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04/05/2018

Autour de Galilée...

Les éditions perspectives libres viennent de publier un essai de José Ortega y Gasset intitulé Autour de Galilée - Du christianisme au rationalisme, du monde moderne à la post-modernité. Philosophe et publiciste espagnol, tenant d'un conservatisme libéral, José Ortega y Gasset (1883 - 1955) est particulièrement connu en France pour son essai La révolte des masses (Le Labyrinthe, 1986) dans lequel il annonce l'apparition de l'« homme moyen » , qui « n'a que des appétits »  et qui « ne se suppose que des droits »...

 

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" Comment penser la Culture, la Civilisation et l’Histoire avec rectitude ? Comment se départir des condamnations faciles, des illusions rétrospectives, de la nostalgie d’âges d’or imaginaires, de l’obsession de la décadence? Ces questions, et bien d’autres, furent au fondement des réflexions de José Ortega y Gasset, lorsqu’il entreprit de penser les grands bouleversements (Renaissance, Lumières) qui nous précédèrent. Il en tira une lecture de l’Histoire plus actuelle que jamais, entre étude des ruptures et analyse des permanences. Loin du manichéisme qui se répand aujourd’hui, il montre, dans chaque époque, le visage de l’invariant et celui du changeant, rétablissant la grande chaîne de l’Histoire. Cette vision féconde est à notre portée pour comprendre notre passé, appréhender notre présent et entrevoir notre avenir. "

18/04/2018

Le front de la mémoire et de l’histoire...

Nous reproduisons ci-dessous une intervention de Philippe Conrad, consacrée à l'importance du combat historique et mémoriel pour la défense de notre identité, qu'il a prononcée au 5e Colloque de l'Institut Iliade, qui s'est déroulé le 7 avril 2018 à Paris.

 

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Le front de la mémoire et de l’histoire

Depuis deux ans maintenant, les tenants de la déconstruction généralisée ont ouvert un nouveau front, avec le soutien, ce qui n’est guère une surprise, du quotidien du soir dit « de référence ». Le Monde a ainsi donné la parole à Patrick Boucheron, historien médiéviste, professeur au Collège d e France qui, devenu le héraut de la remise en cause du « roman national », a dirigé la réalisation d’une Histoire mondiale de la France censée rompre avec les préjugés ou les idées reçues généralement admises. L’intéressé déclare que »la recherche de l’identité est contraire à l’idée même d’histoire » s’étonne « que l’on attende de l’histoire qu’elle réassure notre identité »,   il ne croit pas « aux formes anciennes du magistère de l’histoire », dénonce « la passion des continuités »,  et rejette « l’injonction faite aux historiens de nous rassurer sur l’ancienneté, la consistance et la clôture de notre identité. » Face à cette question identitaire perçue comme un « poison contemporain », « il convient de refuser tout net toute compromission avec le projet idéologique qui prétend emprisonner la société dans la nostalgie d’un passé mythifié. ». Il conviendrait donc de se mobiliser contre « les apôtres de l’identité nationale », contre « le piège identitaire »…

De tels propos s’inscrivent dans l’offensive idéologique d’envergure de remise en cause de la transmission de l’histoire traditionnelle, notamment dans sa dimension « nationale ». Une remise en cause jugée inéluctable et souhaitable par ses thuriféraires, dans la mesure où la mondialisation en cours doit permettre de dépasser les frontières, de fabriquer un « citoyen global », un individu hors-sol coupé de ses racines et de tous les éléments susceptibles de garantir son inscription dans la longue durée historique. Dans la guerre sémantique à laquelle nous sommes confrontés, le vocabulaire utilisé est révélateur. Il est question de formes « anciennes » du magistère de l’histoire, de la « passion » des continuités, de « l’injonction » faite aux historiens de « rassurer », de « poison » contemporain. Il convient d’écarter toute « compromission » avec le projet « idéologique » qui « emprisonne » la société dans la « nostalgie » d’un passé « mythifié »…

Il est aisé de renverser la charge et de pointer justement le « projet idéologique » porté par les tenants d’un mondialisme droit de l’hommiste issu du messianisme démocratique à la mode wilsonienne et de ses divers avatars, une vision identique dans sa nature profonde aux défunts « lendemains qui chantent » contemporains du communisme en sa phase triomphante. Il s’agit en effet dans ce cas « d’emprisonner la société dans l’espérance obligatoire d’un  avenir « mythifié », celui de l’Humanité indifférenciée et nomade rêvée par Jacques Attali, celui d’un monde où la France se verrait réduite à la fonction d’hôtel de passage dans le Grand Tout planétaire issu d’une mondialisation économique présentée comme fatalement heureuse…

Ce que l’on constate à l’inverse, c’est la permanence des identités « nationales » forgées au fil des siècles, dans des conditions très différentes d’un pays à l’autre. Même si les nations contemporaines se sont formées plus ou moins tardivement, au travers du modèle politique que nous connaissons, elles ont constitué et constituent toujours le cadre le plus adéquat à l’organisation des sociétés humaines. C’est avant tout à travers l’histoire de leur pays que les hommes appréhendent le passé et se trouvent en mesure de lui donner un sens. C’est dans ce cadre singulier qu’ils peuvent se doter d’un destin collectif dépassant les individus atomisés rêvés par les prophètes du mondialisme libéral (épithète bien discutable dans la mesure où cette vision obligatoirement planétaire de l’avenir n’a plus grand chose à voir avec les libertés authentiques). On doit donc mesurer aujourd’hui plus que jamais l’importance de l’enjeu que représente la transmission d’une mémoire fondée sur la perception d’un patrimoine commun, celui que Marc Bloch résumait quand il évoquait à propos de la France  « le sacre de Reims et la Fête de la Fédération ».

On ne peut que remarquer, dans l’offensive idéologique en cours, la place accordée à la déconstruction du « roman » national. Ce terme de « roman », préféré à celui de « récit » à l’évidence plus pertinent, doit contribuer à la disqualification d’une histoire élémentaire qui, fondée certes sur une imagerie et un téléologie discutables nous conduit de Vercingétorix à De Gaulle, n’en est pas moins bien venue pour fournir les repères indispensables à la construction d’une mémoire commune elle-même nécessaire à l’affirmation d’une identité particulière, fondée sur les permanences ethniques, la langue, la perception d’un passé partagé, l’inscription dans la durée d’un ensemble de croyances, de coutumes, d’images et de représentations qui constituent le socle d’un « vivre ensemble » authentique, loin des caricatures véhiculées aujourd’hui par le clergé médiatique bien pensant.

