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  • Le messianisme américain...

    Le nouveau numéro de la revue Réfléchir & Agir (n°92 - Automne 2026) est paru. Le dossier est consacré au messianisme américain...

    La revue n'est plus disponible que par abonnement.

     

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    Au sommaire :

    En bref

    Antipasti

    Axelle Simpère : «Des enfants qui grandissent déstructurés deviennent des adultes influençables et soumis.»

    DOSSIER 

    Le messianisme américain : foi et géopolitique

    Julien l'Apostat et la guerre de Perse : le précédent oublié, par Antonin Cenvint
    Jérusalem et le spectre du troisième temple, par Antonin Cenvint
    Les courants néo-protestants états-uniens, par Klaas Malan

    Pierre-Antoine Plaquevent : «Le sionisme religieux millénariste est un national-mondialisme.»

    Relire Max Weber, par Klaas Malan

     

    Grand entretien

    Jean Bastier : « Homère, c'est notre premier auteur occidental, c'est le pilier de l'Europe.»

    Figure

    Jünger et le nouveau nationalisme, par Édouard Rix

    Fascisme

    Le boulangisme, un syncrétisme précurseur, par Sylvain Roussillon

    Histoire

    Aux racines de la révolution cubaine : phalangisme et national-syndicalisme, par Sylvain Roussillon

    Notre plus longue mémoire

    Douaumont : retour au Mordor, par Fabrice Seldon

     

    Notes de lecture

    Les crimes du mois

    Beaux-Arts

    Michel du Fleuve, par Pierre Gillieth

    Disques

     

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  • Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Anthony Marinier, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à une veine souterraine de la littérature attachée à la terre, aux communautés enracinées et à la vieille sacralité païenne.

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    Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française

    Gustave Thibon, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Jean-Claude Michéa, Alain de Benoist… la France possède une tradition de penseurs critiques de la modernité, de la technique et du libéralisme, qui ont remis en cause l’uniformisation du monde. Ce que l’on connaît moins ce sont leurs pendants en littérature.

    Une lignée littéraire traverse pourtant un siècle d’écriture, de Jean Giono à Olivier Maulin, en passant par Henri Vincenot, Maurice Genevoix, Christopher Gérard, Bertrand Lacarelle, Bruno Favrit ou Pierric Guittaut, et se ramifie vers d’autres écrivains – Sylvain Tesson, Pierre Michon, ou Erik L’Homme. Ni homogène, ni dogmatique, cette lignée ne s’est jamais constituée en école ni en manifeste. Il ne s’agit pas d’un courant organisé ni d’un programme politique ou idéologique, mais d’un diagnostic commun, d’une même intuition, d’une convergence sensible et spirituelle.

    Ce qui sous-tend leurs romans c’est la critique de la modernité qui n’est pas seulement progrès technique, révolution économique, ou modification des mœurs, mais une force de dissolution. Elle dissout les appartenances, les liens, les paysages, les symboles, les rythmes, les identités. En remplaçant la communauté par l’individu, l’enracinement par le nomadisme, la mémoire par l’actualité, elle produit des hommes sans lien et un monde inhabitable. Pour y faire face, cette littérature convoque une autre manière d’habiter le monde et propose une bifurcation, un ralentissement, une re-sacralisation.

    Une critique charnelle de la modernité libérale

    Cette lignée n’a jamais produit de manifeste commun. Elle n’en a pas besoin. Elle écrit, raconte, transmet. Elle fait de la littérature une zone de résistance, où le monde n’est pas encore soumis à l’univers de la marchandise. Leur résistance n’est ni militante ni théorique : elle est concrète, existentielle. Chez Vincenot, elle prend la forme d’une sagesse ancienne transmise. Chez Genevoix et Giono, celle d’un lien fidèle à la terre, d’une persévérance silencieuse. Chez Maulin, elle devient farce tragiquo-comique. Mais chez ces auteurs affleure la même certitude : la modernité libérale est une force d’arrachement. Elle rompt les appartenances, détruit les paysages, remplace les savoirs incarnés par une connaissance abstraite, fonctionnelle.

