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14/04/2018

La brocante de mai 68...

Les éditions Pierre-Guillaume de Roux viennent de publier un essai d'Olivier Germain-Thomas intitulé La brocante de mai 68. Ecrivain-voyageur, Olivier Germain-Thomas, marqué par les cultures d'Asie, est l'auteur de nombreux essais ou récits de voyages.

 

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" Mai 1968 : une révolution, une farce, un mythe, une brocante avec trouvailles et vieilleries ? Cinquante ans après, l’événement reste une énigme tant les motivations et certaines manipulations souterraines forment un tissage complexe. L’auteur fut à la fois témoin et acteur au cœur de la tourmente alors qu’il terminait un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Séduit au début par l’aspect ludique, il a vite pris parti pour de Gaulle avec ce qu’il représentait de grandeur et d’affirmation de l’indépendance de la France. En opposition à ses camarades, il se retrouve donc quasi seul à tenter de se faire entendre, jusqu’à parler dans le Grand amphithéâtre de la Sorbonne sous les huées et les quolibets. Le livre se poursuit avec le référendum de 1969, le voyage de De Gaulle en Espagne avant sa mort à Colombey. Il est ensuite question de nombreuses rencontres avec André Malraux, du double visage de François Mitterrand, de la Participation, du quinquennat, etc. Des révélations ponctuent ce récit alerte et rehaussé d’humour. Mais l’auteur a choisi la voie de la littérature et des séjours en Asie qui continuent de féconder son esprit. Alors, emporté par l’élan de Mai 68 et des espoirs restés en jachère, le texte propose des ouvertures sur le présent et l’avenir. Seront ainsi abordés les racines, la langue française, l’Europe, les religions, l’apport de l’Inde… À la fin, une Lettre ouverte au président de la République accompagnée (en toute fausse modestie…) de quelques suggestions au météore Macron. "

10/04/2018

Alain de Benoist : « Arnaud Beltrame, un héros français »...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Breizh Info, dans lequel il évoque l'actualité, avant l'attentat de Trèbes... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Décroissance ou toujours plus ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2018).

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Alain de Benoist : « Arnaud Beltrame, un héros français »

Breizh-info.com : Tout d’abord, votre réaction à la mort du colonel Arnaud Beltrame et à l’hommage solennel qui lui a été rendu dans les milieux les plus différents ?

Alain de Benoist :  Pour ne pas répéter ce que beaucoup d’autres ont déjà dit, je m’en tiendrai à une seule observation. Dès l’annonce de la mort du colonel Beltrame, un mot a surgi qui s’est instantanément propagé sur toutes les lèvres : c’était « un héros », et plus précisément « un héros français ». Jamais comme dans les jours qui ont suivi, on n’avait autant parlé d’héroïsme et de tout ce qui caractérise le héros : le courage, le sens de l’honneur, la fidélité, le don de soi, le sacrifice, le goût de la mission, le service de la patrie. En un instant, le discours de l’idéologie dominante qui, depuis des décennies, fait assaut de dérision sur toutes ces valeurs « ringardes » parce qu’à l’éthique de l’honneur il cherche à substituer une morale humanitaire invertébrée, a paru s’effondrer et devenir à son tour dépassé.

En outre, à une époque où l’on préfère faire pleurer sur les victimes que célébrer les vertus héroïques, et bien que le colonel Beltrame soit mort égorgé, ce n’est pas d’abord en tant que victime, mais en tant que héros qu’il a été célébré. Je ne me fais évidemment pas d’illusion : l’idéologie dominante va chercher à réaffirmer son emprise dès que l’émotion sera retombée. Les « déconstructeurs », les rigolards et les petits malins vont revenir sur le devant la scène. Mais la façon dont l’opinion, quasiment unanime, a réagi n’en est pas moins profondément parlante, profondément révélatrice. Le peuple aime les héros. Il sait que le culte des héros, dont parlait Thomas Carlyle, lui vient du fond des âges. Instinctivement, il réalise que le bien commun s’ordonne à ce qui est beau, à ce qui est grand et à ce qui est fort. Il attend des exemples plus que de leçons. Merci au colonel Beltrame de nous avoir, grâce à son sacrifice, rappelé aussi cela.