L’entreprise de déconstruction du « roman national » n’est pas nouvelle. Il y a déjà près d’un demi-siècle, Paul Veyne mettait en cause les grilles de lecture et les éléments de langage qui fondaient jusque là les approches historiennes, avant d’être relayé un peu plus tard pat Suzanne Citron et par les apôtres des diverses « repentances » devenues la clé des représentations d’un passé voué à l’exécration. L’histoire quantitative — qui privilégiait la longue durée, l’économique et le social relativisait largement l’histoire événementielle réduite à « l’histoire-batailles » — a également joué son rôle même si le dernier ouvrage de Fernand Braudel portait finalement sur ‘’l’identité de la France »… Il était devenu en tout cas obligatoire de donner la primauté à la société par rapport à la nation ou à l’Etat, d’oublier le peuple majoritaire au profit des « minorités » fatalement opprimées.

La déconstruction en question s’inscrit dans une perspective « gramscienne » de mise en oeuvre d’une révolution culturelle d’envergure, indispensable à l’avènement de « l’homme nouveau », qui n’est plus celui du socialisme auquel aspirait le penseur et militant italien mais celui de la « mondialisation heureuse » imaginée par les oligarchies transnationales aujourd’hui dominantes. George Orwell l’avait déjà annoncé dans son 1984 : « Qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. Qui a le contrôle du passé a le contrôle de l’avenir… »

Longtemps « école des princes » selon Michelet, l’histoire et devenue, au XIXème siècle, à la faveur de l’émancipation progressive des masses populaires, le bien commun de toute la nation. C’est la défaite de 1870, dans le moment qui voit Ernest Renan nous donner sa Réforme intellectuelle et morale que les républicains victorieux introduisent dans l’enseignement primaire l’histoire et la géographie.  La fin visée par l’histoire ainsi enseignée était l’unité nationale, l’affirmation de son ancienneté inscrite elle même dans la continuité reliant la France monarchique à la nouvelle France républicaine … L’histoire devait alors contribuer à la formation d’une conscience civique et nationale en un temps où selon Pierre Nora, « l’instituteur et l’officier étaient les deux piliers jumeaux de la Patrie… »

Le terrible choc de la première guerre mondiale va ébranler le consensus très large entourant jusque là l’enseignement de l’histoire. Quand naissent en 1929 les Annales, leur sous-titre, Economies, sociétés, civilisations, a valeur de programme. On privilégie désormais l’histoire économique et sociale, celle des mentalités, celle du temps long. On promeut l’histoire quantitative et les structures sont privilégiées au détriment des événements. L’histoire politique n’apparaît plus que comme une superstructure aléatoire et secondaire qui ne peut rendre compte du jeu des forces profondes qui commande l’évolution des sociétés humaines. Le grand public va découvrir cette nouvelle lecture du passé avec le succès médiatique et éditorial remporté au cours des années 1970 par la « nouvelle Histoire », après que la Grammaire des civilisations  de Fernand Braudel a fourni la matière d’un manuel de classes terminales au cours de la décennie précédente. La réforme Haby qui affecte l’enseignement secondaire en 1975 vise, dans le domaine de l’histoire, à transmettre, à travers le collège et le lycée ces nouvelles lectures. Le cadre national est largement évacué, de même que le souci d’une chronologie rigoureuse, au profit d’approches « transversales » et « thématiques ». Dans le même temps, les méthodes dites « actives » se substituent au cours « magistral » jugé anachronique, l’élève devant désormais « construire lui-même son savoir » à partir de l’étude de documents. Réduite à la portion congrue et laissée au caprice des instituteurs dans le primaire où elle se limite à des « activités » plus ou moins ludiques faisant table rase de toute continuité, devenue « discipline d’éveil » au collège, l’histoire vise à distraire plutôt qu’à transmettre un savoir solide et cohérent. Les années post-soixante- huitardes et leur pédagogisme envahissant, le le soupçon pesant sut toute autorité étatique, enfin l’européisme béat qui s’impose aggravent encore la situation.

Une première réaction intervient en octobre 1979, avec l’appel lancé par Alain Decaux dans le Figaro-Magazine. Très largement relayé, il rencontre un immense écho et fait largement consensus. Le futur académicien dénonçait l’effondrement des savoirs alors constaté et l’ensemble de la classe politique, bien consciente de l’adhésion que rencontrait son propos, se reconnut dans sa démarche. On vit ainsi Jean-Pierre Chevènement, devenu en 1984 ministre de l’Education nationale, réintroduire vigoureusement à l’école primaire l’enseignement de l’histoire.

Trente ans plus tard, l’incohérence et la faiblesse des programmes officiels, le vide abyssal des manuels et la concurrence que font les « mémoires » à l’histoire sont à l’origine d’un paysage largement dévasté. On privilégie les « mémoires » des minorités jugées opprimées ou victimes. La seconde guerre mondiale est réduite pour beaucoup aux persécutions et aux massacres de masse dont les Juifs ont été les victimes du fait de l’hitlérisme. D’autres mémoires, celle des anciens peuples colonisés, celle des Africains dont les ancêtres ont subi jadis l’esclavage sont ainsi entrées en concurrence victimaire. A l’inverse, la mémoire de la Révolution française, en bien comme en mal, ou le souvenir de la Commune de 1871 semblent avoir disparu des écrans…

L’utopie de la création en cours d’un « citoyen du monde » a remplacé celle de l’avènement rédempteur du prolétariat et comme cette utopie implique « l’intégration » réussie des minorités, il convient de faire une place privilégiée à leurs mémoires. Il faut également donner à l’histoire enseignée la dimension planétaire nécessaire, d’où l’importance inédite accordée à la Chine des Han, à l’Inde des Gupta et aux empires africains du Mali ou du Monomotapa, au détriment des séquences  « classiques » de l’histoire de la France ou de l’Europe.

Alors que tendent à s’imposer les repentances post-coloniales et post-esclavagistes (cette dernière oubliant que ce sont les Européens qui ont mis fin à la traite.), le déni de la nation et de la pluralité des civilisations s’impose. Rien de nouveau sous le soleil car l’histoire enseignée est toujours le reflet de l’état du monde du moment et des rapports de force qui le commandent. L’histoire nationale républicaine des hommes de la IIIème République n’était pas d’une parfaite impartialité… La présentation de l’URSS dans les manuels de géographie des années 1960 a aujourd’hui de quoi faire sourire et il en ira sans doute de même bientôt à propos d’autres questions. Le manuel Malet Isaac, tout excellent qu’il fût, transmettait une lecture « républicaine » de l’histoire qui était loin d’être neutre. Le mondialisme qui constitue aujourd’hui la toile de fond idéologique de notre enseignement correspond à un projet porté par l’Occident américano-libéral, face au monde multipolaire en cours de formation et il n’est guère surprenant que Samuel Huntington et son Choc des civilisations aient subi les foudres de la police de la pensée.

