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22/01/2018

Fakes, complotismes et obsessions...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe consacrée au débat actuel à propos de la crédulité du peuple et de sa réceptivité aux thèses complotistes et aux bobards... Spécialiste des questions de médiologie et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a publié notamment Les maîtres du faire-croire (Vuibert, 2008), Think tanks - Quand les idées changent vraiment le monde (Vuibert, 2013) ou La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015). 

 

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Fakes, complotismes et obsessions

Fake news et complotisme ? Tonner contre, aurait dit Flaubert. Difficile d’échapper à un débat sur la mentalité complotiste des Français (huit sur dix à croire à des fariboles comme la terre plate ou le grand remplacement) ou à de graves propos sur la démocratie menacée par les fakes russes.
De ce que nous sommes exposés à un nombre incalculable d’informations fausses ou douteuses (ce qui n’est pas la même chose que des théories complotistes, soit dit en passant), il est tentant de déduire qu’un fraction croissante de la population souffre d’immunodéficience cognitive. Ou de stupidité congénitale. Le Brexit et l’élection de Trump, voire le référendum catalan sont décrits comme une spirale : fausses nouvelles / fausse conscience / peuple abusé / peuple votant mal / régression politique. Cette explication réduit un processus à un dysfonctionnement de l’information pour ne pas dire à l’action des méchants ou à la niaiserie des « gens ». Le conflit ramené à une affaire de vérification et de crédulité, l’idéologie à des fantasmes et les intérêts des citoyens à un problème appelant des solutions rationnelles. L’espace du débat (pris en tenailles entre le rejet des idées inacceptables et des réalités indépassables) se réduit à la lutte des véridiques et des jobards. Tout devient problème de rééducation des masses égarées. Panique des autorités

Quand une des facultés caractéristiques de notre espèce - dire blanc quand on voit noir - a-t-elle acquis une telle nocivité, cela incite à rechercher des coupables (les démagogues) ou à déplorer une transformation des mentalités (l’indulgence croissante des masses envers ces fariboles, leur réceptivité ou crédulité) ? Voire à remettre en cause des technologies 2.0 qui encouragent à la prolifération des délires. L’hypothèse des méchants hommes (désinformateurs), de mentalités déplorables (désir d’être dupes) et des médias sociaux pervertis (bulles de confirmation qui rendent le faux contagieux) mérite pourtant d’être examinée de façon aussi critique qu’aurait dû l’être, celle, si populaire il y a quelques années et rigoureusement inverse, à savoir que le partage numérique de l’information garantissait les avancées démocratiques et menait à la libre société du savoir. Voir l’apologie des réseaux sociaux pendant le printemps arabe.

Au fait, avant ? C'était l'ère de la vérité ? Ou de la pré-vérité ? « Avant », personne ne le niera, il y avait des affabulations, des mensonges d’État, et des régimes reposaient sur une pseudo-réalité officielle. Il existait des rumeurs et des croyances populaires rétives à toute vérification ; des officines ou des groupes intoxiquaient ou abusaient l’opinion en introduisant dans le circuit médiatique des inventions stratégiques (pour décrédibiliser, diaboliser, mobiliser, etc.). Quelqu’un qui relirait la presse d’il y a quelques décennies à propos des incidents du golfe du Tonkin, de l’existence du Goulag ou des armes de Saddam Hussein, aurait du mal à croire que tout le monde vivait dans le même monde et que les faits étaient si indiscutés.

Ce n’est pas d’hier que l’on dénonce le viol des foules par la propagande, l’État spectacle, les faiseurs d’opinion et autres spin doctors, les pouvoirs de l’illusion médiatique, etc. Mais l’hypothèse de la post-vérité, sous sa forme la plus courante, implique que nous soyons victimes de trucages et manipulations (car sinon nous communierons tous dans le même réalisme et dans les mêmes valeurs). Les « fakes » - notion qui recouvre aussi bien des falsifications à buts stratégiques, des produits invraisemblables de pure imagination et des interprétations des faits de type complotiste qui supposent tout un arrière-plan caché - ne seraient de même nature ni que les mensonges totalitaires (imposés par l’État ou le parti pour conformer le réel à son modèle doctrinal) ni que les fabrications destinées à vendre un produit un style de vie, un candidat ou une guerre (spin doctors et compagnie).

