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Points de vue - Page 400

  • La dette infinie...

    Nous reproduisons ci-dessous un article d'Alain de Benoist consacré à la crise de la dette et publié dans le numéro de février de la revue Le spectacle du monde. Ce numéro, actuellement en kiosque, comporte un dossier particulièrement riche sur la crise, que nous vous conseillons vivement de lire.

     

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    La dette infinie

    En 55 avant notre ère, Cicéron écrivait : « Le budget devrait être équilibré, les finances publiques devraient être comblées, la dette publique devrait être réduite, l’arrogance de l’administration devrait être abolie et contrôlée et l’aide aux pays étrangers devrait être diminuée de peur que Rome ne tombe en faillite. » Il y a longtemps que la classe politique ne lit plus Cicéron ! Depuis la fin des années 1970, la plupart des pays industrialisés sont entrés dans un régime de dette permanente, dont même les périodes de forte croissance économique n’ont pas permis de sortir.

    La dette mesurée est celle des administrations publiques, qu’on appelle « dette souveraine » ou « dette publique ». La dette publique « au sens de Maastricht », mesurée en valeur nominale (et non en valeur de marché), se définit comme le total des engagements financiers des Etats contractés sous forme d’emprunts résultant de l’accumulation, au fil des années, d’une différence négative entre leurs rentrées et leurs dépenses ou leurs charges. Elle concerne trois secteurs : les administrations centrales, c’est-à-dire l’Etat proprement dit, les administrations locales (collectivités territoriales, organismes publics, etc.) et les régimes de Sécurité centrale.

    Le traité de Maastricht (1992) avait adopté comme principes que le déficit des Etats membres de l’Union européenne ne devait pas dépasser 3 % du produit intérieur brut (PIB) et que leur dette publique devait rester inférieure à 60 % du PIB. Ces objectifs n’ont pas été atteints. Globalement, la dette publique dans la zone euro a augmenté de 26,7 % depuis 2007. Elle représente aujourd’hui 80 % du PIB global de la zone. Mais il ne s’agit là que d’une moyenne. En 2011, huit pays de l’Union européenne affichaient une dette supérieure à 80 % de leur PIB : la Hongrie et le Royaume-Uni (80,1 %), l’Allemagne (83 %), la France (85 %), le Portugal (92 %), la Belgique (97%), l’Italie (120 %) et la Grèce (160 %). Les Américains ne se portent pas mieux : à l’heure actuelle, toute dépense publique faite aux Etats-Unis est financée à hauteur de 42 % par l’emprunt !

    En France, la dette publique ne représentait en 1980 que 20,7 % du PIB, soit l’équivalent de 92,2 milliards d’euros. En 2007, lorsque Nicolas Sarkozy a été élu à la tête de l’Etat, elle avait déjà atteint 64,2 % du PIB (1211 milliards d’euros). Elle s’élève maintenant à 85,3 % (1688 milliards d’euros), soit 30 % d’augmentation en quatre ans. Le rapport 2011 de la Cour des comptes laisse prévoir qu’elle pourrait atteindre 100 % du PIB en 2016. L’essentiel de la dette est porté par les administrations centrales : 1297 milliards d’euros sur 1646 milliards en 2011 (les collectivités locales n’étant endettées qu’à hauteur de 156 milliards, la Sécurité sociale à hauteur de 191 milliards). Quant au déficit des finances publiques, qui s’est établi en 2011 à 98,5 milliards d’euros, il continue à s’accroître au rythme de 3200 euros à la seconde !

    Le service de la dette représente le paiement annuel des emprunts souscrits arrivés à échéance. La charge de la dette représente le paiement des seuls intérêts, soit en France près de 50 milliards d’euros par an, ce qui correspond à 20 % du budget de l’Etat, à 89 % de l’impôt sur le revenu, ou encore à 140 % de l’impôt sur les sociétés. Le remboursement du capital de la dette s’élevant à environ 80 milliards d’euros, le service total de la dette représente aujourd’hui pour l’Etat 118 milliards d’euros, soit l’équivalent de la totalité de ses ressources fiscales directes. Quant au paiement des seuls intérêts, il est en passe de devenir le premier poste budgétaire de l’Etat, avant l’Education nationale, la Défense ou la sécurité. 

    Mais à qui doit-on tout cet argent ? Essentiellement aux marchés financiers, à des établissements bancaires, à des compagnies d’assurances, à des fonds de pension et à certaines sociétés de crédit. Ce sont eux qui « achètent » des titres de dette française, qu’il s’agisse des obligations assimilables du Trésor (OAT), les plus importantes en volume, qui sont des produits à long terme, des bons du Trésor à intérêt annuel (BTAN), d’une durée de deux à cinq ans, ou des bons du Trésor à taux fixes et à intérêts précomptés (BTF), à très court terme. De fait, c’est aujourd’hui à travers la gestion des dettes des Etats que les marchés financiers sont structurés et organisés. Les établissements financiers échangent ensuite la dette qu’ils ont « achetée » sous des formes multiples, comme les produits dérivés, ce qui leur permet de spéculer à leur tour sur les marchés. 

    Le pays industrialisé le plus endetté est le Japon, avec une dette excédant 195 % de son PIB, mais l’essentiel de cette dette est détenu par les Japonais euxmêmes, ce qui met le Japon relativement à l’abri des aléas de la conjoncture internationale. Ce n’est pas le cas de la France, où 68 % de la dette négociable de l’Etat est entre les mains d’investisseurs « non résidents », c’est-à-dire étrangers. Quels sont les pays qui en possèdent le plus ? Il est impossible de le savoir avec certitude, car la loi interdit de divulguer cette information.

    Comment en est-on arrivé là ? Les causes sont évidemment multiples : déficits budgétaires à répétition (la France est en déficit depuis près de quarante ans), incapacité de la plupart des Etats à maîtriser leurs dépenses publiques, réformes fiscales et baisses d’impôts démagogiques (si la fiscalité n’avait pas changé depuis 1999, la dette française serait aujourd’hui d’environ 20 points de PIB de moins), désindustrialisation en partie due aux délocalisations rendues possibles par la mondialisation (dans l’ensemble des pays membres de l’OCDE, quelque 17 millions d’emplois industriels ont été détruits en l’espace de seulement deux ans), dérégulation, privatisations, etc.

