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15/06/2017

Macron, président de la société liquide...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Arnaud Benedetti, cueilli sur Causeur et consacré au style de la présidence Macron... Arnaud Benedetti est professeur associé à la Sorbonne et directeur de la communication à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

 

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Macron, président de la société liquide

Les urnes législatives ont parlé. Selon toute vraisemblance et sauf surprise, le président de la République disposera d’une majorité confortablement absolue à l’Assemblée.

Un monde jeune et bienveillant

Ce nouveau monde qui surgit sur les bancs du vieil hémicycle sera jeune, bien sûr ; et aussi bienveillant, c’est-à-dire sympa! Et puis optimiste, débarrassé des vieilleries qui encombrent nos esprits depuis des lustres – la droite, la gauche, les clivages, et ce je-ne-sais-quoi qui, à force de protéger, nécrose l’irrépressible envie d’initier, de créer, de développer… Il sera aussi souriant, de ce sourire sur commande, presque obligatoire pour saluer l’heureuse société qui, forcément, vient. Il sera enfin fluide, interactif, admiratif, un peu béat, souvent communicant, toujours inclusif.

Ainsi va le macronisme, cette injonction à être heureux, à croire au présent, au bonheur – un bonheur économique essentiellement, où il y a peu de place pour l’interrogation existentielle, métaphysique et même… historique. Le macronisme aspire par tous les pores de sa peau idéologique les particules de l’immédiateté mondialiste, high-tech, hyper connectée, sociétale. Il en est d’abord le produit ; il n’est même pas constructiviste car le constructivisme, d’essence socialiste, suppose un volontarisme. Le macronisme prend littéralement ce que le grand poète Francis Ponge appelait « le parti pris des choses ».

Tout surfe sur la vague post-moderne

Rien de ce que la société sophistiquée des grandes mégalopoles occidentalisées génère ne lui est étranger ; bien au contraire il en épouse toutes les formes avec une gourmandise à peine dissimulée. Le macronisme est l’avatar politique d’une société qui ne se refuse rien, qui ne se pose aucune limite… Tout y surfe sur la vague post-moderne. Le mouvement en est le ressort comme si le nouveau monde s’opposait à l’ancien par une indétermination ontologique de toutes les formes, bien établies elles, qui nous ont précédées : du genre au statut professionnel, de l’identité aux valeurs, tout est relatif, transitoire, précaire évidemment, en transformation perpétuelle. Tout glisse en quelque sorte. Le macronisme est la première traduction politique de cette « société liquide » prophétisée par le sociologue Zygmunt Bauman. La macronisation est d’abord une dépolitisation des anciennes offres politiques ; elle reconvertit par une agrégation de contenus et de personnels les vieilles lignées pour les aspirer dans une version New Age du « catch all party », le parti attrape-tout que nos sciences politiques d’hier enseignaient aux jeunes apprentis politologues… Mais à la différence de cette grande figure des classifications de la sociologie partisane, La République en Marche ne synthétise pas les contradictions.

Clins d’oeil à Terra Nova

Elle les absorbe sans souci avéré de cohérence doctrinale. Elle prolifère par captation sans effort systématique de rationalisation ; elle additionne sans travailler forcément à l’interopérabilité des sensibilités. Le « en même temps », formule culte de la novlangue du jeune pouvoir, concentre sémantiquement bien des ambivalences de la formation majoritaire. Il en stocke même toutes les bombes à retardement lorsqu’adviendra, à l’issue de cette récréation électorale, le temps d’exercer effectivement les responsabilités. Au demeurant, cette organisation n’est pas un parti, mais un… mouvement. Ce qui suppose qu’elle est mue par une force motrice dont les ressorts sont des mégas faits de structure : l’immigration dont la traduction politique s’incarne dans l’éloge de la diversité, la mondialisation dont l’horizon institutionnel s’objective dans le fédéralisme européen, la financiarisation de l’économie dont l’ubérisation est le modèle. Les soubassements du macronisme s’adossent ainsi, non pas à une conception volontariste de l’organisation de la cité, mais à une soumission à quelques grandes tectoniques déstructurantes… Lovée dans l’élan de ces anomies macro-historiques, l’habileté macronienne consiste en infra à flairer des sensibilités kaléidoscopiques, à saisir des humeurs souvent contradictoires : le désir de renouvellement et les préoccupations conservatrices des élites, la soif de moralisation et le ressentiment de vieux acteurs politiques en quête d’un ultime rôle en fin de partie, le respect du classicisme qu’illustre sa communication inaugurale et des clins d’œil appuyés à la déconstruction « terra noviste »…

