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Points de vue - Page 197

  • Les faux rebelles de la culture...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Sébastien Bressy, cueilli sur le site de L'Inactuelle, revue d'un monde qui vient, animée par Thibault Isabel.

    Pour aller plus loin sur le sujet, on pourra lire l'essai de Joseph Heath et Andrew Potter, Révolte consommée : Le mythe de la contre-culture (Naïve, 2005).

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    Un "rebelle institutionnel" en une de M, le magazine du Monde (6 juillet 2018)

     

    Les faux rebelles de la culture

    La création et l’originalité vont de pair ; la plupart des artistes brillent donc évidemment par leur forte personnalité, voire leur anticonformisme. Mais, d’une époque à l’autre, cette singularité s’exprime selon des modalités très différentes.

    Autrefois, disons jusqu’à la Révolution industrielle et l’avènement historique de la bourgeoisie, l’artiste tentait d’affirmer librement sa personnalité dans la société qui était la sienne, et, s’il en assumait les risques – puisque la justice des puissants lui en faisait parfois payer le prix –, il ne remettait pas en cause les principes de cette société. Il en acceptait les codes, et l’idée de les contester ne lui traversait pas l’esprit. Il pouvait passer pour une forte tête, un excentrique ou un original, mais il inscrivait sa différence dans un « monde commun » (pour employer l’expression de Hannah Arendt), un monde parfaitement cadré et normé qui semblait inébranlable. Cela valait par exemple pour Villon, Le Caravage, Mozart…

    Au XIXe siècle, surgissent les artistes « révolutionnaires » : l’art devient politique, la société n’est plus acceptée telle qu’elle est, elle peut être repensée et reconstruite selon l’idée que les uns ou les autres s’en font. L’artiste se dresse « contre » l’ordre social, il est prêt à l’affronter, à le défier pour établir un ordre plus juste (Beethoven, Vallès, Courbet, ou plus récemment Aragon, Picasso, Neruda sont des artistes « politiques » ou révolutionnaires).

    L’irruption du “rebelle”

    Mais l’époque post-moderne marque un tournant majeur dans cette évolution, avec le développement de la figure du « rebelle » : l’artiste ne s’affirme plus au cœur de la société comme « l’original », il ne veut plus la changer comme le « révolutionnaire » ; il s’en fout ! Il la rejette par principe et entend s’y soustraire. Le « rebelle » agit avant tout pour son propre compte.

    L’émergence de ce personnage est patente depuis des décennies : les romans de Céline mettaient déjà en scène des héros centrés sur eux-mêmes, désocialisés, et la littérature américaine (Burroughs, Kerouac ou Salinger) a très largement accompagné cette tendance de fond, sans parler de films tels que Les Valseuses, Orange mécanique ou Into The Wild. Si l’on se penche sur la culture populaire, de Renaud à Michel Polnareff, on constate que la société est souvent considérée de façon explicite comme le mal absolu dont il convient à tout prix de se défaire (« Société, tu m’auras pas », chantait Renaud).

    Or, « la société, ça n’existe pas » (« there is no such thing as society »)… N’est-ce pas en tout cas ce qu’affirmait Margaret Thatcher ? N’est-ce pas le cœur du projet politique et économique qui prévaut depuis la fin du XXe siècle ? Les artistes « contestataires » ont fait le lit du capitalisme qu’ils prétendaient combattre ; et ils continuent de l’entretenir en affichant une rébellion qui n’en est plus une. Quand la rébellion est encouragée par les discours publicitaires, politiques, médiatiques, elle n’a plus de sens. Dès lors que Renaud décrit son pays peuplé de cinquante millions de cons (« Hexagone »), il n’est déjà plus très loin de considérer que ces cons n’ont pas droit à la parole, que le pouvoir doit s’exercer sans eux et que tout individu a intérêt à se renfermer dans sa petite bulle ou sa petite communauté. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, quarante ans après avoir écrit sa chanson, Renaud soutienne la candidature de Fillon, puis celle de Macron. A certains égards, il reste cohérent avec ce qu’il a toujours été… Simplement, il ne le savait pas. Il n’avait pas les idées qu’il croyait avoir, pour reprendre la formule de Brassens. Johnny Hallyday, sans doute par instinct naturel, adoptait quant à lui un comportement plus logique, puisqu’il affichait à la fois une forme de rébellion bon teint contre la société et un soutien indéfectible aux pouvoirs dominants.

    C’est la négation de la société qui caractérise l’artiste rebelle, quand tous les autres jusqu’à lui, qu’ils soient « originaux » ou « révolutionnaires », prenaient cette société en considération, que ce soit pour y adhérer ou pour la rejeter. On voit bien aussi à travers ce constat que la société ne saurait se confondre avec la masse, qui définit au contraire l’état du monde présent et de ce qui lui tient lieu d’« art » : selon Hannah Arendt, la masse est faite « d’individus atomisés et isolés », elle se développe précisément lorsque la société se dissout. Dissolution sociale, massification : nous en sommes bel et bien arrivés là !