    L’une des causes immédiates de la hausse de la dette réside dans les plans de sauvetage de la finance décidés par les Etats en 2008 et 2009. Pour renflouer les banques et les compagnies d’assurances, les Etats ont dû emprunter à leur tour sur les marchés, ce qui a accru leur dette dans des proportions énormes. Des sommes astronomiques (800 milliards de dollars aux Etats-Unis, 117 milliards de livres en Grande-Bretagne) ont été dépensées pour empêcher les banques de sombrer, ce qui a grevé d’autant les finances publiques. Au total, les quatre principales banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, Banque du Japon et Banque d’Angleterre) ont injecté 5000 milliards de dollars dans l’économie mondiale entre 2008 et 2010. C’est le plus grand transfert de richesses de l’histoire du secteur public vers le secteur privé ! Un transfert qui a permis aux banques sauvées par les Etats de se retrouver créancières de leurs sauveurs…

    Le crédit, dans le même temps, n’a cessé de se généraliser. La possibilité offerte aux ménages d’emprunter pour couvrir leurs dépenses courantes ou acquérir un logement a été l’innovation financière majeure du capitalisme d’après-guerre. En s’endettant massivement, les ménages ont incontestablement contribué, entre 1948 et 1973, à la prospérité de l’époque des Trente Glorieuses, l’endettement permettant à la machine à consommer de continuer à tourner. Et le crédit s’est encore développé lorsque les monnaies, devenues fiduciaires, ont définitivement cessé d’être convertibles en or.

    La dette est un contrat entre deux entités portant sur un échange échelonné dans le temps. Le crédit se définit comme le pouvoir d’acheter en échange d’une promesse de payer. Le système ne fonctionne évidemment que si cette promesse est tenue.

    La crise actuelle, on le sait, a commencé aux Etats-Unis à l’été 2007, avec l’affaire des subprimes. Les ménages américains, incapables d’épargner, ont été systématiquement incités à s’endetter en hypothéquant leur logement. Comme le recours à l’emprunt n’était pour eux qu’un moyen de maintenir artificiellement leur niveau de vie en dépit d’une baisse de leurs revenus, les faillites n’ont pas tardé à se multiplier. Les banques et les compagnies d’assurances ont été à leur tour menacées, ce qui a conduit les Etats à emprunter massivement pour les renflouer. C’est ainsi que la crise du surendettement privé s’est muée en crise du surendettement public.

    La notion de dette est aujourd’hui fortement associée au mécanisme de création monétaire. L’ouverture de crédits par les banques privées est une création de monnaie scripturale, purement comptable, c’est-à-dire virtuelle, résultant d’un simple jeu d’écritures. Par la création monétaire, les banques créent ex nihilo un « pouvoir d’acheter » qu’elles transmettent à leurs clients emprunteurs. Cette monnaie représente aujourd’hui plus de 90 % de la masse monétaire. Son rôle est amplifié par l’effet multiplicateur du crédit permis par le système des réserves fractionnaires, qui permet aux banques de prêter plusieurs fois le montant de leurs fonds propres.

    Une grande partie des dettes publiques se trouve donc aujourd’hui dans les comptes des banques, qui n’ont cessé d’en acheter en se refinançant auprès de la Banque centrale européenne (BCE) à un prix quasi nul. En d’autres termes, les banques ont prêté aux Etats, à un taux d’intérêt variable, des sommes qu’elles ont elles-mêmes empruntées pour presque rien. Mais pourquoi les Etats ne peuvent-ils pas se procurer eux-mêmes les sommes en question auprès de la Banque centrale ? Tout simplement parce que cela leur est interdit !

    La date clé est celle du 3 janvier 1973, date à laquelle le gouvernement français, sur proposition de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, a fait adopter une loi de réforme des statuts de la Banque de France disposant que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France » (art. 25), ce qui signifiait qu’il était désormais interdit à la Banque de France d’accorder des prêts – par définition non grevés d’intérêt – à l’Etat, celui-ci étant dès lors obligé d’emprunter sur les marchés financiers aux taux d’intérêt que ceux-ci jugent adéquats. Cette disposition a été ensuite généralisée dans toute l’Europe, avant d’être reprise dans le traité de Maastricht (art. 104), puis dans le traité de Lisbonne (art. 123), qui fait interdiction à la Banque centrale européenne de prêter aux Etats, ceux-ci se retrouvant dans l’obligation d’emprunter auprès de marchés ou d’établissements privés moyennant de forts taux d’intérêts. Les banques privées, elles, peuvent continuer d’emprunter à la BCE à un taux dérisoire (moins de 1%) pour prêter aux Etats à un taux variant entre 3,5 et 7 %.

    La loi de 1973 marque le moment où la Banque de France a abandonné son rôle de service public et dépossédé l’Etat de sa souveraineté monétaire. A l’origine, cette loi s’appuyait sur le fait que les prêts sans intérêts accordés par les banques centrales aux Etats favorisaient l’inflation. Ce n’était pas faux, mais on est passé d’un excès à l’autre. Au lieu de conserver le même système tout en mettant en place une procédure permettant de limiter l’inflation, on a purement et simplement décrété que les banques centrales ne pourraient plus prêter aux Etats – mais pourraient le faire aux banques à un taux d’intérêt ridiculement bas. On a ainsi transféré aux banques le privilège majeur des Etats, qui était le privilège de battre la monnaie, et donné au secteur privé le monopole de la création monétaire.

    Dès 1999, Maurice Allais, Prix Nobel d’économie, écrivait : « Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n’hésite pas à le dire, à la création de monnaie par des faux-monnayeurs. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents. » (La crise mondiale d’aujourd’hui).

    Tout récemment encore, Mario Draghi, nouveau président de la BCE, a décidé d’accorder aux banques des prêts en euros à un taux de 1% sur trois ans, sans aucune limitation de montant. Le taux Euribor, c’està- dire le taux auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles, étant de 1,9 %, les institutions financières de la zone euro ont ainsi accédé à des financements deux fois moins coûteux. Sans surprise, 523 banques européennes ont immédiatement souscrit au premier volet de cette offre, daté du 21 décembre 2011, pour un montant de 489 milliards d’euros – qu’elles vont maintenant pouvoir prêter aux Etats au taux qu’elles voudront !

    C’est ici qu’interviennent les agences de notation, dont le rôle est désormais bien connu (lire page 29). Plus un pays est bien noté, plus il a loisir d’emprunter à des taux réduits (de 1 à 4% en fonction de la durée de l’emprunt contracté). A l’inverse, un pays mal noté doit faire face à un relèvement des taux d’intérêt censé compenser le risque plus élevé que prennent les établissements et les marchés en lui prêtant de l’argent.