Breizh-info.com : Avez-vous lu le livre de M. Smith, « La ruée vers l’Europe » ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ? La démographie sera-t-elle la clé du XXIe siècle et de la survie des Européens en tant que civilisation ?

Alain de Benoist : Je n’ai pas eu le temps de lire le livre de Stephen Smith, mais j’en connais le contenu. L’auteur n’est d’ailleurs pas le premier à estimer que les perspectives de croissance démographique de l’Afrique subsaharienne vont exercer dans les décennies qui viennent une pression migratoire d’une ampleur énorme sur les pays européens. Beaucoup plus encore qu’une « maghrébisation » ou une « islamisation », c’est une africanisation de l’Europe par des populations qui sont très loin d’être toutes musulmanes qui se profile à l’horizon.

Là où le livre de Smith est le plus intéressant, c’est qu’il s’attaque à deux idées reçues. La première est celle qui consiste à croire que les migrants « économiques » viennent des couches les plus pauvres de leurs pays d’origine. En réalité, les plus pauvres n’ont tout simplement pas le moyen d’émigrer, car la migration coûte relativement cher (plusieurs milliers d’euros). Ceux qui émigrent sont ceux qui, sans être riches, ont au moins pu accumuler suffisamment pour tenter de partir.

Deuxième idée reçue, qui s’articule d’ailleurs à la précédente : s’imaginer qu’on ralentira les flux migratoires en favorisant le « développement » des pays africains, alors que celui-ci ne fait que stimuler le désir d’émigrer en même temps qu’il donne plus de moyens de se déraciner. Stephen Smith le dit explicitement : en faisant ce calcul, les pays riches se tirent une balle dans le pied, car le « développement » revient à aider des pays pauvres à atteindre un seuil de prospérité à partir duquel leurs habitants disposeront en nombre croissant des moyens de partir s’installer ailleurs.

Mais la démographie n’est pas seule en cause. Il faut aussi prendre en compte les facteurs écologiques. Croire que l’épuisement programmé des ressources naturelles et l’aggravation des dérèglements climatiques n’auront pas d’effet sur les mouvements migratoires est une grande illusion. Certains experts annoncent déjà 150 millions de « réfugiés climatiques » pour le milieu du siècle.

Stephen Smith estime que la « ruée vers l’Europe » est inéluctable. Cela pose en réalité une question politique : les dirigeants européens ont-ils la volonté et l’esprit de décision nécessaires pour faire face à un tel défi ? Alain Finkielkraut disait récemment qu’une Europe africanisée ne serait plus l’Europe. C’est l’évidence même, mais pour éviter que les rapports démographique relèvent du seul modèle des vases communicants, il faut au moins vouloir s’y opposer. Ceux qui pensent que les cultures comptent pour rien, et que les hommes sont indéfiniment substituables les uns aux autres, ne sont pas les mieux placés pour le faire. Quant aux Européens dont vous parlez, la question qui se pose est moins de savoir s’ils veulent voir survivre leur civilisation que de savoir s’ils ont eux-mêmes la volonté de la faire se poursuivre.

Breizh-info.com : Que vous inspire la situation à Mayotte ? N’est-ce pas une grave erreur de d’avoir fait de cette île un département français ?

Alain de Benoist : C’est en mars 2011, donc sous la présidence de Nicolas Sarkozy, que l’île de Mayotte est devenue le 101e département français. Je suis de ceux qui ont estimé dès le départ que c’était une erreur. En moins de dix ans, la gestion de Mayotte est tout simplement devenue impossible. Pourquoi ne pas lui donner son indépendance ?

