Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 4

  • La Douce France...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion d'Armand Henri, cueillie sur le site de la revue Éléments, autour du livre de Jean de Viguerie, Les deux patries.

    Mucha_Art nouveau.jpg

    Douce France, cher pays de mon enfance…

    La force des Deux Patries de Jean de Viguerie est de ne pas réduire 1789 à un changement de régime. Une patrie révolutionnaire, fondée sur la souveraineté nationale, l’égalité juridique et la sacralisation de la République, aurait recouvert l’ancienne France chrétienne, monarchique, historique et charnelle. La distinction est juste, mais incomplète. Sous ces deux patries demeure une France plus ancienne qu’elles : la « Douce France ».

    Elle apparaît dans La Chanson de Roland, au sein d’un univers carolingien, impérial et chrétien antérieur au royaume capétien. Elle reparaît en 1943 chez Charles Trenet, sous les traits des villages, des paysages et de l’enfance. Entre Roland et Trenet, les frontières, les institutions et les régimes ont changé. Une même France reste pourtant reconnaissable.

    La Douce France précède donc l’État. Elle ne se confond ni avec la monarchie ni avec la République. Elle est le fonds historique que les régimes ont successivement incarné, ordonné ou refondu. Sa première forme politique se trouve dans la communitas regni, communauté du royaume composée de droits, de coutumes, de provinces et de fidélités emboîtées. L’Ancien Régime en conserve une part malgré la centralisation, jusqu’à la suppression des provinces en 1789 et à l’uniformisation juridique du Code civil.

    Compléter Viguerie revient ainsi à retrouver une France palimpseste, gauloise, romaine, chrétienne, médiévale, provinciale et royale, jamais réductible à Paris. Cette profondeur reste particulièrement sensible dans le Grand Ouest, où se superposent les héritages gallo-romain, normand, breton, angevin et plantagenêt.

    Une France aimée avant d’être définie

    Dans La Chanson de Roland, la « douce France » n’est pas encore une nation moderne. Roland sert Charlemagne, souverain d’un ensemble impérial et chrétien plus vaste que le futur royaume capétien. La France peut désigner la terre des Francs, le pays natal, le domaine du souverain ou la communauté des compagnons. Elle est donc aimée avant d’être précisément délimitée. Roland pense à Charlemagne, à sa parenté, à ses compagnons et aux terres quittées. La patrie n’est pas une souveraineté abstraite appliquée à un territoire uniforme. Elle est un ordre de fidélités reliant le prince, la famille, l’honneur, la foi, la mémoire et le sol.

    Viguerie saisit cette France comme une personne morale, tour à tour douce, noble, miséricordieuse, humiliée, coupable ou relevée. Sa valeur dépend moins de sa puissance que de ses vertus. La clergie unit les livres, les écoles, la mémoire antique et la sagesse chrétienne. La chevalerie soumet la force à l’honneur, au courage, à la fidélité et à la protection du faible. La douceur française désigne ainsi une civilisation de la mesure, où la puissance sert la justice, le savoir la morale et l’autorité le bien commun. Pendant la guerre de Cent Ans, cette France est blessée, mais non déclarée innocente. Les auteurs dénoncent ses divisions, ses mauvais gouvernants, son orgueil et sa perte de vertu. La défaite extérieure révèle un désordre intérieur. La Douce France n’est donc pas une essence confortable, mais une exigence morale.

    Trenet reprend cette intuition dans une langue sécularisée. Sa France n’est définie ni par le droit divin ni par la souveraineté populaire. Elle est faite de chemins, de villages, de paysages et de souvenirs. On ne l’aime pas pour son programme, mais parce qu’on la reconnaît. La continuité entre Roland et Trenet révèle la limite des Deux Patries. Les deux patries de Viguerie sont des constructions politiques et spirituelles rivales. La Douce France est le sol qui leur préexiste. La monarchie l’a incarnée sans l’épuiser. La République peut en hériter sans l’avoir créée.