La notion de post-vérité (fragilité du vrai ou puissance du faux ?) implique donc un problème historique (pourquoi maintenant ?), un problème démocratique (qu'est-il donc arrivé au peuple ?) et un problème cognitif (quand la documentation est si disponible et la vérification assurée par tant de bonnes volontés, qu'est qui empêche les réalités de l'emporter sur les passions et les inventions ?). Elle explique tout par un mauvais fonctionnement (à corriger par une dose de vérité et de morale) mais fait peut-être l’impasse sur la rationalité et l’intention des supposées victimes. C’est peut-être une façon de ne pas poser la question essentielle, celle de la rupture qui fait qu’une partie de la population ne croit plus ni les informations des mass médias, ni les explications du supposé cercle de la raison.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 14 janvier 2018)

14/01/2018

Les snipers de la semaine... (156)

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Au sommaire cette semaine :

- sur Vu du droit, Florence Rault dézingue le féminisme androphobe...

Le féminisme guerrier ou le triomphe de la pensée magique

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- sur Metamag, Bernard Plouvier allume Emmanuel Macron déguisé en pourfendeur des fake news...

Super-Macron et les fausses nouvelles

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Feu sur la désinformation... (169)

Vous pouvez découvrir ci-dessous un nouveau numéro de l'émission I-Média sur TV libertés, consacrée au décryptage des médias et dirigée par Jean-Yves Le Gallou, président de la fondation Polémia, avec le concours d'Hervé Grandchamp.

Au sommaire :

  • 1 : Complotisme, a-t-on le droit de douter ?
    « 79% des français croient à au moins une théorie complotiste ». Après les « fake news », les théories du complot se retrouvent sous la lumière ! « C’est le côté obscur de la France ». Le complot, un mot fourre-tout englobant le grand remplacement, mais aussi la théorie de la terre plate.
  • 2 : Le Zapping d’I-Média
    Le « migrant mineur isolé » a 55 ans ! Témoignage sur RMC de Rémy, famille d’accueil pour migrants isolés. En 1 an Rémy a accueilli une dizaine de migrants, pas un seul n’était mineur. Mieux Rémy a eu affaire à un malien d’environ 55 ans. Sur les papiers le malien déclarait avoir 16 ans !

  • 3 : CSA : La chasse aux Blancs est ouverte
    Jeudi 04 janvier le Conseil supérieur de l’audiovisuel publie son baromètre sur la question de la « diversité ». « La télévision représente toujours mal les non blancs ». Scandale dans les médias les blancs sont « encore largement majoritaires ». Le CSA ouvre une chasse à l’homme blanc sous prétexte de « diversité » et institue une politique ouvertement raciste.
  • 4 : Les tweets de la semaine
    Marche en avant de la censure grâce aux entreprises privées : Sur Facebook, le clip de la marche pour la vie est signalé comme « possiblement malveillant », En Angleterre l’entreprise Virgin a décidé de ne plus distribuer « Le Daily Mail » dans ses trains car le journal est jugé comme pas assez favorable à l’immigration.
  • 5 : Dictature féministe, une seule ligne possible !
    Stop à la haine contre les hommes !!! Un collectif de 100 femmes revendique la liberté d’être importunée, « draguer c’est la liberté d’exprimer son désir sexuel ». Émoi chez les journalistes, des femmes ont osés exprimer un avis différent de la doxa féministe. Leur avis est dangereux c’est une gifle pour les femmes. Pour les médias il temps de les faire taire.

 

                                           

11/01/2018

Alain de Benoist : « les grands médias ont toujours été les premiers à relayer les mensonges d’État »...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur le site de réinformation  Breizh info, dans lequel il revient notamment sur le projet de loi annoncé par Emmanuel Macron et destiné à lutter contre la diffusion des  fake news... Philosophe et essayiste, directeur de la revue Krisis et éditorialiste de la revue Éléments, Alain de Benoist vient de publier Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017) et Ce que penser veut dire (Rocher, 2017).

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Alain de Benoist : « les grands médias ont toujours été les premiers à relayer les mensonges d’État »

Breizh-info.com : Que vous inspirent les déclarations d’Emmanuel Macron sur le projet de loi contre les « fake news » ?

Alain de Benoist : On pense évidemment à Orwell, mais on ne peut pas se borner à dénoncer les menaces supplémentaires que va faire peser sur la liberté d’expression la mise en œuvre de ce nouveau dispositif de censure. Il faut aussi s’interroger sur la notion même de fake news – de « fausse nouvelle » si l’on préfère la langue française au sabir américain. Or, Macron se révèle ici d’une étonnante naïveté, à moins qu’il ne s’agisse seulement de mauvaise foi.