    Les élites contre le peuple

    Pourtant, la culture de masse n’est pas seule en cause. La fausse rébellion s’applique à nombre d’artistes contemporains dits « élitistes », pour lesquels la négation de la société définit apparemment le sens même de leur travail et du message qu’ils entendent délivrer : « Rien n’existe hors de moi, de ce que je ressens, de ce que j’exprime… » Leur démarche esthétique aboutit volontiers à la vacuité la plus abyssale, au non-sens ou à l’escroquerie clairement assumée. En niant la société, le rebelle se place sur orbite, se détache du « sens commun » ; il est exclusivement centré sur lui… c’est à dire qu’il n’est centré sur rien. Tel l’astronaute dans l’espace gesticulant en tous sens, il se croit libre, mais il ne peut aller nulle part, faute de prendre appui sur un point fixe et extérieur à lui-même.

    Certes, une autre culture subsiste toujours dans la quasi-clandestinité. Mais la culture « officielle » d’aujourd’hui, qu’elle s’adresse à la masse ou à une soi-disant élite, reste semblable à l’économie ou à la politique du temps ; elle se situe délibérément à l’écart d’un monde commun ou d’une société qu’elle ne cesse de désagréger, de « fluidifier », afin de lui enlever toute capacité de résistance, toute valeur esthétique ou morale susceptible d’être érigée contre le système dominant. Si tout se vaut, tout peut se vendre – à n’importe quel prix ! Nous voilà plongés dans l’univers cynique qu’Oscar Wilde définissait avec aplomb : « Le cynisme ? C’est connaître le prix de tout et la valeur de rien. » Dans ce projet, et souvent à son corps défendant, l’artiste rebelle joue son rôle, du côté du pouvoir, contre la société. C’est ainsi que la reine d’Angleterre anoblit désormais les rockers… Le silence assourdissant des artistes français du « show-business » concernant le mouvement des gilets jaunes ne laisse aucune ambiguïté sur la nature de leur rébellion. Elle s’inscrit dans le cadre de la « révolte des élites » que Christopher Lasch analysait déjà il y a cinquante ans.

    Pour voir au-delà des figures de « l’original », du « révolutionnaire » ou du « rebelle », trop réductrices, c’est peut-être vers Albert Camus qu’il faut se tourner, avec son évocation de l’artiste révolté. Le vrai révolté souhaite changer le monde, contrairement à « l’original » ; mais, s’il veut que la société évolue, il ne la condamne pas en tant que telle, et il ne s’affirme pas contre elle, à l’inverse du « révolutionnaire », ni hors d’elle, à l’inverse du « rebelle ». Il porte sa révolte à l’intérieur de la société.

    L’œuvre d’art ne doit pas être une pure construction de l’esprit. Elle doit entretenir un rapport charnel avec les hommes, en lien avec le monde dont elle est issue. Elle doit s’appuyer sur un inconscient collectif qui l’a précédée, et qu’elle contribuera en retour à enrichir. Quelle que soit l’époque à laquelle ils appartiennent, les artistes les plus estimables se conforment toujours à ce modèle : ils n’opposent pas la révolte individuelle à la société, mais tentent de les réconcilier. En nos périodes troubles où les pouvoirs vacillent, il est fort à parier que c’est dans cette voix intemporelle, loin de la « rebellitude » contemporaine, que les artistes révoltés écriront l’histoire de demain.

    Jean-Sébastien Bressy (L'Inactuelle, 28 décembre 2018)

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  • Qui a dit guerre civile ?... (1)

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré à l'ambiance de guerre civile qui se développe en France au travers des discours des protagonistes de la crise des Gilets jaunes... Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

     

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    Qui a dit guerre civile ? (1) - Les mots qui engagent

    Ce n’est pas la guerre civile, mais c’est déjà un vocabulaire de guerre civile. Quand Benjamin Griveaux fustige les agitateurs et parle des personnes les plus radicalisées (1) contre qui il réclame « la loi, toute la loi, rien que la loi ». Quand il dénonce le gens qui restent mobilisés, comme « des agitateur qui veulent l’insurrection ». Quand il les décrit « dans un combat contre la légitimité du gouvernement et du président de la République». Quand il dit qu’Éric Drouet qui organise une manifestation sans déclaration préalable « n’est pas au dessus des lois »…

    Quand Christophe Castaner (qui, par ailleurs se félicite que tout soit bien passé dans la nuit de la saint-Sylvestre, avec seulement un millier de voitures brûlées, mais pas par les Gilets jaunes, donc avec zéro arrestation) pointe les « séditieux » (un mot qui a un sens plutôt fort depuis le code pénal de 1810). Quand il demande plus de fermeté aux préfets et suggère que les policiers sont un peu mous de la matraque et hésitants du flashball. Quand Mounir Mahjoubi parle des puissances étrangères « qui ont la volonté d’influencer les démocraties occidentales pour les déstabiliser ».