    Elle la menace lorsqu’elle prétend que la France commence en 1789 ou se confond avec ses principes. La critique barrésienne de la République déracinante prend ici son sens. Une patrie suppose une terre, des paysages, des habitudes, des générations et des morts, non la seule adhésion à des valeurs. La citoyenneté permet d’entrer juridiquement dans la communauté politique. Elle ne transmet pas mécaniquement une civilisation. La Douce France peut être adoptée par celui qui ne l’a pas reçue à la naissance, mais cette adoption exige l’entrée dans une continuité historique, non son effacement.

    La communitas regni et les trois France hors de Paris

    La Douce France trouve une première forme politique dans la communitas regni. Avant l’État moderne, le royaume n’est ni la propriété personnelle du roi ni une juxtaposition anarchique de fiefs. Il est une communauté de communautés. Le roi en est la tête, non le propriétaire absolu. Il doit maintenir la paix, rendre la justice, protéger les églises, arbitrer les conflits et servir le bien commun. Il gouverne donc un ordre qu’il reçoit autant qu’il le dirige. Cet ordre rassemble princes, évêques, abbayes, seigneuries, villes, métiers, paroisses et pays coutumiers. Le droit combine héritage romain, droit canonique, coutumes, droit féodal, ordonnances royales et jugement prudentiel. Cette pluralité repose sur une justice supérieure à la volonté du souverain.

    La France se construit ainsi par emboîtement. L’homme appartient à une famille, une paroisse, une ville, un pays coutumier, une province, un royaume et à la chrétienté. La monarchie se renforce lorsqu’elle ordonne ces appartenances sans les abolir. L’Ancien Régime conserve cette architecture. Les provinces gardent leurs institutions, leurs coutumes, leurs fiscalités, leurs privilèges et leurs mémoires. Même sous Louis XIV, l’absolutisme reste limité par les parlements, les offices, les pays d’états, les corps et les droits locaux. La souveraineté est une, mais la société demeure composée. Cette France forme un palimpseste organisé autour de trois grands ensembles hors de Paris.

    Le Midi est romano-occitan. Les cités antiques, le droit écrit, les langues d’oc, les échanges méditerranéens et l’empreinte urbaine de Rome y demeurent particulièrement visibles. Sa continuité est plus directement romaine que celle du domaine capétien du Nord. L’Est est une France de contact avec le monde germanique et impérial. Marches, villes, principautés et évêchés vivent dans la proximité du Saint-Empire. La frontière y est une zone de circulations, de fidélités croisées et de souverainetés superposées. Cette France se construit face à un autre héritage de Charlemagne. L’Ouest est atlantique et plantagenêt. Normandie, Bretagne, Anjou, Maine, Touraine, Poitou et Aquitaine ne sont pas des marges dépendantes de Paris, mais des centres politiques, juridiques, aristocratiques et littéraires.

    Le Grand Ouest relie la Loire, la Manche, l’Angleterre et les routes atlantiques. Il transmet les matières bretonne et arthurienne, projette le français dans les îles Britanniques par les voies normandes et anglo-normandes et porte des dynasties capables de rivaliser avec les Capétiens à l’échelle européenne. La France médiévale n’est donc pas née d’une expansion régulière de Paris vers des périphéries passives. Elle est un volume polycentrique progressivement royalisé. Les Capétiens lui donnent un axe, une justice supérieure et une continuité dynastique, mais n’en créent pas seuls la substance. Le Grand Ouest les oblige à composer avec des droits, des coutumes et des puissances antérieurs à leur administration. Il ralentit la centralisation tout en donnant à la France profondeur territoriale, ouverture maritime, culture aristocratique et projection insulaire. Cette histoire explique la persistance des identités bretonne, normande, angevine, mancelle, poitevine et vendéenne. Elles ne sont pas plus françaises que les autres. Elles rendent seulement plus visible l’existence de sociétés antérieures à l’administration centrale.

    Sous cette couche médiévale apparaît un fond plus ancien. La Gaule romanisée n’était pas une matière informe. Des cités, des sanctuaires, des territoires et des réseaux politiques existaient avant la conquête. Rome les a transformés et intégrés, non créés à partir du néant. La France palimpseste plonge donc dans les cités gauloises, leur romanisation et leur christianisation, bien avant Clovis et les Capétiens.