Breizh-info.com : La situation internationale semble bouger énormément ces derniers temps entre la réélection de Vladimir Poutine, les tensions avec le Royaume-Uni, la guerre de la Turquie contre les Kurdes, etc. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Alain de Benoist : Les choses bougent beaucoup en effet, et d’autant plus que depuis la chute du Mur de Berlin nous vivons dans une époque de transition où tous les repères tendent à s’effacer. Il est difficile dans ces conditions de faire des pronostics qui ne relèvent pas du doigt mouillé. Mon sentiment est que le Proche-Orient reste plus que jamais le foyer de tension principal qui peut demain mettre le feu aux poudres. Dans ce contexte, et singulièrement depuis l’élection de Donald Trump, on voit se développer une campagne russophobe de vaste ampleur qui trahit la peur des Américains de voir la Russie d’abord, la Chine ensuite, les destituer d’une hégémonie qui n’est déjà plus ce qu’elle était autrefois. On est en train de revenir à la guerre froide, mais cette fois-ci sans l’alibi d’un « anticommunisme » qui, chez beaucoup, n’a finalement jamais été que le cache-sexe d’une vieille hostilité visant la puissance continentale russe.

Les Américains ne reculeront devant rien – fake news, coups montés, désinformation, provocations, etc. – pour empêcher la Russie de redevenir une grande puissance susceptible de leur faire de l’ombre. Vladimir Poutine est devenu le symbole de tout ce qu’ils exècrent. La popularité dont il jouit, la façon dont il a redonné la fierté à son peuple, les succès politiques et militaires qu’il a enregistrés récemment, la montée en puissance de ses forces militaires, sa réélection triomphale enfin dans un pays où les partis « pro-occidentaux » représentent désormais moins 5 % des suffrages, tout cela est pour eux insupportable. La situation compliquée du Proche-Orient, la Syrie, l’Irak, le Yémen, le jeu saoudien, les ambitions de l’Iran, la stratégie israélienne, sont autant d’occasions pour eux de tenter de rétablir la situation à leur avantage. Le problème est que ce jeu peut très bien déboucher sur une nouvelle guerre mondiale. Faut-il s’y attendre ? Disons que si ce n’est pas encore probable, c’est au moins de plus en plus possible.

Breizh-info.com :  Cinquante ans après Mai 68, si vous deviez dresser un bilan de cette époque et de ses conséquences, quel serait-il ?

Alain de Benoist :  Essayons de faire bref. D’abord, on l’oublie trop souvent, Mai 68 n’a pas été seulement une révolte étudiante de grande ampleur, mais aussi la dernière grande grève générale que la France ait connue. Il y a sans doute plus de leçons à tirer de la seconde que de la première. Ensuite, d’un point de vue idéologique, deux tendances contradictoires au moins se sont manifestées en Mai 68. La première, sympathique mais minoritaire, mettait en accusation la société de consommation et la société du spectacle, le « système des objets » et le capitalisme libéral, avec des références au situationnisme, à Guy Debord, mais aussi à Jean Baudrillard, Henri Lefebvre, Herbert Marcuse et quelques autres. L’autre, nettement majoritaire, se voulait purement individualiste et hédoniste. Son programme se résumait dans le slogan : « Jouir sans entraves ».

C’est le Mai 68 des enfants gâtés de la bourgeoisie et des révolutionnaires en peau de lapin, qui allaient rapidement réaliser que c’est en se ralliant à la logique du Capital qu’ils pourraient le mieux satisfaire leurs « désirs ». La seconde tendance l’a malheureusement très vite emporté, engendrant toutes les pathologies sociétales qu’on a pris l’habitude d’attribuer aux « soixante-huitards ».

Depuis un demi-siècle, j’ai vu se mettre en place tous les dix ans le même train de commémorations obligées des journées de Mai 68. A chaque fois, c’est l’occasion de publier de nouveaux livres, de donner la parole aux « anciens » des barricades, et autres exercices rituels qui ennuient prodigieusement la jeunesse d’aujourd’hui. Mai 68 a pesé sur l’évolution de la société, mais le monde a changé. Les anciennes militantes du MLF ont aujourd’hui dépassé l’âge de l’avortement et les ex-« révoltés » se préoccupent surtout de leur prostate. Il serait temps de passer à autre chose.

Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh Info, 2 avril 2018)

04/04/2018

Mai 68 vu d'en face !...