L’histoire n’en demeure pas moins une irremplaçable école de discernement. Au lendemain de la première guerre mondiale, Jacques Bainville annonçait, dans ses Conséquences politiques de la paix, les drames à venir et, dès 1972, Pierre Chaunu prophétisait, dans sa Peste blanche, la crise démographique. Contre le déterminisme cher à l’école des Annales, l’histoire demeure le domaine de l’imprévu et de  l’inattendu, de l’attentat de Sarajevo à la chute de l’URSS. Elle préserve aussi de l’utopie en ce qu’elle retient tous les faits que, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, Jean-Jacques Rousseau écartait d’emblée. La connaissance du passé entretient aussi la vertu d’admiration propre à la reconnaissance de modèles et l’œuvre de Plutarque fut, de ce point de vue l’école des élites européennes des XVIIème et XVIIIème siècles. L’histoire est aussi la critique du présent et permet d’échapper à l’aveuglement que s’efforcent d’établir les diverses propagandes partisanes. Elle a forgé, au rythme des épreuves endurées et du souvenir des grandes choses accomplies ensemble, le caractère particulier de chaque nation , fondé ainsi la philia qui lie entre eux les membres de la Cité. La connaissance de l’histoire prépare enfin aux épreuves et fournit aux peuples les capacités de résilience nécessaires. Elle indique la voie des redressements, ceux que connut la France au XVème siècle avec l’épopée johannique et ses suites, avec Henri IV qui rétablit la concorde civile après trente ans de guerres religieuses, en 1944 et en 1958 après l’effondrement accablant de 1940 et la décomposition de la IVème République. Au delà de l’homo consumans et de l’homo festivus si bien décrit par le regretté Philippe Murray, l’histoire nous apprend enfin ce que nous sommes, les héritiers d’un passé fait d’épreuves et de grandeurs et les porteurs, dans le temps, d’un avenir que nous devons souhaiter à la hauteur de ce qui nous a précédés.

Il faut pour cela déjouer les manipulations qui ont cours aujourd’hui. « L’Historiquement correct » analysé par Jean Sevillia a correspondu aux strates idéologiques successivement dominantes. Celles-ci peuvent donner aux événements des interprétations novatrices mais, en se prétendant exclusives, elles révèlent rapidement leurs limites. La manipulation s’appuie aussi sur l’anachronisme qui consiste à juger d’un épisode du passé en fonction d’une grille d’interprétation qui nous est étroitement contemporaine. L‘histoire de l’expansion coloniale ou de l’esclavage, quand elle se veulent porteuses de jugements moraux, tombent dans cette ornière. Le manichéisme élémentaire qui prévaut dans la sphère journalistique quand il s’agit de traiter des années quarante – « les plus sombres de notre histoire » selon l’incantation convenue — constitue un autre moyen d’utiliser le passé à des fins qui n’ont rien de scientifique. L’amnésie sélective ou la contestation de certains événements jugés aujourd’hui gênants – de la bataille de Poitiers gagnée par Charles Martel au baptême de Clovis fondant les « racines chrétiennes » de la France — font également partie de l’arsenal des falsificateurs. A l’inverse c’est une hypermnésie qui cherche à s’imposer à propos des crimes des régimes totalitaires du XXème siècle ou d’épisodes tels que celui des mutineries de 1917 ou de la torture durant la guerre d’ Algérie. La police de la pensée veille et verrouille. Olivier Pétré-Grenouilleau en a fait l’amère expérience quand la horde des indignés conduits par Christine Taubira a prétendu lancer contre lui l’accusation d’apologie de crimes contre l’humanité parce qu’il avait simplement rappelé que la traite musulmane et l’esclavage interne au monde africain avaient été plus importants en durée et en nombre de victimes que la traite atlantique organisée pendant trois siècles par les Européens qui y mirent eux-mêmes un terme. Sylvain Gouguenheim fut lui même ostracisé pour avoir montré, dans son Aristote au Mont Saint Michel, que l’Europe médiévale n’avait pas attendu les traductions des auteurs arabes pour redécouvrir le Stagirite…

Le terrain est, on le voit, bien miné mais la résistance est en marche. L’enseignement de l’histoire est aujourd’hui, sauf en de trop rares exceptions, un champ de ruines mais la demande sociale a rarement été aussi forte. L’extraordinaire sursaut mémoriel observé à propos du centenaire de la première guerre mondiale est là pour le prouver. En d’autres domaines, l’histoire militaire, celle du Moyen Age, l’archéologie, la généalogie,   l’histoire napoléonienne, l’intérêt pour les reconstitutions et le quotidien de nos ancêtres, celui, grandissant, porté au patrimoine sous toutes ses formes, le succès d’émissions télévisées avancées aux heures de grande écoute, le maintien d’une production historique satisfaisante sur le plan éditorial, dans un secteur par ailleurs sinistré, sont autant de signes encourageants. Le succès des commémorations, en 1987 de l’avènement capétien, en 1989 de la Révolution (dans ce cas, pas forcément dans le sens espéré par ses promoteurs). en 1993 pour le bicentenaire de l’insurrection vendéenne confirment cette tendance lourde et doit nous encourager à écarter tout catastrophisme excessif. Une part importante de la société civile a en effet pris conscience, au niveau des familles, des désastres en cours depuis plusieurs décennies et la réaction est là. Elle profite aussi du retour identitaire très fort qui s’oppose partout aux effets catastrophiques du projet mondialiste, notamment sur le plan culturel. Contre le « village global » unifié par la technique et par le sabir angloïde, contre la pseudo-Europe de Bruxelles qui s’accommode très bien d’être privée d’histoire, notamment de ses racines chrétiennes (il ne faut pas décourager les masses de futurs immigrants en attente de l’autre côté de la Méditerranée), le combat engagé est une lutte de longue haleine qui doit mobiliser les esprits et les énergies, dans les salles de classe où officient encore d’authentiques professeurs, dans les familles demeurées attachées à la transmission du savoir et de la culture, dans les associations… Des exemples récents nous montrent que ce combat est porteur d’avenir. Libérée de soixante-dix ans d’un régime communiste censé « faire table rase du passé », la Russie a retrouvé tous ses fondamentaux historiques et culturels, une condition nécessaire à la reconstitution de sa puissance. Plus près de nous, le peuple suisse sanctionne régulièrement dans les urnes le « politiquement correct » que tente de lui imposer l’oligarchie transnationale et il en va de même du peuple hongrois, bien décidé à ignorer les diktats de Bruxelles ou de Berlin et les leçons de morale qui lui sont prodiguées.