    Les agences sont-elles infaillibles ? Nullement, car il leur est impossible d’évaluer en toute objectivité un avenir par nature indéterminé. En décembre 2010, l’agence de notation Standard & Poor’s soulignait ainsi que « la France est notée AAA, soit la note la plus haute, avec une perspective stable, ce qui signifie qu’on ne voit pas cette note bouger dans les deux prochaines années ». Treize mois plus tard, la France perdait son « triple A ». Plus grave : les avis des agences de notation peuvent être comparés à des thermomètres qui, non contents d’enregistrer la température, la feraient automatiquement s’élever lorsqu’ils constatent qu’elle est mauvaise. Il suffit en effet qu’un pays soit « dégradé » pour que ses emprunts deviennent plus coûteux et que par conséquent sa situation s’aggrave.

    Résumons. Les Etats en déficit doivent emprunter de l’argent à des taux d’intérêt fixés par leurs créanciers en fonction de leur plus ou moins bonne santé financière supposée. Ces intérêts doivent aussi être remboursés. Etant en déficit, et n’ayant donc pas les moyens de rembourser leur dette ni leurs intérêts, les Etats font de nouveaux emprunts, d’abord pour faire fonctionner leur pays, ensuite pour rembourser le montant du prêt précédent, enfin pour rembourser les intérêts de ce dernier, ce qui a pour effet d’augmenter encore leur dette et d’alourdir encore leurs intérêts. Et comme leur situation s’aggrave, les taux d’intérêt qu’on leur impose augmentent eux aussi. Résultat : plus ils remboursent, plus ils empruntent et plus ils doivent payer. La dette est ainsi placée en situation de croissance exponentielle pour la simple raison que tout argent mis en circulation l’est par des prêts bancaires et que l’emprunteur doit toujours rembourser plus que le montant perçu. Spirale infernale.

    Comment en sortir ? La solution qu’ont choisie les Etats pour assainir la situation consiste à ponctionner les retraites, les allocations familiales ou les salaires des fonctionnaires, à réduire les programmes sociaux, à diminuer le nombre des fonctionnaires, à vendre ou à privatiser tout ce qui peut l’être (ce qui réduit d’autant leur patrimoine), à instaurer partout la rigueur et l’austérité. Le problème est que ces mêmes Etats veulent en même temps « relancer la croissance ». Or, les programmes d’austérité entraînent mécaniquement une aggravation du chômage et une détérioration du pouvoir d’achat, donc de la demande, ce qui ne peut que freiner la croissance et diminuer encore la solvabilité des Etats. Sous l’effet de l’austérité, l’économie ne peut plus être tirée par la consommation, qui est inéluctablement appelée à se contracter. Les classes moyennes et les classes populaires sont alors les premières à payer l’impéritie de la classe dominante. Lorsque l’austérité atteint un niveau jamais vu en temps de paix, les conséquences politiques et sociales menacent de déboucher sur le chaos.

    La mise en oeuvre de programmes d’austérité revient à « organiser la récession en Europe, avec pour résultat que les pays ne sortiront jamais du surendettement », déclarait récemment Hubert Védrine, interrogé par le quotidien québécois le Devoir. Avant d’appeler à « dompter les marchés » plutôt qu’à les rassurer, « car ces marchés ne sont pas un rassemblement de vieilles personnes inquiètes, mais un marécage de crocodiles ».

    Y a-t-il une autre façon de faire ? Une solution, au moins à court terme, serait que la BCE accepte de « monétiser la dette », c’est-à-dire de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. Mais la BCE s’y refuse, l’Allemagne aussi et la Commission européenne également. Que faire alors ? Renationaliser l’économie et mettre fin à l’indépendance des banques centrales ? C’est ce que le gouvernement hongrois vient de faire, avec comme conséquence de s’exposer à une plainte pour « violation du droit communautaire » déposée par la Commission européenne. Effacer la dette ? Ce serait possible si tous les pays endettés l’exigeaient en même temps (la France, d’un trait de plume, a effacé en juin 2011 la totalité de la dette du Togo). Mais personne ne veut s’y résoudre.

    Alors ? Alors, faute de remettre en question les fondements du système actuel, chacun scie consciencieusement la branche sur laquelle il est assis. Les politiques se plaignent de dépendre des marchés financiers et des agences de notation, mais ils ont fait tout ce qu’il fallait pour se placer sous leur contrôle. Ils ont dérégulé les marchés pendant des décennies, ils ont libéralisé le crédit, ils ont toléré les délocalisations, ils ont permis aux banques de dépôt et aux banques d’investissement de fusionner leurs activités, ils ont interdit aux banques centrales d’aider financièrement les Etats, ils ont laissé la contrainte actionnariale se développer au-delà du raisonnable, ils ont donné aux agences de notation le pouvoir (qu’elles n’avaient pas auparavant) de noter les Etats, alors même qu’ils s’endettaient eux-mêmes durablement. Ils recueillent aujourd’hui les fruits de leur aveuglement.

    On appelle « usure » l’intérêt d’un montant abusif attribué à un prêt. Mais l’usure est aussi le procédé qui permet d’emprisonner l’emprunteur dans une dette qu’il ne peut plus rembourser, et à s’emparer des biens qui lui appartiennent et qu’il a accepté de donner en garantie. C’est très exactement ce que nous voyons se passer actuellement à l’échelle planétaire. Ce que Keynes appelait un « régime de créanciers » correspond à la définition moderne de l’usure. Les procédés usuraires se retrouvent dans la manière dont les marchés financiers et les banques peuvent faire main basse sur les actifs réels des Etats endettés, en s’emparant de leurs avoirs au titre des intérêts d’une dette dont le principal constitue une montagne d’argent virtuel qui ne pourra jamais être remboursée.

    Comme conséquence de la crise, l’Europe du Sud se retrouve aujourd’hui gouvernée par des technocrates et des banquiers formés chez Goldman Sachs ou Lehman Brothers. « Etre gouverné par l’argent organisé est aussi dangereux que de l’être par le crime organisé », disait Roosevelt.