…sur fond de vieilles recettes

La République en Marche se nourrit de ces oxymores, refusant de choisir entre eux, les portant par une com’ toute dédiée à l’image mais économe en paroles et soucieuse de mots hyper-contrôlés. Macron donne à voir pour mieux inhiber notre capacité critique. Il sature par la profusion séquentielle de scènes bien léchées, esthétiques, nombreuses un espace médiatique souvent complaisant, un espace public sidéré par une maîtrise de la com’ qui tranche avec la spontanéité revendiquée mais maladroite de ses deux derniers prédécesseurs… Macron assure, donc rassure, dans un exercice qui relève de l’ordre de la représentation du pouvoir, du statut présidentiel. Sa démarche lente, ses choix scéniques et iconographiques nous racontent une histoire qui laisse ainsi pour le moment hors-champ le cortège d’ambiguïtés et de non-dits dont il est le produit. Son astuce est d’articuler une com’ qui tient tout à la fois du marketing et de la propagande, sorte d’hybride dont l’objectif consiste à nous faire accepter, « à l’insu de notre plein gré » , une certaine conception d’une société tout acquise aux oligarchies…

Le jeune Macron n’invente rien, contrairement aux propos admiratifs de ses hagiographes. Il reproduit avec malice les vieilles recettes d’un des pères fondateurs et théoricien des relations publiques, Edward Bernays, qui voici plus de 80 ans considérait que « la fabrique du consentement » était l’objectif des communicants pour légitimer le pouvoir exclusif des élites. Rien de nouveau sous le soleil…

Arnaud Benedetti (Causeur, 12 juin 2017)

23/06/2015

Notice d'ingénierie sociale...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Eric Guéguen , cueilli sur le Cercle Aristote et consacré aux technique d'ingénierie sociale utilisée par l'oligarchie pour asseoir sa domination. Philosophe et essayiste, Eric Guéguen vient de publier Le miroir des peuples (Perspectives libres, 2015).

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Notice d'ingénierie sociale

Constat sans appel : de plus en plus de gens ont l’impression que leur vie est régentée par une oligarchie qui, peu à peu, met en application un projet de société ourdi à leur insu. Ne pouvant faire confiance aux médias dits mainstream, auxquels qualité et probité font désormais défaut, les plus volontaires investissent massivement le Net et ses relais pour se convaincre d’un autre son de cloche et partager leur désillusion. On commence alors à parler d’« ingénierie sociale » pour qualifier une emprise refusant de dire son nom. Dans les hautes sphères, en attendant un arsenal juridique adéquat à opposer à la « dissidence » qualifiée de paranoïaque, on aura tendance à n’y voir qu’une nébuleuse accro des complots. En quelques lignes, j’aimerais aider à éclaircir un point.

En matière d’ingénierie sociale, l’actualité ne tarit plus d’exemples. Du faux référendum de 2005 (dix ans déjà !) au traité transatlantique, en passant par le « genrisme », la gestation pour autrui, l’uniformisation scolaire ou la loi sur le renseignement, les partis accrédités (UMPS, Verts et centristes) sont sur tous les fronts. Tantôt seront mis en avant des promoteurs, tantôt des objecteurs de commande. Le côté théâtral est à ce point manifeste qu’il renforce le sentiment de manipulation. Et la colère monte.

Mais il y a une autre facette du problème, tout aussi snobée par les nantis bien en vue et les petites mains du système, mais plus difficile à entendre de la part du grand nombre indistinct. Pour y avoir accès, il faut croiser la lecture du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie avec celle de Propaganda d’Edward Bernays. De fait, lorsque la fabrique du consentement rencontre le conformisme résolu, le gros du travail est fait. La tyrannie douce s’insinue et seule une crise du confort marchand sur laquelle elle s’appuie peut la mettre au jour. C’est précisément ce que nous éprouvons depuis maintenant quelques années, et c’est un mal pour un bien. À condition d’assumer le rôle que nous tenons quotidiennement dans un ordre marchand à vocation apolitique.

« La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains. Ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboîtées que forme la société moderne. » Ce sont les mots d’Edward Bernays en 1928, peu avant la grande crise économique qui débouchera sur un conflit mondial. Et au sortir de ce conflit, la société bernaysienne entrera en action dans les pays occidentaux. Pour le grand bonheur des masses usées par la guerre durant au moins trente années « glorieuses ».

La toute-puissance marchande, aussi bien dans sa dimension macroéconomique (TAFTA) que microéconomique (GPA), se nourrit d’une mentalité d’ayants droit qui, dans le même temps, la déplore et s’en remet entièrement à elle. Il y a bel et bien un projet de société à l’œuvre et une oligarchie aux manettes, mais ce sont aussi les symptômes de nos modes de vie.

Eric Gueguen (Cercle Aristote, 9 juin 2015)