Il ne tient qu’aux Français de se retrouver, au delà de clivages devenus obsolètes, dans la reconquête de leur identité devenue incertaine.

Philippe Conrad (Institut Iliade, 7 avril 2018)

18/12/2017

La Mémoire assiégée...

Les éditions DMM viennent de publier La  Mémoire assiégée - Histoire, identité et propagande culturelle, un essai de Robin Terrasse. L'auteur est consultant et spécialiste en intelligence économique.

 

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" Les générations d'après mai 68, jusqu'aux années 2010, ont vécu ce qu'on peut appeler une révolution mémorielle : c'est-à-dire un bouleversement massif des connaissances historiques transmises aux citoyens. Ces connaissances, terriblement partielles, favorisent un récit de l'Histoire axé prioritairement sur les exactions commises par les Européens à l'encontre des autres peuples. Ce choix, semi-délibéré par consensus, semi-inconscient puisqu'il prend sa source dans un contexte de fin de Seconde guerre mondiale et de décolonisations, est un rude coup donné à l'identité des jeunes Européens, sommés d'intégrer un récit qui présente leurs ancêtres, leurs peuples, leurs civilisations, comme les grands bourreaux de l'Histoire. Ce faisant, l'éducation nationale forge de futures consciences politiques bercées dans la honte de soi, la repentance et la valorisation sans borne de l'Autre. Processus qui favorise, notamment, l'acceptation de l'immigration massive de peuplement extra-européen que connait notre pays depuis plusieurs décennies. Contre toute idée reçue, l'enseignement de l'Histoire est donc bien un enjeu d'avenir, et c'est pourquoi une contre-histoire reste nécessaire si jamais l'on souhaite voir émerger, un jour, une contre-politique. C'est là tout l'objet de ce livre, qui se veut aussi une analyse de l'idéologie dominante contemporaine. "

11/09/2017

Qui arrêtera les grands épurateurs de l'Histoire ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bérénice Levet, cueilli sur Figaro Vox et consacré à l'entreprise d'épuration de l'histoire menée par le milices du politiquement correct. Docteur en philosophie, Bérénice Levet a publié La théorie du genre ou La vie rêvée des anges (Grasset, 2014) et Le crépuscule des idoles progressistes (Stock, 2017).

 

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Bérénice Levet :«Qui arrêtera les grands épurateurs de l'Histoire ?»

Mardi dernier, le 28, se saisissant de la condamnation unanime par les médias français des événements de Charlottesville déclenchés par la décision de la municipalité de destituer la statue du ségrégationniste Général Lee, et la dénonciation non moins unanime du racisme persistant des Américains, de l'attitude des «suprémacistes blancs», le très prévisible président du Conseil Représentation des Associations noires de France (Cran), Louis-Georges Tin, publiait dans Libération une tribune intitulée «Vos héros sont parfois nos bourreaux» - précisons que la nuance n'est pas de Tin lui-même ; pour lui, il n'y a pas de «parfois»: «Vos héros sont nos bourreaux», écrit-il.

Dans cette tribune, il somme le peuple français de procéder à son examen de conscience, de prendre acte de sa propre complaisance envers «les négriers», et réclame des édiles une vaste politique d'épuration urbaine: débaptiser les noms de rues, déboulonner les statues et, parmi les cibles visées par le militant, un nom se détache, nullement choisi au hasard tant la charge symbolique est forte, celui d'une des grandes figures de l'histoire de France: le nom de Colbert. «Lequel des deux pays est le plus problématique, feint de s'interroger Tin, celui où il y a un conflit autour de la statue d'un général esclavagiste, ou celui où il y a l'Assemblée nationale une statue de Colbert, une salle Colbert, une aile Colbert au ministère de l'Économie, des lycées Colbert, des dizaines de rues ou d'avenue Colbert sans qu'il y ait le moindre conflit, la moindre gêne, le moindre embarras?»

S'attaquer aux statues est un geste hautement significatif. Souvenons-nous de l'Abbé Grégoire et de sa grande croisade contre le vandalisme (mot qu'il forgea) révolutionnaire, qu'il interprétait comme une volonté de «ramener le peuple à l'ignorance en détruisant les monuments des arts». Une ville est sédimentée historiquement et les statues sont les incarnations de ces couches successives qui la composent. Une ville se raconte au travers de ses statues. Celles-ci sont riches d'une double épaisseur temporelle: elles renvoient au siècle de la personne statufiée - témoins d'un temps passé, elles sont les marqueurs de la continuité historique d'une nation - mais aussi à l'époque où elles ont été érigées. (Je renvoie sur cette question aux précieux travaux de Maurice Agulhon).

Ces grands démolisseurs ignorent les racines affectives de ces monuments. «Ces mois derniers, racontait le philosophe Ortega y Gasset dans sa préface à la Révolte des masses destinée aux lecteurs français, tout en traînant ma solitude par les rues de Paris, je découvrais qu'en vérité je ne connaissais personne dans la grande ville, personne sauf les statues (…) N'ayant personne à qui parler, c'est avec elles que je m'entretins». Et chacun de nous fait au moins l'expérience de ces itinéraires urbains jalonnés par la présence de ces grands hommes, écrivains, monarques, révolutionnaires, qui ont fait la France.

Ces exigences de réécriture de l'histoire se sont multipliées au cours de ces dernières années. En décembre 2015, le Rijksmuseum d'Amsterdam s'engageait dans une vaste opération intitulée «Ajustements au sujet des terminologies colonialistes». Vingt-trois termes figurant sur les cartels des œuvres accrochées aux cimaises du musée, pouvant être jugés «offensants» par les visiteurs, avaient été retenus afin de leur trouver des substituts politiquement corrects: Maure, nègre , esclave, sauvage, hottentot, nain, mahométan. La même année, un Américain de trente-trois attaquait le Metropolitan Museum of Art de New York en justice pour racisme. Il accusait l'institution muséale de n'exposer que des œuvres figurant des Christs de type «arien», des Christs à la peau claire et aux cheveux blonds, provoquant du même coup, chez lui «un sentiment de rejet». Quatre toiles l'offensaient particulièrement, dont une du Tintoret et une autre du Pérugin. Il en exigeait impérieusement le décrochage.