    Il n’y aura pas de rétablissement spontané du système. Aucun pays n’a aujourd’hui les moyens d’arrêter la hausse de sa dette en pourcentage de son PIB, aucun n’a les moyens de rembourser le principal de sa dette. C’est la raison pour laquelle la crise de la dette est beaucoup plus grave que la crise de l’euro, qui ne joue, par rapport à elle, qu’un rôle de circonstance aggravante. La preuve en est que les pays industrialisés qui n’appartiennent pas à la zone euro sont tout aussi endettés que les autres, sinon plus. L’Europe s’oriente vers la récession, les Etats-Unis et le Royaume-Uni vers la dépression. En dépit de toutes les manoeuvres de retardement, une explosion généralisée semble inéluctable d’ici deux ans.

    Alain de Benoist (Le spectacle du monde, février 2012)

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  • Une sensibilité à fleur de peau...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Geoffroy, cueilli sur le site de Polémia et consacré à la très grande "susceptibilité" des représentants autoproclamés des minorités...

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    La « sensibilité » à fleur de peau des professionnels de la représentation des minorités

    Ceux qui prétendent représenter ou incarner les « minorités visibles » ont une curieuse caractéristique : leur extrême sensibilité à tout. Une sensibilité à fleur de peau, dirait-on en bon français.

    La « terre de souffrance » d’un député martiniquais

    M. Guéant vient d’en faire l’expérience.

    Il a suffit qu’il déclare, on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs, que « Pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas » pour que le député de la Martinique M. Letchimy non seulement se sente visé, mais en outre l’invective violemment. Et M. Letchimy d’ajouter : « Moi, Martiniquais, fils d’une terre de souffrance, je ne peux accepter ces propos ».

    Par contre, lui ne se gêne pas pour mettre en accusation à cette occasion « la France obscure qui cultive la nostalgie de l’époque de l’esclavage et de la colonisation » (Le Figaro.fr du 8 février 2012). On ne sait pas bien qui incarne aujourd’hui dans notre pays la nostalgie de l’esclavage. Mais M. Letchimy a tellement souffert en Martinique – pensez donc : il est député apparenté socialiste ! – qu’on lui pardonne, le pauvre.

    Black ou blonde ? Deux poids , deux mesures

    Le magazine Elle a déclenché il y a quelque temps l’ire des ligues de vertu communautaires pour un article sur l’évolution des pratiques vestimentaires des femmes de couleur (on dit « blacks » en novlangue). L’article paru le 13 janvier 2012 avait pour titre « Black fashion power » (sic) et, ironie du sort, se voulait positif. Mais voici l’auteur soumis à un torrent d’injures, accusé de racisme et prié de s’excuser sur-le-champ, alors que ce magazine est si politiquement correct ! On ne sait d’ailleurs plus trop ce qui était reproché à cet article : de parler trop ou pas assez de la « black fashion » ?

    Evidemment les blagues répétées sur les blondes ne posent aucun problème à ces censeurs. Ce ne sont jamais, bien sûr, des clichés « racistes » ni des « stéréotypes dégradants »

    Jean-Paul Guerlain comparaît devant le Tribunal correctionnel de Paris pour « injures raciales » parce qu’il a déclaré, lors d’une interview le 15 octobre 2010, qu’il s’était mis à « travailler comme un nègre », même s’il ne savait pas si les nègres avaient « toujours tellement travaillé ». Malgré ses excuses publiques, les associations communautaires et « antiracistes » appellent alors au boycott des produits Guerlain et traînent l’intéressé en justice.

    Dans le pays des chansonniers, un simple mot vous envoie au tribunal si par malchance il s’adresse à ces personnes si sensibles, comme les banlieues du même nom. Un geste aussi, bien évidemment.

    Un jeune Chti sensible ?

    M. Maurice Boisard, maire de Cousolre dans le Nord, comparaît devant le Tribunal correctionnel d’Avesnes parce qu’il a giflé un « jeune » qui l’avait traité de « bâtard ». Cette gifle était un « geste instinctif », d’après le maire. On apprend que ce jeune, si sensible qu’il a aussitôt saisi la justice, aurait aussi déclaré à l’intention du maire « Fils de pute, je vais niquer ta mère, je vais te tuer », paroles qui sont sans doute du pur chti (Le Monde 5 février 2012). Mais ne croyez pas qu’elles constituent un outrage contre un dépositaire de l’autorité publique ni des menaces de mort. Non c’est le maire que l’on poursuit. Ah ! Si au moins il avait giflé un Belge !

    M. Ahmed Zobir, aurait eu aussi un geste « instinctif et animal » (Le Parisien du 9 février 2012) quand il a poussé sur la voie du RER, à La Défense le 10 avril 2009, Renaud qui a failli y perdre la vie : ce dernier a en tout cas perdu une jambe. M. Zobir explique à l’audience que Renaud aurait été « hautain » à son égard. Qu’on se rassure : les expertises conduites sur ce SDF si sensible au regard d’autrui semblent conclure à « l’abolition de son discernement » suite à « un déplacement d’émotion, de rancœur et de dépit » à l’égard de ces cadres qui travaillent à La Défense.

    C’est fou comme nous sommes de plus en plus entourés de personnes « sensibles » ! Et c’est inquiétant que ceux qui constituent une telle « chance pour la France » soient si sensibles à tout.

    Français de souche : voir l’identité d’autrui c’est stigmatiser, ne pas la voir c’est mépriser…

    Car résumons la complexité du problème auquel nous sommes confrontés, nous les Français de souche.

    Ces personnes sensibles souhaitent que l’on reconnaisse leur identité, mais il ne faut pas trop le faire, au risque de tomber dans le « stéréotype » ou le « cliché ». Car elles revendiquent de ne pas s’y réduire. Elles sont sensibles au fait qu’on les désigne ou, au contraire, qu’on ne les désigne pas. A vous de trouver quand il faut et quand il ne faut pas. That is the question !

    Certains revendiquent leur « négritude », mais c’est un privilège réservé aux intéressés eux-mêmes. Ils revendiquent leur identité ou d’autres leur religion mais ils ne supportent pas qu’on le leur fasse remarquer si on est français de souche. Du moins, ceux qui font profession de représenter ces personnes si sensibles ne le supportent pas. Même si eux ne se gênent pas pour nous désigner tels que nous sommes ou nous caricaturer.

    En d’autres termes leur identité doit être visible pour eux et invisible pour nous.

