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  • Sortir de la crise des Gilets jaunes par le bas ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Hélène Strohl, cueilli sur le Courrier des stratèges et consacré à la question de l'issue de la révolte des Gilets jaunes. Ancienne inspectrice générale des affaires sociales, Hélène Strohl a publié avec le sociologue Michel Maffesoli plusieurs ouvrages dont Les nouveaux bien pensants (Moment, 2014).

     

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    Pourquoi il faut sortir de la crise des Gilets Jaunes par le bas

    Il y a quelqu’hypocrisie dans le chœur des « Bien-pensants » qui pleurent « l’absence d’organisation », le « manque de débouchés », voire la perversion d’un mouvement qu’on peine à discréditer dans l’opinion publique à coups d’accusations de violence, de barbarie et maintenant d’antisémitisme.

    L’opinion publiée, nos bien-pensants imaginaient (attendaient) au début des rassemblements sur les ronds-points que ces « bof », buveurs de bières et chantres de la voiture déversent un tombereau de slogans xénophobes, homophobes, racistes.

    Il n’en a rien été.

    Ces mêmes commentateurs parlent avec nostalgie d’une fraternité disparue, mais  ils ont été incapables de la percevoir dans les premiers mouvements, tout occupés qu’ils étaient à faire l’inventaire (souvent ironique) des revendications des gilets jaunes et à pointer leurs incohérences.

    On a tenté d’exploiter les sursauts et les chaos inévitables de toute manifestation sur la voie publique, de tout rassemblement non canalisé par les codes partisans ou syndicaux dans un jeu de concurrence victimaire : gilets jaunes contre commerçants des centres villes ; gilets jaunes contre policiers ; gilets jaunes contre journalistes, contre élus du peuple etc. et maintenant gilets jaunes contre Juifs.

    On est dans le temps des invectives, des réactions hystériques, des diverses expressions de haine. C’est à cette « fin de mouvement » que je voudrais réfléchir.

    Les invariants de la fin

    Qu’il s’agisse des grandes grèves avec occupation des usines de 1936, de la fin des occupations d’universités et d’usines de Mai 68, ou maintenant de la fin des rassemblements sur les ronds-points des Gilets jaunes, une fin de mouvement se déroule selon quelques grands invariants :

    –          ce qu’on appelle le « pourrissement » du mouvement, ses dérives violentes, ses fractionnements et ses conflits internes ;

    –          une dépression collective corollaire  du reniement et du délitement des liens amicaux noués dans le rassemblement ;

    –          une perte du sens du « collectif » : les petits chefs tentent de réescompter leur célébrité naissante comme l’ont fait nombre de leaders de l’UNEF reconvertis très vite après 1986 en militants socialistes ou en candidats sur diverses listes aux élections électorales ; les syndicalistes et autres politiques abandonnent leur militantisme et leur espérance ; d’autres se lancent frénétiquement dans diverses luttes, ainsi des Zadistes ou autres squatters. Et puis beaucoup rentrent chez eux, tristes sans doute, certains tentant de continuer les échanges et les rencontres, d’autres s’isolant en famille.

    –          Des commentaires compassionnels des grandes voix de la bienpensance : qui expliquent ce qu’il aurait fallu faire et ne pas faire. Soulagées quand même que le boulet les ait épargnés cette fois encore !

    Il faut néanmoins se garder de se croire trop vite « tiré d’affaire », de penser qu’encore une fois notre « système démocratique », nos valeurs républicaines ont résisté à la vague.

    Car ces rassemblements populaires, combatifs ou festifs (ou les deux parfois) ne se clôturent pas sans répercussions proches ou plus lointaines.

    Quelques exemples historiques,  14-18, 1936, 1968 :

    –  la fin de la Guerre de 1914 – 18.

