une évolution s’est ainsi amorcée, évolution qu’on peut, effectivement, décrire comme nous faisant passer de la démocratie à l’après-démocratie. L’expression est à mettre en parallèle avec celle d’avant-guerre civile : titre d’un autre de mes livres, paru deux ans plus tôt, en 1999. Dans L’après-démocratie, on parle de quelque chose qui vient après, dans L’avant-guerre civile de quelque chose qui vient avant. Mais dans un cas comme dans l’autre, on est dans un entre-deux : un interrègne, si l’on veut. Sauf que ce n’est pas un état de choses stable, mais évolutif : un processus, donc. On se dirige d’un point à un autre. Les années 90 du siècle dernier ont été pour le régime occidental une décennie de transition, au sens où l’écart entre son étiquetage officiel, la démocratie, et la réalité n’a cessé tout au long de cette période de croître et de se creuser. Aujourd’hui il est abyssal, et tout le monde sait que nous ne sommes plus en démocratie : nous avons basculé dans autre chose. Pas seulement, me semble-t-il, dans l’après-démocratie, mais dans l’après-après démocratie. On n’en était pas encore exactement là l’époque.

    ÉLÉMENTS : Vous dites que nous sommes face à une « nouvelle espèce de totalitarisme ». Quelle est sa nature ? Et sa nouveauté ? Peut-on parler comme Mathieu Bock-Côté d’un « totalitarisme sans le Goulag » ? Comment se manifeste-t-il ?

    ÉRIC WERNER. Du régime actuel on peut effectivement dire que c’est un totalitarisme sans Goulag. Sauf que si, pour l’instant encore, il n’y a pas de Goulag, rien ne nous dit qu’il n’y en aura pas un demain (ou après-demain). Il y a quelques mois, le président tchèque, un ancien cadre militaire de l’OTAN, a dit que la police devrait accroître ses contrôles sur les citoyens russes vivant en Europe. Il a également établi un parallèle avec les citoyens japonais vivant aux États-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale. On n’a pas assez prêté attention à cette déclaration. Rappellera-t-on qu’en 1941, après Pearl Harbor, une grande partie des citoyens japonais vivant aux États-Unis ont été déportés dans des camps d’internement. Personne ne sait ce que les services occidentaux ont aujourd’hui dans leurs tiroirs. Mais ils ont l’habitude d’y mettre pas mal de choses, se réservant la possibilité, le cas échéant, de les en faire émerger. Rappellera-t-on le précédent du Patriot Act en 2001. L’expression de « totalitarisme sans Goulag » est donc à prendre avec des pincettes. On ne saurait dire par ailleurs que Guantanamo ou les prisons secrètes de la CIA n’aient rien à voir avec le Goulag : rien à voir, assurément non. Même remarque encore à propos des lois antiterroristes, qui ont pour particularité de faire entrer dans le droit ordinaire certaines caractéristiques de l’état d’exception, comme la répression préventive. Si demain le régime occidental devait ouvrir des camps d’internement, il n’aurait pas besoin de beaucoup légiférer dans ce domaine. Les bases légales existent déjà. Mais j’irais plus loin encore. Cela n’a pas de sens de parler de « totalitarisme sans le Goulag », car en lui-même déjà, le totalitarisme renvoie à l’idée de Goulag. Le Goulag est un totalitarisme en plus petit, tout comme le totalitarisme est un Goulag en plus grand. Qu’est-ce que la société de surveillance, sinon un Panoptikum à plus grande échelle : celle de la société tout entière ? On a de bonnes raisons d’ailleurs de penser que les technologies auxquelles ont aujourd’hui recours les autorités dans ce domaine ont été au préalable testées en milieu carcéral. On relira à ce sujet Technosmose, le roman d’anticipation de Mathieu Terence (Gallimard, 2007). L’auteur y décrit une prison du 3ème type, prison annonçant la société de demain (le demain de l’époque). Elle joue le rôle de laboratoire expérimental. « Imaginer la prison idéale, c’est rêver de la société idéale », dit son concepteur. Inutile de dire qu’on ne s’évade jamais de telles prisons. Il est très difficile également de s’évader de la société de surveillance.

