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révolte

  • « Les Gilets jaunes ont rendu visible la partie la plus française de la France »...

    Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Breizh Info, dans lequel il évoque la révolte des Gilets jaunes et le "débat" lancé par Emmanuel Macron et fait un tour d'horizon de l'actualité... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Décroissance ou toujours plus ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2018).

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    Alain de Benoist : « Les Gilets jaunes ont rendu visible la partie la plus française de la France »

    Breizh-info.com : Tout d’abord en France, le mouvement des Gilets jaunes se poursuit, tandis que s’annonce un grand débat national qui semble n’intéresser personne. Où va-ton ?

    Alain de Benoist : Que le mouvement des Gilets jaunes se poursuive encore et que plus de la moitié des Français souhaitent voir ce mouvement se poursuivre est déjà un événement extraordinaire. Je m’en réjouis, bien sûr. Après une période d’inquiétude, les médias se plaignent maintenant d’avoir fait l’objet de « violences » sans se s’interroger un seul instant sur les raisons de leur discrédit. Le chef de l’État écrit des lettres et organise un « grand débat » dont on sait d’avance qu’il ne répondra pas aux attentes essentielles des Gilets jaunes. Tout cela serait risible, si cela ne relevait pas d’un mépris de classe qui s’avère apparemment indéracinable. Cela dit, il est vain de se demander sur quoi le mouvement peut déboucher.

    Il a déjà débouché sur ce qui faisait sa raison d’être : rendre visible la partie la plus française de la France. Pour le reste, les causes n’ayant pas changé, il faut s’attendre à un nouvel épisode dans l’ordre des conséquences. C’est la raison pour laquelle j’ai parlé de « répétition générale ».

    Breizh-info.com : La question cruciale de l’immigration est reléguée au second plan, y compris par les meneurs des Gilets jaunes (alors que sur certains ronds-points, elle est très présente). N’est-ce pas pourtant la préoccupation principale ?

    Alain de Benoist : C’est en effet une préoccupation dont on sait très bien qu’elle est présente à l’esprit des Gilets jaunes (et c’est un euphémisme). Mon hypothèse est qu’ils ont très bien compris qu’en mettant ce problème en avant, ils auraient donné des raisons supplémentaires de les diffamer à ceux qui les détestent, ce qui aurait permis de faire l’impasse sur leurs autres revendications. N’oubliez pas que, lorsque des Gilets jaunes ont découvert des migrants clandestins dans un camion qu’ils contrôlaient, et qu’ils les ont remis à la police, cela a suffi à déclencher contre eux une plainte de la CGT des Douanes (!). L’explication vaut ce qu’elle vaut, mais on ne peut oublier qu’il n’y a populisme que lorsque l’insécurité culturelle (l’immigration) s’ajoute à l’insécurité sociale (le pouvoir d’achat).

    Or, ce sont les classes populaires et la fraction inférieure des classes moyennes qui sont le plus victimes de cette double insécurité Si le référendum d’initiative populaire (ou « citoyenne ») était adopté, les choses pourraient devenir beaucoup plus claires, mais on sait bien qu’il y a toutes chances pour que les pouvoirs publics s’arrangent pour exclure l’immigration des questions qu’il serait possible de poser.

    Breizh-info.com : Vous avez vivement critiqué le programme de Jair Bolsonaro au Brésil. Pourquoi ? 

    Alain de Benoist : Indépendamment du fait que l’homme m’est profondément antipathique, la réponse est simple : j’ai critiqué le programme de Jaïr Bolsonaro parce que c’est un programme libéral (et même ultralibéral) et que je suis un adversaire du libéralisme.

    Breizh-info.com Par ailleurs, un mot sur l’arrestation de Battisti ?

    Alain de Benoist : Je vais sans doute encore choquer quelques bons esprits, mais je ne suis pas de ceux qui se réjouissent de l’arrestation de Cesare Battisti. Les faits qui lui sont reprochés sont vieux de quarante ans et s’inscrivent dans le cadre d’un contexte politique (les « années de plomb ») qui est aujourd’hui révolu. En pareil cas, je suis partisan de l’amnistie. Carl Schmitt, qui a écrit de très belles pages sur ce sujet, a maintes fois rappelé que, par opposition à la loi du talion qui ne veut jamais rien oublier, l’amnistie est l’une des formes les plus civilisées de la pensée et de la pratique judiciaires en Europe. C’est aussi mon avis.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh infos, 17 janvier 2019)

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  • Entre révolte sociale et rébellion identitaire, esquisse d’une révolution politique...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Didier Beauregard, cueilli sur Polémia et consacré à la révolte des Gilets jaunes, une révolte à la fois sociale, identitaire et politique...

     

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    Gilets Jaunes. Entre révolte sociale et rébellion identitaire, esquisse d’une révolution politique

    L’ensemble des commentateurs médiatiques l’a ressenti d’emblée, le mouvement des gilets jaunes, centré sur la problématique des taxes et du pouvoir d’achat, dépasse largement le cadre traditionnel d’une lutte sociale classique. Il s’est imposé comme une contestation de portée systémique. La remise en cause des castes dirigeantes en constitue le fil conducteur.