    L’arrêt des combats a certes été un soulagement pour les rescapés, civils et soldats. Mais la « démobilisation » n’a pas été sans conséquences.  Ce processus de retour dans leurs foyers d’hommes qui avaient passé qui des mois, qui des années serrés autour d’un feu et communiant dans la peur et la tristesse, le courage et l’acceptation de la mort n’était pas simple. Diverses formes rituelles : constructions de monuments aux morts, cérémonies du souvenir, et surtout multiples associations d’anciens combattants ont pu l’accompagner. Mais en Allemagne, le rituel de « fête de la Victoire » ne pouvant rassembler les troupes mobilisées et les populations affamées, ce sont de multiples mouvements révolutionnaires qui ont émergé : on connaît celui des Spartakistes et de Rosa Luxemburg, mais moins tous les mouvements conseillistes qui ont suivi jusqu’en 1924.  Ceux-ci étaient des sortes de rassemblements de soldats, d’ouvriers et ouvrières, du peuple réclamant non pas une constitution démocratique, ni même la démission de l’Empereur, mais la démocratie directe. Ces mouvements opposés à tout parti, tout syndicat s’appelaient  « unions de travailleurs » et ils n’avaient d’autre revendication que celle du refus de la démocratie représentative, de l’exigence du mandat impératif, de la discussion par tous de toutes les décisions.  Et puis tous ces mouvements révolutionnaires se sont effilochés, parfois dans le sang, parfois dans les combats avec l’extrême droite (les corps francs engagés contre l’URSS), parfois dans les combats avec la police de la nouvelle république de Weimar. Laissant subsister dans le peuple un profond sentiment de trahison. L’un des leaders de ces mouvements, Otto Rühle disait en conclusion de son livre écrit en 1924 : « Maintenant le peuple allemand qui s’est senti trahi par ses chefs (il visait Ebert et Noske, Lénine et Radeck) va se tourner vers des leaders comme Rudolf Steiner ou Adolf Hitler » [1].

    – 1936

    La fin des grandes grèves de 1936 a été mieux maîtrisée par le pouvoir, l’abaissement de la durée de travail et l’instauration pour la première fois de congés payés pour les salariés, mesures concrètes changeant immédiatement le quotidien,  ont sans aucun doute permis une sortie heureuse du mouvement, une grève bien terminée. Ce n’est pas pour rien que l’on retient cette phrase un peu cynique de Maurice Thorez : « il faut savoir terminer une grève ».

    Par manque de connaissances je ne fais qu’évoquer les mouvements insurrectionnels est-allemands, tchèques, polonais : toujours il s’agissait de se rassembler et de parler ; toujours le pouvoir en place avait pour but de brider la parole et d’interdire les rassemblements. L’usage de chars  est de triste mémoire, ce qui aurait dû alerter sur le danger à utiliser des « engins blindés » pour juguler les manifestations.

    – Mai 68

    Je me souviens de Juin 68, quand les étudiants erraient désemparés dans l’aula du Palais universitaire de Strasbourg. Après avoir déclaré l’autonomie de l’université, avoir tenté d’organiser un « conseil étudiant », s’être gentiment bagarrés contre les Gaullistes historiques, avoir repoussé les examens à une rentrée qui semblait lointaine, on n’allait pas rentrer chez soi, comme si de rien n’était ? Bien sûr les militants politiques, les divers membres de partis et groupuscules gauchistes se préparaient à partir dans leurs « universités d’été ». Mais ils n’étaient pas nombreux les léninistes et les trotskystes dans cette ville marquée par les situationnistes. Dans le Palais universitaire désoccupé, quelques rengaines nostalgiques s’échappaient parfois du piano pendant que de petits groupes tentaient d’organiser la suite : c’est là que s’initièrent comme à Berlin, Heidelberg et dans d’autres villes germaniques les « Wohngemeinschaften, communautés d’habitat », les Crèches parentales et autres Kindergarten, les voyages dans divers pays « révolutionnaires » ou tout simplement exotiques, c’est là que se fondèrent des revues (souvent éphémères), des projets d’édition, de cinéma. Bref tout un bouillonnement, culturel ou tout simplement quotidien  traduisant le besoin de rester ensemble, d’être ensemble.

    Il est des lieux où la pulsion de l’être ensemble était si forte et si mal maîtrisée qu’elle s’incarna dans des mouvements soit délinquants, soit terroristes. A Lyon un petit groupe, les « Dalton » paya de quelques années de prison ses parodies d’attaques révolutionnaires qui se terminèrent par une fusillade dans un square entre les membres et leur arrestation par la police alertée.

    En Italie, en Allemagne on se souvient de ces mouvements terroristes que furent les Brigades rouges et la Bande à Baader, fraction armée rouge.

    Partout les divers « mouvements sociaux », les rassemblements d’étrangers immigrés, d’homosexuels, de femmes luttant pour la liberté d’avortement, de féministes, le groupe intervention prison puis plus tard les divers mouvements rassemblant des malades mentaux internés etc. , peuvent être lus comme autant d’intentions de « rester ensemble », d’être ensemble.  Pour le meilleur comme pour le pire.

    Ce que l’on constate dans tous ces exemples, c’est que la démocratie représentative, le processus de rassemblement autour d’une élection ne réussit jamais à pacifier la fin de ces rassemblements.

    Il y avait un besoin en Allemagne de rassemblements, de communion émotionnelle que la république de Weimar, inaugurée quand même dans le massacre de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht n’a pas su offrir. Les querelles partisanes entre socialistes et communistes ont clairement favorisé l’accès de Hitler au pouvoir.