    Et bien sûr, quand le président de la République parle des porte-voix d’une « foule haineuse », quand, se réclamant des générations qui nous ont précédé et se sont battues pour ne subir ni le despotisme, ni aucune tyrannie (Jean Moulin réveille toi, Drouet et entré dans Paris !) il parle de négation de la France et d’ordre républicain qu’il faudra sauver sans complaisance (il n’a pourtant pas manqué de blessés et de mis en examen, de l’avis même de policiers qui demandent ironiquement s’ils doivent tirer pour être enfin un peu virils, que diable!)…

    Quand tout cela s’accumule sur fond de peur de la peste brune, violente, homophobe et poutinophile, trop bête pour comprendre les bienfaits du pacte de Marrakech (qui par ailleurs ne contient rien de contraignant, braves gens.)…

    Quand de commentateurs de télévision qui se sont illustrés par une certaine vigueur en 68 ou avec la Ligue Communiste de Krivine (dissoute après une nuit d’émeutes et une centaine de blessés parmi les forces de l’ordre) hurlent à la subversion. Quand ils découvrent dans un éclair de génie le mécanisme provocation, répression, solidarité, escalade, front de classe. Quand des prophètes qui écrivaient « Vers la guerre civile »(1969) poussent des cris de paroissiennes à l’idée qu’il y ait des manifestations non autorisées ou que d’horribles prolos refusent d’obéir aux appels à se disperser de nos sympathiques Compagnies Républicaines de Sécurité..

    Quand, dans le camp d’en face quelques isolés (mais qui, eux, n’ont été élus par personne et n’ont aucune responsabilité de défendre les règles républicaines) parlent d’entrer dans l’Élysée, se réclament de l’exemple de Maïdan ou du printemps arabe (qui furent pourtant admirés en leur temps par nos maîtres penseurs et moralisateurs)…
    Quand on parle de gens prêts à mourir comme sur une vidéo qui circule en ce moment. Quand les rodomontades sur le calibre 12 au fond du placard que l’on pourrait aller chercher un jour ne font plus rire.

    Oui, alors là, il est permis de parler d’ambiance et de gueule d’atmosphère.

    Mais au fait qu’est-ce que la guerre civile ? Le moment où une fraction de la population se dresse contre une autre (et/ou contre l’appareil d’État qui protège la seconde) et la tient pour ennemie. D’où il découle généralement le recours aux armes, l’organisation en fractions opposées luttant pour le contrôle du territoire et l’existence des institutions. Il y a l’affrontement physique et jusqu’à soumission ou disparition de la partie adverse de deux visions de l’organisation des pouvoirs. Dans la guerre civile, chacun choisit son camp, et, parfois, déclare comme ennemi celui qui, la veille, était son concitoyen.

    Les Grecs avaient un mot pour cela, ils parlaient de la Stasis, crise à la fois politique, morale et sociale, nous dirions aujourd’hui idéologique, qui dresse citoyen contre citoyen, et non soldat de la Cité contre soldat étranger (même si, bien entendu, l’intervention étrangère ne date pas d’hier).

    Nous ne résistons pas à une citation de Montherlant :

    Je suis la guerre civile. Et j’en ai marre de voir ces andouilles se regarder en vis-à-vis sur deux lignes; comme s’il s’agissait de leurs sottes guerres nationales. Je ne suis pas la guerre des fourrés et de champs. Je suis la guerre du forum farouche, la guerre des prisons et des rues, la guerre du voisin contre le voisin, celle du rival contre le rival, celle de l’ami contre l’ami .

    Bien sûr, nous n’en sommes pas là, les dix morts Gilets jaunes ou assimilés l’ont été par accident, personne ne tire sur personne. Et si j’avais le malheur de crimpenser cela, je me ferais rattraper par la patrouille des valeurs qui nous unissent.
    Bien sûr. Mais si la guerre n’est pas encore civile et dans les rues, quelle sorte de guerre y a-t-il dans les têtes ?

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 5 janvier 2019)

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  • Guerre culturelle : faut-il encore diaboliser la Nouvelle Droite ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous une excellente enquête sur la Nouvelle Droite réalisée par Edouard Chanot pour Sputnik. A voir !

     

                               

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  • Le marché, est-ce la même chose que le capitalisme ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Javier Portella, cueilli sur Polémia et consacré à la question du capitalisme et du marché. Javier Portella est l'auteur d'un essai intitulé Les esclaves heureux de la liberté (David Reinarch, 2012).

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    Le marché, est-ce la même chose que le capitalisme ?

    Lors de récentes déclarations au Figaro, Jean-Claude Michéa, reprenant une idée déjà exposée dans L’Empire du moindre mal, s’en prenait à « la droite qui vénère le marché et vomit ses conséquences ». Ce qu’il entend par là est très clair : il faut vomir tous les deux à la fois, s’attaquer aussi bien à la cause du mal qu’à ses conséquences. Le contraire relève de l’ignorance ou de l’hypocrisie.

    L’idée, exprimée d’une façon percutante, est clé : elle condense ce que pense aussi bien la gauche anticapitaliste, incarnée de façon notoire par un Michéa, que la droite qu’on peut qualifier aussi d’anticapitaliste (« nouvelle », l’a-t-on appelée il y a cinquante ans) et dont la pensée est incarnée, de façon également notoire, par un Alain de Benoist.