Les éditions Balland viennent de publier un témoignage de Bernard Lugan intitulé Mai 68 vu d'en face. Historien et africaniste, Bernard Lugan a publié de nombreux ouvrages, dont dernièrement Osons dire la vérité à l'Afrique (Rocher, 2015), Histoire de l'Afrique du Nord (Rocher, 2016), Algérie - L'histoire à l'endroit (L'Afrique réelle, 2017) ou dernièrement Heia Safari ! - Général von Lettow-Vorbeck (L'Afrique réelle, 2017).

 

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" En mai 1968, qui étaient les rebelles ? Ces enfants gâtés de la bourgeoisie fatigués du plein emploi et de l’ordre établi ? Ou cette petite fraction de la jeunesse française qui dans les universités tenta de résister, parfois avec rudesse, souvent avec panache, à la pseudo vague révolutionnaire ? L’auteur, qui était à l’époque responsable pour l’Action française à Nanterre et chargé du service d’ordre parisien de cette organisation, nous donne ici un témoignage sur Mai 1968 vu d’en face, sous la forme de récits de différents épisodes, qui dessinent l’état d’esprit d’une époque et la postérité de celle-ci. Bernard Lugan est universitaire, professeur aux Écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan et à l’École de Guerre, et expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il est notamment l'auteur d’une Histoire de l’Égypte, d’une Histoire du Maroc, d’une Histoire de la Libye et d'une Histoire de l'Afrique du Nord. Il dirige la revue par internet L’Afrique réelle. "

02/03/2018

L’utopie totalitaire de la Silicon Valley...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bertrand Renouvin, cueilli sur son blog et consacré à l’utopie technolibertarienne des gourous de la Silicon Valley.

 

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L’utopie totalitaire de la Silicon Valley

Au rêve californien des hippies a succédé l’utopie technolibertarienne diffusée par les gourous de la Silicon Valley. Incontestablement séduisante, la promesse d’une humanité formée d’individus connectés aux choses et aux êtres repose en fait sur l’exploitation de nouvelles classes ouvrières et nous entraîne vers un totalitarisme doux, qui privera l’homme de sa liberté essentielle. Ce mouvement paraît irrésistible. Est-il possible de s’y opposer ?

 Cinquante ans après la grande vague contestataire qui s’épanouit aux Etats-Unis à la fin des années soixante et qui explose en mai 1968 dans notre pays, on voit que les ruses de l’histoire furent cruelles pour ceux qui avaient cru aux « grands récits ». Beaucoup attendaient la révolution, mais ce fut en France comme ailleurs « l’été de la Saint-Martin » du marxisme selon la formule de Maurice Clavel. Puis on assista à la jonction de l’esprit libertaire et de l’idéologie libérale dans un capitalisme renouvelé, toujours plus radical et dominateur. Certains s’en étonnent encore mais nous n’avons plus le loisir d’y revenir car nous sommes maintenant confrontés à une rencontre fusionnelle entre les nouvelles technologies et l’utopie libertaire. Il en résulte un processus qui est en train de bouleverser les rapports entre les hommes, et les rapports entre les hommes et le monde.

Ecrivain et philosophe, Eric Sadin fait magistralement l’histoire de ces mutations dans un livre (1) qui prolonge sa remarquable « critique de la raison numérique » (2). Cette histoire commence et se poursuit en Californie, ce qui ne saurait guère étonner les lecteurs de Lucien Sfez qui nous avait expliqué que les Etats-Unis sont le pays de l’utopie technicienne (3). La Californie des Sixties avait conquis l’Amérique. C’est maintenant la Silicon Valley qui est en train de conquérir le monde en réalisant le vieux rêve soixante-huitard : changer la vie. Ce changement est rendu possible par le développement prodigieux de nouvelles technologies : accumulation massive de données, générales puis personnelles grâce aux traces laissées sur Internet ; avènement des réseaux sociaux en ligne dans l’esprit communautaire de la contre-culture des années soixante ; puis développement de « l’administration robotisée des choses » et, à partir de 2007 avec la diffusion des téléphones intelligents, progression fulgurante des services à la personnes sous forme d’applications inventées par des startups.