    Ces considérations rejoignent celles émises par nombre de philosophes. Mais là où ces derniers conceptualisent, les romanciers incarnent. Ils mettent en scène des personnages qui vivent en dehors ou en marge de la société qui n’achètent pas toujours, qui transmettent, réparent, échangent, refusent la vitesse et la performance, rejettent la consommation aveugle, l’urbanisation des paysages et des modes de vie. Les romans de Henri Vincenot en offrent une traduction sensible, en révélant la perte ontologique que masque le discours du progrès. Dans La Billebaude, il écrit : « C’est autre chose que les Français qu’on nous fait aujourd’hui, des Français de trottoirs – et de cinémas, des Français de coton, perdus aussitôt qu’ils posent le pied dans une forêt… »1

    Même intuition pour Maurice Genevoix qui regrette dans Raboliot, la réglementation et la privatisation des zones de chasse : «  Et si quelques hommes, plus riches, accaparent le droit à la chasse, s’ils défendent leur droit avec l’appui des lois, [–], est-ce qu’il n’est pas d’autres lois plus anciennes, qu’on chercherait en vain dans les codes, mais que les gars de Sologne connaissent bien puisqu’ils les sentent vivre en eux dès que le poil leur pousse sous le nez, dès qu’ils éprouvent la chaleur de leur sang ? »2

    Près d’un siècle plus tard, dans les romans d’Olivier Maulin, la modernité n’est plus seulement une menace ; elle est devenue une farce, un simulacre. Les évangiles du lac, Le Bocage à la nage ou Le Temps des loups mettent en scène des marginaux qui fuient les diktats urbains, les écrans, la gestion permanente. Face aux procédures et aux normes d’un monde libéral qui a vidé l’existence de sa chair, ses personnages veulent « respirer » – quitte à flirter avec l’absurde. Maulin a de formidables pages pour décrire l’entreprise d’éradication du monde concret que nous subissons. Dans Le Bocage à la nage3, il écrit : « Il y eut les remembrements intensifs, la destruction des haies subventionnée par l’État, le comblement des mares, l’assassinat des grenouilles rieuses et des tritons crêtés, l’agrandissement des parcelles et la monoculture : là où l’on cultivait dix espèces, il n’en resta plus qu’une qu’il fallut inonder de pesticides… » […] « Quinze millions d’hectares remembrés. Un million cinq cent mille kilomètres de haies arrachées […] Des destructions irréversibles. L’équilibre écologique ancestral brisé à tout jamais. Du vandalisme vendu sous le nom de progrès. »

    Le sacré contre la Technique

    Le sacré qui affleure chez eux n’est pas celui des dogmes, mais celui des lieux. Il naît des sources, des forêts, des collines, des bêtes. Il est local, non exportable. On ne peut pas mondialiser une source, ni standardiser un bocage. Il est transmis de génération en génération. Cette transmission est au cœur des romans de Vincenot, en particulier de La Billebaude. Le grand-père Tremblot transmet à son petit-fils Henri son savoir : « Il savait tout du pays, non pas comme on sait un livre, mais comme on sait un visage », écrit Vincenot qui oppose ce savoir incarné à la connaissance technique et objectivante.

    Ce ressenti rejoint les idées développées par Bernard Charbonneau4 ou Jacques Ellul5, pour qui la technique moderne ne se contente pas d’ajouter des outils, elle reconfigure entièrement le rapport au temps, à l’espace et au vivant, elle remplace le milieu vécu par un environnement fonctionnel, gouverné par l’efficacité. Vincenot en montre les effets concrets : la perte des sens, la rupture des lignées, l’ignorance croissante du lieu où l’on vit.

    Dans Le Pape des escargots6, la figure de la Gazette, prophète errant et railleur, incarne cette critique sous une forme loufoque. En se proclamant « pape des escargots », il oppose au règne de la vitesse et de la performance une sagesse lente, humble, presque animale. Vincenot écrit ainsi : « Les bêtes savent encore ce que les hommes ont oublié. » Dans Les Étoiles de Compostelle7, l’auteur bourguignon va plus loin encore, en identifiant la racine spirituelle de cette destruction. La modernité a rompu ce qui liait l’homme aux cycles, aux lieux, aux forces invisibles : « La terre n’est pas muette, ce sont les hommes qui sont devenus sourds », écrit-il.