    Ce premier constat, partagé par tous, parce qu’exprimé par les gilets jaunes eux-mêmes, cache cependant une réalité plus profonde qui peine encore à s’affirmer, alors qu’elle représente l’élément le plus subversif de cette contestation : la rencontre entre une révolte sociale et une rébellion identitaire. Cette dimension identitaire est la ligne de front décisive qui donnera sa pleine nature au mouvement des gilets jaunes, c’est-à-dire celle d’une contestation globale du pouvoir en place. Non pas seulement celui du gouvernement Macron, mais aussi de l’idéologie dominante des quatre ou cinq dernières décennies et de l’ordre politique que ce pouvoir a engendré.

    La réalité de cette contestation existe déjà par le seul fait de la composante de la mobilisation populaire. Une mobilisation de la France d’en bas, du peuple blanc des périphéries que la dominance idéologique a effacé de ses représentations collectives, sauf à le portraiturer négativement pour sa dangerosité raciste et son inaptitude à la modernité culturelle et économique, type « gaulois réfractaire ». Enfermé dans cette représentation de « beauf », le Français populaire, soit encore la majorité des habitants de ce pays, avait vocation à disparaître en tant qu’identité vivante après avoir (quasi) disparu des représentations collectives dignes d’intérêt. La sémantique de la dominance ayant même poussé le vice jusqu’à qualifier de « quartier populaire », les grandes périphéries urbaines d’où le peuple avait été chassé, après avoir été dégagé auparavant des centres villes des métropoles.

    La cause était entendue, la France c’est la « Diversité », les minorités (« l’autre » mythifié) sont le moteur du progrès social et le peuple autochtone, le peuple « de souche », n’existe pas, sauf à le définir en mode négatif ou répulsif. Mais voilà, la réalité d’une identité ne se détermine pas par ceux qui la commentent, mais par ceux qui la vivent; l’identité existe d’abord à travers ceux qui la portent et donc la font vivre. Bien des peuples et des communautés, à travers l’histoire, ont continué d’exister à travers la conscience qu’ils avaient d’eux-mêmes, en dépit de l’idée d’eux-mêmes que ceux qui les dominaient voulaient leur imposer.

    Révolte sociale et révolution politique

    Le mouvement des gilets jaunes est blanc et populaire, cette réalité personne ne peut sérieusement la contester. Et, paradoxalement, cette réalité qui ne se revendique pas en tant que telle, est la preuve la plus manifeste de son caractère identitaire ; comme le dit l’adage, qui se ressemble, s’assemble. La chose s’est faite spontanément, sans volontarisme, ni mots d’ordre. Le drapeau tricolore et la Marseillaise ont la force d’une évidence où chacun, naturellement, trouve sa place et ses repères. Cette représentation du peuple, par son seul jaillissement dans l’espace public d’où il était banni, revêt une dimension révolutionnaire puisqu’elle met à bas le système idéologique dominant qui niait son être.

    Cette réalité donc, du seul fait de son existence, annonce un changement de paradigme qui dépasse le cadre classique de la lutte sociale pour s’inscrire dans un mouvement historique de fond; celui du devenir identitaire de l’Europe et du type d’organisation politique que cette question soulève : un système politique recentré sur l’héritage historique des veilles nations européennes, ou porté par une gouvernance transnationale et post nationale dans le cadre d’une vision mondialiste déterminée par les échanges économiques et les migrations ? Nous sommes bien au cœur de l’enjeu politique et civilisationnel du monde contemporain.

    5 thèmes offensifs

    Toutefois, il ne suffit pas non plus d’afficher son identité pour que celle-ci s’impose comme une force opérationnelle destinée à vaincre. Encore faut-il qu’elle porte en elle un sens politique offensif, d’autant que le président Macron vient d’exprimer, lors de ses vœux, sa détermination à assumer une épreuve de force avec la révolte populaire qualifiée de « foule haineuse ». Seule une volonté idéologique qui se pense elle-même avec une juste conscience de sa nature peut remplacer une force idéologique dominante. C’est le défi auquel le mouvement des gilets jaunes est désormais confronté. Il s’articule autour de quelques points clés susceptibles de définir un redéploiement stratégique du mouvement : –la question institutionnelle et le RIC – l’immigration et le pacte de Marrakech – le rôle, la représentativité et l’éthique des médias – l’enjeu écologique et ses réalités- la place et l’étendue de la solidarité sociale, thème capital directement lié aux projets de réforme des retraites et de l’assurance chômage. Chacun des ces cinq thèmes possède une charge subversive suffisante pour ébranler la dominance idéologique en place.

    Engagée contre la taxe carbone, la révolte des gilets jaunes s’est vite élargie à la question sociale, c’est-à-dire le pouvoir d’achat et l’injustice des prélèvements obligatoires. Ce sujet a rencontré un large écho auprès de l’ensemble de la population qui a profondément déstabilisé le gouvernement. Il est difficile de délégitimer un mouvement social soutenu par 70 à 80% des citoyens. Il est pourtant clair aujourd’hui que quelque soit la pertinence des revendications exprimées autour du pouvoir d’achat, elles ne peuvent suffire à prolonger durablement la révolte en cours.