    De l’unité capétienne à l’abstraction jacobine

    La seconde limite de Viguerie concerne la chronologie de la rupture. La Révolution supprime les provinces et les corps, remplace les pays historiques par les départements et impose l’uniformité de la loi. Le Code civil prolonge cette tabula rasa par un cadre juridique commun. Cette mutation ne surgit pourtant pas dans un royaume étranger à la centralisation. Le jacobinisme n’est pas le prolongement direct du capétianisme, mais une généalogie relie les deux. La monarchie capétienne attire vers le roi la justice, la guerre, la fiscalité et la définition du bien commun. Cette concentration sert d’abord la communitas regni. Le roi protège les communautés, limite les violences privées et fournit un recours supérieur. Mais le centre peut cesser d’ordonner la pluralité pour vouloir la remplacer. Ce risque précède 1789, sans que l’on puisse projeter l’État jacobin sur les premiers Capétiens.

    Le tournant s’affirme avec les Bourbons, à partir d’Henri IV. Après les guerres de Religion, la reconstruction du royaume renforce un pouvoir central placé au-dessus des appartenances particulières. Le gallicanisme accompagne ce mouvement. Il défend l’autonomie de l’Église de France face à Rome, mais accroît sa dépendance envers le souverain. Le royaume tend ainsi à nationaliser le christianisme et à rapprocher le sacré du centre politique. Louis XIV pousse cette logique sans atteindre l’uniformité jacobine. Provinces, coutumes, parlements, privilèges fiscaux et corps intermédiaires subsistent. La souveraineté est indivisible, mais le royaume reste composé. La Révolution reprend cette unité et la retourne contre les médiations historiques. Elle substitue la nation au roi, l’individu aux corps, les départements aux provinces et la loi générale aux coutumes. L’appareil centralisateur devient égalitaire, abstrait et impersonnel. La deuxième patrie de Viguerie apparaît ainsi comme la sécularisation radicale d’une tendance monarchique. La royauté avait concentré la souveraineté. La Révolution la transfère à la nation et refuse tout corps durable entre le citoyen et l’État.

    La France risque alors d’être réduite à la République. Être français ne signifie plus d’abord recevoir une langue, des paysages, une mémoire et une civilisation, mais appartenir juridiquement à une communauté définie par le droit civil et administratif. Cette conception possède une force d’intégration réelle. On peut devenir français sans appartenir à un lignage ou à une province ancienne. La citoyenneté n’est pas réservée au sang. Elle devrait toutefois fonctionner comme l’entrée dans le catholicisme romain. Par le baptême, le converti rejoint une Église qui lui préexiste. Il ne la refonde pas. De même, le nouveau citoyen entre par le droit dans une continuité déjà constituée. La République devient déracinante lorsqu’elle nie cette antériorité et prétend que l’adhésion à quelques principes suffit à produire la France.

    C’est le cœur de la critique de Barrès. Toute construction politique exige un sol humain. La volonté ne remplace pas la transmission. Une nation réduite aux droits individuels, aux procédures et aux valeurs déclarées perd la matière qui les rend habitables. Compléter Viguerie ne revient donc pas à réfuter les Deux Patries. La monarchie chrétienne et la République révolutionnaire sont deux interprétations rivales d’une France qui les précède. La première a conservé la Douce France tout en préparant la centralisation qui la menacerait. La seconde a ouvert juridiquement la citoyenneté tout en réduisant souvent la patrie à sa forme administrative.

    Le dépôt du Grand Ouest

    Au-delà des deux patries de Jean de Viguerie subsiste une patrie plus ancienne : la Douce France. Ni régime ni idéologie, elle est une continuité de paysages, de langues, de provinces, de rites et de mémoires. Elle précède l’État dans l’univers carolingien de Roland, la monarchie capétienne dans les communautés dont le royaume est issu, et la République, puisque la citoyenneté hérite d’une histoire qu’aucun décret ne crée. La retrouver suppose moins la nostalgie que la redécouverte de la communitas regni, des libertés provinciales, des coutumes et des corps intermédiaires. La chanson de Trenet pourrait en devenir l’hymne. La Marseillaise exprime la guerre révolutionnaire et la souveraineté populaire. « Douce France » nomme ce qu’elles prétendent défendre : une terre familière, une mémoire et une manière d’habiter le monde.