    L’homme moderne, ivre de maîtrise, a perdu l’intelligence du vivant. Les villages sont vidés de leur âme, les hommes ne savent plus lire la terre, les paysages sont réduits à des surfaces exploitables. Dans Le Bocage à la nage, Olivier Maulin regrette ce savoir oublié : « Il existait encore des endroits où l’on ne construisait pas. Non par superstition, disaient-ils, mais par respect. Des mares, des bosquets, des parcelles que l’on laissait tranquilles, parce qu’on avait toujours fait ainsi. La modernité appelait cela des zones perdues ; eux savaient qu’il s’agissait de limites nécessaires. »

    La Technique est devenue un sacré de substitution qui ne tolère plus aucune limite. Ces auteurs réactivent un autre sacré, ni moral, ni abstrait, mais enraciné. Un sacré qui ne promet pas le salut, mais l’appartenance. Leur littérature n’est pas une nostalgie folklorique, mais une contre-théologie charnelle : elle affirme que l’homme ne peut vivre sans limites, sans rites, sans lieux investis symboliquement

    Enracinement et ruralité païenne : la résurgence d’un autre religieux

    Tous ces auteurs s’enracinent dans leurs petites patries charnelles. La Bourgogne pour Vincenot, les Vosges pour Maulin, la Provence chez Giono, la Sologne chez Genevoix ou Pierric Guittaut, l’Anjou chez Bertrand Lacarelle… Pour eux, la campagne n’est pas un refuge, mais un monde en soi – un monde complet, habité, sacralisé.

    Chez Giono, le sacré est constamment présent dans la nature (particulièrement dans sa trilogie de Pan8 : Colline, Regain, Un de Baumugnes) ; pour Vincenot, il se manifeste sous la forme d’une mémoire vivante ; chez Maulin, il est un refuge primitif et carnavalesque. Mais tous partagent l’intuition que dans la dérive marchande et technicienne, l’humain perd une dimension essentielle. Le sacré reparaît comme seuil de résistance, non pas pour rétablir un ancien ordre, mais pour offrir des ressources, des récits premiers, des formes de réenchantement.

    Vincenot : la Bourgogne comme cosmos

    Enraciné dans une Bourgogne ouverte sur des temps immémoriaux, Vincenot célèbre un sacré païen où la nature tout entière constitue une communauté vivante. Ce sacré s’enracine dans les lieux, les saisons, les gestes (la chasse, la vendange, la cueillette, le travail du bois), les savoirs (remèdes, proverbes) et les croyances locales qui forment une liturgie païenne. Il met en scène un conflit métaphysique : d’un côté les forces de la continuité, de la transmission, du compagnonnage avec la nature ; de l’autre, l’abstraction, l’ouverture, l’oubli : « À notre insu, lentement, courageusement, opiniâtrement, on nous arrachait au singularisme païen, pour nous préparer aux fructueux échanges universels »9.

    Avec Les Étoiles de Compostelle, Vincenot va plus loin encore. Le roman fait surgir une conception explicitement pré-chrétienne du sacré, nourrie de druidisme, de cycles cosmiques, de longue mémoire : « l’imagination, c’est un réservoir alimenté par des rivières venues de très loin ». La terre y est parcourue de « courants », de forces invisibles que les hommes modernes ne savent plus lire.

    Giono : le paganisme organique

    Dans sa Trilogie de Pan, Giono développe une vision du monde profondément panthéiste et païenne, mais d’une nature différente de celle que l’on trouve chez Vincenot. Sa Provence n’est pas qu’un décor mais une force agissante. La nature est vivante et ses personnages (bergers, paysans, et marginaux qui vivent selon des lois antérieures à l’État et au marché) sont soumis à des forces qui les dépassent.