Il semble en effet s’imaginer que les « nouvelles » sont soit vraies, soit fausses. On aimerait que ce soit si simple ! En matière d’information, la vérité est qu’il n’y a pas de vérité (absolue). L’information objective n’existe pas : elle est toujours le reflet de la subjectivité de qui la fournit. Il y a seulement des journalistes qui s’efforcent d’être honnêtes, et d’autres qui ne le sont pas. A côté de la « fausse nouvelle » manifeste, relevant d’une véritable désinformation, une nouvelle peut être faussée, tronquée, biaisée. La place qu’on lui donne, la façon dont on rapporte les faits, les titres employés jouent également. Un exemple simple : quand la presse fait l’éloge de l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, qui vient de mourir, en rappelant les noms des écrivains qu’il a lancés et soutenus, sans jamais citer celui de Renaud Camus, qui est l’auteur dont il a publié le plus grand nombre de livres, peut-on dire que l’information est objective ? Il y a des mensonges par omission.

N’oublions pas non plus que les grands médias, qui se flattent aujourd’hui de « décoder » les fake news chez les autres, ont toujours été les premiers à relayer les mensonges d’État, des « armes de destruction massives » de Saddam Hussein jusqu’au prétendu « charnier » de Timisoara. Et que dire des délires antirusses qui feront bientôt attribuer à Poutine la responsabilité des dérèglements climatiques ?

Dans une société normale, c’est au lecteur de se faire une opinion en lisant des choses contradictoires. On ne peut pas lui mâcher par avance la besogne en lui disant ce qui est digne de confiance (selon quels critères ?) et ce qui ne l’est pas. Ou bien alors, comme dans 1984, il faut tout de suite instituer un ministère de la Vérité – ce dont nous ne sommes d’ailleurs pas très loin. A l’heure où tant de nos contemporains s’emploient à ne pas voir ce qu’ils voient, on pourrait aussi s’interroger sur le statut du réel dans la société postmoderne. « Dans le monde réellement renversé, disait Guy Debord, le vrai est un moment du faux ».

Comment la presse alternative devra-t-elle s’organiser selon vous demain, entre censure des réseaux sociaux et ce type de projets de loi ?

Je lui fais confiance. Même dans les pires dictatures, on trouve toujours des moyens de contourner les obstacles. C’est la vieille histoire des fabricants de coffres-forts et des cambrioleurs : les systèmes de protection s’améliorent toujours plus, mais les techniques des perceurs de coffres s’améliorent aussi. Peut-être faudrait-il seulement que la « presse alternative » envisage de se renouveler un peu, pour ne pas se réduire à des commentaires, toujours les mêmes, sur des sujets qui sont toujours les mêmes aussi. Les choses les plus justes, quand elles sont mille fois répétées, finissent par ennuyer.

Sur Internet et les réseaux sociaux, j’ai toujours été personnellement réservé. Ceux qui ont cru que la Toile allait offrir une « liberté totale » à l’« information alternative » ont à mon avis été trop optimistes. Les libertés incontestables offertes par Internet vont être de plus en plus encadrées, c’est-à-dire limitées. On s’apercevra alors qu’Internet est aussi le plus extraordinaire moyen que l’on ait jamais inventé pour surveiller, contrôler et fliquer.

Le 1er janvier a vu la création de l’Assemblée territoriale de Corse, collectivité unique dirigée par les nationalistes. Quelle est votre analyse de ces élections de Corse ? Catalogne, Corse, Écosse… Est-ce le réveil de l’Europe des régions ?

Je me réjouis de ce qui se passe en Corse, mais le « réveil de l’Europe des régions » me paraît assez problématique. D’abord, l’Europe des régions n’implique pas nécessairement le démantèlement des nations, qui sont aussi des réalités. Ensuite, l’analogie que l’on fait communément entre la Corse, la Catalogne, l’Écosse, la Flandre, et pourquoi pas le Kosovo, le Québec, le Kurdistan et le Tibet, est à mon sens assez superficielle. Sur place, les situations sont extrêmement différentes. En la matière, on ne peut donc s’en tenir à des déclarations de principe : il faut aller voir ce qu’il en est concrètement dans chaque cas. L’Espagne n’est pas non plus la Belgique, qui n’est pas le Canada ou la Yougoslavie.