    L’attrait pour le Grand Ouest ne tient peut-être pas seulement à l’océan ou aux vacances. Bretagne, Normandie, Anjou, Maine, Poitou et Vendée conservent l’image d’une France où la province n’a pas entièrement disparu sous l’administration. Bocages, manoirs, clochers, ports et chemins creux portent un inconscient chouan : non un projet de restauration, mais l’intuition qu’une société peut être française sans être fabriquée par Paris, qu’une fidélité locale renforce l’appartenance nationale et que la liberté peut aussi résider dans l’enracinement.

    Cette profondeur plonge enfin sous le Moyen Âge. Lyon fut Lugdunum, capitale des Trois Gaules, mémoire encore portée par le titre de « primat des Gaules ». Dans La Cité des druides, publié chez Gallimard, comme dans son entretien avec Pierre Coutelle, Jean-Louis Brunaux montre une Gaule déjà structurée par des cités, des institutions, des sanctuaires et des réseaux territoriaux. Rome n’a pas civilisé un vide. Elle a intégré un monde organisé.

    La Douce France est le nom de cette sédimentation : gauloise par ses cités, romaine par ses villes et son droit, chrétienne par ses institutions, carolingienne par sa mémoire, médiévale par la communitas regni, plantagenêt par son Grand Ouest et capétienne par son unité royale.

    Armand Henri (Site de la revue Éléments, 5 août 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Les eaux glacées de la modernité...

    Les éditions Michalon viennent de publier, dans leur collection Le bien commun, un essai de Richard Bellin intitulé Houellebecq - Les eaux glacées de la modernité.

    Richard Bellin est haut fonctionnaire. Il est l'auteur d'un Stendhal paru dans la même collection.

    Bellin_Houellebecq.jpg

    " Houellebecq divise parce qu’il nous ressemble : désabusé, lucide, parfois cruel. On l’accuse d’être misogyne, nihiliste, réactionnaire ; on le lit pourtant comme on regarde un miroir qui tremble. Ce livre refuse à la fois l’apologie et le procès. Il propose un Houellebecq politique, analysé dans la construction de son rapport au monde autant que dans son style.
    Derrière les scandales, il interroge le grand récit moderne : celui de l’individu libre, rationnel, promis au bonheur par la science et le marché. Ses personnages en incarnent l’impasse — solitaires, désorientés, soumis au désir et à la norme. À la lumière du conservatisme qu’il revendique, l’auteur des Particules élémentaires apparaît comme le critique le plus acéré du libéralisme contemporain.En mêlant philosophie, économie et littérature, cet essai donne des clefs pour comprendre pourquoi l’on aime, ou au contraire déteste, Houellebecq : parce qu’il met à nu notre propre contradiction entre soif d'absolu et fatigue du monde."
    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Insécurité : l'Etat est-il coupable ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Xavier Raufer à Omerta dans lequel il évoque la question de l'insécurité et les responsabilités de l’État...

    Criminologue et auteurs de nombreux essais, Xavier Raufer a publié ces dernières années Les nouveaux dangers planétaires (CNRS, 2012) et Criminologie - La dimension stratégique et géopolitique (Eska, 2014), Le crime mondialisé (Cerf, 2019) et Jeffrey Epstein - L'âme damnée de la IIIe culture (Cerf, 2023).

     

                                             

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Multimédia 0 commentaire Pin it!
  • La croix celtique et le croissant...

    Les éditions Ars magna viennent de publier un essai d'Andrea Biondo intitulé La croix celtique et le croissant - Histoire secrète des rapports entre le néofascisme italien et le monde arabo-musulman (1950-1990).

    Andrea Biondo vit et travaille à Rome, où il exerce une activité dans le domaine de la communication. Dès son plus jeune âge, il s'est passionné pour l'histoire contemporaine, en particulier celle des « années de plomb » et de la droite radicale italienne.