    Parlons donc du marché, ou du capitalisme, puisqu’on les tient d’habitude pour la même chose. Que faut-il entendre par combattre et abolir les méfaits du marché ou du capitalisme ? Il a raison, Michéa : c’est absurde (ou hypocrite) de vomir seulement l’état de fait d’un monde dont la précarité frappe de plus en plus de gens, et dont la perte de principes,de racines et de beauté fait que tout plonge dans l’absurdité et le non-sens. Il faut s’attaquer à la cause – l’une des causes, la plus immédiate, sans doute – de tant d’errements. Il faut combattre le marché qui, dominant l’ensemble de la vie, a pour nom capitalisme.

    Il faut combattre le marché. Mais pour mettre à sa place… quoi donc ?

    Ah, la grande question ! Car cette question a reçu dans la réalité historique une réponse aussi claire que tranchante – et qui fait froid dans le dos. C’est la réponse bien connue selon laquelle on met fin aux errements du capitalisme en éradiquant le marché, en liquidant la propriété privée et en la remplaçant par la propriété collective (enfin, collective… : étatique) des moyens de production.

    Ce n’est pas là ce que proposent un Jean-Claude Michéa ou un Alain de Benoist. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais de quoi s’agit-il alors ? Il s’agit de transformer de fond en comble le capitalisme, d’en combattre les turpitudes, outrecuidances et folies sans pour autant démolir sa base : la propriété et l’économie de marché qui sont le substrat sur lequel elles se tiennent – tout comme ce même substrat soutient l’ensemble des systèmes économiques qui, avec la seule exception du communisme, ont vu le jour depuis le début des temps.

    Il reste la question essentielle : en quoi consisterait, de quelle façon s’articulerait une telle conjonction, disons-le ainsi, de marché et d’antimarché, de capitalisme et d’anticapitalisme ? Il reste une telle question (rien de moins !), mais c’est bien de cela – d’une pareille conjonction des contraires – qu’il s’agit. Du moins pour moi, et j’entends que pour les auteurs dont je parlais aussi, même si je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils approuveraient une telle façon, si « réformiste », diront certains, de voir les choses.

    Et c’est là justement le problème. Car voilà quelque chose qui, tout en étant d’une importance décisive, est susceptible d’être mis en discussion. Ce n’est pas quelque chose qui serait absolument clair, d’emblée, sans l’ombre d’un doute.

    Mais si l’affaire n’est pas aussi claire qu’il le faudrait, c’est aussi parce qu’il y a une question terminologique qui l’embrouille. Les noms n’ont rien d’éthéré ou d’évanescent : ils sont pleins de poids et de densité, d’odeur et de saveur. Les noms capitalisme et socialisme sont gros de la signification qu’ils ont acquise tout au long de leur parcours historique et, en particulier, à travers l’action de ceux qui ont prétendu nous libérer du premier des deux. Si l’on veut donc libérer vraiment le monde des méfaits du capitalisme, la première chose qui s’impose, c’est de trouver un terme exprimant aussi bien ce qu’il faut maintenir que ce qu’il faut abolir.

    En ce sens, un nom comme celui d’illibéralisme, lancé par le dirigeant hongrois Viktor Orbán, reflète assez bien, quant à la dimension politique de la chose, ce que je veux dire. Des termes comme social-marché ou capital-socialisme– tout un oxymoron : indispensable quand il s’agit d’une conjonction des contraires – pourraient exprimer la même chose pour ce qui est de la dimension économique de celle-ci.

    Le marché, ce n’est pas le capitalisme

    Ce qui a été dit jusqu’ici (et ce qui va suivre) n’a strictement rien à voir avec la vision social-démocrate des choses. En accomplissant des réformes et en lui apportant des raccommodages voués à le renforcer, c’est le capitalisme que la social-démocratie défend et encourage de toutes ses forces : le capitalisme dans sa puissance maximale, dans ce qu’il a de plus essentiel.

    C’est tout le contraire qui est défendu ici. Or, voilà que le malentendu perce à nouveau et il convient de le dissiper une fois pour toutes : le marché et la propriété ne sont pas l’essentiel du capitalisme. Ils n’en sont que la base, le substrat. Comme ils étaient aussi le substrat – nous l’avons déjà souligné – sur lequel, mettant chaque fois en œuvre un esprit, un imaginaire profondément différent, se tenaient, entre autres, la vie économique de l’Antiquité gréco-romaine, celle du Moyen-Âge ou celle de la Renaissance. Ce qui définit le capitalisme, ce qui le rend unique, c’est l’ambition de tout soumettre – la vie, le monde, la nature, les espoirs, les rêves… – à l’emprise de l’économique, à l’avidité marchande. À cette avidité sans bornes qui imprègne l’air du temps et dont la démesure effrénée fait, par exemple, que le grand capital s’intéresse de moins en moins à la production de choses pour, développant la spéculation autour de chiffres, titres et monnaies, tourner en rond sur lui-même, inépuisable, comme s’il était à la recherche de l’infini – de ce progrès infini, disaient-ils quand ils y croyaient encore, qui ne peut déboucher que sur la mort de la terre. Et sur celle de l’esprit.