Sous l’égide de Google, Microsoft, Amazon et autres géants étatsuniens, nous avons l’impression que la vie sera de plus en plus facile et passionnante : nous participons désormais à toutes sortes d’échanges planétaires grâce à des techniques ludiques conçues par les bons génies de la Silicon Valley. Cette impression, largement partagée dans les sociétés modernes, favorise la croissance de l’écosystème numérique mais elle ne procède pas d’observations spontanées. Nous ne faisons que reprendre les formules d’un nouveau Grand Récit fort bien décortiqué par Eric Sadin. A l’origine, en 1938, il y a la création par William H. Hewlett et David Packard d’un audio-oscillateur dans un garage de Palo Alto. Tel est le geste de la rébellion originelle. Quant au garage, il devient le mythe fondateur de la création d’un prototype par des aventuriers du capitalisme. Ces individus géniaux développent leur propre vision, qui est en rupture avec le cadre industriel existant – mais en harmonie avec le rêve américain de la réalisation de soi-même par l’effort.

Dans les années soixante-dix, la Silicon Valley fut le théâtre de débats entre deux philosophies de la technique : l’une rationaliste, centralisée et fonctionnaliste, l’autre souple et émancipatrice dans la ligne de la sociologie contestataire. En 1972, Steward Brands, fondateur de l’une des plus anciennes communautés virtuelles, décrit l’ordinateur comme un nouveau LSD et explique que cette machine est fabriquée par des révolutionnaires qui veulent « désinstitutionnaliser la société et donner le pouvoir aux individus ». On voit alors apparaître la figure de l’entrepreneur libertaire qui se présente comme un génie visionnaire dont la puissance inventive va libérer l’humanité. Avec Steve Jobs et Apple, c’est cependant le thème de la créativité individuelle qui domina dans les années quatre-vingt mais, au tournant du siècle, la perspective de l’interconnexion générale se fit sous la double impulsion libertaire et libérale : grâce aux réseaux, on allait enfin connaître la fin de l’histoire et l’harmonie universelle ! Dix ans plus tard, l’utopie culturelle de l’émancipation par les réseaux fait place à place à une nouvelle utopie, économique et financière : « la duplication numérique du monde, écrit Eric Sadin, a fait émerger un horizon de profits intarissables qui, sous le couvert des bonnes intentions déclarées visant à améliorer le sort de l’humanité, excite toutes sortes de convoitises et de désirs ».

Le modèle de la Silicon Valley est devenu mondial. Tous les pays cherchent à imiter le système industriel et financier californien – de l’Amérique latine à la Chine en passant par l’Europe. Emmanuel Macron est manifestement happé par cette silicolonisation à base de startups inventives et de magiciens de l’intelligence artificielle. Ce nouveau monde n’est pas soumis à des processus techniques irrésistibles. Toute technique est une techno-logie : un discours qui porte une vision générale de l’homme et du monde, idéologique ou utopique (4). L’esprit de la Silicon Valley, tel que l’analyse Eric Sadin, mêle l’idée américaine de la perfectibilité infinie de l’homme, l’apologie de la rationalité scientifique qui serait capable de résoudre toutes les anomalies sociales et toutes les erreurs de jugement individuelles et le culte libertarien de l’individu qui s’auto-réalise hors de toute hiérarchie. Paradoxalement, l’intelligence artificielle vise à éliminer l’humain qui pèche par inattention, qui fait des erreurs de calcul, qui a des croyances inadéquates. Avec l’ordinateur, les fautes d’orthographe sont réparées, avec la voiture Google sans chauffeur il n’y a plus d’accidents… mais ces éléments positifs portent en eux la négation de l’être humain. L’homme est dépossédé de sa faculté de juger par une machine qui sait mieux que lui comment interpréter le monde et comment s’y conformer pour en tirer le maximum de plaisirs.