    ÉLÉMENTS : « Lorsqu’on se rend compte qu’on est en train de basculer dans la dictature, en règle générale il est déjà trop tard pour réagir. Le point de non-retour est depuis longtemps dépassé », écrivez-vous. Serait-ce le syndrome de la grenouille appliqué à l’homme ? Plongée dans l’eau chaude, la grenouille s’échappe ; plongée dans une eau fraîche que l’on porte progressivement à ébullition, elle s’engourdit et meurt…

    ÉRIC WERNER. Quand je dis qu’il est trop tard pour réagir, je parle des gens qui croient qu’on est en démocratie. C’est ce que leur racontent les autorités, et ils le croient. Ils subissent donc le sort de la grenouille : ils meurent. Ce n’est bien sûr qu’une image. Cela étant, beaucoup de gens aussi résistent à la propagande, même s’ils ne sont qu’une minorité. Eux, en revanche, ne meurent pas. L’essentiel est donc de résister à la propagande, de ne pas se laisser engourdir par les violons officiels parlant de choses qui n’existent pas : État de droit, indépendance de la justice, grands médias objectifs n’ayant d’autre souci que la recherche de la vérité, etc. C’est très exactement le discours de Pangloss dans le Candide de Voltaire : nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Il n’en est évidemment rien. Au-delà, se pose la question des outils qu’on utilise. Quel sens cela a-t-il d’utiliser les outils de la démocratie quand il n’y a plus de démocratie ? On peut certes continuer à les utiliser. Beaucoup le font. Sauf qu’au minimum, ils se condamnent ainsi à l’impuissance. C’est perdre son temps et son énergie. Il importe donc, si l’on est raisonnable, d’en utiliser d’autres, mieux adaptés à la réalité. Plus fondamentalement encore, l’essentiel est de comprendre qu’on ne peut pas faire n’importe quoi à n’importe quel moment. Il y a des choses qu’on peut faire à certaines époques mais non à d’autres : à d’autres elles n’ont aucun sens, à limite, même, deviennent contre-productives. Il faut donc être attentif aux changements d’époque. Le recours aux forêts intervient dans un contexte de changement d’époque.

    ÉLÉMENTS : Le mot « dictature » n’est-il pas inadéquat ? On s’est souvent moqué de Mai 1968, révolution sans mort. Qu’en est-il d’une dictature sans Goulag (on l’a dit), sans condamnés à mort, sans camps de prisonniers politiques ? Jean-Yves Le Gallou a pu parler de « moulag », un goulag mou. D’autres de post-totalitarisme. D’autres encore de « globalitarisme ». Etc. Tout notre problème ne vient-il pas de notre incapacité à mettre un mot sur ce nouveau régime de surveillance et de répression ?

    ÉRIC WERNER. Toutes ces expressions sont sujettes à caution, celle de « totalitarisme sans goulag » en particulier, mais je viens d’en parler. L’expression de « goulag mou » me semble également inappropriée. Je ne pense pas que le régime actuel soit particulièrement mou : assurément non. Il peut au contraire se révéler d’une extrême férocité. On l’a vu en France lors de la répression du mouvement des Gilets jaunes, mais pas seulement. Il n’y a peut-être pas de « camps de prisonniers politiques » en Occident (pas encore), en revanche on ne peut pas dire que les gens ne sont pas persécutés pour leurs opinions. Ces persécutions sont bien réelles. Il faut être aveugle pour prétendre le contraire. Zinoviev distinguait entre le communisme comme idée et le communisme comme réalité. De même, à mon avis, il faut distinguer entre le régime occidental comme idée et le régime occidental comme réalité. En ce sens, peu importe les mots qu’on utilise. L’important, c’est de bien décrire la réalité, sans se laisser égarer par les fausses apparences, concrètement par la propagande nous disant, par exemple, que nous vivons dans un « État de droit ». Ce n’est en aucune manière le cas. Je ne dirais pas que le droit ne joue aucun rôle dans le régime occidental. Mais le droit est surtout aujourd’hui un instrument de pouvoir, plus exactement encore d’intimidation. Les autorités l’appliquent ou ne l’appliquent pas suivant l’intérêt qu’elles ont ou non à l’appliquer. Elles-mêmes, en tout état de cause, se considèrent comme au-dessus des lois : en témoigne, entre autres, leur recours de plus en plus fréquent aux services spéciaux pour gérer certaines situations (y compris d’ordre privé, comme on l’a vu récemment en Suisse). L’hybris, il est vrai, leur fait parfois perdre le sens des limites, en sorte qu’elles en subissent ensuite les conséquences. Mais on ne dira pas que cela ait un quelconque lien avec l’ État de droit. C’est juste lesdites limites se rappelant à leur bon souvenir. Il en va de même de l’utilisation du droit à des fins de règlements de compte et autres échanges de bons procédés (comme, bien sûr, cela n’arrive jamais). Plus fondamentalement encore, le droit est une épée de Damoclès. Il peut vous tomber dessus à tout moment, pour tout et à peu près n’importe quoi. Mais il ne tombe jamais par hasard. En ce sens, comme je viens de le dire, il a rôle d’intimidation.