     

    Biondo_La croix celtique et le croissant.jpg

    Embrassant une temporalité allant des années 1950 au début des années 1990, La croix celtique et le croissant explore cinq décennies de relations politiques tissées entre le nationalisme arabe, les mouvements islamistes et les milieux néofascistes italiens.

    Alors que les conflits s’exacerbent actuellement au Proche et au Moyen-Orient, ce travail offre une perspective inédite sur une aire géographique et une période historique marquées par la guerre froide, l’affirmation militaire d’Israël et les rêves d’émancipation de populations désireuses de prendre en main leur propre destin. Le néofascisme italien, soucieux d’inscrire ses combats dans la modernité et d’asseoir sa crédibilité à l’échelle mondiale, ne manqua pas l’occasion de s’arrimer aux luttes des nations arabes, perse et afghane, dans une perspective tout à la fois anticommuniste et « spirituelle », le réveil de l’Islam lui ayant fourni l’occasion d’un retour vers certains éléments propres à la prétendue « Tradition ».

    Mais ce panorama révèle aussi des questionnements qui n’ont eu de cesse de traverser le monde de la droite radicale, tout autant italienne qu’européenne : l’anticommunisme peut-il justifier le soutien au sionisme ? Le soutien apporté aux nationalismes arabes correspond-il aux intérêts de l’Europe ? L’intérêt pour l’Islam permet-il une authentique régénération de la « Tradition » ? Autant d’interrogations auxquelles Andrea Biondo apporte des réponses à travers un grand nombre d’archives et de documents, le tout soutenu par de nombreux témoignages narrant une histoire tout à la fois proche et lointaine.

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Non, il ne fallait pas se réjouir de la circonstance aggravante de racisme à Crépol !...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue intéressant et radical de Yann Vallerie cueilli sur Breizh-Info et consacré au dernier rebondissement de l'affaire de Crépol...

     

    Crépol_Racisme.jpg

    Non, il ne fallait pas se réjouir de la circonstance aggravante de racisme à Crépol !

    Les juges d’instruction ont retenu la circonstance aggravante de racisme contre les quatorze mis en examen dans le meurtre de Thomas Perotto. Les victimes ont été visées, écrivent-ils, en raison de leur appartenance supposée à « la race blanche et à la nation française ». Dans le camp national, c’est l’allégresse. Enfin. Enfin ils reconnaissent. Enfin la justice applique aux nôtres ce qu’elle applique aux autres.

    Réjouissez-vous. Vous venez de ratifier le principe qui vous détruira.

    Ce que vous venez de valider

    Regardons froidement ce qui se joue. Un adolescent de seize ans a été poignardé au thorax et au flanc lors d’un bal de village. Il est mort dans la nuit. Trois autres personnes et un vigile ont été grièvement blessés, certains hospitalisés en urgence absolue. Voilà les faits. Ils suffisent. Un homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion criminelle, la perpétuité en cas d’assassinat. Le droit dispose de tout l’arsenal nécessaire pour punir ce qui s’est passé à Crépol.

    Mais non. Il a fallu deux ans et huit mois d’instruction pour déterminer non pas ce qui a été fait, mais ce qui était pensé au moment où ça a été fait. Et vous applaudissez ce résultat. Vous venez d’entériner que la valeur d’une vie humaine dépend du contenu du cerveau de celui qui la supprime. Que le même couteau, dans le même thorax, tuant le même garçon, appelle des peines différentes selon les mots prononcés autour.

    C’est une monstruosité juridique. Et vous venez d’en réclamer l’application.

    Il y a dans une partie de notre camp un réflexe qui revient à chaque occasion, et qui est un aveu de défaite. On dissout une organisation d’extrême gauche : bien fait, ils dissolvaient aussi les nôtres. On poursuit un militant de gauche pour ses propos : parfait, ils poursuivaient les nôtres. On retient le racisme contre des agresseurs d’origine étrangère : enfin, ils le retenaient tout le temps contre les nôtres.

    Jamais l’idée de demander la suppression du dispositif. Toujours celle de réclamer qu’on nous l’applique aussi.