Cette année, en Martinique, à l'occasion du 23 août, décrété par l'Unesco journée international de la mémoire de l'esclavage et de son abolition, une manifestation à l'initiative du MIR (Mouvement International pour les Réparations) a été organisée afin d'obtenir la destitution de la statue de Joséphine de Beauharnais, sur la place de la Savane. Les militants ont brûlé sur la statue le drapeau aux serpents, emblème très controversé de la Martinique puisque ce pavillon figurait à l'époque sur les navires négriers. D'autres manifestations et revendications de cet ordre ont été récemment rappelées par Mathieu Bock-Côté (Le Figaro, 30 août 2017). Il faudrait également regarder du côté des féministes non moins résolues à reconfigurer l'espace public.

Politique de reconnaissance importée

Comment en sommes-nous arrivés là? Plusieurs facteurs y ont contribué et se conjuguent.

Nous sommes la proie d'une hydre à plusieurs têtes. Effets délétères partout dans le monde, mais plus encore en France tant cet esprit est contraire à notre histoire. L'avènement d'une mémoire pénitentielle et l'importation d'une idéologie et d'une politique de reconnaissance des identités venue des pays anglo-saxons, l'exaltation du droit à la différence avec la création de SOS Racisme par la gauche mitterrandienne en 1984 ont eu raison de la conception française de la République et de sa passion du monde commun.

Le retrait de la nation, de l'histoire nationale comme principe d'identification a laissé le champ libre à l'affirmation identitaire, aux revendications de chacune des communautés et à l'émiettement du corps national. Un individu ne se satisfait pas longtemps de demeurer sans identité, il se tourne alors vers les plus avenants, les seuls offrants. Une identité de victime, autorisant la haine de la France et de l'Occident, semble un joyeux écrin.

Ces phénomènes témoignent du rapport extrêmement épineux que nous entretenons avec le passé. Nous ne savons plus comment l'appréhender. Le passé appelle des héritiers, car il aspire à être continué, maintenu vivant et enrichi, or, il semble bien qu'il doive se contenter de touristes ou de juges, qui sont souvent les mêmes. L'hubris, la démesure d'un présent qui se voudrait entièrement fondateur, nous domine. L'homme ne veut plus se concevoir comme un héritier, avec ce que cela engage de responsabilité. L'histoire singulière dans laquelle nous entrons nous est confiée et il nous appartient d'en répondre. «Naître, disait Marcel Hénaff, c'est être en dette».

La passion judiciaire nous habite et le passé ne nous apparaît plus que comme coupable de part en part et indigne d'être continué. Nous sommes devenus inaccessibles à la grandeur du passé, à sa noblesse, à sa puissance d'inspiration, à ses trésors. Dans la novlangue des années 1960-1970, fabriquer des héritiers signifie ipso facto se rendre coupable de collaboration en permettant à une civilisation de se prolonger. La passion de la repentance, l'ivresse pénitentielle, sur lesquelles tout a été écrit, nous habitent.

Incarcérés dans la prison du présent

Un point me semble devoir cependant être ajouté, plus rarement souligné. Incarcérés dans la prison du présent, nous sommes devenus incapables de nous extraire de nos catégories de pensée et de jugement - sexisme, racisme, colonialisme, machisme, dominants/dominés et nous revisiterons l'histoire avec pour seule pierre de touche cette indigente grille de lecture. L'inconnu est ramené au connu, l'étrangeté qui marque de son sceau des modalités de pensée et de vie venues d'autres rives temporelles, reconduites à du familier.

Un mal redoutable nous affecte: nous sommes devenus incapables de suspendre nos évidences, de mettre entre parenthèses nos préjugés d'hommes démocratiques, égalitaristes. Incapables, autrement dit, de «nous dépayser dans un sens autre» (Paul Ricoeur) et d'atteindre à la complexité de réalités essentiellement distinctes des nôtres - et le plus grave est que l'école elle-même ne se fait plus le lieu de l'apprentissage de cette faculté, de cet art. Les programmes d'histoire et de littérature sont infestés par l'idéologie contemporaine et l'élève appréhende le passé avec les lunettes du présent, encouragé à distribuer les bons et mauvais points.

Ainsi de Colbert, cette immense figure de l'histoire de France, qui a permis à notre pays d'accéder à une grandeur jusqu'alors inégalée, Louis-Georges Tin ne sait et ne veut savoir qu'une chose: qu'il fut l' «auteur du code noir» - formule approximative car si Colbert fut à l'initiative du code noir, il n'en fut pas le rédacteur, mais ne demanderons pas à Tin de s'embarrasser de ce qui n'est assurément à ses yeux qu'un détail - et le fondateur de la Compagnie des Indes Occidentales.

Qu'on ne nous accuse pas de nier la réalité de l'esclavage et la rigueur de cette juridiction. Nous n'ignorons nullement que le Code noir «en vigueur jusqu'en 1848, fut l'un des outils de l'inhumanité du système esclavagiste. Il en demeure l'un des symboles» (Olivier Grenouilleau) mais l'histoire de la France ne s'y réduit pas. Ce que s'obstinent à nier les Tin et consorts pour qui la colonisation est l'essence même de la France. Et dans cette intrigue des plus rudimentaires, les rôles sont aisés à distribuer: nous sommes les bourreaux et eux, les victimes.

Il est évident que l'établissement des faits, la connaissance historique n'intéressent pas ces militants. L'objectif de ces carabiniers n'est pas le savoir, l'instruction, mais la comparution: ils veulent une France à terre, une France qui batte sa coulpe. La haine, le ressentiment - passion vile des hommes démocratiques, disait Nietzsche - les dévorent.

Lecture infantilisante de l'histoire

Cette lecture en blanc et en noir de l'histoire pourrait être dénoncée comme de l'infantilisme, ce qu'elle est assurément - l'adulte, l'homme qui a accédé à l'âge de la majorité, l'homme éclairé est censé savoir que l'histoire est un tissu de complexités - mais ce serait insuffisant car elle est d'une redoutable efficacité, elle séduit et est diffusée, relayée par des esprits qui ont largement dépassé l'âge infantile.