    C’est cela, c’est cette mort qu’il faut extirper. Avec des forceps, si c’est nécessaire. Non pas, pourtant, pour qu’on arrête d’avoir et de posséder, non pas pour qu’on arrête de produire et d’échanger, d’investir et de gagner. De gagner aussi ! Disons-le clair et net : il s’agit aussi de gagner, de profiter, de prendre des bénéfices sur ce qu’on a investi… Ce n’est pas le plus important dans la vie, l’obsession du gain et de l’argent doit absolument quitter le centre du monde. Mais s’il ne s’agissait plus de gagner et de profiter– tout en y mettant de la mesure, des bornes, des limites –, qui diable se risquerait, investirait, produirait ?

    Tout cela doit rester, tout cela doit être sauvegardé. Non pas à la façon d’aujourd’hui, mais dans des termes différents. Dans des termes semblables en un sens  – disons-le avec cet exemple – à ceux qui sont de mise dans ce qu’on appelle le domaine des petites et moyennes entreprises : ce domaine de la production qui sait et assume que l’hybris de l’illimité n’est pas de mise ; ce domaine essentiel pour produire des choses et non pas du vent, qui n’a rien à voir avec la spéculation financière, usurière et mondialiste. Il a si peu à voir avec lui qu’il fait même partie de ses victimes.

    Voilà le principe, voilà l’idée. Mais comment la mettre en œuvre ? Comment, à partir de là, les choses peuvent-elles s’agencer, s’articuler ? Quelles digues faudrait-il dresser, quels vannes ouvrir, quels encouragements donner, quelles contraintes fixer, quelles institutions créer pour que les hommes – ces hommes qui n’ont plus rien de grand, de beau, de sacré à leur portée –arrêtent de faire ce qui semble être devenu leur impulsion première : avoir et posséder des objets, des produits, voire des signes et des virtualités ;impulsion folle, effrénée,pour avoir e t posséder qui s’est emparé des hommes (je parle de l’esprit du temps, pas des seuls possédants) dès qu’on a décrété qu’il était aussi possible que nécessaire de « laisser faire[et] laisser passer » tout ce qui par la tête des hommes passerait.

    Répondre à de telles questions est une tâche immense, énorme. Raison de plus pour l’aborder d’urgence quand on dénonce – et la dénonciation est plus que justifiée – qu’il est ridicule de « vénérer le marché et de vomir ses conséquences ». Aussi ridicule que si on continuait de vomir tous les deux sans savoir (ou sans dire) quoi mettre à la place.

    Javier Portella (Polémia, 23 décembre 2018)

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  • Le retrait des Américains de Syrie : une chance pour la France ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactértos, cueilli sur Figaro Vox et consacré aux possibilités ouvertes pour la France par la décision de retrait des troupes américaines de Syrie prise par le président des Etats-Unis. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle vient de créer, avec Hervé Juvin, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

     

     

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    «Le retrait des Américains en Syrie est l'ultime chance pour la France de peser de nouveau»

    Encore une fois, l'homme a pris (presque) tout le monde à contre-pied.

    En premier lieu nous, l'allié français,. Nos salves d'autorité ne changent rien à la donne de fond du conflit syrien: un accord est en train de se nouer entre Washington, Moscou et Ankara, et nous n'en sommes pas. Parlant de Yalta, les Polonais disaient avec amertume que «si l'on n'est pas à la table (des négociations), c'est que l'on est au menu». Pour la France, c'est pire: nous ne sommes même plus dans la carte mentale de notre Grand allié…Que le Général Mattis n'ait pas été d'accord avec le Président ne change rien à l'avanie insigne que nous subissons. L'Empire ignore superbement ses limes. Car l'essentiel pour lui est ailleurs: les forces spéciales américaines quittent la Syrie car Trump est un vrai réaliste. Il a compris qu'il était urgent d'enfoncer un coin dans l'alliance tactique mais bien réelle entre Moscou, Téhéran et Ankara, avant que celle-ci ne se consolide trop. Il s'agissait donc de faire plaisir à la Turquie, d'où le lâchage kurde, la «réflexion» sur l'éventuelle livraison de Gulen, etc. et d'interrompre le raidissement du néo-sultan Erdogan dont le flot de menaces désormais retombe... sur nous, qui aimons trop les Kurdes.

    La Turquie est donc la grande gagnante de la décision américaine de retrait. Une fois encore, elle joue là remarquablement son positionnement «in and out» par rapport à l'OTAN. Le lâchage des valeureux Kurdes par les Américains va les contraindre à tirer leur épingle du jeu en se rapprochant de Moscou - qui mène toujours la danse régionale mais se méfie de ses «alliés» tactiques iranien et turc -, et de Damas qui doit aussi composer avec la présence turque, son soutien aux islamistes et son influence durable dans le pays et la région. Les Kurdes tireront sans doute au mieux parti de ce nœud de vipères mais leur rêve fou d'État a vécu.

