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La révolution est-elle encore possible ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Byung-Chul Han, cueilli sur Metamag et consacré au système de domination néolibéral, qui a été publié initialement par le quotidien El Pais en 2014. Originaire de Corée, admirateur de l’œuvre de Heidegger, Byung-Chul Han enseigne la philosophie à Berlin. Plusieurs de ses ouvrages ont déjà été traduits en français dont Dans la nuée - Réflexions sur le numérique (Acte sud, 2015) et Le parfum du temps (Circé, 2016).

 

 

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" Aujourd’hui, personne ne manifeste en Corée du Sud. Au contraire, y prédomine un grand conformisme et un consensus entre dépressions et syndrome de burn out. "

 

Byung-Chul Han et la révolution : une critique acide de notre société

Quand il y a un an je débattais avec Antonio Negri au Berliner Schaubühne, nous vîmes s’affronter alors deux critiques du capitalisme. Negri était alors enthousiasmé par l’idée de résistance globale à l’Empire, au système de domination néolibéral. Il se présentait comme un révolutionnaire communiste et se définissait lui-même comme professeur sceptique. Avec emphase il appelait la multitude, la masse interconnectée à la protestation et à la révolution, à laquelle il confiait la tâche de renverser l’Empire. La position du communiste révolutionnaire me parut alors très naïve et surtout éloignée de la réalité. C’est pour cela que je tenterai ici d’expliquer à Negri pourquoi les révolutions ne sont plus possibles.

Pourquoi le régime de domination néolibéral est-il autant stable? Pourquoi y-a-t-il si peu de résistance? Pourquoi toute résistance s’estompe-t-elle si rapidement ? Pourquoi la révolution n’est-elle plus possible malgré l’abîme croissant qu’il y a entre les riches et les pauvres ? Pour expliquer ceci, il est nécessaire de revenir à une compréhension adéquate de comment fonctionne aujourd’hui le pouvoir et la domination.

Qui prétend établir un système de domination doit éliminer toutes les résistances

Ceci est valable aussi pour le système de domination néolibéral. L’instauration d’un nouveau système requiert un pouvoir qui s’impose fréquemment par la violence. Mais ce pouvoir n’est pas identique à celui qui stabilise intérieurement le système. On sait que Margaret Thatcher considérait les syndicats comme “l’ennemi intérieur” et elle les combattit de manière agressive. Or, l’intervention violente pour imposer l’agenda néolibéral n’a rien à voir avec le pouvoir stabilisateur du système.

Le pouvoir stabilisateur de la société disciplinaire et industrielle était répressif. Les propriétaires des usines exploitaient de manière brutale les travailleurs et les ouvriers, ce qui donna lieu à des manifestations et à des résistances. Dans ce système répressif, l’oppression et les oppresseurs sont visibles. Il y a un opposant concret, un ennemi visible contre lequel l’opposition a du sens.

Le système de domination néolibéral est structuré d’une manière totalement distincte

Le pouvoir stabilisateur du système n’est plus répressif mais séducteur, c’est-à-dire captivant. Ici, il n’est plus visible comme dans le régime disciplinaire. Il n’y a pas d’opposant, un ennemi qui opprime la liberté avant que ne puisse être possible la résistance. Le néolibéralisme transforme le travailleur opprimé en auto-entrepreneur, en employeur de lui-même. Aujourd’hui, chacun est un travailleur qui s’exploite lui-même dans sa propre entreprise. Tous sont maîtres et esclaves en une seule personne. De même la lutte des classes s’est transformée en une lutte interne contre soi-même: celui qui échoue se culpabilise lui-même et a honte. On se questionne soi-même, on n’interroge pas la société.

Le pouvoir disciplinaire ne fut efficace que parce qu’au prix de grands efforts, il encadra les hommes de manière violente avec ses principes et ses interdits. Mais en réalité est beaucoup plus efficace la technique de pouvoir qui consiste à ce que les hommes se soumettent par eux-mêmes au maillage de la domination. Cette efficacité particulière réside dans le fait qu’elle ne fonctionne pas à travers l’interdiction et la soustraction, mais par le plaisir et la réalisation. Au lieu de générer des hommes obéissants, elle prétend les rendre dépendants. Cette logique de l’efficacité passe aussi par la surveillance. Dans les années quatre-vingt, on protesta de manière très énergique contre le recensement démographique. Et les étudiants sortirent même dans la rue pour cela. A cette époque, les données nécessaires requises pour sa carrière, son diplôme scolaire ou sa prise de poste étaient ridicules. Car c’était une époque où l’on croyait avoir toujours en face de soi l’Etat comme une instance de domination qui s’appropriait les informations des citoyens contre leur volonté. Cela fait bien longtemps que ce moment est derrière nous. Aujourd’hui, nous nous dénudons volontairement. C’est précisément ce sentiment de liberté qui rend impossible toute protestation. L’auto-dévoilement et le déshabillage de soi-même suivent la même logique efficace que celle de l’auto-exploitation. Contre qui protester? Contre soi-même ?