L’utopie technolibertarienne nie la liberté humaine et récuse le politique en tant que tel. Elle est tout à fait compatible avec les délires du transhumanisme mais contredit très concrètement l’exigence de justice sociale. La diffusion du modèle californien a brisé le rêve d’une démocratie accomplie, étrangère à toute hiérarchie. La Silicon Valley mondialisée, c’est une société de castes ainsi décrites par Eric Sadin :

Tout en haut l’élite des mathématiciens – king coders – qui conçoivent les algorithmes complexes. Souvent venus de pays pauvres, ils sont devenus riches et vivent hors de tout lien territorial.

Au milieu, les programmeurs qui tapent du code et surveillent les machines, les spécialistes de la finance, des relations publiques, de la mercatique… Les membres de cette caste vivent confortablement et sont fiers de contribuer au bien-être de l’humanité – sans comprendre que leurs capacités sont exploitées avec un parfait cynisme mais dans une excellente ambiance.

Tout en bas, les innombrables ouvriers, souvent asiatiques, des usines d’assemblage des ordinateurs et des téléphones qui travaillent comme des robots en inhalant des produits toxiques.

Ailleurs, éparpillés et eux aussi surexploités, les entrepreneurs individuels qui conduisent les taxis ou louent leur appartement : ils sont soumis aux algorithmes qui gèrent la plateforme – Uber, Rbnb – en assumant tous les coûts et risques de leur activité.

On dit que les travailleurs des deux dernières catégories ont au moins la chance d’avoir un travail mais ils seront un jour ou l’autre remplacés par des robots. Eric Sadin évoque la « sauvagerie entrepreneuriale » et la « criminalité en sweat-shirt » qui règne dans les grandes compagnies dont nous utilisons chaque jour les produits et qui sont dirigées par des gourous qui apparaissent comme de géniaux et sympathiques bienfaiteurs. En fait, ils cachent sous leurs allures décontractées la volonté pathologique de dominer totalement le cours des choses et la vie d’êtres humains devenus parfaitement transparents. Se dessine un totalitarisme doux, dans lequel le guide suprême sera remplacé par des opérations mathématiques dictant les choix individuels et contre lesquelles il serait absurde de se révolter.

La mise à mort de l’homme par la technologie libérale-libertarienne : telle est la perspective qu’il faut refuser. Eric Sadin appelle à l’insurrection contre un système qui détruit toute civilisation. Il milite pour le refus radical des objets connectés, des assistants numériques, de la généralisation des tablettes numériques à l’école… par la mobilisation de tous les moyens qu’offre le droit. Il faut aussi que l’Etat cesse d’encourager le nihilisme technologique et la marchandisation de l’ensemble de la vie et engage le combat contre les grandes compagnies qui favorisent la domination du capitalisme californien. Contre un modèle radicalement antipolitique, le recours au politique s’impose. Mais qui en voit, aujourd’hui, la nécessité ?

Bertrand Renouvin (Le blog de Bertrand Renouvin, 18 février 2018)

Notes :

(1)  Eric Sadin, La silicolonisation du monde, L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, Editions L’Echappée, 2016.

(2)  Eric Sadin, La vie algorithmique, Critique de la raison numérique, L’Echappée, 2015. Voir ma présentation dans le numéro 1098 de « Royaliste ».

(3)  Cf. Lucien Sfez, La santé parfaite, critique d’une nouvelle utopie, Le Seuil, 1995. Présentation dans le numéro 782 de « Royaliste » (2001).

(4)  Pour Lucien Sfez, l’utopie repose sur le principe de non-contradiction et travaille dans l’imaginaire, alors que l’idéologie opère dans le symbolique et déploie une dialectique.

01/12/2017

Charles Manson superstar... du système !

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue cueilli sur Idiocratie et consacré à Charles Manson, figure d'une contre-culture bien utile au système...

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Charles Manson superstar... du système

On ne devient pas le plus célèbre prisonnier des Etats-Unis par l’effet du hasard. Les crimes sauvages, perpétrés dans la chaleur suffocante de l’été 1969, par la « Famille Manson » révèlent l’autre facette de l’American way of life : celle du cauchemar sous acides. Depuis cette date, le regard magnétique de Charles Manson tient l'Amérique sous la menace du "démon", menace d'autant plus forte que la nation est placée sous le signe de Dieu (God bless America). En vérité, les deux versants du rêve communient ensemble  dans la société du spectacle qui naît à l’orée des années 1970 : Manson en est à la fois l’icône et la victime. Il représente le mal absolu dont le système a besoin pour se prévaloir du souverain bien.