    Si les accords de Matignon ont permis la fin des occupations d’usines du Front populaire, les accords de Grenelle de 68 avaient pour but de juguler avant qu’elle n’explose une révolte populaire dans les usines. Mais on ne peut pas dire que Mai 68 a été un mouvement revendicatif révolutionnaire. Il a plutôt inauguré, avec les mots du passé, de nouvelles manières de se rassembler, non plus autour d’un objectif lointain, d’une volonté d’améliorer la société future, mais dans des  objectifs quotidiens, ici et maintenant.

    On les presse de déboucher, de « sortir par le haut »

    Il est important de comprendre comment pourraient déboucher ces mouvements des Gilets Jaunes.

    Disons le tout de suite : n’en déplaise aux commentateurs et critiques : il n’y aura pas de débouché politique ; quelques-uns s’en serviront peut-être pour tenter d’améliorer leur situation par quelque mandat électif, mais le débouché politique n’est pas de nature à satisfaire la demande implicite d’action collective, de sentiment commun qui meut tous ces rassemblements.

    De fait, on se trompe en pensant qu’il peut y avoir une « conclusion nationale » à cette épidémie de mouvements locaux. La forme qu’a prise la diffusion des consignes par les réseaux sociaux a pu laisser croire qu’il s’agissait comme le disent les nostalgiques de la révolution d’une « convergence des luttes ». Il n’en est rien et aucun « Grand débat » ne saurait fédérer, harmoniser cette efflorescence de demandes souvent contradictoires.

    Sortir par le haut est donc voué à l’échec, tous les représentants nationaux seront désavoués.

    Une série de concessions faites aux revendications relatives au pouvoir d’achat saurait-elle mieux calmer l’agitation, une sorte « d’accords de l’Elysée » sur le modèle des accords de Matignon puis de Grenelle. Rien n’est moins sûr, tant cette revendication d’une augmentation du pouvoir d’achat  est rétive à toute analyse économique. Le modèle consommatoire de la société contemporaine, la course consumatoire à l’achat à crédit de tout, de la vie à crédit rendent illusoire un apaisement par la seule satisfaction de la demande d’accroissement du pouvoir d’achat. L’accumulation des crédits, l’étouffement par des dépenses promues par les divers moyens de la publicité, images, musiques et odeurs dans ces lieux d’énervement et de frustration que sont les grandes surfaces ont enclenché une espèce de course sans fin à toujours plus de consommation.  Chaque injection d’argent risque d’accroître la demande.

    Notre système social essoufflé génère toujours plus de pauvres, au sens substantif alors même qu’il tente d’en ralentir le nombre au sens adjectif. Toujours plus de Pauvres même s’ils ne sont pas des personnes pauvres. [2] Une catégorisation, une assignation à identité de pauvre et non pas une situation dont on pourrait sortir [3].

    Le pouvoir d’achat tient lieu d’équivalent universel pour tout malheur : l’isolement des personnes âgées et celle des mères seules ; la désertification des centres villes hors métropoles et la disparition des lieux de rassemblement que sont les bistrots, les boulangeries, les salles des fêtes dans nombre de villages et petites villes etc.

    Favoriser, faire émerger mille initiatives locales

    La frustration nait de la volonté de partage, d’entraide, de convivialité contrariée par la rationalisation de l’urbanisation et de l’aménagement du territoire. Ce n’est pas sa sublimation dans un grand débat abstrait qu’il faut viser, mais au contraire une effervescence créatrice de mille lieux et espaces de rencontre, de collaboration, d’expériences communes.

    Il ne faut sans doute pas maintenir à tout prix les services publics universels hérités de la glorieuse Troisième République, mais favoriser, détecter, étayer des initiatives adaptées à la diversité des besoins locaux et des diverses communautés.  Des écoles inventives, attentives à éduquer au vivre ensemble non par des leçons de morale, mais par des expériences de socialisation plurielles et créatives. Des mairies offrant non pas toujours plus de travail  bureaucratique, mais reprenant pour les citoyens les services collectifs de la Poste, de l’accès Internet, l’aide aux démarches administratives, l’aménagement entre citoyens de l’espace public. Non pas la multiplication des emplois dans les grandes surfaces, souvent pénibles, mal payés et aux horaires peu compatibles avec la vie de famille, mais la possibilité pour beaucoup d’inventer de nouvelles activités dans la petite agriculture locale, l’artisanat, le tourisme familial, la culture, le télétravail. Et ceci en mettant à disposition des territoires ruraux des connections de bonne qualité, des transports collectifs adaptés, des organisations de covoiturage, des services d’aides à la personne multiples, des lieux de coworking bien équipés etc.