    C’est la psychologie du prisonnier qui ne demande plus la liberté mais une meilleure cellule. Qui a tellement intériorisé les barreaux qu’il ne conçoit plus la revendication que sous forme d’égalité de traitement dans l’enfermement.

    Et c’est un calcul stupide, en plus d’être une capitulation.

    Pourquoi vous perdrez à ce jeu

    Réfléchissez trente secondes à qui applique ces qualifications. Le parquet, hiérarchiquement soumis au garde des Sceaux. Les magistrats du siège, dont la sociologie et les inclinations syndicales ne sont un mystère pour personne. Les associations agréées habilitées à se constituer partie civile, dont la liste ne penche pas exactement de votre côté.

    Vous venez de confirmer la légitimité d’un outil qui sera manié, dans 95%des cas, contre vous. Vous avez obtenu une décision favorable dans un dossier — après deux ans et huit mois, contre l’avis du parquet, et grâce à l’obstination d’avocats et de parties civiles. Une victoire arrachée.

    Pendant ce temps, la même qualification tombe chaque semaine, sans débat, sans obstacle, sans deux ans d’instruction, contre des Français ordinaires pour une phrase de trop. Vous célébrez l’exception qui confirme le système. On vous a jeté un os pour que vous validiez la règle.

    Il existait une autre position. Elle est plus difficile à tenir, elle rapporte moins de likes, et elle est la seule cohérente.

    Supprimer du code pénal les circonstances aggravantes et atténuantes fondées sur le mobile.

    Pas les aménager. Pas les étendre. Les supprimer.

    Le droit pénal doit juger des actes, pas des pensées. Il doit établir ce qui a été commis, l’intention de le commettre — ce que les juristes appellent l’élément intentionnel, qui distingue le meurtre de l’homicide involontaire —, et rien de plus. Savoir si le meurtrier détestait la race de sa victime, sa religion, son orientation, ou simplement sa tête, n’a aucune pertinence pour mesurer le préjudice subi.

    Le mort est également mort. La famille est également détruite. Le corps social est également atteint.

    Prétendre le contraire, c’est affirmer qu’une vie humaine a une valeur variable selon ce qu’on pensait d’elle. Toute la construction juridique occidentale, depuis le droit romain jusqu’à la codification napoléonienne, reposait sur l’inverse.

    Le vrai basculement

    Il faut nommer précisément ce qui s’est produit.

    Le code pénal de 1810 était bref et sévère. Il définissait des actes, y attachait des peines, et laissait au juge une marge d’appréciation individualisée. Un meurtre était un meurtre.

    Le mouvement inverse s’est engagé à partir des années 1970 puis 1990, sous l’influence conjointe du droit international des droits de l’homme et du militantisme associatif. On a introduit le mobile discriminatoire, d’abord pour la race et la religion, puis pour l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le handicap, l’état de santé, la précarité sociale.

    Chaque extension procédait d’une bonne intention. Chacune a produit le même effet : déplacer l’objet du procès pénal de l’acte vers la personne.

    Aujourd’hui, un tribunal ne juge plus seulement ce que vous avez fait. Il juge qui vous êtes, ce que vous pensiez, quelles étaient vos fréquentations numériques — souvenons-nous que dans le dossier de Crépol, des enquêteurs ont épluché les environnements numériques des mis en cause à la recherche de liens avec des contenus radicaux.

    C’est un glissement vers le procès d’intention. Il est une menace pour tout le monde, à commencer par ceux dont les opinions déplaisent au pouvoir du moment.

    Ce qu’il faut proposer

    Voici la position à défendre, et elle est parfaitement articulable en droit :

    Un. Suppression pure et simple des circonstances aggravantes tenant au mobile. Le meurtre est puni comme meurtre, quelle que soit la raison pour laquelle il a été commis.

    Deux. Maintien des seules circonstances aggravantes objectives, qui décrivent des faits et non des pensées : la préméditation, l’usage d’une arme, la vulnérabilité de la victime, le nombre d’auteurs, la qualité de dépositaire de l’autorité publique. Ce sont des éléments matériels, constatables, contradictoirement débattables.