    L'Iran en revanche doit s'inquiéter, car le sort que semble lui réserver Washington (via Tel Aviv) ne semble en rien modifié. «Mad dog» (surnom donné au général Mattis) a fait son œuvre et Téhéran est plus que jamais dans le collimateur du Pentagone... et dans la ligne de mire d'Israël, dont Téhéran est de fait le seul véritable concurrent régional à moyen terme (bien plus qu'un adversaire militaire crédible): un rival non arabe, de haut niveau culturel, intellectuel, technologique, industriel et bien sûr potentiellement économiquement supérieur du fait de ses immenses richesses fossiles.

    L'Iran est donc en grand danger. D'autant que John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale, est lui bel et bien toujours là. Il est «augmenté» de ses nombreux avatars et relais néoconservateurs, enivrés de leur propre discours antédiluvien de diabolisation aujourd'hui anti-iranienne et antirusse comme hier anti-irakienne ou antisoviétique. Le départ des Généraux Mattis, Mac Master et Kelly est un affaiblissement temporaire qui renforce sans doute sa détermination.

    Mais ne nous trompons pas encore une fois de diagnostic. On sous-estime gravement Donald Trump depuis son irruption dans le jeu politique américain et son arrivée à la Maison blanche. Il a mis à mal tant de promesses, de plans de carrières et de prébendes qu'il a déclenché une phobie éruptive, des torrents de haine et d'injures parfaitement inqualifiables. Car il gêne. Il est instinctif, impulsif, bravache et surtout, il n'est pas manœuvrable, travers impardonnable dans un système politique et militaro industriel américain qui fait depuis toujours marcher l'occupant de la Maison blanche sinon à la baguette, du moins «au profit général» du peuple américain, mais surtout du gros business… de la guerre notamment.

    On veut donc l'isoler, et accréditer l'idée qu'il a un besoin impératif de tuteur car il ne saurait pas ce qu'il fait. Un être quasi irresponsable en somme, pour lequel d'ailleurs une procédure d'impeachement s'imposerait au nom du salut même de l'Amérique… Mais Donald Trump résiste et il n'est pas «seul». Plutôt un peu isolé mais sans doute très soulagé de s'être débarrassé d'hommes hostiles qu'il n'avait une fois encore pas choisis, et qui prétendaient lui dicter sa conduite en politique étrangère. Allégé de quelques ennemis donc, mais toujours en butte à une invraisemblable curée de l'establishment qui a juré sa perte. Le printemps augure d'un harcèlement redoublé de la part des démocrates notamment. Mais il est convaincu que son agenda est le bon, qu'il doit tenir ses promesses de campagne pour être réélu, que la bourse tangue dangereusement, qu'il lui faut conjurer une nouvelle crise financière qui gronde et tenir la Chine en respect (donc ne pas s'aliéner totalement la Russie) et qu'à tout prendre, mieux vaut combattre une chambre démocrate que républicaine, tant il est vrai que cela porta chance à Clinton puis à Obama. Pour lui en somme, la menace est bien plus intérieure qu'extérieure.

    En amont de ce retrait militaire annoncé, les termes du «deal» (implicite ou explicite?) entre Washington et Moscou pourraient donc bien avoir été: «je quitte peu ou prou la Syrie, et te laisse dominer ce pays, où de toute façon nous avons perdu notre pari de déstabilisation et n'avons plus grand-chose à prendre ou à gagner. Nous reprenons langue sur les sanctions et l'Ukraine, tu retrouves la superbe d'un dialogue entre anciens «Grands», antichambre d'un triumvirat Washington-Moscou-Pékin où tu auras ta place et pourras servir. En échange, tu lâches progressivement l'Iran diplomatiquement et militairement…»

    Il est peu probable que Vladimir Poutine donne dans ce marchandage sans garanties fortes. D'autant qu'à l'inverse des États-Unis, la Russie base son retour diplomatique tonitruant sur la scène mondiale sur sa fiabilité et son respect des engagements pris dans le cadre de ses alliances, qu'elles soient tactiques ou stratégiques. La rivalité russo-américaine est par ailleurs toujours très vivace sur un grand nombre de terrains et de dossiers. Simplement, «la méthode Trump» pour traiter l'ogre russe tranche d'avec l'hostilité fossilisée de l'appareil militaro-politique américain, qui n'a d'ailleurs jusqu'ici abouti qu'à un rapprochement accéléré et dangereux de Moscou avec Pékin (dont l'Europe fera in fine les frais) et à la bascule de «clientèles» africaines et orientales que l'Amérique croyait pouvoir conserver à sa botte ad vitam aeternam.

    Sans parler du retour du Qatar dans le jeu, adossé à l'axe Moscou-Téhéran-Ankara, qui ruine les efforts saoudiens pour l'ostraciser, et force Washington à ménager la chèvre et le chou pour faire pression et tenter de contrôler son pion à Ryad, le jeune prince MBS, qui se croit tout permis, et contrer le vieux mais toujours puissant Roi Salman qui, lui, ne met pas tous ses œufs dans le même panier et lorgne vers Moscou pour sa sécurité.