Depuis cette date, la partition a été jouée de multiples de fois avec, d’un côté, les rebelles de la contre-culture qui se gargarisent de renverser toutes les idoles et, de l’autre, les représentants du système qui font rempart de leurs corps institués pour assurer aux « bons » citoyens un semblant de sécurité. Pendant ce temps, à l’ombre du spectacle, la machine économique dédouble de férocité pour soumettre l’ensemble du vivant à la valeur marchande. En effet, c’est le capital « qui a brisé toutes les distinctions idéales du vrai et du faux, du bien et du mal, pour asseoir une loi radicale des équivalences et des échanges, la loi d’airain de son pouvoir »[1] ?

Dans ce contexte, Charles Manson a finalement joué le rôle qu’on attendait de lui : celui du double maléfique. La part du mal à laquelle toute société est inévitablement confrontée quand bien même ladite société se prétend « démocratique » et « humaniste ». Or, à l’évidence, cela relève de la fable. Au contraire, Manson est un pur produit du système. Il appartient à la fraction de plus en plus importante des individus qui ne servent à rien dans le système de production, ceux que l’on appelle des « rebuts » : « ce qu’il y a de plus vil, de plus méprisable dans un groupe ». Il est simplement l’un de ces « hommes en trop » qui se retourne contre le système dont il est le pur produit. 

Manson en a parfaitement conscience lorsqu’il déclare aux juges, non sans provocation : « Ces enfants qui viennent à vous avec leurs couteaux sont vos enfants. C’est par vous qu’ils ont été éduqués ». En effet, le « gourou » sait de quoi il parle : fils d’une mère alcoolique et d’un père inconnu, il est éduqué par des tuteurs sadiques avant d’être envoyé en maison de correction et dans divers établissements pénitenciers pour de multiples infractions. En 1967, à la veille de sa dernière libération, il fait d’ailleurs savoir aux gardiens qu’il n’a aucune envie de retourner avec les « maniaques du dehors ». On connaît la suite. Manson profite de son magnétisme indéniable pour se couler dans la contre-culture naissante : psychédélisme sous LSD, vie communautaire « libre », discours pseudo-spirituel, encens et bricolage musical, etc. Sans oublier, bien sûr, l’autre versant de cette culture soi-disant alternative : solitudes désolées, narcissisme maladif et délires égotiques.

En tous les cas, Manson prépare sa revanche contre la société. L’élaboration du plan ne relève pas le moins que l'on puisse dire du génie criminel : il compte faire assassiner de riches blancs en utilisant les symboles des Black Panters afin de provoquer une guerre raciale au terme de laquelle il apparaîtra comme le sauveur ! A cet égard, il faut rappeler que Manson n’est pas l’assassin mais le commanditaire de la dizaine de meurtres qui vont émailler la conduite rocambolesque de ce plan. Il est rapidement arrêté avec plusieurs membres de sa « famille psychédélique ». 

Le procès qui s’ouvre le 15 juin 1970 sera le plus long et le plus onéreux des Etats-Unis. Il inaugure la justice spectacle. Dignes de Hollywood, tous les acteurs se surpassent pour élever le fait divers au rang de récit mythique. Charles Manson en tête, la petite frappe se métamorphose en gourou satanique qui s’est rayé lui-même de la société, comme est censé le prouver la croix gammée qu’il s’est incisé entre les yeux. Le procureur développe un trésor d’ingéniosité pour transformer les crimes crapuleux en un véritable plan diabolique orchestré contre l’ordre établi. L’une des accusée, Susan Atkins, avouera plus tard que l’interprétation délirante de la chanson « Helter Skelter » des Beatles (comme motivation des crimes) lui a été fortement inspiré par les enquêteurs. Au plus haut niveau de l’Etat, c’est le président lui-même, Richard Nixon (fraîchement élu en 1969), qui se sert du procès pour se draper dans les oripeaux du protecteur de la nation. Le public éberlué suit les épisodes du procès comme celui d’une série en attendant que le rideau tombe. Le 29 mars 1971, Manson est condamné à la peine de mort – sentence commuée en peine de prison à vie en 1972. On le sait d’avance, le tueur en série qu’il n’est pas et que se plaisent à décrire les journalistes ne sortira jamais de prison. C’est l’autre rançon de la célébrité. Il s’est éteint le 19 novembre 2017.