    Trois. Suppression symétrique de l’excuse de minorité automatique pour les seize-dix-huit ans. Un homicide commis à dix-sept ans reste un homicide.

    Quatre. Restauration de peines planchers pour les crimes de sang et les récidives.

    Cinq. Cohérence assumée : cela signifie renoncer à voir sanctionner plus lourdement ceux qui nous détestent. Une position se paie. Celle-ci a le mérite d’être défendable devant n’importe qui.

    Cette position vous privera d’un plaisir immédiat. Vous ne pourrez plus jubiler quand la qualification tombe sur ceux d’en face.

    Elle vous donnera autre chose : un discours que personne ne pourra retourner contre vous.

    Aujourd’hui, quand vous protestez contre les poursuites visant vos militants pour délit d’opinion, on vous répond que vous réclamiez la même chose pour Crépol. Et on a raison de vous le répondre. Vous avez validé le principe, vous ne pouvez plus contester ses applications.

    Demain, si vous demandez la suppression pure et simple du dispositif, vous serez inattaquables. Vous défendrez l’égalité réelle devant la loi pénale, celle qui ne dépend pas de la couleur, de la religion ou des opinions de personne. Ce que la République prétend faire depuis 1789 et qu’elle a cessé de faire.

    Une victoire à ce prix n’en est pas une

    Thomas Perotto avait seize ans. Il aimait le rugby. Il est mort sur le parking d’une salle des fêtes de la Drôme, poignardé au thorax.

    Cela suffit. Cela devrait suffire. Nul n’a besoin d’établir ce que ses agresseurs pensaient de sa couleur de peau pour que le crime soit intégralement puni.

    Réclamer cette qualification, c’était accepter que sa mort, seule, ne pesait pas assez lourd. C’était mendier un supplément de justice là où la justice ordinaire aurait dû suffire.

    Nous n’avons pas besoin d’un droit qui nous protège en tant que Blancs. Nous avons besoin qui nous protège en temps que citoyens, et qui punisse également ceux qui les tuent.

    C’est plus exigeant. C’est plus juste. Et cela n’a pas d’autre nom que la civilisation dont nous prétendons être les héritiers.

    Yann Vallerie (Breizh-Info, 25 juillet 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • La tentation de Paris...

    Les éditions de Paris - Max Chaleil viennent de publier un roman de Paul-François Paoli intitulé La tentation de Paris. Journaliste et chroniqueur au Figaro, Paul-François Paoli est l'auteur de plusieurs essais comme La tyrannie de la faiblesse (Bourin, 2010),  Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (Bourin, 2012), Malaise de l'occident (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Quand la gauche agonise - La République des bons sentiments (Rocher, 2016) ou L'imposture du Vivre-ensemble de A à Z (Toucan, 2018).

     

    Paoli_La tentation de Paris.jpg

    " Quand Frédéric et Simon se rencontrent au lycée Henri IV, dans le courant des années 80, peu après l'élection de François Morand à la présidence de la République, ils ont la vingtaine et rêvent de briller dans le journalisme parisien. Simon, qui fréquente l'équipe de L'Impartial que dirige le pamphlétaire Jean-Denis Hébrard, ennemi personnel de Morand, entraîne Frédéric dans cet univers excitant. Lassés par les violences de L'Impartial, ils prétendent créer un nouveau titre mais faute d'argent, ils doivent renoncer à leur rêve de jeunesse. Frédéric deviendra chroniqueur dans un grand quotidien quand son ami préférera l'effacement du suicide aux impostures de la maturité. À travers ce roman dont la trame s'étend jusqu'au nouveau siècle, Paul-François Paoli compose le portrait d'une époque révolue – l'intelligence artificielle n'était pas de la partie – où des écrivains de renom innervaient de leur talent une presse écrite qui était encore puissante. Au fil de ces pages où l'on croise des excentriques, des femmes fatales, des mystiques et des voyous mais aussi des académiciens, des hommes d'affaires et des grandes plumes, l'auteur compose un tableau de mœurs qui est aussi un portrait nostalgique du Paris d'antan : celui des Illusions perdues."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!