    Chez Giono, le sacré se manifeste directement dans la nature elle-même, dans la terre, le vent, la sève, la roche, les bêtes et les cycles de la vie. Son paganisme est tellurique, et l’homme n’est qu’un élément d’un grand organisme vivant. C’est particulièrement frappant dans Regain. Le récit (Panturle essaie de redonner vie à un village dont il est le seul habitant) fait sentir les rythmes du temps, les saisons, les présences invisibles des éléments. L’homme se construit dans l’interaction avec la nature, jusqu’à fusionner avec elle. Panturle éprouve physiquement la présence du vent et du sol comme s’il participait à leur vie : « Le vent s’appuie sur lui de tout son poids, par larges coups, longs et lourds, puis, s’envole, [–]. Ces autres choses auxquelles il pensait, qui sont dans sa peau comme des vinaigres ou des eaux douces, elles coulent aussi de lui pressé de vent ; et c’est aussi l’herbe et la terre qui le boivent. »

    Genevoix : un sacré sans transcendance

    Chez Maurice Genevoix, la Loire, ses rives et forêts, deviennent le cœur battant d’un autre monde encore possible. Dans Raboliot, le personnage principal (qui s’appelle Raboliot car il ressemble à un lapin de rabouillère) fait corps avec la nature. Il la vit, la lit, la respire comme un milieu originel. La forêt est ici un organisme vivant – mais, contrairement à Giono, ce n’est pas une vision cosmique : c’est une expérience sensorielle et pratique, celle du chasseur.

    Le lien au milieu est quasi sacré, mais il s’agit d’un sacré horizontal : sous forme de sensation, de geste, de mémoire vécue incorporée depuis l’enfance : « Bête par bête, brin d’herbe par brin d’herbe, depuis sa toute petite enfance il avait appris ce pays. »

    Le monde que Genevoix décrit dans Raboliot est menacé : celui des pêcheurs, des chasseurs, des hommes liés par des usages, des silences, des fidélités. Ancien combattant de 1914, Genevoix sait ce qu’est la mécanique de destruction moderne. Ses personnages (Raboliot en tête) ne sont donc pas naïfs ; ils sont traversés par la conscience du péril. C’est précisément cette conscience qui donne à son œuvre sa tonalité de résistance.

    Le paganisme carnavalesque de Maulin

    L’ambition de Maulin est de réenchanter le monde. Ses héros (souvent des marginaux et parfois des semi-idiots) tentent de réactiver les mythes, des traditions, d’imaginer des contre-sociétés par dégoût du monde contemporain. Dans Le temps des loups10, il met en scène un « paganisme de droite » : un imaginaire à la fois mythologique, identitaire et ironique. Le roman convoque plusieurs aspects de cet imaginaire : la forêt sacrée, la fraternité virile, l’animal totem (le loup) et la sagesse archaïque face au monde moderne décadent. Le chef de la « franc-bûcheronnerie » – une communauté ancienne et enracinée – présente sa confrérie : « Nous sommes les tenants des vérités éternelles que le monde a cru bon d’oublier. [–] Nous sommes les niais sylvestres, innocents et cruels. Nous sommes la discipline et la fraternité, les chasseurs de la Horde et les éducateurs. »

    Dans chacun de ses romans, l’imaginaire païen est revendiqué. Le paganisme de Maulin est une tentative de retrouver un sens dans une époque désenchantée, de penser le retrait du monde moderne. Dans Les Évangiles du lac11, il présente le fonctionnement d’une communauté : « Ici, ce n’étaient ni les lois ni l’argent qui gouvernaient vraiment. Tout cela ne pesait pas lourd face à ce qui existait depuis toujours. C’était la Nature sauvage et primitive qui gouvernait le monde, avec ses règles à elle, ses caprices, sa violence aussi. Les hommes passaient, s’agitaient, disparaissaient, et elle restait. Ceux qui l’avaient oublié finissaient toujours par le payer. » Et plus loin : « Ils ne priaient pas comme on prie dans les églises. Il n’y avait ni règles ni catéchisme, seulement des gestes, du vin, des corps, des nuits passées dehors. Certains soirs, on aurait dit qu’ils rendaient un culte obscène à quelque chose de plus ancien que toutes les religions. Un sacré sans morale, sans promesse, mais bien réel, enraciné dans la terre et dans la chair. »

    Les communautés enracinées

    Cette lignée littéraire ne parle pas simplement de champs, de forêts ou de villages. Elle réaffirme que la communauté est le socle d’une résistance face à l’effacement et à ce qui nous nie. Dans les romans de Giono et de Vincenot, la communauté (même réduite à quelques villageois) fonctionne comme une microsociété organique et n’est jamais une structure administrative. Elle est une fraternité charnelle, née de la fréquentation du même vent, de la même eau, du même sol. Chacun y a sa place, non par contrat, mais par appartenance.