    Cela commence à compliquer les relations humaines et à beaucoup remplir les prétoires !… C’est pour cette raison que les sociétés multiethniques deviennent rapidement des sociétés multiconflictuelles. Un regard ou un mot de trop et c’est le drame : il se règle à coups de couteaux, ou d’avocats si on est plus policé.

    Nous, les Français de souche, nous savons en tout cas que nous sommes différents : nous avons la peau nettement plus dure. Cela fait tellement longtemps qu’on nous traite de tous les noms d’oiseaux : calotins, racistes, xénophobes, rétrogrades, ringards, passéistes, esclavagistes, colonialistes, tortionnaires, fascistes, céfrans – et j’en passe – que nous avons perdu notre sensibilité. Cela fait si longtemps qu’on nous accuse de tous les crimes possibles, que nous sommes déjà au-delà du bien et du mal.

    Nous sommes certainement d’une civilisation plus robuste, dirait M. Guéant !

    Michel Geoffroy (Polémia, 10 février 2012)

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  • Tiens, voilà du Bouddha...

    Nous reproduisons ci-dessous un billet d'humeur de l'historien et écrivain Jean-Jacques Langendorf, cueilli sur le site suisse Les Observateurs et consacré au projet d'installation d'un monument bouddhiste en Basse autriche...

     

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    « Tiens, voilà du Bouddha...»

    Qui ne connaît pas l’hymne de la Légion étrangère “Tiens voilà du boudin, pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains…“? Mais dans la paisible petite ville de Gföhl, 3700 habitants, en Basse Autriche, nichée dans une région verdoyante entre Danube et frontière tchèque, ce n’est pas une question de boudin, mais de Bouddha qui a fortement agité les esprits, et continue de la faire.

    En effet, un moine bouddhiste sud-coréen, soutenu financièrement par une fondation viennoise, a décidé de construire un stupa, un monument religieux bouddhiste, qui avec ses 36 mètres de hauteur et ses 25 mètres de diamètre, aurait dû être le plus haut et le plus vaste d’Europe. Installé à l’est de la bourgade, au sommet d’une colline, on aurait pu le voir de très, très loin. Et pour faire bonne mesure, il aurait dû être, comme il se doit, dédié à la paix universelle. Dans cette splendide région, heureusement épargnée par le tourisme, une partie de la population et du conseil municipal se promettaient monts et merveilles de cette splendeur orientale, censée attirer des milliers de touristes et de curieux déversant un pactole sur une  région relativement pauvre. Mais bien entendu, ce ne sont pas ces considérations bassement matérielles qui ont été mises en avant, mais les impératifs de l’idéal, comme la paix, la sagesse orientale, le bon karma, que sais-je encore, les grands sentiments étant plus faciles à avaler que les considérations bassement matérielles.

    Une tradition totalement étrangère

    Ceux qui se sont avisés de la perversité d‘un projet consistant, pour finalement attirer des touristes, à installer un monument relevant d’une tradition totalement étrangère sur une vieille terre chrétienne (au moins depuis l’An Mille) au milieu de paysans vigoureusement enracinés en ne tenant compte ni de leur histoire ni de leurs traditions et en plus dans un lieu où jamais auparavant, au grand jamais,  la robe safran d’un bouddhiste ne s’était exhibée, ont décidé de contrer le projet en organisant un référendum qui a eu lieu dimanche, les partisans du non l’emportant avec une majorité des deux tiers, à l’immense surprise des bonnes âmes.
    Comme il se doit, la gauche et les verts se sont aussitôt indignés d’un tel obscurantisme, de lamentables culs-terreux prenant la liberté de refuser ce symbole de lumière et d’harmonie et de bafouer les saints principes de la tolérance qui, on ne l’ignore pas, se pratiquent surtout dans certaines maisons. Ce qui, en définitive, est remarquable dans ce projet, c’est l’outrecuidance de ses promoteurs convaincus que tout est possible, dans la perspective de l’universalisme et du multiculturalisme à la mode. Tout est transposable, tout est adaptable et si l’homme est une marchandise pourquoi les monuments ne le seraient-ils pas également. D’ailleurs, si l’on avait vraiment besoin d’un «lieu de paix», il suffisait de se tourner vers les églises gothiques ou baroques, qui un peu partout s’offrent aux fidèles comme aux visiteurs et même les temples protestants, puisque toute la région avait passé au luthéranisme avant d’être recatholisée au début du XVIIe siècle.

    Jean-Jacques Langendorf (Les observateurs, 14 février 2012)

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  • Délocalisations, pièges à cons !...

    Vous pouvez visionner ci-dessous la chronique matinale d'Eric Zemmour sur RTL, datée du 9 février 2012 et consacrée aux délocalisations, et, notamment, à l'inauguration d'une immense usine Renault au Maroc... 


    Eric Zemmour : "Délocalisations, piège à c... !" par rtl-fr

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  • Le gouvernement, annexe du CRIF ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Philippe Bilger, cueilli sur son blog Justice au singulier, consacré au dîner du CRIF, qui s'est déroulé mercredi 8 février et où, comme l'évoque un article du Point (« Sarkozy et Hollande, guest-stars du dîner du Crif»), le gouvernement et la classe politique, à la notable exception de François Bayrou et de Marine Le Pen, se sont bousculés...

     

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    Le gouvernement annexe du CRIF ?

    Ils sont venus, ils sont tous là.

    Le président de la République, le Premier ministre, tous les ministres (Le Monde, Marianne 2).

    François Hollande a suivi le mouvement. Il est présent avec d'autres socialistes. Evénement considérable : il va même serrer la main de Nicolas Sarkozy. Son absence aurait-elle été une honte ou de la lucidité ?

    Ils sont venus, ils sont tous là.

    A la soirée très chic organisée par le Conseil représentatif des institutions juives au Pavillon d'Armenonville. Le président du CRIF mettra en cause dans son discours l'antisémitisme, ce qui est normal, mais aussi "l'antisionisme obsessionnel".

    Ils sont venus, ils sont tous là. Même Dominique de Villepin qui passera très vite.

    Sauf François Bayrou qui  se méfie à juste titre du communautarisme et Marine Le Pen indésirable. Ce n'est pas parce qu'elle cherche à se faire inviter en Israël qu'on va la mélanger à tous ces politiciens remarquables, honnêtes et tellement humanistes.

    Ils sont venus, ils sont tous là.

    Il y a des artistes, notamment le ridicule Enrico Macias, tout énamouré du président de la République. Il n'a pas changé de position au cours du quinquennat, c'est un fidèle, mais comme recrue, il y a mieux !