    Et puis il y a la Libye, autre théâtre tragique de l'inconséquence occidentale, où Washington ne veut pas se laisser tailler de nouvelles croupières par Moscou, où se replient avec une facilité déconcertante, les djihadistes de Daech, comme Afghanistan. L'Afghanistan où les négociations directes avec les Talibans vont bon train et vont permettre l'allégement du contingent américain… Sans que l'on puisse pour autant parler d'un retrait du Moyen-Orient, où les États-Unis gardent tout de même près de 50 000 hommes.

    Alors, pour la France, fini de jouer. Jouer aux apprentis sorciers face à un islamisme radical que l'on croit lointain et indolore, mais qui inspire chez nous une fraction de la jeunesse en rupture de ban, éclabousse nos rues du sang de nos concitoyens et écartèle la chair malheureuse de notre nation en voie de communautarisation accélérée. C'est la fin de partie et le moment ou jamais de remettre quelques atouts dans notre jeu. Notre choix est simple: soit nous nous réveillons, soit nous disparaissons vraiment du Moyen-Orient et notre plat de lentilles - gagné au mépris de nos convictions, de toute cohérence politique et de notre sécurité intérieure - aura un goût bien amer et peu nourrissant.

    Avec cette décision américaine pourtant, nous avons une belle occasion de «révolution» au sens propre et figuré, de notre stratégie au Levant mais aussi, par onde de choc bénéfique, en Europe. Donald Trump, en effet, nous faisant subitement défaut et montrant le peu de cas qu'il fait de ses alliés, ne peut aucunement nous reprocher de vouloir rester en Syrie. Ce serait le comble, et notre président a raison de lui rappeler tristement la valeur de la fiabilité entre alliés, même si c'est sans doute de l'ironie, quand on songe au nombre de lâchages et renversements d'alliances tactiques opérés par Washington dans l'histoire contemporaine…

    Rester peut-être, sans doute, mais pour quoi faire? Pas pour s'enferrer dans l'erreur, demeurer crânement aveugles et entêtés dans une vision du conflit syrien que tout discrédite. Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu'on ne nous ferme définitivement la porte au nez. Nous en serions alors réduits, toute honte bue, à passer les plats dans une quelconque Conférence de la Paix à Paris, comme lors des «vrais faux» Accords de Rambouillet il y a plus de 20 ans à propos du Kosovo. La France doit absolument être partie prenante de la phase de négociation politico-militaire et diplomatique qui va s'ouvrir et qui sera très délicate, toujours à la merci d'une décision intempestive ou d'une provocation, mais où nous pouvons faire valoir quelques atouts utiles (nos liens avec la Jordanie et le Liban notamment).

    Nous n'existerons pas «en nuisant», comme par exemple en contrant stérilement le processus d'Astana quand celui de Genève patine depuis des années par défaut de représentativité. Nous existerons en manifestant un état d'esprit résolument innovant, désidéologisé, et une volonté de conciliation pragmatique sur la base de la situation de terrain. Nous devons cesser pour cela d'être comme des enfants qui voient tout en noir et blanc et ne veulent pas se résoudre aux «50 nuances de gris» du monde.

    Si on ne saisit pas cette ultime chance, nous serons durablement excommuniés du Levant. Les politiciens qui, après le désastre libyen, ont de nouveau entraîné la France dans un soutien à la déstabilisation du pays et un appui à l'engeance islamiste qui s'est jetée sur lui après une révolte populaire initiale, portent une lourde responsabilité dans le martyre vécu par le peuple syrien depuis bientôt huit ans. Il faut sortir enfin de ce cynisme (dont le réalisme est l'exact opposé certes paradoxal) pour travailler sur le réel, avec l'humain au cœur. Cela nous honorerait et nous sauverait.

    Caroline Galactéros (Figaro Vox, 28 décembre 2018)

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  • Les Gilets Jaunes, une page d'histoire française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Paul Baquiast, cueilli sur le site Europe solidaire et consacré à la révolte des Gilets jaunes. Jean-Paul Baquiast anime également le site d'information techno-scientifique Automates intelligents.

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    Les Gilets Jaunes. Une page d'histoire française

    En France, les Pouvoirs, pouvoirs publics et média, présentent le mouvement des Gilets Jaunes (GJ) comme la protestation d'un certain nombre de représentants des classes moyennes « modestes » - selon l'expression ayant cours désormais.

    Ceux ci, selon le discours gouvernement actuel, ont vu leurs revenus diminués par la hausse de certaines taxes, la baisse des prestations sociales au nom d'économies nécessaires et l'extension du sous-emploi imposé par la numérisation de la société. Il suffirait qu'Emmanuel Macron revienne sur certaines des mesures de rigueur que son gouvernement avait prises pour que tout rentre dans l'ordre.