Il est donc important de distinguer le pouvoir qui impose et celui qui stabilise. Le pouvoir stabilisateur acquiert aujourd’hui une forme aimable, smart, et ainsi il devient invisible et inattaquable. Le sujet soumis n’est même plus conscient de sa soumission. Il se croit libre. Cette technique de domination neutralise la résistance d’une manière absolue. La domination qui soumet et s’en prend à la liberté n’est pas stable. Et c’est pour cela que le régime néolibéral est aussi stable, et immunisé contre toute forme de résistance parce qu’il fait usage de la liberté, au lieu de la soumettre. L’oppression de la liberté génère une résistance immédiate. En revanche, ce n’est plus le cas quand on exploite avec la liberté. Après la crise asiatique, la Corée du Sud était paralysée. Le FMI débarqua alors et octroya du crédit aux Coréens. Pour cela, le Gouvernement dut imposer l’agenda libéral avec violence contre les protestataires. Aujourd’hui, personne ne manifeste en Corée du Sud. Au contraire, y prédomine un grand conformisme et un consensus entre dépressions et syndrome de burn out. Aujourd’hui la Corée du Sud a le taux de suicide le plus élevé du monde. On retourne la violence du système contre soi-même, au lieu de vouloir changer la société. L’agression vers l’extérieur qui pourrait avoir pour résultat une révolution cède le pas à l’auto-agression.

Aujourd’hui, il n’y a aucune multitude solidaire, interconnectée, capable de se transformer en une masse protestataire et révolutionnaire globale. Au contraire, la solitude de l’auto-emploi isolé, séparé, constitue le mode de production actuel. Avant, les entrepreneurs se concurrençaient entre eux. Mais à l’intérieur de l’entreprise, une solidarité était encore possible. Aujourd’hui, tous luttent contre tous, même à l’intérieur de l’entreprise. La compétition entraîne une énorme augmentation de la productivité, mais elle détruit la solidarité et le sens de la communauté. Or on ne forme pas une masse révolutionnaire avec des individus épuisés, dépressifs, isolés.

Il n’est donc pas possible d’expliquer le néolibéralisme de manière marxiste. Dans ce néolibéralisme, la fameuse  « aliénation » du travail n’a même plus de sens. Aujourd’hui, nous nous livrons avec euphorie au travail jusqu’au syndrome du burn out, jusqu’à la fatigue chronique. Le premier niveau du syndrome est l’euphorie. Mais syndrome de burn out et révolution s’excluent mutuellement. Aussi, est-ce une erreur que de penser que la multitude renversera l’Empire parasitaire et instaurera la société communiste.

Et d’ailleurs que se passe-t-il aujourd’hui avec le communisme? Constamment on évoque le sharing (le partage) et la communauté. L’économie du sharing devrait succéder d’ailleurs à l’économie de la propriété et de la possession. Sharing is caring, [ »partager, c’est protéger »], dit le slogan de l’entreprise Circler dans le nouveau roman de Dave Eggers, The Circle. Sur les pavés qui forment le chemin vers le siège de l’entreprise Circler sont dessinées des maximes comme “recherche la communauté” ou “impliquez-vous”. Protéger c’est tuer, devrait plutôt dire la devise de Circler. C’est une erreur de penser que l’économie du partage, comme l’affirme Jeremy Rifkin dans son dernier livre La nouvelle société du coût marginal zéro , annonce la fin du capitalisme, une société globale, avec une orientation communautaire, où partager aurait plus de valeur que posséder. C’est tout le contraire: l’économie du partage conduit en dernière instance à la commercialisation totale de la vie.

Le changement, célébré par Rifkin, qui va de la possession à l’ “accession ” ne nous libère pas du capitalisme. Celui qui n’a pas d’argent, n’a pas non plus accès au sharing. Même à l’époque de l’accès libre nous continuons de vivre dans le Bannoptikum, un dispositif d’exclusion, où ceux qui n’ont pas d’argent restent exclus. Airbnb, le marché communautaire qui transforme chaque maison en hôtel, rentabilise jusqu’à l’hospitalité. L’idéologie de la communauté ou du commun réalisé en collaboration conduit à la capitalisation totale de la communauté. Ici n’est même plus possible l’amabilité désintéressée. Dans une société d’évaluation réciproque, on commercialise aussi l’amabilité. On se rend aimable pour recevoir de meilleurs profits. Aussi même dans l’économie reposant sur la collaboration prédomine la dure logique du capitalisme. De manière paradoxale, dans ce beau “partage” personne ne donne rien volontairement. Ainsi, le capitalisme en arrive à sa plénitude au moment où le communisme se vend comme marchandise. Le communisme comme marchandise: c’est la fin de la révolution.

Byung-Chul Han (Metamag, 13 octobre 2016)

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