    Ce qui précède va à l’encontre d’une thèse à l’heure actuelle très à la mode, celle du gouvernement des juges. Il y aurait ainsi trop de droit en Occident et pas assez de démocratie. Il n’y a en réalité pas plus de droit que de démocratie. Le gouvernement des juges n’a rien à voir avec l’État de droit. C’est un pouvoir comme les autres, à la limite même plus dangereux encore que les autres, car plus hypocrite. Certains me reprocheront peut-être mon manque de nuance. Mais je dis la réalité.

    Revenons-en maintenant à l’étiquetage. Le mot totalitarisme s’impose tout naturellement (« Tout dans l’État, rien en dehors de l’État, rien contre l’État »), mais il faut alors parler d’une nouvelle espèce de totalitarisme : la pierre angulaire en est les services spéciaux articulés aux NTIC, d’une part, au contrôle de l’information de l’autre. On pourrait aussi parler de tyrannie, mais en précisant bien que le tyran est aujourd’hui collectif : c’est la suprasociété (autre nom de la Nouvelle Classe). Dictature, pareil, sauf que la dictature actuelle n’a bien sûr rien à voir avec l’institution du même nom dans l’ancienne Rome. On parle d’autre chose, à certains égards même du contraire, puisque à Rome la dictature était instaurée pour six mois et qu’au bout de ces six mois le dictateur rentrait dans le rang : c’était un régime d’exception. Aujourd’hui, à l’inverse, l’exception est devenue la règle, comme on le voit avec les lois antiterroristes.

    ÉLÉMENTS : Savez-vous que sur la base de certains passages de votre livre, Prendre le maquis avec Ernst Jünger, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur français, pourrait vous faire arrêter si jamais il vous prenait l’envie de venir en France ? Quand vous écrivez : « Cela va du simple non-consentement silencieux à la guerre de partisans, en passant par la résistance passive, la désobéissance civile, la grève, le sabotage, l’émeute, le refus de payer l’impôt, etc. » Il a fait interdire des réunions et dissoudre des mouvements pour moins que cela… Aujourd’hui il ferait condamner Ernst Jünger, là où Mitterrand rendait hommage à Jünger pour ses cent ans… C’est sûr, les libertés n’ont pas entretemps avancé.

    ÉRIC WERNER. Vous remarquerez qu’à aucun moment, dans mon texte, je ne parle de créer un mouvement : je ne crois pas du tout à ces choses, elles sont d’une autre époque. Pour le reste, si les autorités veulent me compliquer la vie, elles trouveront toujours un prétexte pour le faire : celui-là ou un autre. Dans ce passage, j’explique ce qu’est la résistance, quelles sont concrètement les choses qu’elle inclut en son concept. Je ne dis donc pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire, je dis ce qui est. C’est une énumération factuelle. A priori cela n’a rien d’illégal. Mais effectivement les autorités peuvent très bien décréter le contraire. La dictature n’est pas un vain mot. À partir de là, la question de savoir si ce que l’on dit est légal ou illégal n’a plus tellement d’importance. On peut même complètement la laisser de côté. On est très loin également du débat wébérien sur le savant et le politique. Max Weber avait établi une ligne de séparation stricte entre la science et la politique : c’était la neutralité axiologique. En elle-même elle est très discutable. Il n’est pas aussi facile que ne le dit Weber de séparer jugements de fait et jugements de valeur. Mais elle a un rôle protecteur. Avait. Aujourd’hui elle ne nous protège plus de rien. Ce ne sont plus aujourd’hui seulement certains jugements de valeur qui sont criminalisés mais certains jugements de fait. Littéralement, il n’y a plus aucune limite.