    Le président de la République et Richard Prasquier s'entendent comme la rhubarbe et le séné. Chacun aura droit à sa dose de compliments. Les réceptions ont ceci d'agréable qu'elles ne servent à rien mais font de l'effet et caressent les amours-propres.

    C'est bizarre, je ne peux pas m'empêcher de me rappeler les mots du président du CRIF quand interviewé par Robert Ménard sur iTELE, il s'est déclaré sans aucune gêne défenseur inconditionnel de l'Etat d'Israël. Si j'osais, je dirais "sioniste obsessionnel".

    La politique étrangère de la France, celle d'aujourd'hui comme celle, peut-être rénovée, de demain, ne se met-elle pas un licou en affichant, avec cette présence envahissante des politiciens des deux bords, cette adhésion sans nuance à la communauté juive ? Y aurait-il le même élan enthousiaste pour les fêtes et les rassemblements à l'initiative d'autres confessions ? Le président de la République qui est le garant de la communauté nationale et de l'équité démocratique peut-il ainsi donner l'impression de n'offrir la part du lion qu'au CRIF et à sa vision politique de la vie internationale ?

    Ils sont venus, ils sont tous là.

    Le conflit israélo-palestinien serait-il déjà réglé ?

    Philippe Bilger (Justice au singulier, 10 février 2012)

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  • Le dilemme français...

    Nous reproduisons ci-dessous un article d'Eric Branca publié dans Spectacle du monde et consacré aux choix qui s'offrent à la France en matière de politique étrangère...

     

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    Le dilemme français

    Héritière d’une prestigieuse tradition remontant à l’Ancien Régime, la diplomatie française de la Ve République, sous l’impulsion initiale du général de Gaulle, sut faire entendre une voix originale et respectée. Une voix nonalignée. En dépit d’inflexions de plus en plus sensibles – surtout après la fin de la guerre froide (1991) et le traité de Maastricht (1992) –, les successeurs de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou à Jacques Chirac inclus, se sont attachés à inscrire leur action dans une certaine continuité, à préserver un certain esprit d’indépendance, quelques principes. Ayant fait campagne, en 2007, sur le thème de la « rupture », Nicolas Sarkozy n’avait pas dissimulé, alors, que celle-ci visait aussi cet héritage. Aujourd’hui, alors que son quinquennat arrive à son terme, quel bilan peut-on tirer de son action, quelle est l’image de la France dans le monde, quelles perspectives d’avenir peut-on esquisser ?

    De Gaulle estimait que la France se devait d’avoir une « grande politique » sous peine de ne plus exister. Giscard préférait indexer notre influence sur son poids : « 1 % du monde ». La contradiction est d’autant moins résolue que, depuis trente ans, les traités européens auxquels nous souscrivons multiplient les ligotis juridiques censément « irréversibles »…

    Ceux qui ont lu les Mémoires de guerre du général de Gaulle se souviennent du passage célèbre où, décrivant ses débuts à Londres, dans les premiers jours de l’été 1940, il fixe la stratégie à laquelle le contraint son isolement et même, alors, son anonymat : « Ce dénuement même me traçait ma ligne de conduite. C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver l’autorité… Les gens qui, tout au long du drame, s’offusquèrent de cette intransigeance ne voulurent pas voir que, pour moi, tendu à refouler d’innombrables pressions contraires, le moindre fléchissement eut entraîné l’effondrement. Bref, tout limité et solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait gagner des sommets et n’en descendre jamais plus. »

    Vision immédiate du rapport de force (en l’espèce, le plus défavorable qui se puisse imaginer, à la fois pour la France, dépecée par l’ennemi, et pour de Gaulle, prétendant la relever à partir de rien) et choix du meilleur levier pour le rééquilibrer (en l’occurrence, le plus inattendu : cet acte de volonté brute en forme de coup de poker qui prendrait de court les Britanniques, rompus, depuis les années 1930, à décider pour les Français), tout se tient. Le premier geste historique du futur fondateur de la Ve République est d’abord un geste de politique étrangère qui fondera, plus tard, sa légitimité dans l’ordre intérieur. Face aux Britanniques, de Gaulle comprend que s’il n’est pas reconnu comme un allié à part entière, il n’incarnera pas la France aux yeux du monde ; et que, sans cette base de départ, il est vain d’espérer que, même en cas de victoire alliée, la France, mise hors jeu par l’armistice, recouvre jamais son statut d’Etat souverain. Mais en réaliste, il comprend aussi que cette volonté d’incarner la France doit se traduire juridiquement : ayant été reconnu, faute d’autres candidats, seul chef des Français libres par Churchill, son souci primordial est de faire en sorte que ses premiers partisans n’incarnent pas une légion de combattants au service de la Grande-Bretagne, mais l’embryon d’une organisation appelée, le jour venu, à incarner la légitimité française.

    Non sans humour, le grand juriste René Cassin, que de Gaulle avait chargé, le 29 juin 1940, de rédiger dans ce sens les ordonnances fondatrices de la France libre, décrira après la guerre l’image qui lui traversa l’esprit à ce moment précis : « Si Hitler regardait par le trou de la serrure, et entendait ce professeur de droit qui doctrinait : “Nous sommes l’armée française’’, et ce général à titre provisoire qui renchérissait : “Nous sommes la France’’, il s’écrierait certainement : “Voilà deux fous dignes du cabanon !”... »

    Pourtant, cinq semaines plus tard, le « fou » obtiendra gain de cause en signant avec Churchill les accords du 7 août 1940 par lesquels le Royaume- Uni reconnaissait à la France libre un statut d’allié à part entière. Ceux-ci lui permettront de se doter d’une administration et de finances propres, qu’alimenteront les dons recueillis par les comités de Français libres du monde entier et surtout les avances remboursables consenties par la Grande- Bretagne. Ce dernier détail est essentiel, car s’ils n’avaient pas d’emblée été conçus comme tels, ces subsides auraient privé la France libre de toute marge de manoeuvre à l’égard de son hôte. De fait, la plupart de ces avances seront remboursées, dès avant la fin de la guerre, sous forme de fournitures militaires (les navires, par exemple, que les jeunes Forces navales françaises libres ne pouvaient armer en raison de la faiblesse de leurs effectifs) et de matières premières livrées à la Grande-Bretagne à partir des territoires ralliés à la France libre.