    La stratégie du pouvoir : minimiser, diaboliser, diviser, isoler

    Les concessions du gouvernement, même limitées, fournissent un argumentaire crédible au pouvoir en place, sur le thème, nous avons fait un geste, vous devez maintenant cesser de vous agiter et discuter avec nous. Il ne faut pas négliger la portée de cet argument auprès d’une frange non négligeable de la population très perméable aux campagnes sur les violences et le danger des extrêmes. Le soutien de l’opinion public peut s’affaiblir, voire se retourner, assez rapidement, et il est le seul vrai garant de la puissance du mouvement. La façon dont le pouvoir et ses relais médiatiques ont massivement divulgués la thèse de l’essoufflement de la mobilisation et de sa radicalisation concomitante (qui coûte si chère au pays !) ne laisse aucun doute sur ses visées. Nous retrouvons les principes de manipulation de l’opinion face à un mouvement de masse que nous avions déjà analysés dans ces colonnes durant la séquence Manif pour tous (1): Minimiser, diaboliser, diviser et isoler. Le processus est bien engagé et laisse des traces dans les esprits.

    La gauche au secours du système : exclure la question migratoire

    Par ailleurs, la polarisation sur la question sociale et le pouvoir d’achat entretient une ambigüité qui pèse sur le mouvement et brouille ses significations. Si l’on admet comme une réalité déterminante que la révolte des gilets jaunes est beaucoup plus qu’un classique mouvement de revendication sociale, mais une forme nouvelle de contestation politique, susceptible de redéfinir les principes démocratiques des sociétés occidentales, la question unique du pouvoir d’achat l’enferme dans une thématique classique et trop bien balisée. En claire, elle permet à la gauche, c’est-à-dire principalement le parti de Mélenchon, de s’accaparer du drapeau de la révolte. Une manœuvre relayée par les médias qui favorisent largement la prise de parole des gilets jaunes à discours de « gauche ».

    Le thème du référendum d’initiative citoyenne (RIC) est à cet égard un enjeu décisif. Les modalités de son soutien, ou de son refus, sont un test qui doit décanter les positions des protagonistes. Nombre de commentateurs de gauche l’abordent avec distance, voire hostilité, soulignant volontiers les risques de dérives populistes qu’il représente. Chacun comprend qu’en arrière plan se joue la question de l’immigration et de sa charge explosive. Avec la complicité de toute la gauche et des instances « morales » autoproclamées, le gouvernement a déjà exclu l’immigration des thèmes soumis au grand débat national. La gauche a bien joué son rôle de serre file et de garde chiourme des mouvements de contestation sociale. La question migratoire reste l’impensé de la révolte en cours. Son émergence, ou non, déterminera la nature et l’avenir de la révolte des gilets jaunes.

    Didier Beauregard (Polémia, 6 janvier 2018)

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  • Quand les digues se brisent...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Paul Fortune, cueilli sur son blog et consacré à la révolte des Gilets jaunes. Paul Fortune est l'auteur d'un excellent récit initulé Poids Lourd... 

     

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    Quand les digues se brisent

    Il se passe enfin quelque chose. Nous l’avons tant attendu, ce moment. Certains pendant plus de 40 ans, à rêver de révolution et d’un grand mouvement qui emporterait tout sur son passage, noyant ce système et tous ses tenants. Après toutes ces années passées à nous voir humilier toujours un peu plus, il semble que le souffle libérateur se fasse sentir. Comme à son habitude, l’histoire nous prend au dépourvu. Personne, il n’y a encore quelques semaines, n’aurait seulement pu imaginer que ce serait un gilet jaune qui servirait d’oriflamme à une révolution naissante. Le peuple français qui nous désespérait tant par son apathie, sa bêtise et ses renoncements se révèle fidèle à lui-même : brutal dans sa colère, capable des pires débordements, dont nous ne voyons que le début. Ce peuple qui ne semble rien tant aimer que sa tranquillité bougonne et un peu lâche est aussi celui que la violence fascine. Il n’y a qu’à voir tous ces gilets jaunes qui observent avec une relative bienveillance la violence de l’extrême-gauche et de la racaille. La vérité est que les Français aiment cela. Sous couvert de déplorer ces débordements, ils savent au fond d’eux que c’est le seul moyen de se faire entendre et quelque chose au fond de leurs tripes leur rappelle que leurs aïeux ont commis de bien terribles massacres.

    Les exactions, les destructions et les vandalismes sont à la fois déplorables et nécessaires. Tout cela fait partie du triste cortège qui accompagne le réveil d’un peuple en colère : certains se croient tout permis. C’est le jour des fous. Qu’ils prennent garde cependant, tous ces destructeurs : la foule qui aujourd’hui les laisse faire peut se retourner contre eux en un rien de temps. Une fois lancé, un tel mouvement est incontrôlable.

    Peut-être que demain sera le jour de la gueule de bois et que le peuple de France retombera dans son apathie coutumière. La bête n’aura fait que se retourner dans son sommeil. Les jours à venir nous le diront vite. Soyons réalistes : tout dépend maintenant des forces de l’ordre. Si elles décident de rester fidèles au pouvoir, elles seront obligées d’aller vers une répression efficace mais potentiellement meurtrière, et nous pourrions bien voir tout cet élan noyé comme lors d’un soir de février. Si au contraire elles se retournent contre leurs maîtres, alors il ne restera comme solution à ces derniers que la fuite.