    Bertrand Lacarelle dans Retour aux fougères12 met en scène des campagnards et des néo-ruraux qui vont former une communauté en lutte contre une antenne-relais qui enlaidit leur paysage : « des forlongeurs nous ont devancés, et nous devons leur rendre hommage, nous en inspirer. Ils ont senti bien avant nous – dès ce XXe siècle de transformation terminale et tératologique – qu’il fallait pour survivre, pour rester humain, se mettre soi-même au ban de la civilisation post-moderne. Ces forlongeurs ont compris qu’il fallait regagner les campagnes. Poètes, écrivains, philosophes, fils ou non de paysans : ils ont fui les mégapoles, ces laboratoires de la catastrophe générale, ces viviers du transhumanisme et du post-humanisme à venir. Ils se sont tôt mis à l’abri, comme ces animaux qui sentent arriver le raz-de-marée, tandis que les humains se précipitent sur la côte pour faire un selfie ».

    Du bocage normand à la forêt vosgienne, Maulin imagine dans nombre de ses romans des petites communautés qui complotent contre la modernité, des troupes de fortune qui réinventent des formes de vie communautaires face à l’Empire du vide.Dans Les évangiles du lac, Maulin met en scène une communauté marginale, quasi hérétique, hors de l’État et du marché : « Ils vivaient là sans demander la permission à personne, et c’était déjà une faute impardonnable. »

    Ce qui émerge de chacun de ces romans est une forme de révolte sans drapeau, ni militante, ni organisée. Une révolte de la chair contre l’abstraction, du terroir contre le réseau mondial, de la mémoire contre l’instantané. Témoignages parfois anciens, ces œuvres deviennent des manuels d’imaginaire pour réinventer les mondes possibles. À l’heure de la désertification des campagnes, de la fermeture des services publics, de la standardisation des modes de vie et des désastres écologiques, elles prennent une actualité nouvelle.

    Pour une littérature enracinée : manifeste contre le monde hors-sol

    Cette lignée littéraire oppose au règne de la Technique et de l’illimité, la limite et la fidélité au lieu. Elle rappelle que l’homme ne vit pas de flux, mais de liens ; pas de droits abstraits, mais d’appartenances concrètes. Elle désigne ce qui mérite d’être défendu : la terre comme lieu vivant, la communauté comme structure de sens, la longue mémoire comme force active. Écrire aujourd’hui dans cette filiation, c’est refuser le monde hors-sol, l’uniformisation et l’oubli. En réactivant des récits enracinés, en redonnant chair aux lieux, aux gestes et aux appartenances, elle ouvre un espace où d’autres manières d’habiter le monde demeurent pensables.

    Dans cette perspective, le lecteur n’est pas qu’un consommateur ; il devient un acteur et, peut-être, un passeur. Car notre combat est culturel, charnel, existentiel, et ne peut se réduire à des positions politiques ou à des constructions idéologiques. S’il se limite à ce terrain, il reste abstrait, désincarné, et finit par reproduire ce qu’il prétend combattre. C’est pourquoi il doit investir tous les fronts. La langue, d’abord, qui façonne notre perception du réel. L’imaginaire ensuite, qui préserve les nuances, les héritages et les enracinements. Les formes de vie enfin – gestes, rythmes, paysages, communautés – qui donnent chair à ce que les idées seules ne peuvent incarner.

    Anthony Marinier (Site de la revue Éléments, 16 août 2026)

     

    Notes :

    1. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    2. Maurice Genevoix, Raboliot, 1925, Grasset

    3. Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, 2013, Balland

    4. Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, 1969, Gallimard

    5. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977, Calmann-Lévy

    6. Henri Vincenot, Le Pape des escargots, 1972, Denoël

    7. Henri Vincenot, Les Étoiles de Compostelle, 1982, Denoël

    8. Jean Giono, Colline, 1929 ; Un de Baumugnes, 1929 ; Regain 1930, Grasset

    9. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    10. Olivier Maulin, Le temps des loups, 2022, Le Cherche-midi

    11. Olivier Maulin, Les évangiles du lac, 2008, L’Esprit des péninsules

    12. Bertrand Lacarelle, Retour aux fougères, 2025, Le Cherche-midi

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  • Pour se préserver du futur goulag numérique...