Nos élites intellectuelles, culturelles, politiques en sont les grandes instigatrices. Ainsi, mardi 28, dès 7h30, avant même de s'être rendu à son kiosque à journaux, l'auditeur de la Matinale de France-inter savait, grâce à son animateur Nicolas Demorand (éditorial accessible en ligne sur le site de la radio), qu'il était ce jour-là un sermon à ne pas manquer et à gravement médité, publié dans le quotidien Libération, la tribune de Louis-Georges Tin. «Examen de conscience nécessaire, donc, de ce côté de l'Atlantique», concluait le journaliste sur un ton solennel mais non moins enjoué, le ton de celui qui se sait appartenir au camp du bien.

C'est la raison pour laquelle on aurait tort de traiter par le mépris, avec un haussement d'épaules et un sourire au coin des lèvres, ces manifestations et revendications. Comment ces grands épurateurs de notre histoire, de notre passé, ne trouveraient-ils pas audience auprès de nos politiques hantés par l'idée d'être suspects de complicité avec les «péchés», quand ce ne sont pas les «crimes», de la France (colonialisme, sexisme etc.)? Imaginons un instant, Anne Hidalgo, lisant la tribune de Tin: Comment l'exhortation à traquer la moindre trace des «négriers» dont la ville perpétuerait le souvenir, et en conséquence, à débaptiser les rues, les établissements scolaires, déboulonner les statues pécheresses, ne trouverait-elle une oreille des plus bienveillantes auprès de la maire de Paris engagée dans cette vaste opération d'ingénierie urbaine et sociétale, éloquemment intitulée «Réinventer Paris» (entendre régénérer le peuple parisien)? Une ville nettoyée de ces vieilleries au nom de la lutte contre le racisme et l'esclavagisme…Que rêver de mieux!

Il nous faut être extrêmement vigilants, car les revendications communautaristes sont un tonneau des Danaïdes et nos élites font montrer d'une véritable soumission.

Cette focalisation sur le passé offre l'avantage de se détourner de l'urgence du présent, de se dispenser de juger ici et maintenant. Ainsi la France mérite-t-elle toute leur haine, quand les terroristes islamistes à l'inverse, serinent-ils après chaque nouvel attentat, ne l'auront pas.

Bérénice Levet (Figaro Vox, 4 septembre 2017)

09/02/2017

L’Éternelle trahison des clercs...

Nous reproduisons ci-dessous une excellente analyse publiée par l'Observatoire des journalistes et de l'information médiatique à propos de l'extraordinaire campagne de promotion médiatique dont a bénéficié l'Histoire mondiale de la France, ouvrage dirigé par l'historien de gauche Patrick Boucheron.

 

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L’Éternelle trahison des clercs (ou L’Histoire mondiale de la France dans les médias)

En cette rentrée 2017, à quelques mois d’élections présidentielles qui s’annoncent pour l’heure comme une déroute historique de la gauche française, cette dernière livre une charge idéologique tout à fait retentissante avec la publication de L’Histoire mondiale de la France (Seuil), sous la direction de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France. Bénéficiant d’une couverture médiatique inouïe, cette manœuvre de propagande rigoureusement orchestrée révèle comme jamais l’alliance tacite entre les élites universitaires, politiques et médiatiques du pays en vue d’enterrer ledit pays, non sans en avoir piétiné l’héritage.

La fin de la domination culturelle de la gauche, le mouvement profondément « dextrogyre » des opinions occidentales, tout cela appartient désormais à l’ordre du constat ratifié par les intellectuels médiatiques et les journalistes de gauche, lesquels admettent par là que tout en ayant perdu leur magistère, ils conservent néanmoins leurs postes. Un paradoxe qu’on imagine relativement anxiogène, et qui doit participer à mobiliser ainsi les forces dans une tentative désespérée de reprendre la main. La connexion entre politiques, intellectuels et journalistes est spécialement ténue après une ère qui fut caractérisée par le triomphe de 68 comme révolution culturelle globale, ère qui atteint aujourd’hui son crépuscule. Aussi, on voit ces différentes catégories de personnes réunir leurs moyens dans une consonance assez extraordinaire, ce qui prouve la puissance de feu symbolique dont elles disposent encore. Les élections à venir laissant prédire, en tout cas pour le moment, un désaveu cinglant de la gauche politique officielle, et alors que les séismes successifs du Brexit et de l’élection de Trump à la présidence des Etats-Unis ont enchainé leurs secousses à quelques mois d’intervalle, 122 universitaires, sous la houlette d’un professeur au Collège de France, ont collaboré au façonnage d’un monument de propagande antinational, contenu dont la diffusion a été ensuite assurée par une espèce de ligue de la plupart des médias officiels, assurant au pensum d’auteurs à peu près inconnus un écho tonitruant, lequel est envisagé comme une réplique massive en pleine débâcle, et vise en premier lieu à détruire l’influence des Zemmour, Finkielkraut et autres Patrick Buisson, rendus responsables de l’angoisse de tout un peuple devant son déclassement, voire sa disparition possible.

Crise identitaire

Après quarante ans d’une politique migratoire suicidaire et d’intoxication idéologique expiatoire en quoi s’est reconverti l’échec des fantasmes de révolution mondiale d’abord diffusés par la gauche, une grave crise identitaire a ébranlé peu à peu l’un des plus vieux peuples d’Europe. Ce profond désarroi offrit d’immenses succès de librairie à ceux capables de le formuler (Zemmour, Villiers, Buisson, Finkielkraut) – et non l’inverse, comme le prétendent ces intellectuels de gauche méprisant le peuple au point qu’ils imaginent son désarroi complètement artificiel et inoculé par un poison extérieur dont ne saurait le garder la faiblesse de son intelligence… Se voyant à juste titre dépossédé de sa mémoire, de son honneur comme d’une partie de ses territoires peu à peu « hallalisés », une part importante de ce peuple éprouva le besoin de se ressaisir de lui-même, de son identité, de son histoire. Très concrètement, ce phénomène se manifesta, outre l’audience accordée aux intellectuels susmentionnés, par un regain d’intérêt très prononcé pour l’Histoire nationale, et se traduisit par le succès de nombreuses émissions et de plusieurs ouvrages, reconnectant ce peuple avec son « roman national », qu’ils soient proposés par Lorant Deutsch, Franck Ferrand, Stéphane Bern ou Max Gallo.