    C’est que, pour de Gaulle, qui s’inscrit dans une tradition à la fois chrétienne et platonicienne, l’essence précède l’existence : « l’idée de la France » existant indépendamment de son incarnation, il suffisait de poser sa survie avec suffisamment de foi pour que les faits – appuyés sur une logique rigoureuse (« vaincus par une force mécanique supérieure, nous pourrons vaincre, demain, par une force supérieure encore », etc.) – lui donnent raison. Toute sa politique future en découlera, mélange d’empirisme parfois brutal et de vision spirituelle à long terme : la dissuasion du faible au fort comme antidote à la double hégémonie convenue des hyperpuissances et comme garantie contre la protection abusive d’alliés trop envahissants ; la sortie du commandement militaire intégré de l’Otan afin que les armes de la France ne concourent pas à des buts de guerre contraires à ses intérêts vitaux ; la promotion d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » comme alternative au rideau de fer…

    Pour spectaculaire qu’ait été ce retour en force de la France dans les affaires du monde aux yeux d’une opinion internationale déshabituée, depuis 1918, à voir la France jouer un rôle de premier plan, de Gaulle ne s’en inscrivait pas moins dans la droite ligne de la politique classique de la monarchie française : la priorité traditionnelle aux alliances de revers pour équilibrer le poids de l’Empire (avec le pape contre le Saint Empire, sous Saint Louis ; avec le Grand Turc contre Charles Quint, sous François Ier), se traduirait, dans les années 1960, par l’engagement de la France dans deux directions simultanées et complémentaires, destinées à équilibrer la thalassocratie anglo-saxonne : une politique résolument continentale (dégagement colonial, rapprochement franco-allemand, détente avec l’URSS) et une prise en compte des revendications du tiers-monde afin de pouvoir compter sur des alliés sûrs à l’ONU.

    Mais, en 1974, changement de cap : avec l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d’Estaing, la France renoue avec la logique de « sécurité collective » qui avait prévalu entre les deux guerres, sous l’influence de Jean Monnet, l’un des pères de la Société des nations (SDN) avant de devenir celui de l’Europe supranationale actuelle. Dans cette conception, les Etats sont moins des entités historiques, dotés, d’intérêts vitaux dont les gouvernements sont comptables que des pions sur l’échiquier d’une démocratie mondiale où tout se décide par le vote.

    Après l’essentialiste de Gaulle, voici l’existentialiste Giscard, pour qui toute politique étrangère se fonde sur le poids relatif des Etats. On connaît celui, démographique de la France, qu’il prend soin de rappeler à ses concitoyens, dès les premiers jours de son mandat : « 1 % du monde ». A de Gaulle, qui, d’un constat plus pessimiste encore (le nanisme politique de la France libre) tirait la conclusion que seule une « très grande politique » pouvait nous préserver de la disparition, succède une philosophie, progressivement acceptée par tous, selon laquelle la volonté s’efface devant la nécessité.

    Ecoutons Valéry Giscard d’Estaing dresser les grandes lignes de sa politique étrangère, à l’occasion de sa première conférence de presse consacrée au sujet, le 20 décembre 1974 : «Nous passons d’une civilisation de groupe à une civilisation mondialiste. La politique étrangère, c’est essayer de trouver des solutions qui permettent réellement de traiter les problèmes de l’espèce, la paix, la pollution, le développement, ainsi de suite… Ce qui fait que, nécessairement, la politique étrangère de la France sera une politique mondialiste et de conciliation. A l’heure actuelle, la France n’a plus aucune revendication d’aucune sorte. [Sa vocation], c’est d’aider à l’apparition d’un certain mondialisme des problèmes… C’est pourquoi on peut dire : “Vous êtes l’ami de tout le monde, vous êtes l’ami des Soviétiques, vous êtes l’ami des Américains”… Effectivement, notre rôle, c’est d’être un facteur de conciliation chaque fois que c’est possible… »

    Ainsi, si la France se doit d’être partout présente, ce n’est plus, comme naguère, pour défendre ses intérêts spécifiques, mais, au contraire, pour aider indistinctement l’URSS et les États-Unis, à désamorcer les tensions. Pour la première fois, le refus des rapports de force devient un axiome et l’angélisme un mode d’expression. De fait, Giscard ne croit pas que le condominium soviéto-américain, que de Gaulle n’avait de cesse de briser, soit un danger pour la paix du monde. Mieux : il estime nécessaire d’enrôler la France à son service.

    Les conférences sur le désarmement, que de Gaulle autant que Pompidou refusaient de cautionner parce qu’ils les tenaient pour un moyen de neutraliser le pouvoir d’équilibre des non-alignés ? Giscard promet d’y participer tôt ou tard, et l’annonce même d’emblée à Leonid Brejnev ! D’où le choix – par contraste avec un Maurice Couve de Murville ou un Michel Jobert – de ministres en phase avec la modestie des buts assignés à la France, « puissance moyenne » selon Giscard. Au reste, que demander à un Jean Sauvagnargues, à un Louis de Guiringaud, ou même à un Jean François-Poncet, si ce n’est « gérer l’imprévisible », selon la formule mise à la mode par le nouveau président de la République ?

    Gérer l’imprévisible : au nom de ce principe, quelle direction donner à la politique hors celle que semblent indiquer les événements ? Même le Monde, naguère si prompt à dénoncer la politique de la « France seule » qui fut, à l’en croire, celle des deux précédents présidents, s’inquiète alors de l’absence de lisibilité du dessein giscardien. Avec Giscard, résume André Fontaine le 26 octobre 1974, ce n’est plus “l’intendance suivra”, comme sous de Gaulle, mais l’“intendance précède”. Et d’appliquer au chef de l’Etat cette formule tirée des Faux-monnayeurs de Gide : « Il ne s’oublie jamais dans ce qu’il éprouve, de sorte qu’il n’éprouve jamais rien de grand. »

    Mais de même que les gadgets de la « décrispation » giscardienne dissimulaient un vrai projet – rendre inutile l’alternance en vidant le programme commun de son contenu –, de même l’apparente résignation du nouveau pouvoir à laisser la France glisser du statut de sujet à celui d’objet de la vie internationale n’est pas le fruit du hasard. Elle doit tout à l’influence de Jean Monnet, qui, un mois à peine après l’élection de Giscard, décida de dissoudre son Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe, créé dix-huit ans plus tôt et devenu sans objet, puisqu’il avait propulsé l’un de ses membres à l’Elysée.