    Si l’on doit espérer une sortie de mouvement sans épisodes pervers ou violents, il faut déboucher par le bas et non pas tarir l’espérance en la transformant en un objectif lointain et déconnecté des sentiments populaires.

    Ni stigmatiser un mouvement en le parant de divers qualificatifs globalisants, tels ceux de casseurs professionnels, d’incapables politiques, d’antisémites. Ni provoquer la montée des violences par toujours plus d’interdictions et de normalisation.

    Mais laisser s’inventer, au quotidien, des lieux qui feront lien [4].

     

    Hélène Strohl (Le Courrier des stratèges, 21 février 2019)

     

    Notes :

    [1] Otto Rühle, Von der burgerlischen zur proletarischen revolution.1924. Ouvrage réédité en « édition pirate » en 1968 et circulant dans les milieux de l’ultragauche anarchiste, conseilliste, situationniste.

    [2] Je prends cette distinction à Georges Duhamel, dans Le Jardin des bêtes sauvages, tome 2 de La Chronique des Pasquier, « Dans la pauvreté nous avons été bien souvent jusqu’à l’adjectif ; nous ne sommes jamais tombés au substantif. J’entends que si nous avons été presque toujours pauvres, en ce temps, nous n’avons heureusement jamais été des pauvres ». 1933 – 1944, Rééd. Omnibus, 1999

    [3] Cf. Hélène Strohl, L’État social ne fonctionne plus, Albin Michel, 2007

    [4] Cf. Michel Maffesoli, Être postmoderne, postface Hélène Strohl, Emmanuel Macron, icône ou fake de la postmodernité, éditions du Cerf, 2018

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  • Être postmoderne ?...

    Les éditions du Cerf viennent de publier un essai de Michel Maffesoli intitulé Être postmoderne, avec une postface d'Hélène Strohl. Sociologue, ancien élève de Julien Freund et de Gilbert Durand, et penseur de la post-modernité, Michel Maffesoli est l'auteur de nombreux ouvrages marquants comme La violence totalitaire (1979), L'ombre de Dionysos (1982), Le temps des tribus (1988) ou La part du diable (2002). Il a récemment publié, avec Hélène Strohl, Les nouveaux bien-pensants (Editions du Moment, 2014). S'il est parfois irritant, Michel Maffesoli reste un auteur dont on ne peut nier la pertinence des intuitions et des anticipations...

     

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    " La postmodernité n’est pas un « concept » à la mode, c’est une manière de nommer le monde tel qu’il est, de comprendre les sociétés contemporaines plutôt que de les juger ou de dénier le changement. Pour appréhender l’actuel et le quotidien, Michel Maffesoli convoque les images, analyse les ambiances, et pénètre le climat de son époque. L’inventeur des notions de « tribalisme » et de « nomadisme » revient sur ces figures évocatrices de notre nouvelle manière d’être au monde : l’oxymore ou le fait d’être ceci et cela, le retour de l’enfant éternel (juvenoïa), la métapolitique et l’émergence de diverses formes de religiosité. Autant la modernité (xviie-xxe siècle) a été paranoïaque, autant la postmodernité est « épinoïaque » : non plus un homme éduqué pour être maître et dominateur, mais une co-initiation des hommes faisant partie intégrante de la nature.
    Une postface d’Hélène Strohl (Inspectrice générale honoraire des Affaires Sociales, IGAS) applique ces diverses caractéristiques sociétales à un homme politique contemporain, Emmanuel Macron, en se demandant si les habits postmodernes, grâce auxquels il a prétendu incarner l’imaginaire contemporain, en font une icône ou un fake. "

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  • Pourquoi le peuple fait secession ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien avec le sociologue Michel Maffesoli, cueilli sur le site du Figaro et consacré aux résultats des élections européennes...

    Michel Maffesoli vient de publier, avec Hélène Strohl, un essai intitulé Les nouveaux bien-pensants (Editions du Moment, 2014).

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    Abstention, vote FN : pourquoi le peuple fait sécession

    Vous parlez dans votre livre Les nouveaux bien-pensants de «la secessio plebis, cette séparation politique d'un peuple ne se reconnaissant plus dans l'erratique discours d'une élite on ne peut plus déphasée.». A-t-on assisté dimanche 25 mai à l'éclatante manifestation de cette secessio plebis, tant par le score du Fn que par celui de l'abstention? Est-ce inquiétant?

    Le résultat des élections de dimanche dernier traduit, d'une manière paroxystique, le décalage grandissant existant entre les élites et le peuple que celles-ci sont censées représenter. Élites? Intelligentsia? tous ceux qui ont le pouvoir de dire et celui de faire: politiques, journalistes, divers experts et autres hauts fonctionnaires.