L’Histoire comme enjeu politique

Evidemment, l’Histoire est un enjeu politique de premier ordre, et toutes les idéologies tentent de l’exploiter dans un sens qui les justifie. Mais la situation actuelle du pays pousse à une bataille particulièrement acharnée sur ce thème, comme l’OJIM l’avait déjà analysé au sujet de Lorant Deutsch, et essentiellement dans le champ médiatique où le thème est plébiscité par les spectateurs et tenu pour suspect par les idéologues. L’argument essentiel de ces derniers est toujours de dénoncer l’artifice que constituerait l’Histoire racontée comme un « roman national », c’est-à-dire selon une cohérence fabriquée et rétrospective. Cet argument est éminemment spécieux. D’abord, parce que ceux qui l’exploitent ne dénoncent jamais le « roman socialiste » ou le « roman multiculturaliste », selon lesquels la France nivelée, dépressive, déclassée et atomisée d’aujourd’hui est infiniment plus souhaitable que celle d’hier ; ensuite parce que cette nécessité d’un « roman national » n’est pas à mettre sur le même plan que celle de l’exactitude scientifique, au demeurant perpétuellement contestable. En effet, il s’agit là de psychologie d’un corps collectif, de sa cohésion, de sa structuration. Qu’importe que les récits de soi par lesquels un individu se structure psychologiquement soient strictement exacts, et ils ne le sont sans doute jamais, mais ces récits, du moment qu’ils ne sont pas purement imaginaires, remplissent bien une fonction cardinale, et on verrait mal un psychiatre reprocher à un individu sain les arrangements avec la réalité qu’aura inévitablement opéré sa mémoire pour qu’il établisse une conscience de soi équilibrée. Ce qui est valable à l’échelle d’un individu l’est aussi à l’échelle d’une conscience collective.

Droite Buisson et Gauche Boucheron

Cette nécessité de ressaisissement de la mémoire collective, un homme l’avait senti et avait su l’exploiter : Patrick Buisson. Historien et, justement, patron de la chaîne Histoire, il mit ses analyses, sa culture et le roman national, au service de la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy en 2007. Ce dernier tenta d’user du même levier lors des primaires de la droite, en septembre dernier, avec sa déclaration sur les ancêtres gaulois que devrait adopter tout citoyen français, ce qui scandalisa comme il se doit la classe médiatique, mais ne suffit pas à lui rallier un électorat déçu, d’autant que l’ancien président avait été politiquement mitraillé par le succès du livre du même Buisson (La Cause du peuple, Perrin, 2016). La manœuvre idéologique de la gauche Boucheron, face à la droite Buisson, consiste donc à désamorcer le levier extrêmement puissant dont celle-ci dispose : le besoin, pour un organisme collectif en pleine dépression, de se ressaisir de son récit personnel historique, de son identité longue, afin de surmonter cette dépression. Seule stratégie efficace face à un mécanisme de survie aussi redoutable : dissoudre cette identité. C’est donc ce à quoi vont s’employer cette centaine d’universitaires bien dressés et la plupart des médias français offrant avec une extraordinaire générosité leurs colonnes, leurs créneaux, leurs micros pour maximiser l’impact de la réplique, quelques mois avant l’élection du successeur de François Hollande.

L’Argument scientifique

Bien sûr, le bataillon idéologique avance à demi camouflé, et insiste en premier lieu sur la prétendue scientificité de son approche. Dans l’émission « La Grande Librairie » du 19 janvier, sur laquelle nous reviendrons, face à Michel Onfray, Boucheron argue d’une « ambition d’apporter un discours engagé et savant. » À traduire par : « de gauche et castrateur ». Cette tentative d’intimidation de l’adversaire n’échappe pas au rhéteur Onfray qui réplique : « Ce n’est pas scientificité contre scientificité, mais option idéologique contre option idéologique. » Pourtant, dans L’Humanité du 5 janvier, Boucheron affiche son ambition sans faux-fuyants : « Le défi qui est devant la gauche est celui de réarmer l’idée de progrès. On voit comment il a été compromis, par ceux qui le contrarient, par ceux qui le critiquent, et de quel prix et de quelles compromissions on l’a payé. Il faut réinventer une manière d’y croire à nouveau et de mener la bataille d’idées. »

Il s’agit bien de mener une bataille, nullement de rejoindre l’Olympe d’une Histoire purement scientifique… La démarche est encore plus explicite chez Médiapart, le 13 janvier, quand le journaliste Joseph Confavreux, sans être ni contredit ni nuancé, résume l’ambition du livre comme devant « faire pièce à Lorant Deutsch, Stéphane Bern, Max Gallo, Franck Ferrand, voire aux élucubrations d’un Michel Onfray traquant après d’autres la décadence de l’Occident, ou même d’un Zemmour cherchant les contours d’un « suicide français » depuis un quarantaine d’années. » Voilà au moins qui est clair.

Le Déo de la « gauche olfactive »

Élisabeth Lévy évoquait avec pertinence cette « gauche olfactive » qui préfère penser avec sa truffe qu’avec son cerveau et se contente de mordre l’adversaire en guise d’argumentation. La publication de L’Histoire mondiale de la France aura vu se multiplier partout les mêmes métaphores pavloviennes : « Les portes et les fenêtres battent, lit-on carrément dans Le Monde du 11 janvier ; chaque page est une goulée d’oxygène. Une odeur française de renfermé (certains ont pu dire, en leur temps, de moisi) se dissipe. » Chez les Inrocks, on s’extasie devant une véritable libération, l’épopée française se trouvant : « enfin libérée du cadre nostalgique de ses grandes dates mythiques. » Est-ce si étroit que ça, la charge d’Eylau ? La geste de Jeanne d’Arc, donne-t-elle l’impression d’un quelconque confinement ? On étouffe dans les jardins de Versailles ? Qu’est-ce qui pue, au juste, dans ces deux millénaires d’une Histoire « classique » à la fois extraordinaire, baroque et vertigineuse ? Il faut se rendre à l’évidence, en réalité, ces épithètes malodorantes n’ayant aucun sens pour qualifier les hauts faits historiques du passé national, caractérisent en réalité, substantiellement, le peuple français lui-même. Le peuple pue. Voilà ce que suggère la gauche olfactive, dont les narines délicates réclament des fragrances exotiques pour que soit enfin purgé cet infâme fumet français qui lui donne des haut-le-cœur.