    Nous vivons enfin quelque chose d’intéressant. C’est avec un mélange de crainte et d’enthousiasme que j’espère voir advenir le changement.

    Paul Fortune (Blog de Paul Fortune, 3 décembre 2018)

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  • Quand le peuple de France reprend la parole...

    Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque le mouvement des "Gilets jaunes", comme expression de la révolte du peuple... Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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    Alain de Benoist : « Les gilets jaunes ? La revanche des ploucs émissaires ! »

    La France, depuis une dizaine de jours, vit à l’heure des gilets jaunes, et les commentaires sont déjà nombreux. Feu de paille ou vague de fond ? Nouvelle fronde ? Nouvelle jacquerie ? Quel est votre sentiment ?

    Il y a cinq ans, presque jour pour jour, le 23 novembre 2013, vous m’aviez interrogé sur le mouvement des bonnets rouges. J’avais alors attiré votre attention sur le fait que « tous les mouvements de protestation ou de révolte d’une certaine ampleur auxquels nous assistons aujourd’hui naissent en marge ou à l’écart des partis et des syndicats, lesquels ne sont de toute évidence plus capables d’incarner ou de relayer les aspirations du peuple ». Ma conclusion était celle-ci : « Un seul mot d’ordre : des bonnets rouges partout ! » Eh bien, nous y sommes : les gilets jaunes, ce sont les bonnets rouges partout. Après des années et des années d’humiliation, de paupérisation, d’exclusion sociale et culturelle, c’est tout simplement le peuple de France qui reprend la parole. Et qui passe à l’action avec une colère et une détermination (déjà deux morts et 800 blessés, plus qu’en mai 68 !) qui en disent long.

    Même si les classes populaires et les classes moyennes inférieures en sont l’élément moteur – ce qui donne au mouvement une extraordinaire dimension de classe –, les gilets jaunes proviennent de milieux différents, ils réunissent des jeunes et des vieux, des paysans et des chefs d’entreprise, des employés, des ouvriers et des cadres. Des femmes autant que des hommes (je pense à ces retraitées septuagénaires qui n’hésitent pas, malgré le froid, à dormir dans leur voiture pour que les barrages puissent être tenus nuit et jour). Des gens qui ne se soucient ni de la droite ni de la gauche, et qui pour la plupart ne sont même jamais intervenus en politique, mais qui se battent sur la base de ce qui leur est commun : le sentiment d’être traités en citoyens de seconde zone par la caste médiatique, d’être considérés comme taillables et exploitables à merci par l’oligarchie prédatrice des riches et des puissants, de n’être jamais consultés, mais toujours trompés, d’être les « ploucs émissaires » (François Bousquet) de la France d’en bas, cette « France périphérique » qui est sans doute ce qu’il y a aujourd’hui de plus français en France, mais qu’on abandonne à son sort, d’être victimes du chômage, de la baisse des revenus, de la précarité, des délocalisations, de l’immigration, et qui après des années de patience et de souffrances, ont fini par dire : « Ça suffit ! » Voilà ce qu’est le mouvement des gilets jaunes. Honneur à lui, honneur à eux !

    Qu’est-ce qui vous frappe le plus, dans ce mouvement ?

    Deux choses. La première, la plus importante, c’est le caractère spontané de ce mouvement, car c’est ce qui affole le plus les pouvoirs publics, qui se retrouvent sans interlocuteurs, mais aussi les partis et les syndicats, qui découvrent avec stupeur que près d’un million d’hommes et de femmes peuvent se mobiliser et déclencher un mouvement de solidarité comme on en a rarement vu (70 à 80 % de soutiens dans l’opinion) sans que l’on ait même songé à faire appel à eux. Les gilets jaunes, exemple achevé d’auto-organisation populaire. Pas de chefs petits ou grands, ni césars ni tribuns, le peuple seulement. Le populisme à l’état pur. Pas le populisme des partis ou des mouvements qui revendiquent cette étiquette, mais ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple ». Frondeurs, sans-culottes, communards, peu importe sous quel patronage on veut les placer. Le peuple des gilets jaunes n’a confié à personne le soin de parler à sa place, il s’est imposé de lui-même comme sujet historique, et pour cela aussi, il doit être approuvé et soutenu.

    L’autre point qui m’a frappé, c’est l’incroyable discours de haine dirigé contre les gilets jaunes par les porteurs de l’idéologie dominante, la triste alliance des petits marquis au pouvoir, des précieuses ridicules et des marchés financiers. « Beaufs », « abrutis », « ringards » sont les mots qui reviennent le plus souvent (pour ne rien dire des « chemises brunes » !). Lisez le courrier des lecteurs du Monde, écoutez la gauche morale – la gauche kérosène – et la droite bien élevée. Jusqu’ici, ils se retenaient la bride, mais plus maintenant. Ils se lâchent de la manière la plus obscène pour exprimer leur morgue et leur mépris de classe, mais aussi leur peur panique de se voir bientôt destitués par les gueux. Depuis la formidable manifestation de Paris, ils n’ont plus le cœur de rétorquer à ceux qui se plaignent du prix de l’essence qu’ils n’ont qu’à s’acheter une voiture électrique (version moderne du « Qu’ils mangent donc de la brioche ! »). Quand le peuple se répand dans les rues de la capitale, ils font relever les pont-levis ! S’ils expriment sans fard leur haine de cette France populaire – la France de Johnny, celle qui « fume des clopes et roule au diesel » –, de cette France pas assez métissée, trop française en quelque sorte, de ces gens que Macron a tour à tour décrits comme des illettrés, des flemmards qui veulent « foutre le bordel », bref, comme des gens de peu, c’est qu’ils savent que leurs jours sont comptés.