     

     

    Ce n'est pas la première fois, pour reprendre une expression classique de la pensée politique qu'une telle secessio plebis se manifeste.

    C'est à partir d' une telle mise en perspective que l'on peut comprendre, à la fois, le vote du Front national, mais plus encore celui de l'abstention. (26,8 millions d'abstentions, 4,7 millions de votes FN). On a pu, à cet égard, remarquer que celle-ci était particulièrement forte chez les jeunes générations (73% d'abstentions pour les 18-35 ans). Tout cela, bien entendu ne manque pas d'être inquiétant. En tout cas nous force à penser, en profondeur, la nouvelle époque qui s'amorce. Puis-je, à cet égard, rappeler que ce mot tout à fait anodin: «époque», signifie en grec parenthèse . Et n'oublions pas qu'une parenthèse s'ouvre et une parenthèse se ferme. La parenthèse moderne est en train de se fermer et l'incapacité des élites à voir celle qui s'ouvre conduit aux conséquences que l'on vient d'énoncer. D'où la méfiance qu'elle suscitent, en particulier chez les jeunes générations qui, blogs, forums de discussion et autres sites communautaires aidant, ne s'en laissent plus conter!

    Quels sont les ressorts profonds de cette rupture entre les élites et le peuple que vous décrivez? Est-ce un phénomène typiquement français?

    Les racines d'une telle rupture, dans le sens fort du terme d'un tel désaccord, se trouvent, certainement, dans le fait que cette intelligentsia reste figée sur les certitudes théoriques qui lui paraissent comme autant d'assurances, mais qui en fait l'empêchent, tout simplement, d'accompagner les mutations dont il est vain de nier l'importance. On peut pourtant, quand on regarde sur la longue durée les histoires humaines, observer que le déclin d'un vivre-ensemble s'accompagne toujours de l'émergence d'une autre forme de socialité. Ce processus, je l'appelle saturation .C'est-à-dire qu'une nouvelle construction va s'élaborer à partir des éléments tombés en décadence.

    Par exemple, à l'individualisme qui avait prévalu, succède un idéal communautaire qu'il est abusif et surtout dangereux de nommer communautarisme. En effet, dans tous les domaines, le «Nous» prévaut sur le «Je». C'est en comprenant un tel glissement que l'on peut saisir les nouvelles formes de solidarité, de générosité qui sont en train de s'élaborer sous nos yeux. De même, le rationalisme (c'est-à-dire une systématisation de la raison dans la vie sociale) est en train de laisser la place à une conception plus ouverte de la rationalité: pour user d'un oxymore, je dirais que ce qui est en jeu est le désir d'une raison sensible où l'imaginaire occupe une place de choix. Cela s'observe dans l'émergence des passions, des émotions collectives. C'est ainsi que les affects ne sont plus cantonnés derrière le mur de la vie privée, mais tendent à se capillariser dans l'ensemble du corps social. Et il est très réducteur de réduire, comme le font la plupart des politiques, les valeurs populaires au pouvoir d'achat et à la recherche de la sécurité économique. Enfin, le simple progressisme, la recherche de la société parfaite dans le futur, la tension vers les «lendemains qui chantent», tout cela est en train de laisser la place à une accentuation sur le présent, un vivre ici et maintenant et ce à partir des racines, à partir des traditions. Tout cela peut se résumer au travers du terme de progressivité qui insiste sur ce qu'on peut appeler l'enracinement dynamique. Le lieu fait lien!

    La dilution des valeurs qui firent la modernité (individualisme, rationalisme, progressisme) serait la cause du rejet de l'Europe de Bruxelles?

    Oui, l'accentuation d'une Europe purement institutionnelle au détriment d'un sentiment européen et d'une expression de la culture et de la tradition européennes vivantes ont certainement détourné nombre d'électeurs du vote.

    Les élites ne comprennent pas un tel glissement. Elles méconnaissent l'importance de la communauté (le «Temps des tribus» est bien arrivé!), de l'émotionnel, d'un présent partagé . Elles sont, ainsi, éloignées de la vie de tous les jours, ce qui ne manque pas d'entraîner la rupture avec les conséquences que l'on voit. C'est en se contentant de répéter, mécaniquement, des mots incantatoires que, d'une manière inexorable, l'on se coupe de ce que Auguste Comte nommait le «pays réel». Quand ceux qui sont censés le faire ne savent plus dire ce qu'est la conscience collective il n'est plus étonnant que celle-ci n'ait plus confiance!