    Laurent Ozon annonce la sortie le 5 octobre d'un recueil de ses principales publications sur X, toujours stimulantes. Le livre intitulé Quand mon compte X disparaîtra peut être commander ici.

    Essayiste et analyste politique, tenant d'une écologie localiste et identitaire, premier promoteur de l'idée de remigration, Laurent Ozon est déjà l'auteur de deux essais, France, années décisives (Bios, 2015) et Les néoconservateurs, une élite impériale (Géopolitique profonde, 2025).

    Ozon_Quand mon compte X disparaîtra.jpg

    " L’espace numérique capture notre temps, nos échanges et nos pensées. Il s’octroie progressivement les moyens d’exercer un contrôle presque total sur ce que nous écrivons, disons et vivons. Nous n’y sommes plus que des données : les traces exploitables de nos existences, livrées à des unités de calcul algorithmiques improprement appelées « intelligences artificielles ». Or ces machines, leurs infrastructures et les données qui les nourrissent ne sont pas sans propriétaires — et leurs propriétaires ne sont pas nos amis. Il faut comprendre qu’il n’existe pas de violence plus totale que cette capture silencieuse de nos existences.


    J’ai souhaité sauver une part de ces écrits, de ce temps, de ces échanges publiés ces dernières années ; des textes écrits au bord d’une rivière ou dans un aéroport, à mon bureau ou au sortir d’un rendez-vous, en colère ou heureux, sous le porche d’une écurie entre deux averses, ou durant une nuit blanche et étoilée ; des textes destinés à un public abonné qui compte désormais plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les sauver avant qu’une loi — ou, plus probablement, une modification inexpliquée dans les profondeurs d’un système sans fond — ne les fasse disparaître. "

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  • Quand Paul-Marie Coûteaux conversait avec Alain de Benoist...

    Il y a un peu moins de dix ans, TV Libertés avait diffusé une série d'entretiens de Paul-Marie Coûteaux avec Alain de Benoist. Des propos profondément inactuels et donc toujours aussi intéressants à (ré-)écouter aujourd'hui...                                           

     

                                              

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  • Ligne de feu...

    Les éditions Gallimard viennent de publier la traduction du nouveau roman d'Arturo Pérez-Reverte intitulé Ligne de feu.

    Journaliste et écrivain espagnol, Arturo Pérez-Reverte est l'auteur de nombreux romans, parmi lesquels on peut citer Le peintre des batailles, le cycle du Capitaine Alatriste ou celui de Folco, ainsi que de récits historiques dont Un jour de colère, consacré au soulèvement du Dos de Mayo.

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    " 24 juillet 1938. Une nuit sans lune. Les compagnies républicaines traversent en silence le fleuve et prennent position sur la rive sud, autour du village viticole de Castellets del Segre. La dernière grande bataille de la guerre civile espagnole - la bataille de l'Èbre - va commencer. Près de deux cent mille soldats vont se disputer chaque colline, chaque route et chaque ferme dans des combats féroces et sanglants, où l'on joue sa vie à tout moment. D'un côté, les brigades internationales, le bataillon Ostrovski et les jeunes appelés de l'année vingt, les Biberons ; de l'autre, les légionnaires, les traditionalistes catholiques du Tercio de Montserrat et les soldats musulmans du quatorzième tabor. Ligne de feu met en scène dix jours de cette bataille décisive qui fera basculer l'histoire et scellera à jamais le destin de personnages inoubliables : Patricia Monzón, la militante communiste ; Julián Panizo, le dynamiteur murcien ; le sous-lieutenant Santiago Pardeiro ; le monarchiste catalan Oriol Les Forques ; Selimán al-Barudi, le caporal du tabor ; sans oublier les journalistes étrangers Phil Tabb et Vivian Szerman, ni le photographe Chim Langer. Arturo Pérez-Reverte raconte leurs combats et leur sort, à la fois en grand maître du roman historique et en grand correspondant de guerre, au plus près des événements. Avec Ligne de feu, il nous offre l'expérience d'une immersion saisissante dans un conflit dont les ondes de choc n'ont pas fini de traverser notre présent."