Et nous ne sommes plus non plus au XIXe siècle, à l’époque où l’indépendance garantissait le maintien de l’identité parce que les frontières étaient ce qui permettait le mieux aux peuples d’être présents à eux-mêmes. Aujourd’hui, les frontières n’arrêtent plus grand-chose : quelle que soit la langue que l’on parle, tout le monde vit plus ou moins de la même manière. Les régions qui subissaient naguère l’hégémonie d’une culture dominante nationale baignent aujourd’hui, comme les nations elles-mêmes, dans une culture de la marchandise qui excède toutes les frontières. L’indépendance, dans ces conditions, n’a plus la même signification qu’autrefois. C’est pourquoi je ne suis pas pour l’indépendance, mais pour l’autonomie.

Le pape François n’a de cesse d’appeler les populations européennes à accueillir les migrants. N’est-ce pas finalement un message criminel vis-à-vis des populations européennes ?

Les déclarations du pape François ne sont un problème que pour les chrétiens qui ne les approuvent pas. Ceux qui ne sont pas chrétiens y verront la confirmation qu’il ne faut pas compter, pour défendre son identité, sur une religion qui, face aux menaces, ne sait parler que d’amour, de repentance et de pardon.

Le pape est dans son rôle quand il appelle à faire preuve d’esprit de charité devant la détresse et la souffrance humaines. Le problème est qu’il confond la morale publique et la morale privée. Pour le reste, il ne fait que prendre plus au sérieux que certains de ses prédécesseurs la vocation universaliste qui est inhérente à la religion dont il se réclame. Saint Paul le disait déjà : le peuple de Dieu ne se confond avec aucun peuple particulier. Tous les hommes sont frères, puisque tous fils du même Père. L’idée même de Dieu unique implique la notion d’humanité. Les autres distinctions, de peuples, de langues, de cultures, ne viennent qu’après – d’autant que le christianisme est aujourd’hui en train de devenir une religion du Tiers-monde.

C’est évidemment ennuyeux pour ceux qui veulent faire des « racines chrétiennes » un repère identitaire, mais c’est ainsi.

Qu’attendez-vous de cette année 2018 ?

Qu’elle débouche le plus vite possible sur le XXIIe siècle !

Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh infos, 8 janvier 2017)

30/12/2017

Concurrence des soupçons...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe consacré à la concurrence des soupçons entre la France d'en haut et celle d'en bas... Spécialiste de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a publié notamment Les maîtres du faire-croire (Vuibert, 2008), Think tanks - Quand les idées changent vraiment le monde (Vuibert, 2013) ou La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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Concurrence des soupçons
 
Nous vivons à l’ère des soupçons concurrents. Il y a le soupçon — répandu plutôt dans les classes éduquées - que la population deviendrait comme allergique au vrai. Complaisante face aux mensonges de politiciens assumant ne plus se laisser borner par les faits, résistante aux preuves scientifiques (du réchauffement climatique, de la nécessité des vaccins, etc.)... Bref, crainte que l’évidence des faits et des savoirs ne puisse plus s’imposer et que les manipulateurs poutino-populistes ne séduisent des masses que, curieusement, les médias traditionnels ne parviennent plus à rééduquer.

S’y oppose le soupçon symétrique que tout ce qui vient d’en haut, des sachants, des experts, des professionnels de l’information, etc., forme un gigantesque rideau de fumée destiné à rassurer le peuple où à lui dissimuler les « vraies questions ».
Dans tous les cas, des sondages montrent avec constance combien diminue la confiance populaire dans les médias ou, plus récemment, que la liberté d’expression est menacée dans les mêmes médias (76%).

Bien entendu, nous ne disposons d’aucun moyen scientifique de mesurer quelque chose qui ressemblerait à un taux de résistance des masses aux faits et aux sciences et qui varierait suivant les époques. Les gens d’il y a cinquante ans étaient-ils plus ou moins complaisants face aux démagogues ? moins victimes de l’intoxication et de l’idéologie ? plus ou moins enclins à croire aux remèdes de bonnes femmes ou aux extra-terrestres, moins pénétré de l’évidence de l’évolution et de la climatologie ou des bienfaits de la médecine ?

Mais nous pouvons constater empiriquement que les discours se multiplient sur la question dite de la post-vérité tandis que l’accusation de falsification envahit le débat : falsification politique (fake news, complotisme, interférences étrangères dans les élections) ou contestation des acquis de la science.