    Vous avez dénoncé dans votre livre «les nouveaux bien-pensants», un entre-soi politico-médiatique en rupture totale avec la réalité. Qu'est-ce que cette bien-pensance que vous dénoncez? N'est-ce pas un mot galvaudé?

    Certes la «Bienpensance» est un mot qui, utilisé sans distinction, peut devenir une formule vide de sens. Pour ma part, c'est en me souvenant des vigoureuses analyses de Georges Bernanos qui, dans ses écrits de combat, s'élevait contre les facilités de pensée et les divers conformismes du moment, que je reprends, à mon tour, ce terme. Et ce en rappelant que le conformisme logique, les «éléments de langage» et autre «langue de bois» favorisent un «entre-soi» . Une véritable endogamie engendrant une rupture totale entre le peuple et ceux qui sont censés le représenter.

    Vilfredo Pareto, avec justesse et acuité, soulignait d'ailleurs que quand une époque s'achève, on voit s'amorcer une «circulation des élites». C'est quelque chose de cet ordre qu'il faut avoir à l'esprit, alors que les générations vieillissantes, et surtout figées sur leurs certitudes, s'accrochent à leur pouvoir, politique, économique, intellectuel, social. La pensée «établie» fonctionne à partir d'une conception moraliste du monde, c'est-à-dire, pour reprendre une expression de Max Weber, envisageant le monde comme «il devrait être» et non pas «comme il est». Ce faisant, ce dernier reprenait l'ironique remarque de Nietzsche parlant de la «moraline» suintant d'un corps moribond . C'est cette sécrétion nauséabonde qui fait fuir ceux qui ont envie de respirer un air pur. Peut-être est-ce en ayant cela à l'esprit que l'on peut comprendre le dégoût qui se manifeste vis-à-vis des diverses élites contemporaines.

    Une conception morale de la politique qui propose de «changer l'homme..

    On peut penser que les derniers débats dits sociétaux, c'est-à-dire ceux proposant une dénaturation de la structure anthropologique qu'est l'altérité sexuelle, la manie du niveau dans le rapport entre les sexes, obsession de l'asepsie sociale dans le domaine de santé et de prévention , tout cela tient moins du détournement: ne pas parler du chômage, que de cette volonté paranoïaque de plier la société à un modèle unique, considéré comme le meilleur.

    En ce sens l'Europe, considérée par de nombreux Français comme responsables des multiples règlements régissant notre vie quotidienne, ( règlements souvent impulsés par nos bureaucrates nationaux) a payé ce refus d'une intrusion étatique dans l'intimité.

    La montée du Front National traduit-elle un sentiment d'exaspération, de saturation par rapport à la politique politicienne des partis établis, ou bien une véritable adhésion aux thèses de Marine Le Pen? En d'autres termes: assiste-t-on à une «droitisation de la société» ou à un simple désir de changement?

    Je ne suis pas certain que les exacerbations s'exprimant dans les diverses élections que l'on vient de vivre traduisent une adhésion aux thèses du Front national. Il est également trop facile, et cela s'inscrit bien dans la bienpensance, c'est-à-dire dans la routine philosophique, de croire que l'on assiste en France ou dans d'autres pays européens à «une droitisation de la société». De la même manière il est peut-être trop rapide de voir là un simple désir de changement. En fait, tout simplement, comme la représentation philosophique ( c'est-à-dire les systèmes de pensée hérités du 18ème et du 19ème siècles) ne parait plus pertinente, les peuples n'ont plus envie de se reconnaître dans une représentation politique restant figée sur un mode de pensée quelque peu obsolète. Il est fréquent de dénoncer, ou à tout le moins de moquer le bon sens populaire. Or celui-ci d'une manière plus ou moins souterraine est au cœur même du vivre-ensemble. On retrouve chez des auteurs aussi différents que Descartes ou Joseph de Maistre des analyses insistant sur la nécessité de s'accorder «à la droite raison et au bon sens réunis».

    Pour ma part je considère que c'est cette conjonction qui s'exprime dans les diverses «humeurs» sociales dont on n'a pas fini de mesurer les effets. En bref, on ne supporte plus l'aspect péremptoire, intolérant de ce que Tacite nommait , «tristis arrogantia», l'arrogance triste de ces moralistes ayant, pour tous les problèmes, une réponse universelle . Solution, de surcroît, inefficace! Tout est bon pour leur rappeler leur impuissance.

     

     

    Pour le dire en d'autres termes, la verticalité du pouvoir (politique, médiatique, universitaire, administratif) ne fait plus recette et il va falloir s'ajuster à une horizontalité de plus en plus importante dans nos sociétés. C'est cela la mutation de fond, et la rabattre sur une soit-disant adhésion aux thèses de Marine Le Pen est une pensée à courte vue. Élargissons le débat, sachons ,véritablement, penser de ce qui est en jeu . En son temps, Jean Baudrillard avait attiré l'attention sur le «ventre mou du social» ou sur les «majorités silencieuses». Voilà que ce silence devient assourdissant! Le lepénisme n'est qu'un pré-texte parmi d'autres ; il faut savoir repérer et lire le vrai «texte».