    On voit bien comment le mouvement a commencé, mais pas très bien comment il peut finir, à supposer, d’ailleurs, qu’il doive finir. Les éléments sont-ils réunis pour que cette révolte puisse se traduire de manière plus politique ?

    Ce n’est pas en ces termes que se pose le problème. Nous sommes devant une vague de fond qui n’est pas près de faiblir, parce qu’elle est le résultat objectif d’une situation historique qui est, elle-même, appelée à durer. La question des carburants n’a évidemment été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, ou plutôt la goutte d’essence qui a fait exploser le bidon. Le vrai slogan a tout de suite été : « Macron démission ! » Dans l’immédiat, le gouvernement va user des manœuvres habituelles : réprimer, diffamer, discréditer, diviser et attendre que ça s’effiloche. Ça s’effilochera peut-être, mais les causes seront toujours là. Avec les gilets jaunes, la France se trouve déjà en état pré-insurrectionnel. S’ils se radicalisent encore, ce sera tant mieux. Sinon, l’avertissement aura été majeur. Il aura valeur de répétition. En Italie, le mouvement Cinq étoiles, né d’une « journée de colère » lui aussi, est aujourd’hui au pouvoir. Chez nous, la déflagration définitive surviendra dans moins de dix ans.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 27 novembre 2018)

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  • Les Gilets Jaunes et la colère des masses populaires...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de l'économiste hétérodoxe Jacques Sapir, cueilli sur Les Crises et consacré au mouvement des Gilets jaunes.

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    Les Gilets Jaunes et la colère des masses populaires

    La journée du 17 novembre des Gilets Jaunes s’est donc soldée par un succès massif, avec plus de 2000 points de blocage alors que 1500 avaient été annoncés. Les chiffres de participation annoncés par le Ministère de l’intérieur semblent largement sous-estimés. Mais, ce succès a hélas été endeuillé par le décès d’une manifestante et par de nombreux blessés, ce qui est dû dans la plupart des cas à des véhicules ayant tenté de forcer les barrages. Ce succès interpelle les mouvements politiques et les syndicats. Si la majorité (LAREM) et ses journalistes à gages tiennent un discours odieux, il convient de s’interroger sur la signification de ce mouvement et sur ses suites possibles.

    Jour de colère

    Ce mouvement a été déclenché par l’annonce d’une hausse des prix du carburant. Il traduit cependant une colère bien plus profonde, et des causes bien plus complexes. La question des prix du carburant renvoie, elle, à ce que l’on appelle les « consommations contraintes » des ménages des classes populaires. Quand on n’a pas de moyens de transports de substitution, quand on doit faire tous les jours des dizaines de kilomètres pour aller travailler, oui, le prix du carburant représente une contrainte. Dit en des termes d’économistes, il n’y a aucune élasticité de la consommation au prix dans ce cas.

    Mais, une simple hausse du prix des carburants n’aurait certainement pas provoqué une telle colère si elle ne venait s’ajouter à des hausses multiples, mais aussi à une pression fiscale dont les classes populaires ont l’impression de payer bien plus que leur part. Les réformes fiscales prises depuis un an par le gouvernement – dont la suppression de l’ISF – ainsi que les mesures prises par les gouvernements précédents, et l’on se souvient des 44 milliards du CICE donnés aux grandes entreprises en l’échange de quelques créations d’emploi, constituent la base de cette colère. On parle d’un « ras-le-bol » fiscal ; il peut exister en certains cas. Mais, ce qui est en cause c’est avant tout le sentiment d’une injustice fiscale.

    Ajoutons-y les propos plus que malheureux d’un Président de la République, qui à l’évidence n’éprouve aucune empathie pour les classes populaires, tout fasciné qu’il est par les « start-upers » et par la richesse des gens qui, pour reprendre son expression, eux ne sont pas rien. Les termes extrêmement désobligeants qu’il a employés depuis des années à l’encontre des classes populaires sont connus. Ils n’ont pas été oubliés par ceux auxquels ils s’adressaient. Les français, dit-on, ont la mémoire courte. Ils viennent de démontrer exactement le contraire.

    Tout cela a fait le ciment d’une révolte qui monte des tréfonds de la France périphérique pour reprendre l’expression du géographe Christophe Guilluy. La haine des représentants organiques de la France bobo indique bien où se trouve la fracture, et cette fracture, n’en déplaise à certains, est une fracture de classe. Les slogans politiques que l’on a, alors, pu entendre ne doivent rien à la présence de militants de partis et d’organisations, mais bien plutôt au fait que ces classes populaires identifient spontanément le gouvernement et le Président comme leurs ennemis.