Un exemple : le nombre de magazines qui ont consacré un numéro spécial à «  La vérité est-elle morte ?», « L’ère de la désinformation », « Y a-t-il encore une vérité ? », « La défaite de la vérité».

Que les faits nus - des événements qui se sont ou non déroulés et sont ou non susceptibles d’être prouvés - puissent être interprétés en des sens opposés, d’un point de vue moral, historique opposés, différemment évalués en fonction du bien commun (et peut-être de nos intérêts)..., rien de plus normal. Qu’il subsiste des divisions idéologiques - sans doute moins simples qu’à l’époque où une partie de la population française était persuadée que l’URSS était un paradis, et l’autre que les Algériens adoraient la présence française -c’est inévitable. Ce à quoi nous assistons est différent : le fait que nous soyons autant obsédés par le trucage et l’intoxication et que nous leur prêtions un tel rôle historique (le Brexit, l’élection de Trump et le référendum de Catalogne présentés comme la conséquence quelques fake news russes p.e.). La contestation des évidences proclamées et celles des autorités chargées de les valider, atteint une virulence inégalée.
Mais au fait comment savons-nous ce qui est faux ?

Un intéressant numéro de Scientific American. rappelle assez opportunément ce qu’est une « certitude » au sens d’une théorie dominante que personne dans la communauté des chercheurs n’a réussi à remplacer ou mettre en défaut. En clair, cela implique que le consensus sur l’évolution, les vaccins, le climat ou l’innocuité pour le consommateur est présumé résister à la vérification théorique par leur cohérence avec les autres acquis, comme à la vérification expérimentale. C’est du moins ce que nous devons admettre, simples. citoyens qui n’avons pas une vie à consacrer à devenir experts en ces domaines : s’il y a quasi unanimité d’un côté et que les théories alternatives ne fonctionnent sur une bonne dose de suppositions improbables, il vaut mieux croire que la terre n’est pas plate, que les médicaments guérissent, etc.

La situation est différente pour les fausses nouvelles puisque, par définition, ce sont des faits qui sont censés ne s’être produits qu’une fois et pas forcément avoir laissé énormément de témoins ou de traces. Globalement on prouve qu’il y a « fake news » de deux manières. Soit on démontre le trucage : cette photo a été prise ici, pas là, ce document a été retouché, ce témoin n’existe pas... Soit on renvoie à des sources ou des documents sensés faire foi.

Dans tous les cas, il y a une terrible panne de l’autorité. On peut sans doute trouver des explications psychologiques (biais cognitifs, préjugés et passions), sociologiques (scepticisme des « périphériques »), voire technologiques (les réseaux numériques exposant les interprétations les plus hétérodoxes de la réalité et les renforçant). Mais la perte de références a priori indiscutables - la loi des choses ou le déroulement des choses - constitue la surprise la plus ironique pour des sociétés qui se veulent positives et transparentes.
 
François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 26 décembre 2017)

25/11/2017

Brexit, Trump, Catalogne... Ils voient des Russes partout !

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son blog Huyghe.fr et consacré à l'hystérie occidentale autour des fake news. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a publié récemment La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et, dernièrement, DAECH : l'arme de la communication dévoilée (VA Press, 2017).

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Brexit, Trump, Catalogne...

Le fake, voilà l’ennemi. La Commission européenne vient de lancer une consultation sur les mesures à prendre « pour offrir aux citoyens les moyens efficaces de trouver des informations fiables et vérifiées » et lutter contre la diffusion des fake news. On ne sait pas encore ce qui en ressortira : un projet de législation (prévoyant, par exemple une obligation pour les plate-formes de faire « diligence » et de retirer rapidement les contenus signalés, (comme pour les contenus djihadistes) ? Un guide de bonnes pratiques ? Dans tous les cas, cette démarche s’inscrit dans une logique qui avait suscité , il y a deux ans, la création d’une East Stratcom Force, chargée au sein du Service Européen d’Action Extérieure de lutter contre la « propagande russe » suivant ainsi le modèle américain (de l’époque Obama, s’entend). Cette logique, c’est celle qui tend à attribuer aux fausses nouvelles diffusées par la Russie le pouvoir de perturber les élections et de menacer la démocratie. On dénonce le pouvoir subversif de Moscou et de ses séides en des termes qui dépassent parfois la rhétorique anticommuniste de guerre froide : les Russes mènent une guerre « hybride » à la vérité, ils cherchent à répandre le chaos en Occident, leurs mensonges intoxiquent les malheureuses populations. Récemment, le Monde titrait sur les trois élections que la désinformation russe aurait ainsi perturbé :
-l’élection de Trump bien sûr (un dossier dont nous traiterons à part) mais également
- le vote sur le Brexit (un responsable du National Cybersecurity Center accusant les Russes d’avoir hacké des sites britanniques et influencé l’opinion à travers 150.000 comptes dédiés sur les réseaux sociaux>
- et même le referendum catalan (Madrid déclarant que Moscou avait bombardé l’opinion de fake news à travers les contenus hispanophones de ses médias internationaux et ainsi encouragé les séparatistes).