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  • Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'aveuglement souverainiste...

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    Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine

    Il est des textes dont on partage assez de prémisses pour être d’autant plus contrarié par la conclusion. La tribune d’Henri Roure, intitulée « Renouer avec la Grandeur », appartient à cette famille. Je puis comprendre la défiance envers une Commission européenne qui outrepasse volontiers le rôle que les peuples voudraient lui assigner, l’agacement devant le juridisme communautaire, l’inquiétude migratoire, le refus d’une Europe réduite à un marché surveillé par des fonctionnaires et l’aspiration à rendre aux nations une part de leur liberté politique. Tout cela se discute, et parfois se défend.

    L’affaire se gâte lorsque des critiques raisonnables sont assemblées pour former le tableau d’une vaste entreprise de dépossession, conduite conjointement par Bruxelles, Washington, les banques, les juges, les médias, l’« État profond », l’Allemagne et quelques autres puissances malignes. À force de vouloir expliquer tout par la même cause, on finit par ne plus rien expliquer du tout. La politique cesse alors d’être l’affrontement de volontés, d’intérêts, d’idéologies et de circonstances pour devenir une lanterne magique où, derrière chaque rideau, apparaît le même marionnettiste.

    Cette tentation est d’autant plus dommageable qu’elle dispense de regarder l’histoire telle qu’elle fut. La France décrite par Henri Roure ressemble à une immense citadelle qui aurait prospéré pendant quinze siècles derrière ses murailles avant que les européistes ne vinssent sournoisement en dérober les clefs. Cette France-là n’a jamais existé. La France historique fut constamment européenne, mêlée aux affaires de ses voisins, nouant des alliances, mariant ses dynasties, combattant dans les Flandres et en Italie, négociant à Westphalie, surveillant le Rhin, cherchant l’équilibre entre les puissances, s’alliant un jour avec l’Angleterre contre l’Allemagne après s’être alliée avec d’autres contre l’Angleterre. La souveraineté n’a jamais signifié la solitude.

    Même Louis XIV, que l’on imagine volontiers campé au milieu d’une France toute-puissante, consacra l’essentiel de son règne à une politique européenne. Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques parce que les nécessités de l’équilibre continental primaient les commodités idéologiques. Napoléon voulut organiser l’Europe à sa manière et y laissa son Empire. Clemenceau savait en 1918 que la victoire française n’était pas tombée du ciel de Picardie par les seules vertus de Marianne. Chaque époque eut ses interdépendances. Chacune les nomma autrement.

    L’une des bizarreries du souverainisme contemporain consiste ainsi à projeter sur le passé une conception presque administrative de la souveraineté : une frontière, une monnaie, une armée, une banque centrale, et voilà la nation redevenue maîtresse de son destin. L’histoire est moins obligeante. Une nation peut posséder toutes ces choses et dépendre entièrement du pétrole qu’elle importe, des capitaux qu’elle emprunte, des technologies qu’elle achète ou des marchés où elle vend. La souveraineté n’est pas une collection de tampons officiels. Elle est la capacité effective de décider.

    Le général de Gaulle, que l’on convoque volontiers à l’appui d’une France rendue à son splendide isolement, fournit précisément le contre-exemple. Sa conception européenne était confédérale : il refusait la supranationalité, certes, mais non l’idée européenne, et considérait qu’une Europe organisée pouvait servir la puissance et l’indépendance françaises. Il voulait des nations souveraines associées, non une France enfermée dans son pré carré.

    La même confusion entoure souvent l’OTAN. De Gaulle n’en fit jamais sortir la France : en 1966, il la retira du commandement militaire intégré, exigea le départ des installations étrangères et conserva l’indépendance de la force nucléaire française. La France demeura membre de l’Alliance. Ce modèle, qui distinguait alliance et subordination, était autrement plus subtil que le choix binaire entre obéissance et claquement de porte.