    L’auto-organisation, ses précédents, ses limites et son devenir

    Cette révolte a été largement inorganisée, ou plus exactement auto-organisée. Elle a commencé par des individus, s’est amplifiée sur les réseaux sociaux. De très nombreux manifestants du 17 novembre faisaient leur première expérience de la manifestation, de la lutte collective. Cette expérience là, cette forme spécifique de socialisation, est d’une extrême importance. Car, en apprenant à se coordonner, en se parlant ensemble, ces individus cessent justement d’être des personnes isolées. Elles prennent conscience de leur force. C’est pour cela que ce mouvement, aussi hétéroclite en soit l’idéologie, aussi mélangés aient pu en être les participants, représentait fondamentalement un mouvement social progressiste. Car, toute expérience sociale qui sort les individus de leur isolement aujourd’hui a un caractère progressiste.

    Le désarroi de certains partis, mais aussi de certains syndicats, face à cette manifestation a été flagrant. La participation à ce dernier de dirigeants de la France Insoumise, comme Jean-Luc Mélenchon, François Ruffin, ou Adrien Quatennens montre bien que ce mouvement a compris la nature profonde de ce qui se passait. Que d’autres partis aient soutenu, soit timidement soit de manière plus engagée, la manifestation doit aussi être constaté. Pour reprendre une expression de mon excellent collègue Bruno Amable, verra-t-on se constituer sur cette base un « bloc anti-bourgeois » capable de faire pièce au « bloc bourgeois » qui est aujourd’hui aux commandes est bien la question qui se pose.

    Car, ce qui a fait la force des Gilets Jaunes peut aussi constituer leur faiblesse. Si la mobilisation veut durer, et pour faire face à l’intransigeance du gouvernement il est clair qu’elle le doit, elle devra se doter d’une forme de structuration. Mais, alors, les moyens de pression du dit gouvernement augmenteront d’autant. Que l’on se souvienne comment Georges Clémenceau, alors Ministre de l’Intérieur, avait manipulé Marcelin Albert, le dirigeant de la révolte viticole du Midi et en particulier de la région de Béziers en 1907, celle dont nous est resté la chanson « gloire au 17ème »[1], célébrant la fraternisation des soldats du 17ème de Ligne avec les manifestants. Les Gilets Jaunes auraient ainsi tout intérêt à adopter une structuration en comités d’action avec des coordinations régionales et nationales, permettant un contrôle démocratique au-delà de la préparation d’une journée de manifestation.

    Au-delà de ce risque, toujours présent, la mobilisation doit se poser les questions de l’élargissement du mouvement, mais aussi des formes qu’il doit prendre et des objectifs qu’il doit se donner. La persistance de mouvements de blocage et de manifestation le dimanche 18 novembre, l’extension à l’outre-mer, tous ces symptômes indiquent que nous sommes peut-être à la veille de quelque chose de bien plus important qu’une simple protestation contre des taxes.

     

    L’effacement des syndicats et le potentiel de cette mobilisation

    Il faut cependant revenir à l’effacement des syndicats, et à son corolaire : l’absence de représentants institutionnels des Gilets Jaunes. De nombreuses raisons expliquent cet effacement, et le phénomène de bureaucratisation des grandes centrales en est un. Mais, quand le gouvernement fait tout pour faire disparaître les syndicats en tant de forces sociales, il est bien mal placé pour regretter l’absence de représentants institutionnels dans le mouvement du 17 novembre, représentants avec lesquels il pourrait, le cas échéant, négocier.

    En mai 1968, ce sont les syndicats, et au premier lieu la CGT, qui ont été les chevilles ouvrières du compromis – les Accords de Grenelle – qui a permis de trouver une voie de sortie non révolutionnaire au mouvement. Ces accords ont été suffisamment exemplaires pour que le mot « Grenelle » soit aujourd’hui mis à toutes les sauces. Cela sera difficile à reproduire, sauf récupération de cette mobilisation.

    Le gouvernement se trouve donc en face d’un mouvement d’un nouveau genre, un mouvement revendicatif qui porte en lui directement sa nature de contestation politique. Sauf à lui donner très vite raison, et l’on voit mal comment il le pourrait, il risque deux écueils :

    Le premier est que cette mobilisation continue de monter et qu’elle provoque, ici et là, des mouvements de fraternisation avec les forces de l’ordre. C’est, pour ce gouvernement, le scénario du pire. Même s’il est aujourd’hui peu probable, il implique alors la transformation de cette mobilisation en un mouvement de fait insurrectionnel.

    Le second, plus probable, est que cette mobilisation finisse par s’effilocher faute de trouver des débouchés concrets et faute d’avoir pu faire le pont avec d’autres secteurs de la population. Mais, même si ce mouvement retombe, il ne retombera qu’en apparence. La colère, et cette fois l’amertume, seront toujours là n’attendant qu’un prétexte pour ressurgir, et qu’une occasion, en particulier électorale, pour s’exprimer.

    Le gouvernement va donc avoir à traiter soit un péril immense à court terme, soit un péril tout aussi immense à moyen terme. Mais, quoi qu’il fasse, il ne se débarrassera pas du péril.