Une nouvelle tactique

Le problème sur lequel bute cette gauche olfactive, c’est que le peuple a la fâcheuse tendance à se complaire dans son odeur intrinsèque. On lui a dit qu’il ne devait plus rien sentir, il a préféré sentir quelque chose. Il vaudrait donc mieux lui suggérer de nouveaux parfums à aimer. Telle est la réflexion de Boucheron et ses sbires : la déconstruction a échoué dans ses objectifs idéologiques. « La déconstruction est un préalable, il y a un moment où il faut s’engager dans une autre narration qui est également entraînante. », remarque le professeur chez François Busnel. À la question que pose Joseph Confavreux sur ce qui rendrait cette offensive idéologique plus performante que celle déjà menée par les « Historiens de garde » contre Lorant Deutsch, Boucheron répond par le constat que la déconstruction ne marche pas, qu’il faut relancer une narration en exploitant notamment l’attractivité pédagogique que représentent les listes de dates, puisque c’est ainsi qu’est organisé son livre. Non seulement, donc, le projet du livre relève bien d’une stratégie de reconquête idéologique, et non d’une quelconque exigence scientifique supra-politique, mais cette stratégie est parfaitement concertée, prend acte des échecs passés, et élabore de nouvelles méthodes non pour plus de vérité, mais pour plus d’impact.

Répliques

Les principaux visés répondent, mais on s’étonnera tout de même que nul grand débat n’ait été organisé en leur présence, étant donné l’audience qu’ils suscitent et l’espace tout à fait remarquable que les médias auront alloué à cette anthologie composée par d’obscurs universitaires. Éric Zemmour, donc, l’auteur du Suicide français, Alain Finkielkraut, celui de L’Identité malheureuse, tireront depuis leurs postes, sans qu’aucune télévision n’organise un duel dont l’issue n’aurait probablement pas bénéficié au bataillon Boucheron. « Dès la première date, la messe est dite: l’histoire de France commence… avant l’histoire de France. 34.000 ans avant J.-C. ! Dans la grotte Chauvet, au temps de l’homme de Cro-Magnon. « Pour neutraliser la question des origine », avoue sans barguigner Boucheron. Une « France d’avant la France (qui) se dissout dans les prémices d’une humanité métisse et migrante »». Voilà comment Zemmour révèle l’objectif de la manœuvre dans Le Figaro, le 17 janvier. Après la déconstruction, la dissolution, c’est le même terme qu’emploie Alain Finkielkraut, dans son émission « L’Esprit de l’Escalier » sur RCJ, le 15 janvier 2017 : « Mondialiser l’Histoire de France, c’est dissoudre ce qu’elle a de spécifique, son identité, son génie propre, dans le grand bain – vous avez cité La Croix –, de la mixité, de la diversité, du métissage. Et c’est aussi répondre au défi islamiste par l’affirmation de notre dette envers l’islam. De la France-patrie-littéraire, ce qui surnage dans cet ouvrage, c’est la traduction des Mille et une nuits par Antoine Galland, qui a eu la merveilleuse audace d’ajouter au corpus original des histoires que lui avait racontées un voyageur arabe venu d’Alep. Intéressante, instructive aussi, est l’histoire de l’invasion musulmane à Narbonne, en 719, où les cultures, dit-on, se sont mêlées, avant que les Francs, hélas, n’arriment cette ville par la force à leur royaume. »

Régurgiter plutôt qu’assimiler

Pas de débat avec les adversaires directement désignés par Boucheron, mais un semblant de débat avec Onfray dans « La Grande Librairie » Onfray, un autre homme de gauche, mais qui fait mine de donner quelques gages à droite pour ne pas paraître totalement périmé, bref : il y a des limites dans l’ouverture du champ. Onfray, défendant son pré carré, reprochera à Boucheron de défranciser jusqu’à Descartes. Quand on lui demande de se défendre de la critique de Zemmour, Boucheron part dans une comparaison biologique pour le moins paradoxale : « Nous voyons bien d’instinct (…) que les organismes vivants, pour se défendre de la mort, accueillent évidemment ce qui leur est étranger pour faire du même avec l’autre. » Sauf que « faire du même avec l’autre », cela s’appelle assimiler, en biologie comme en politique, et donc vampiriser l’autre en quelque sorte, le nationaliser purement et simplement. Ce qui correspond à la démarche exactement inverse à celle du projet de Boucheron, une démarche qui consiste non à assimiler mais à régurgiter, à recracher tout ce qui a constitué la France pour le renvoyer à son étrangeté initiale, précisément, donc : à décomposer le pays.

Entre deux morts

Cet étrange débat, sur la plateau de Busnel, aura donc proposé au spectateur une curieuse alternative : soit la mort avec élégance (Onfray), soit la dissolution avec entrain (Boucheron). Voilà le genre de choix que la télévision publique offre au peuple français. D’un côté, le narcisse austère, lèvres pincées et lunettes sévères, vous dit que s’il constate comme tant d’autres la décadence du pays, il ne faut pas pour autant regretter, se révolter, tenter de renaître, mais accepter stoïquement la fin et la supplantation d’une civilisation agonisante par une civilisation en pleine santé, la chrétienne par l’islamique. De l’autre, le ravi de la crèche, avec son visage de patate incisée pour la bouche, vous explique qu’il n’y a rien à regretter puisqu’il n’y a jamais rien eu, à part quelques apports islamiques qui ne devraient, et cela tombe bien, ne faire que s’amplifier avec le temps ! Déjà, à l’époque de Jeanne d’Arc, les docteurs de la Sorbonne, ralliés au camp anglais, expliquaient que 1000 ans représentaient une durée de vie tout à fait remarquable pour un royaume, et qu’il était bien temps de passer la main à la vigueur britannique. Déjà, en 1940, les intellectuels ralliés à l’Allemagne nazie invoquaient l’Histoire impériale carolingienne de la France pour tenter de démontrer que loin d’être envahie, la France rentrait seulement chez elle, si l’on appréhendait les choses du point de vue de Charlemagne. Et puis dissoudre la France représente finalement la conclusion logique d’un long parcours : comme les héros de Breaking Bad versant de l’acide dans la baignoire où gît leur cadavre, les intellectuels anti-français, après quarante ans de trahison, de démoralisation, de déconstruction, d’assassinat national, tentent de faire disparaître le corps afin de dissimuler leur crime. Si la France n’a jamais eu lieu, on ne pourra accuser personne de l’avoir détruite. Voilà, le réflexe sale, honteux, coupable, qui aura animé inconsciemment toute cette coalition intello-médiatique qu’on aura vu sévir à l’orée d’une année critique.

Observatoire des journalistes et de l'information médiatique (OJIM, 6 février 2017)

30/11/2016

Trump, Poutine : le retour des hommes en politique...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un extrait de l'entretien donné par Julien Rochedy à Christopher Lannes sur le Bréviaire des patriotes dans lequel il se livre à une analyse très lucide du système de professionnalisation de la politique et de son incapacité à faire émerger de grands dirigeants...

L'entretien intégral est disponible ici.