    ÉLÉMENTS : Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Autrement dit : peut-on envisager une dictature sans dictateur, pilotée par ce que Marx appelait dans un autre registre un « sujet automate » ? Ne consacrez-vous pas votre premier chapitre à « l’automatisme ». Qu’est-ce qu’il faut entendre par ce terme ? L’asservissement de l’homme par la technique qui nous « encerclerait » ? Automatisation, atomisation, anomie ?

    ÉRIC WERNER. Les trois mots sont importants. Commençons par le premier. L’automatisation est aujourd’hui associée aux NTIC, en lesquelles on peut raisonnablement voir le point d’aboutissement de la civilisation technique. Tout, ou à peu près tout, fonctionne aujourd’hui automatiquement, y compris, au moins en apparence, l’homme lui-même. Ce n’est pas exactement nouveau comme tendance. La division industrielle du travail, théorisée au début du XXe siècle aux États-Unis, relevait déjà de la robotisation. Elle s’était heurtée à l’époque à une forte opposition ouvrière. Christopher Lasch en parle dans son livre, Le seul et vrai paradis. Mais elle a fini par triompher. Les syndicats eux-mêmes ont fini par s’y rallier. Comme le montre Christopher Lasch, ils ont préféré se battre sur les salaires et le niveau de vie plutôt que sur les conditions de travail. À tort, d’après lui. Aujourd’hui, les mêmes problèmes réapparaissent, mais en pire. D’où les burn-outs et autres symptômes d’épuisement au travail. C’est très bien étudié par les psychiatres et les spécialistes de la médecine du travail. Plus les cancers en constante augmentation, en particulier chez les moins de cinquante ans (+ 80 % en trente ans). C’est en fait une vie d’esclave, mais sans le nom. Certains font de la résistance passive, comme le héros de la nouvelle de Melville, Bartleby. Mais ils ne sont pas la majorité. La plupart s’essoufflent à suivre. Maintenant, y a-t-il un pilote dans l’avion ? Bien sûr qu’il y en a un. Il y en a toujours un. Il n’y a rien non plus de mystérieux dans ses motivations : c’est la recherche du profit, et pour cela des gains de productivité. La volonté d’asservissement est elle aussi une motivation. On voudrait faire croire que les robots ont pris le pouvoir ou s’apprêteraient à le prendre : il n’en est évidemment rien. Les robots font ce qu’on leur dit de faire, c’est tout. Il en va de même des humains utilisateurs. Sauf que les humains ont la possibilité de se révolter, possibilité que n’ont pas les robots. Mais c’est bien la seule différence. Autrement ils ressemblent beaucoup aux robots. C’est pourquoi, justement, on parle de robotisation. La robotisation, comme métaphore de l’asservissement.

    ÉLÉMENTS : Et l’atomisation ?

    ÉRIC WERNER. Aristote explique dans la Politique que le propre d’un régime tyrannique est d’« employer tous les moyens pour empêcher le plus possible tous les citoyens de se connaître les uns les autres » (1313 b 4-5). Ne se connaissant plus les uns les autres, il leur est dès lors difficile de se révolter. C’est en soi déjà une forme d’atomisation. L’atomisation est aussi un produit de la civilisation technique. C’est très bien décrit par Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme. L’atomisation est le terreau même du totalitarisme. Mais ce que dit aussi Arendt, c’est que le totalitarisme fait aller l’atomisation jusqu’au bout d’elle-même. Beaucoup de traits du régime actuel se laissent interpréter sous cet angle. On l’a vu par exemple avec les mesures de confinement liées au Covid-19. Sous couvert de lutte contre la pandémie, le régime a testé son aptitude à contrôler les allées et venues des citoyens et surtout à les isoler les uns des autres. Ce n’est pas en vain, par ailleurs, que les dirigeants se sont fixé pour objectif la déconstruction de la famille traditionnelle, en fait de la famille tout court : le but étant que rien ne fasse plus écran entre la multitude des individus et l’État. La cancel culture et la destruction de l’école traditionnelle pourraient aussi s’interpréter sous cet angle. En règle générale, le lien social passe par le partage d’une culture commune. Si le but est d’« employer tous les moyens pour empêcher le plus possible tous les citoyens de se connaître les uns les autres », la liquidation de la culture ne peut pas ne pas apparaître comme un objectif souhaitable. L’asservissement passe ici par l’analphabétisme de masse.