L’Otan n’est pas en reste : récemment, le chef de ses forces en Europe, le général Scaparotti, attribuant un lourde responsabilité à la campagne de déstabilisation par l’information que mènerai le Kremlin. Du coup, des humoristes russes en ont profité pour faire un canular à la ministre espagnole de la Défense : se faisant passer pour un ministre letton, ils l’ont un moment persuadée qu’ils avaient les preuves que Puigemont était un agent de Poutine, ce qui est passé comme une lettre à la poste.

Bien entendu, personne ne doute que les médias comme Russia Today ou Spoutnik, n’aient pris positions contre Clinton ou pour le Brexit. Personne ne doute non plus que les réseaux sociaux de l’est ne se soient positionnés contre les élites occidentales dans ces affaires. Si l’on va par là, nul ne croit vraiment qu’Al Jazeera en anglais ait des positions très différentes de celles de l’émir du Qatar. Et au moment du printemps arabe, tout le monde se félicitait que des milliers de jeunes internautes soient intervenus pour soutenir les révoltes et combattre ben Ali. Si influence russe il y a eu, il faudrait qu’elle ait eu une force persuasive très supérieure à celle des médias occidentaux ou des réseaux citoyens.

La vraie question est plutôt dans ce cas de savoir pourquoi les mass-médias, les élites, les experts, les autorités, etc qui, dans leur immense majorité, soutenaient Hillary, le no-Brexit et l’unité nationale espagnole ont si peu convaincu l’opinion que quelques délires, vite démentis, sur Facebook ou Twitter l’aient retournée.

On peut poser la question autrement et se demander pourquoi les milieux dirigeants se convainquent si facilement de la thèse de la subversion russe, ou du moins, en font la cause la plus convaincante, sinon de leur échec, du moins d’un refus populaire de suivre des choix qui leur paraissent évidents. L’idée que des millions de gens ont voté non pas en raison de leurs intérêts économiques et sociaux ou de convictions idéologiques, mais de façon irrationnelle, parce qu’ils ont été bernés par des désinformateurs professionnels mériterait d’être étudiée par les sciences sociales. Dans tous les cas, cette explication - intention perverse et manipulations frappant un public un peu niais-, semble fonctionner parce qu’elle rencontre trois milieux favorables, au moins aux États-Unis d’où part la croisade contre les fakes.

Il y a d’abord celui des médias eux-mêmes et des journalistes professionnels dont on comprend qu’ils éprouvent une certaine méfiance à l’égard des réseaux numériques qui les concurrencent et ne leur offrent plus, pour justifier leur utilité, que la voie du fact-checking. L’appareil et, dans une certaine mesure, l’électorat démocrate, confrontés à une défaite incompréhensible, et irrationnelle à leurs yeux, ont tendance à chercher des coupables, si possible extérieurs et diaboliques. Mais une solide tradition anticommuniste américaine préconise la chasse aux mensonges des subversifs (si les gens étaient rationnels et correctement informés « sur la base des faits » ils ne pourraient que partager nos choix politiques qui sont des évidences et non des idéologies-. Récemment la Freedom House - une de ces institutions typiques de la guerre froide et de la lutte idéologique antisoviétique - a publié son rapport « Freedom of the Net 2017 de l’année attribuant à la désinformation en ligne une responsabilité dans le résultat des élections dans au moins dix-huit pays. Le discours sur la démocratie menacée par des États autoritaires et leurs agents d’influence n’a rien de très neuf mais la montée des paniques l’est. Reste le paradoxe de voir ceux qui célébraient les pouvoirs libérateurs d’Internet s’inquiéter aujourd’hui que chacun puisse y trouver sa version du réel, y compris celle qui contrarie la nôtre.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 20 novembre 2017)