Cette affaire nous semble symptomatique d’une nouvelle gestion des affects en milieu capitaliste inhospitalier. Le cas Manson a permis d’absolutiser une figure somme toute banale du crime pour en faire un mal originaire, impénétrable, avec ses réminiscences religieuses et son lot de sensationnalisme. En contrepoint, l’Etat joue sur toutes les palettes de la peur des citoyens (sexe, drogue, secte) pour se présenter comme le gardien des valeurs et le garant de l’ordre. Ce qui n’était sans doute pas prévu au départ, c’est que la figure de Manson n’a cessé d’attirer à elle de nombreux artistes qui en ont fait l’un des mythes constitutifs de la contre-culture. Par ce phénomène, il a tout simplement été possible de convertir le ressentiment des déclassés et autres rebuts du système en décharges culturelles – l’on sait comment les révoltes de mai 68 sont devenus à la fois le carburant et l’alibi du néolibéralisme.

Cette posture s’est finalement démultipliée au cours des années suivantes pour former les deux versants d’une même réalité sociale : sa face transparente et sa face nocturne – les deux étant intimement liés dans la répartition et l’inversion des rôles. Aujourd’hui, les gagnants de la mondialisation s’abreuvent très largement à la contre-culture tandis que cette dernière fonctionne tranquillement avec les codes du marché. Les traders se prennent volontiers pour des gangsters sans foi ni loi – Mathieu Pigasse est un « punk de la finance » ! – tandis que les bonnes consciences altermondialistes en appellent au développement durable. On comprend mieux pourquoi, dans un tel monde, Charles Manson est devenu l’icône de la contre-culture comme Che Guevara est celle de la révolution. L’un et l’autre ont été vidés de leur substance et parfaitement intégrés dans le dispositif spectaculaire-marchand.

Des idiots (Idiocratie, 24 novembre 2017)

 

Note :

[1] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, 1981.

 

23/11/2017

Michéa l'inactuel...

Les éditions du Bord de l'eau viennent de publier un essai d'Emmanuel et Mathias Roux intitulé Michéa l'inactuel - Une critique de la civilisation libérale. Les auteurs sont tous les deux agrégés de philosophie et on doit notamment à Emmanuel Roux, George Orwell - La politique de l'écrivain (Michalon, 2015).

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" Jean-Claude Michéa est un philosophe désormais bien installé dans le paysage intellectuel français. Manifestant une forte filiation avec George Orwell, sa pensée est dédiée à la compréhension de notre époque qu’il estime entièrement modelée par le triomphe de la « civilisation libérale ».

Depuis vingt ans, il contribue à renouveler l’analyse des évolutions de la société contemporaine en mettant à jour les soubassements culturels du capitalisme. Par la remise en question des oppositions structurelles du débat politique (gauche/droite, progrès/réaction, tradition/mouvement, peuple/élites, etc.) Michéa s’attache aussi à dérégler nos boussoles traditionnelles et invite son lecteur à reconsidérer le sens des clivages jusqu’alors admis, seul moyen, à terme, d’envisager une alternative politique au capitalisme triomphant associé au culte de la croissance. Ses différentes positions lui ont valu d’être qualifié de « nouveau réactionnaire » et d’être enrôlé malgré lui par une droite intellectuelle dans la critique de l’antiracisme et de la postérité supposée délétère de mai 68. Ce livre montre qu’il s’agit pourtant d’une instrumentalisation qui ne résiste pas à une lecture attentive de son œuvre.

Ce faisant, il répond également à la question : « Pourquoi un penseur que tout classe à gauche est-il considéré comme de droite ? » "