    ÉLÉMENTS : Reste l’anomie…

    ÉRIC WERNER. L’anomie est l’absence de loi. Par absence de loi, il ne faut pas entendre la tendance à s’affranchir des lois existantes (il y a un lien avec l’anomie, mais le problème ici qui se pose est surtout celui de la dualité du juste et du légal), mais bien la remise en cause d’un certain nombre de barrières de séparation, celles, en particulier, rendant possible la construction de soi au cours des premiers âges de la vie : comme la distinction du vrai et du faux, du bien et du mal, la différence des générations, des sexes, etc. On ne dira pas, là encore, que les pouvoirs en place ne sont pour rien dans cette évolution. « Avec le totalitarisme, observe Ariane Bilheran (Psychologie du totalitarisme, Guy Trédaniel, 2023, p. 177), ce sont ces garde-fous qui sautent et nous font régresser dans la vie psychique la plus archaïque, marquée par le primat d’un état pulsionnel. » Les autorités voient tout cela plutôt d’un bon œil, car avec la construction de soi c’est la capacité même de résistance de l’individu qui disparaît. L’individu n’existe pour ainsi dire plus, il s’est transformé en molécule docile et malléable, le cas échéant robotisée. Autant dire que les autorités ont désormais le champ libre, rien ne s’oppose plus à leurs entreprises. L’état pulsionnel réserve, il est vrai, parfois certaines surprises. Mais il y a la police. L’anomie d’un côté, la police de l’autre. Ce sont les deux faces d’une même réalité : le totalitarisme. La police ne remplace évidemment pas la construction de soi. Elle est juste là pour veiller à ce que les effets liés à la non-construction de soi restent sous contrôle. C’est l’équivalent en politique de la gestion des flux tendus en économie. On pousse le système à ses extrêmes limites en intervenant le cas échéant pour empêcher qu’il ne tombe en panne.

    ÉLÉMENTS : Comment résister à l’automatisme ? Par la culture, dites-vous. La résistance par le livre. Quelle est la fonction des grands textes, littéraires ou philosophiques ?

    ÉRIC WERNER. Les grands textes sont le complément intellectuel du recours aux forêts. S’en nourrir est une manière aussi de se ré-enraciner. Cela étant, il ne faut pas les fétichiser. Ils ne prennent sens qu’au travers d’un travail d’appropriation personnelle ne s’arrêtant jamais vraiment. L’effort visant à en tirer la « substantifique moelle » doit en permanence être recommencé, approfondi. Dire aussi que les grands textes offrent une alternative à la propagande officielle, celle déversée 24 heures sur 24 dans l’espace public, et qu’à ce titre ils ouvrent un espace de liberté. Ils montrent qu’il y a une autre manière de poser les problèmes que la manière officielle. En soi déjà c’est très subversif. Rien d’étonnant dès lors à ce que les autorités les tiennent en suspicion. De fait, ils sont de moins en moins enseignés dans les établissements d’enseignement public, écoles et universités. En beaucoup d’universités américaines, ils ont même tout simplement été écartés du plan d’études. Un universitaire américain le déplore en ces termes : « D’ici à quelques années, il n’y aura plus personne pour transmettre l’héritage intellectuel classique » (Le Figaro, 9-10 décembre 2023). La censure littéraire est également un problème. Au cours de l’année universitaire 2022-2023, 3 362 références de livres ont été interdites et retirées des établissements publics aux États-Unis, parmi lesquelles le roman de George Orwell, 1984. Dans certains Etats, les bibliothécaires qui ignorent ces interdits s’exposent à des peines d’amendes et de prison (Le Figaro, 21 décembre 2023). Censurer George Orwell, d’un point de vue totalitaire, cela me paraît logique. Personnellement je pense que cette tendance n’en est encore qu’à ses débuts. On est habitué depuis toujours à avoir un accès facile aux classiques et à la culture. C’est encore dans une certaine mesure le cas. Mais moins aujourd’hui déjà qu’hier. Cela le sera probablement moins encore demain. C’est le pendant laïc de la sécularisation. Après la sortie de la religion, la sortie de la culture. Tant la culture que la religion font obstacle à l’automatisme, partant aussi à la domination totale. Il est donc normal que l’État total cherche à les supprimer. Il ne sera vraiment tranquille que quand toute trace en aura été effacée. À partir de là, on voit bien qu’on ne peut pas se contenter de dire que le livre nous aide à résister. Il nous aide, certes, à résister, c’est un adjuvant aux forces morales, mais lui-même est aujourd’hui très exposé. C’est l’autre aspect de la question. Les grands textes nous fortifient moralement, mais nous-mêmes, en sens inverse, avons à prendre leur défense, car l’époque ne leur est guère favorable. On pense en particulier aux mesures de protection qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour les soustraire à la censure, et à terme aux autodafés appelés très probablement à se multiplier ces prochaines années. Elles aussi, ces mesures de protection, relèvent du recours aux forêts.