    Dès 1974, le programme Monnet, conçu comme une fusion progressive des nations européennes en un Etat fédéral expérimental, prodrome d’un gouvernement mondial (lire à ce sujet ses Mémoires, parus chez Fayard, en 1976), sort des cartons et prend vie : création du Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement, décision, en 1977, d’élire le Parlement européen au suffrage universel direct (dernier projet supervisé par Jean Monnet, alors âgé de quatrevingt- huit ans) ; création, surtout, du Système monétaire européen (1979), matrice d’où sortira, avec le traité de Maastricht (1992), l’instauration d’une monnaie unique européenne, le 1er janvier 1999.

    Avec Maastricht est inauguré un type d’accord international jusqu’alors inédit : la matière négociée ne s’impose plus à la loi interne des Etats seulement sous réserve de réciprocité, comme dans les traités internationaux classiques, mais en toutes circonstances ; et surtout, celle-ci vaut acceptation d’un droit externe supérieur aux lois nationales forgées par les Parlements. La souveraineté qui, depuis Aristote, était un absolu (de même qu’une porte est ouverte ou fermée, on est libre ou on ne l’est pas), devient une valeur relative. Donc, n’existe plus dans sa définition classique. Le pli est pris qui, de jurisprudence en jurisprudence, va soumettre la loi votée, expression de la souveraineté populaire, à des textes édictés par des instances représentatives non élues, en l’occurrence les organes de l’Union européenne, la Commission de Bruxelles et la Cour de justice de Luxembourg, respectivement garante et interprète suprême des traités…

    Le dessaisissement des Etats va donc se poursuivre suivant un scénario bien rôdé : avec Maastricht, pas moins de dix-neuf matières seront reconnues de compétence communautaire, depuis la politique commerciale et douanière jusqu’au tourisme, en passant par l’industrie, la concurrence, l’environnement, la recherche, la santé et la protection du consommateur ; en 1998, le traité d’Amsterdam ajoutera l’immigration et la sécurité commune ; en 2009, le traité de Lisbonne, ratifié par voie parlementaire et reprenant point par point le texte de la Constitution européenne, refusé en mai 2005 par le peuple français, parachèvera l’évolution en soumettant, non plus seulement les droits internes, mais les droits constitutionnels nationaux au droit communautaire…

    Et voici que, sous la pression de la crise, exacerbée par les critères de convergence d’une monnaie unique imposant les mêmes obligations à des zones au développement divergent (pour faire court, la Bavière et le Péloponnèse), le futur traité – négocié sous la pression des marchés par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, le 5 décembre 2011 –, se propose de communautariser les questions budgétaires, donc fiscales !

    Un Etat privé de sa liberté budgétaire, donc incapable de fixer sans l’accord de ses voisins les marges de manoeuvre nécessaires à la défense de ses intérêts au sens large, peut-il, de fait, se targuer d’avoir encore une politique étrangère indépendante ? Comme on le dit d’un disque dur d’ordinateur, celle-ci se trouve ipso facto « formatée » : le logiciel fixe non seulement les moyens disponibles, mais encore et surtout, le but à atteindre. La standardisation s’impose pour les Etats de la même manière qu’elle s’impose pour les armées, dans le cadre de l’organisation intégrée de l’Otan, rejointe par la France en 2009.

    Ainsi est-on parvenu au résultat de « l’effet d’engrenage » (ou spill over effect) vanté par Jean Monnet au moment de l’entrée en vigueur de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), en 1952 : un transfert en douceur des compétences traditionnellement régaliennes vers des organismes techniques échappant aux « aléas » – comprendre : à la volonté des peuples.

    Ce spill over effect, selon le vocable emprunté à l’école néofonctionnaliste américaine, chère aux disciples de Jean Monnet, a été fort bien résumé par Jacques Delors, alors président de la Commission de Bruxelles, le 30 novembre 1989, à l’occasion d’un colloque du Center for European Studies de Boston : « Le secret de la construction européenne est celui d’une dialectique entre la force des engagements fondamentaux et le développement spontané de ses multiples effets d’engrenage… »

    Contre de Gaulle, qui ne concevait l’économie que comme une discipline ancillaire du politique, Monnet aura bel et bien imposé l’ordre inverse : la soumission de la politique – qui implique la liberté de choix, donc l’existence de plusieurs possibles – à la technique économique, laquelle ne souffre aucune alternative, puisqu’elle se conçoit elle-même comme détentrice d’une rationalité suprême !

    En 2011, la boucle était bouclée, qui permettait à Jacques Attali d’expliquer comment la monnaie unique avait été conçue, à l’insu même des peuples, auxquels on l’avait « vendue » sous les espèces d’un produit miracle destiné à empêcher les crises, comme un engrenage destiné, au contraire, à imposer la création d’une super-administration pas nécessairement confinée aux frontières politiques de l’Europe : « Lorsque nous avons créé le marché unique, en 1984, confiait-il, le 11 août 2011 à la revue sur Internet du Council on Foreign Relations (CFR), nous savions que le marché unique ne pourrait pas fonctionner sans une monnaie unique, et nous avons créé une monnaie unique. Et lorsque nous avons créé cette monnaie unique, nous savions que la monnaie unique ne pourrait pas survivre sans un budget fédéral. » Il concluait : « Nous sommes en train de voir apparaître un marché mondial sans un Etat de droit mondial. Nous avons donc besoin d’une primauté globale du droit […] et d’un nouveau système international où la charge de la réserve de monnaie mondiale serait répartie entre les États-Unis, le Japon, la Chine et l’Europe. »

    De l’Europe à la crise et de la crise, conçue comme un levier, vers un gouvernement mondial : on voit à quoi ont abouti, depuis Maastricht, les ligotis acceptés par les Etats, de traité en traité, au prétexte d’assurer à l’Europe une prospérité qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne s’est pas imposée comme la contrepartie spontanée de l’extinction de leurs souverainetés.

    « On lie les boeufs par les cornes, et les peuples par les traités », résumait Antoine Loysel, l’un des plus grands légistes français, qu’admirait Richelieu. Quatre siècles plus tard, le dilemme de la politique étrangère française reste entier : garder les mains libres ou se soumettre aux engrenages, au risque de s’y faire broyer.

    Eric Branca (Le spectacle du monde, janvier 2012)

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