    Cela ne semble pas être le cas à la fin de l'année 2018. Le nombre des GJ manifestant actuellement aurait sensiblement baissé, si l'on en croit des statistiques officielles. Les statisticiens n'ignorent pas cependant que celles-ci sont plus au service de la politique gouvernementale que de la vérité. Il est donc légitime de penser que ce nombre est resté stable, même si les manifestations se sont davantage dispersées, ce qui rend les comptages plus difficiles. L'avenir dira ce qu'il en sera. Mais on peut douter que le mouvement s'éteigne.

    Ceci n'aurait rien d'étonnant si l'on admettait que les GJ n'expriment pas seulement des revendications catégorielles, mais traduisent l'étendue de la crise multiforme qui avait affecté la France depuis plusieurs années, sinon plusieurs décennies, et que les Pouvoirs se refusent à voir. Ils s'y refusent parce que l'oligarchie qui gouverne la France dans le cadre des institutions politiques, ne veut absolument pas reconnaître que dans les décennies précédentes, la structure industrielle et scientifique était tirée par des grands programmes nationaux, par l'Espace, le Ferroviaire de haut niveau, l'énergie nucléaire, les industries de Défense.

    Un pays volontairement désindustrialisé

    La vague de libéralisation, le désengagement de l'État imposé par des majorités dites libérales, la concurrence acceptée, notamment au niveau européen, en provenance de pays soumis directement au capitalisme financier américain, ont fait progressivement disparaître cette base industrielle et de recherche. Ceci se constate par le déclin des études scientifiques, jusqu'à la disparition de l'enseignement obligatoire des mathématiques.

    Face à l'expansion apparemment sans limites des technologies de la communication et de l'information, qui se traduit par le phénomène désormais bien connu des GAFAS américaines et de leur pouvoir sans aucune restriction étatique, la France se montre incapable de lutter, essentiellement parce que ces GAFAS ne supportent pratiquement aucun impôt sur un chiffre d'affaires en France de plus en plus important. La conception des logiciels demeure encore active, mais comme il s'agit souvent de produits francophones, leur marché est de plus en plus réduit face à l'explosion des logiciels anglophones.

    Le pays est donc désindustrialisé, privatisé, et victime de chômage. Ceci n'empêche pas l'Union européenne de continuer à exiger de plus en plus de privatisation, de désindustrialisation et de restriction budgétaire au prétexte de lutte contre un déficit qui dans les pays non-européens n'est que la contrepartie momentanée des investissements productifs.

    Inutile d'ajouter que les extrêmement petites minorités constituant en France l'oligarchie disposent de toute tolérance administrative pour frauder l'impôt ou s'y évader dans les paradis fiscaux.

    Un régime ploutocratique

    La réalité du pouvoir en France n'est plus celui d'un pouvoir démocratique, mais d'un pouvoir ploutocratique (le pouvoir par les riches et les puissants), les médias étant là pour dissimuler le phénomène en distrayant l'opinion par une attention exclusive au mode de vie luxueux des « élites » oligarchiques, hommes et femmes.

    Personne ne fait valoir qu'en Russie et surtout en Chine, pays eux-aussi soumis aux exigences de l'économie numérique, des gouvernements décidés à intervenir pour mobiliser les ressources nationales le font avec de plus en plus de succès. Mais ils sont discrédités aux yeux des travailleurs français et surtout de ce qu'ils ont conservé de syndicats, comme des dictatures militaires ou policières.

    Depuis des années, le mécontentement populaire se fait entendre dans la rue, sans être écouté. Les grandes manifestation contre la loi El Khomri, puis contre l'abolition du droit du travail et du droit à la retraite, ont été massives, importantes, suivies. Mais aucune n'a eu de conséquences, que ce soit sous Chirac, Hollande et aujourd'hui Macron.

    Toutes les offensives contre le peuple rappelées ci-dessus sont comprises par les militants les plus conscients des GJ. L'oligarchie leur répète qu'aucune autre solution que les siennes ne sont possibles. Par un triomphe de la conscience collective, qui reste à expliquer en termes sociologiques, sans se concerter, sans chefs, ils ont réussi à effrayer l'oligarchie. Les politiques aux ordres ne savent que faire, sauf envoyer la police pour bloquer les manifestations et susciter des casseurs étrangement tolérés pour déconsidérer le mouvement des G.J.

    Les Gilets Jaunes et la fluidité

    Face aux répressions quasi-militaires, les interpellations et incarcérations de plus en plus nombreuses, que rien ne devrait justifier, les GJ ont suivi la bonne stratégie, la fluidité. Fluidité du mouvement lui-même, fluidité des actions, fluidité des déplacements, fluidité des revendications, fluidité de la pensée. Face à cette fluidité, le gouvernement, le système, l'oligarchie, semblent figés dans le monde d'avant.

    Les GJ sont une fierté pour la démocratie, redonnent confiance en l'humanité et au peuple français qui a toujours su dans l'histoire des derniers siècles se révolter contre des pouvoirs exorbitants, tolérés passivement ailleurs. Leur exemple commence à s'étendre, en Europe et ailleurs, y compris semble-t-il aux Etats-Unis. Peut-être dira-t-on qu'ils sont en train d'écrire une page d'histoire.

    Jean-Paul Baquiast (Europe solidaire, 24 décembre 2018)

     

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