    Jacques Sapir (Les Crises, 19 novembre 2018)

     

    Note :

    [1] Chanson que l’on peut retrouver ici : https://www.youtube.com/watch?v=jh0blLPg3z0

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  • Les gilets jaunes, nouveaux «ploucs émissaires» ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François Bousquet, cueilli sur Figaro Vox et consacré au mouvement des "Gilets jaunes". Journaliste, François Bousquet est rédacteur en chef de la revue Éléments et auteur de Putain de Saint Foucault - Archéologie d'un fétiche (Pierre-Guillaume de Roux, 2015) La droite buissonnière (Rocher, 2016).

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    François Bousquet : "Les gilets jaunes, nouveaux «ploucs émissaires» ?"

    Les gilets jaunes font l'objet d'un mépris de la part du pouvoir, et les récentes déclarations du président de la République, avec son timide mea culpa au 20 heures de TF1, n'y changeront rien. Depuis longtemps, cette France périphérique et ses habitants ont été immolés sur l'autel de la mondialisation. Ce sont les nouveaux «malgré-nous». Nulle sollicitude médiatique à leur encontre, à la différence des migrants. L'assignation à résidence est leur condition historique puisque la liberté de circulation a pris pour eux la forme d'une relégation territoriale dans le périurbain, la ruralité et les petites agglomérations. C'est une sédentarité subie. Où aller? Les centre-villes sont hors de prix et les banlieues hors-sol.

    L'histoire est ancienne. Dès 1947, le géographe Jean-François Gravier, ancêtre de Christophe Guilluy, soulignait, dans un livre qui rencontra un écho retentissant à sa parution, les extraordinaires disparités territoriales françaises: Paris et le désert français. On avait quelque peu oublié ces fractures territoriales, mais elles sont réapparues aux yeux de la France entière au soir du premier tour de la dernière présidentielle à travers la géographie du vote en faveur de Marine Le Pen. Depuis, plus rien, ou presque, jusqu'au mouvement des gilets jaunes. Macron a bien créé un ministère de la Cohésion des territoires, mais... qui en connaît le titulaire? Personne. Et de fait on a découvert le nom de Jacques Mézard le jour où il a quitté son ministère à l'occasion du remaniement d'octobre. Tout indique que Jacqueline Gourault, qui lui a succédé, connaîtra le même sort. La France, on la survole en avion. C'est l'élite-kérosène en butte au populisme-diesel. Cette élite rêverait-elle d'une politique de développement séparé, en d'autres termes: la mise en place d'un apartheid territorial? La conception que se fait Macron du progressisme, dont il s'est fait le chantre, relèverait alors du darwinisme social (la théorie de l'évolution appliquée au champ de l'économie).

    On n'ose dire que le pays légal s'est coupé du pays réel, de peur de se fâcher avec Benjamin Griveaux confondant Marc Bloch et Charles Maurras. Mais si Christophe Guilluy et quelques autres n'avaient pas exhumé ce pays réel, le pays légal en ignorerait jusqu'à l'existence. De loin en loin, il y a bien un politique comme Jean Lassalle pour entreprendre d'en parcourir les contours ou un journaliste comme Gérald Andrieu pour en sillonner les frontières (Le peuple de la frontière). Le reste du temps, ce monde est rejeté dans les ténèbres extérieures, un trou noir d'où ont émergé, il y a une quinzaine de jours, ces lucioles dans la nuit que sont les gilets jaunes fluorescents.

    Cette méconnaissance de la France périphérique est si profonde que les éditorialistes donnent le sentiment de l'appréhender dans une perspective quasi-ethnologique, entre curiosité perplexe, incompréhension et vague inquiétude. Mais qui sont donc ces Papous des hauts plateaux du Limousin, ces sans-culottes à bonnet rouge du Finistère, ces sans-dents à gilet jaune du Pas-de-Calais? On prenait leur résilience pour de la résignation si bien qu'on est presque surpris de les voir élever une protestation du fond de leur double détresse, culturelle et sociale. Quoi! Les gueux ont l'outrecuidance de se révolter. S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent des brioches! S'ils n'ont pas de voitures, qu'ils roulent en Vélib'! Naguère signe extérieur de richesse, la voiture s'est ainsi transformée en moyen de déplacement des «ploucs émissaires», pour reprendre le bon mot de l'irremplaçable Philippe Muray.

    À écouter certains commentateurs, on se croirait même dans Le Dîner de cons, avec Thierry Lhermitte, au chevet d'une province arriérée peuplée de clones de Jacques Villeret, de sosies de Johnny et d'indigènes gaulois indécrottablement archaïques. Des «gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel. Ce n'est pas la France du XXIe siècle que nous voulons», suivant la sortie de l'inénarrable Benjamin Griveaux, porte-parole d'un gouvernement qui semble ignorer que la voiture est le seul moyen de locomotion pour une écrasante majorité de Français (deux tiers des Parisiens, mais pas les ministres, on s'en doute, se rendent à leur boulot en transports en commun, 7 % sur le reste du territoire). Et le diesel, le carburant le moins cher.