    N'y a-t-il pas un danger à dire que le peuple a toujours raison, parce qu'il est peuple? Quand le FN se réclame systématiquement du «peuple», ne risque-t-il pas de basculer dans la démagogie pure?

    Le FN sait être sensible au fait que c'est le peuple et ses valeurs qui sont au fondement même de tout vivre ensemble.

    Les classiques de la pensée politique rappellent qu'il n'existe de Nation qu'à partir d'une «affectio societatis». Ce désir d'être et de vivre ensemble. C'est cela le peuple. Il est frappant d'observer que ces mots, en soi si riche de peuple ou de populaire, sont, la plupart du temps, interprétés par les élites en termes de populisme . Avec , bien sûr, la connotation péjorative que ne manque pas d'avoir un tel mot . C'est quand justement, l'élite ne sait plus dire ce qui est vécu que l'on peut voir le succès des diverses formes de démagogie. Je ne sais pas si le Front national dit que le peuple a toujours raison, mais ce qui est certain, c'est qu'il ne sert à rien de le diaboliser lorsque il rappelle que l'on ne peut penser et agir qu'en référence aux racines populaires.

    Pour ma part, je considère que c'est si , et uniquement si, on sait s'accorder à de telles assises, que l'on pourra penser, avec justesse, le nouveau vivre-ensemble postmoderne en gestation. En rappelant que , lorsqu'on observe sur la longue durée les histoires humaines le pouvoir n'est légitime que lorsqu'il reste enraciné dans la puissance populaire . C'est cette constatation de bon sens que l'intelligentsia française tend à oublier ou qu'elle ne sait pas dire . Souvenons, ici, d'Albert Camus: «mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde». Aussi convient-il de trouver les mots pertinents qui, dés lors, deviendront paroles fondatrices.

    Michel Maffesoli (FigaroVox, 30 mai 2014)

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  • A propos des nouveaux bien-pensants...

    Le 4 mars dernier, Pascal Esseyric et Patrick Péhèle, les animateurs de la revue Eléments, recevaient Michel Maffesoli et Hélène Strohl dans leur émission de Radio Courtoisie, Les Chroniques de la vieille Europe, à l'occasion de la sortie aux éditions du Moment de leur essai Les nouveau bien-pensants.

    Vous pouvez écouter ci-dessous cette émission.

     

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  • De la gauche morale au cynisme d'Etat...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Maffesoli, cueilli sur Le Figaro et consacrés aux mensonges de madame Taubira... Michel Maffesoli vient de publier avec Hélène Strohl, aux éditions du moment, un essai intitulé Les nouveaux bien-pensants.

     

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    De la gauche morale au cynisme d'Etat

    Force est de reconnaître que le politique n'a pas grand chose à voir avec la morale. Nombreux sont les bons esprits, je pense en particulier au sociologue Julien Freund (L'essence du politique) qui ont rappelé qu'un bonne dose de machiavélisme se trouvait, toujours, au fondement de la pensée et de l'action publiques.

    Mais de là à ériger celui-ci en système, il y a un pas qu'il est fort dangereux de franchir! Et pourtant le pouvoir actuel l'a, à de multiples occasions, franchi, en érigeant quasiment en dogme, le «mentir vrai» que l'on croyait être l'apanage du poète. Les dernières palinodies d'une ministre en charge de la Justice soulignent, que la mesure est comble.

    En tout cas, elles montrent que les affirmations, répétées ad nauseam, de «l'exemplarité» apparaissent comme autant de ces antiphrases, dont parle Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes, appelant le ministère de la Guerre, «Ministère de l'amour». Un tel cynisme rend évident une vérité fort simple: la gauche morale (ou prétendue telle) a fait son temps.

    Cela pourrait n'être que de peu d'intérêt. Car les esprits avertis et le bon sens populaire en avaient conscience. Mais cela n'est pas sans conséquences: c'est quand il y a confusion des mots que les choses et les sentiments tendent à s'obscurcir. Les implosions du type «cause toujours, tu m'intéresses», ou les explosions: «dies irae, dies illa», et les divers «ras le bol» en sont les expressions les plus fréquentes. Les menteries de madame Taubira sont le fourier de l'abstention populaire ; qu'il faut ici comprendre en son sens large, celui du mépris vis-à-vis du pouvoir et des diverses institutions qui le représentent.