    Ajouterais-je que, pour utiles et importants qu’ils soient, les grands textes ne permettent pas à eux seuls de répondre à toutes les questions que nous nous posons sur nous-mêmes et sur la conduite à tenir en l’époque troublée qui est la nôtre. Il en faudrait d’autres reprenant certes les textes en question mais les complétant en même temps, un peu comme ont su si bien le faire les humanistes à l’époque de la Renaissance lorsque, s’inspirant de la sagesse antique et s’appropriant les préceptes des moralistes stoïciens et épicuriens, ils ont écrit leurs propres ouvrages pour répondre aux questionnements spécifiques de leur temps. Car ce n’étaient pas ceux de l’Antiquité ! De même, « faire bien l’homme », comme on le disait au XVIe siècle, ne se décline assurément plus aujourd’hui dans les mêmes termes qu’au XVIe siècle. Entre-temps, beaucoup de choses ont changé : non pas peut-être l’homme lui-même, mais à coup sûr la société, et par voie de conséquence aussi la politique. Le livre de Jünger nous montre à cet égard la voie à suivre. Il dessine les contours d’une sagesse adaptée à notre temps. Mais lui-même, ce livre, date déjà de plus d’un demi-siècle ! Qu’est-ce que « faire bien l’homme » en 2023 ? Concrètement ? Même si le Traité du rebelle laisse entrevoir certaines réponses, il ne peut pas répondre complètement à notre place. Nous seuls, sur la base de notre propre expérience personnelle, en même temps que des expériences vécues avec d’autres, pouvons apporter une réponse sinon complète, du moins relativement appropriée.

    Eric Werner, propos recueillis par François Bousquet (Site de la revue Éléments, 16 janvier 2024)

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  • La défaite de l'Occident...

    Les éditions Gallimard viennent de publier un nouvel essai d'Emmanuel Todd intitulé La défaite de l'Occident. Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd est l'auteur de nombreux essais.

     

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    " L'implosion de l'URSS a remis l'histoire en mouvement. Elle avait plongé la Russie dans une crise violente. Elle avait surtout créé un vide planétaire qui a aspiré l'Amérique, pourtant elle-même en crise dès 1980. Un mouvement paradoxal s'est alors déclenché : l'expansion conquérante d'un Occident qui dépérissait en son cœur. La disparition du protestantisme a mené l'Amérique, par étapes, du néo-libéralisme au nihilisme ; et la Grande-Bretagne, de la financiarisation à la perte du sens de l'humour. L'état zéro de la religion a conduit l'Union européenne au suicide mais l'Allemagne devrait ressusciter. Entre 2016 et 2022, le nihilisme occidental a fusionné avec celui de l'Ukraine, né lui de la décomposition de la sphère soviétique. Ensemble, OTAN et Ukraine sont venus buter sur une Russie stabilisée, redevenue une grande puissance, désormais conservatrice, rassurante pour ce Reste du monde qui ne veut pas suivre l'Occident dans son aventure. Les dirigeants russes ont décidé une bataille d'arrêt : ils ont défié l'OTAN et envahi l'Ukraine. Mobilisant les ressources de l'économie critique, de la sociologie religieuse et de l'anthropologie des profondeurs, Emmanuel Todd nous propose un tour du monde réel, de la Russie à l'Ukraine, des anciennes démocraties populaires à l'Allemagne, de la Grande-Bretagne à la Scandinavie et aux États-Unis, sans oublier ce Reste du monde dont le choix a décidé de l'issue de la guerre. "

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