    Mais plus encore qu'une fronde contre le prix du diesel, l'écotaxe, les radars, la limitation de la vitesse, c'est l'expérience quotidienne de l'injustice dans laquelle ils se trouvent plongés et du déni médiatique dans lequel ils sont maintenus qui a poussé les gilets jaunes à se soulever. Avant toute chose, ils ont besoin de considération. Car ce qui se joue, c'est bel et bien une lutte pour la reconnaissance. Or, cette lutte n'est pas même reconnue. Toutes les politiques dites de reconnaissance chères à la philosophe anglo-saxonne ne s'adressent qu'aux minorités, sexuelles ou ethniques, pour lesquelles elles ont été conçues, pas aux majorités déclassées qui entrent toujours par effraction dans l'actualité, coup de pistolet dans le ciel sans nuage de l'élite: le référendum sur le traité de Maastricht, le premier tour de la dernière présidentielle, l'enterrement de Johnny.

    Déni, indifférence, mépris. Les médias nationaux ne célèbrent pour ainsi dire jamais la France périphérique, exception faite du JT de Jean-Pierre Pernaut, qui en livre une image mythifiée fonctionnant comme un anxiolytique qui entretiendrait la fiction d'une campagne inchangée, ce qu'elle n'est plus depuis longtemps. Car la réalité de cette France périphérique est aussi éloignée du regard condescendant des élites parisiennes que de la vision patrimoniale et pétrifiée des conservateurs orwelliens. Elle est même devenue à beaucoup d'égards un non-lieu. Il suffit du reste d'observer dans le détail la carte de France des blocages en ce samedi 17 novembre pour voir qu'elle se confond avec l'étalement périurbain dont les temples emblématiques sont les zones commerciales, les stations-essence des «hypers» et les ronds-points, un monde dans lequel il est inconcevable qu'on puisse faire 500 mètres à pied pour aller acheter son pain.

    Ici aussi donc, on retombe sur les deux grands blocs historiques qui s'affrontent: les «Anywhere» (ceux de nulle part) et les «Somewhere» (ceux de quelque part), pour reprendre la terminologie de David Goodhart. Aux premiers, l'urbanisation verticale - l'Olympe jupitérien, le gigantisme des tours, la «start-up nation» - ; aux seconds, la périurbanisation horizontale galopante. Ce que les Américains appellent «Suburbia», l'habitat pavillonnaire à perte de vue qui a multiplié les oasis individuelles. Si on doit d'ailleurs ramener le rêve américain des classes moyennes - très largement plébiscité par les catégories populaires (il suffit de s'intéresser à la sociologie des prénoms pour s'en assurer) - à sa plus simple expression, il tient en deux mots: la voiture et le pavillon. L'une étant la condition de l'autre, et les deux réunis le symbole d'une vie bonne, quoiqu'à crédit.

    S'il y a toutefois une nouveauté dans ce mouvement des gilets jaunes, c'est que cette fois-ci l'incendie est collectif, les départs de feu contagieux. Jusqu'à présent, la France périphérique se présentait en ordre dispersé, des bonnets rouges confinés à la pointe de la Bretagne à la récente démission de soixante-dix élus nivernais privés de ressources par l'État. Comment en aurait-il été autrement au vu de son éclatement géographique? Or, pour la première fois, la hausse du prix des carburants est parvenue à cristalliser et à fédérer toutes les rancœurs au niveau national. C'est donc un pays à l'unisson, soutenu par une très large majorité de Français, qui s'apprête à bloquer les axes routiers. Mais quelle que soit l'ampleur de ces blocages, on ne voit pas trop sur quoi ils pourraient déboucher. Le gouvernement cédera ponctuellement, se contentant de-ci de-là d'allouer quelques aides et autres primes à la casse (il a déjà commencé). Mais l'autre casse, celle du territoire, ne s'en poursuivra pas moins.

    Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on. Les révoltes populaires ont certes pris à travers les âges tant de visages différents, couvert tant de fronts, qu'il est assurément impossible d'en dresser une typologie. Il n'empêche: toutes ces protestations (et les protestations antifiscales furent de très loin les plus nombreuses) - des Jacques, Croquants et autres Nu-pieds jusqu'aux boutiquiers poujadistes - raconte la même histoire depuis le Moyen-Âge tardif où elles commencèrent, avec la naissance de l'État: celle d'un échec programmé, tant il est dans la nature de ces soulèvements d'être des phénomènes irruptifs, spontanés et passagers. Au nom de quoi la révolte des gilets jaunes échapperait-elle à cette fatalité de l'échec? Tout l'appelle, au grand regret des populistes, jusqu'à la composition socioprofessionnelle du mouvement (interclassiste), mêlant artisans, ouvriers, intérimaires, auto-entrepreneurs, chauffeurs routiers, ce qui n'est pas sans évoquer les «fureurs paysannes», lesquelles réunissaient «les trois ordres du royaume reportés à l'échelle du clocher», comme l'a dit un historien.

    On a fait grand cas de la politisation du mouvement, à tout le moins de sa récupération partisane ou syndicale, mais la vérité, c'est que la révolte des gilets jaunes, pareille en cela à la plupart des révoltes (ce en quoi elles constituent l'exact antonyme des révolutions), est plus impolitique encore qu'elle n'est faiblement politisée. Or, c'est de politique qu'a besoin la France périphérique pour la tirer de son marasme économique et identitaire. L'homme ou la femme politique qui sera capable de tenir ce langage sera assurément susceptible d'en recueillir les suffrages. Les gilets jaunes auront alors vengé les ploucs émissaires.

    François Bousquet (Figaro Vox, 17 novembre 2018)

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