    On le voit, la chose est loin d'être anodine. Mais si l'on en fait une rapide généalogie, il faut rappeler qu'un tel état de fait repose sur l'utilisation, sans vergogne, d'un état de droit. Celui d'user, sans précaution aucune, de ce que Max Weber nommait «la logique du devoir être». C'est-à-dire de penser et d'agir, d'une manière péremptoire, dogmatique, idéologique, en fonction d'une conception pré-établie de ce que doit être l'individu, la société et le monde en général. Logique qui est, en est-on suffisamment conscient? le propre du discours socialisant du XIXème siècle, et dont la gauche au pouvoir est la seule, et quelque peu désuète héritière.

    D'où la rhétorique des bons sentiments, les homélies sirupeuses, dont le ministre en charge de la justice, tout comme d'ailleurs le matamore siégeant place Beauvau, ainsi que la porte-parole du gouvernement en charge du droit des femmes, se sont faits les spécialistes. Ils nous abreuvent d'injonctions et de pseudo-pensées d'édification, n'étant que les faux-nez de leurs menteries dont l'évidence, maintenant, crève les yeux.

    Ce gouvernement mène ainsi de front une politique de normalisation- moralisation de certains comportements dits discriminés (les homosexuels monogames) et de stigmatisation-pénalisation d'autres comportements, tout autant discriminés d'ailleurs (les relations sexuelles tarifés). Au nom du devoir être et de la morale bien sûr.

    Dès lors, les gesticulations, dérobades, vérités successives de la place Vendôme appartiennent à ce que Nietzsche nommait une «sécrétion de moraline», et font apparaître l'aspect peu ragoûtant d'un ministère dont l'essence serait d'être, justement, au-dessus de tout soupçon.

    Le bon sens populaire ne supporte pas qu'on mente «comme un arracheur de dents». L'on en voit rapidement les effets. En particulier le fait, que par un processus de saturation, le moralisme au pouvoir, celui de l'exemplarité de la gauche morale s'inverse en son contraire, et soit reconnu pour ce qu'il est, un cynisme plus ou moins pataud, mais non moins aveuglant.

    En effet, les dénégations successives de madame Taubira assorties d'affirmations de sa haute tenue morale, ne sont pas sans rappeler le fameux argument du chaudron dont parle Freud: «je t'ai rendu le chaudron, d'ailleurs il était troué, et surtout je ne te l'ai jamais emprunté»! On peut appliquer un tel «raisonnement» aux diverses et contradictoires péripéties de la communication ministérielle.

    Ce qui est heureux, car à toute chose malheur est bon, c'est que de telles divulgations verbales incitent à la lucidité. Elles suscitent cette belle innocence de l'enfance que rappelle Andersen en son conte judicieux et décapant, «Les habits neufs de l'empereur», dans lequel, à l'opposé de l'obséquieuse et hypocrite courtisanerie des puissants, «l”enfant éternel», qui sommeille dans la sagesse populaire, rappelle à bon escient que «le Roi est nu».

    Michel Maffesoli (Le Figaro, 13 mars 2014)

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  • Les nouveaux bien-pensants...

    Les éditions du Moment viennent de publier Les nouveaux bien-pensants, un essai polémique de Michel Maffesoli et d'Hélène Strohl. Sociologue, ancien élève de Julien Freund et de Gilbert Durand et penseur de la post-modernité, Michel Maffesoli est l'auteur de nombreux ouvrages marquants comme La violence totalitaire (1979), L'ombre de Dionysos (1982), Le temps des tribus (1988) ou La part du diable (2002). Hélène Strohl est inspectrice des affaires sociales et auteur d'un essai intitulé L'état social ne fonctionne plus (Albin Michel, 2008).

     

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    " Avant d’être économique, la crise actuelle est morale. Aujourd’hui, les élites - ceux qui ont le pouvoir de faire et de dire - semblent de plus en plus déconnectées de la vie de tous les jours. Le bavardage des journalistes, politiques, hauts fonctionnaires et « experts » n’intéresse plus grand monde. La dévaluation de la parole publique est inquiétante, car c’est elle qui suscite l’émergence des discours démagogiques, ceux des extrêmes, gauche ou droite. À partir de quelques exemples précis et emblématiques (Attali, Minc, Badiou, Plénel…), il s’agit d’analyser et de dénoncer les racines du conformisme propre au dangereux « entre-soi » caractérisant la pensée « officielle ». Il faut chercher les sources de ce décalage et montrer en quoi les « nouveaux bien-pensants », dont le moralisme conforte le politiquement ou le théoriquement « correct », suscitent les multiples incivilités sociales. Un pamphlet virulent et acerbe. "

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