    Il en va de même de la construction européenne. On peut légitimement souhaiter la remettre sur son ouvrage, rendre des compétences aux États, faire respecter davantage la subsidiarité, contenir l’inflation réglementaire et refuser la fuite fédérale. On peut trouver absurde qu’une institution éloignée prétende décider de détails qui devraient relever des peuples, des régions ou des communes. Rien de cela n’oblige à nier ce que l’Europe politique a accompli de plus important.

    Trois fois, entre 1870 et 1945, Français et Allemands se sont affrontés dans des guerres qui ont ravagé notre continent. La construction européenne n’a certes pas créé toute seule la paix qui suivit ; la dissuasion nucléaire, l’alliance américaine, l’épuisement des nations européennes et la menace soviétique y eurent leur part. Il reste ce fait formidable : la rivalité franco-allemande, qui avait empoisonné le continent pendant près d’un siècle, a cessé d’être une perspective militaire raisonnablement concevable.

    C’est beaucoup. Ceux de ma génération savent encore, par leurs parents et leurs grands-parents, ce qu’une guerre européenne signifiait autrement qu’à travers quelques images sur un écran. Préserver cette paix ne commande pas d’aimer tous les règlements de Bruxelles ni de considérer Mme von der Leyen comme une nouvelle Charlemagne ; cela commande simplement de ne pas jeter le mécanisme entier parce que quelques rouages grincent.

    On peut trouver l’actuelle Union européenne bureaucratique, timorée, intrusive, idéologique et parfois fort sotte sans souhaiter revenir au jeu ancien des puissances nationales enfermées dans leurs calculs particuliers. Les institutions passent ; la géographie demeure. L’Allemagne restera à l’est de la France, l’Italie au-delà des Alpes, l’Espagne au-delà des Pyrénées et l’Angleterre de l’autre côté de la Manche. Aucun décret souverainiste ne déplacera le continent.

    Le retour au franc possède la même vertu incantatoire. Il suffirait, nous dit-on, de rendre la Banque de France « aux ordres », de rétablir le lien entre le gouvernement et le Trésor, et la liberté serait reconquise. J’ai assez vécu pour me souvenir du temps où le franc existait réellement. Il n’avait rien d’un talisman. Il se dévaluait, subissait la spéculation internationale, dépendait des taux étrangers et obligeait les gouvernements français à des arbitrages qui n’avaient rien de souverain dans leur résultat.

    Il y a surtout dans ce procès fait à l’euro un extraordinaire moyen de disculper les gouvernements français. La France n’est pas devenue faible parce qu’un fonctionnaire de Bruxelles serait venu nuitamment lui dérober sa bourse ; elle est faible parce qu’elle gère mal ses affaires depuis des décennies. Elle dépense davantage qu’elle ne perçoit, promet ce qu’elle ne peut financer, réforme à moitié, renonce au premier mouvement de rue et remet le redressement au gouvernement suivant. En 2025 encore, le déficit public français s’est élevé à 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Voilà une continuité nationale dont nous nous passerions volontiers.

    Il serait trop commode de mettre ce désordre au débit de l’Europe. Bruxelles n’a pas obligé la France à empiler les administrations, à multiplier les dispositifs illisibles, à entretenir des dépenses sans s’interroger sur leur efficacité ni à différer perpétuellement l’examen de ses comptes. La classe politique française ressemble depuis longtemps à ces vieilles familles qui maudissent leur banquier parce qu’il leur rappelle le montant du découvert, alors que personne ne les avait contraintes à dépenser leur rente avant la Saint-Jean.

    Voilà même l’un des curieux paradoxes du souverainisme : réclamer davantage de souveraineté à un État qui n’emploie déjà pas convenablement celle qu’il possède. La souveraineté budgétaire précède peut-être toutes les autres. Celui qui vit durablement à crédit dépend de son créancier, que sa monnaie s’appelle franc, euro, peso ou patagon.

    Posséder sa monnaie donne assurément un instrument supplémentaire. Cela ne transforme pas les déficits en richesses, les importations en production nationale, les fonctionnaires en entrepreneurs ni les dettes en créances. Une souveraineté monétaire sans industrie, sans énergie abondante, sans finances publiques solides et sans confiance ressemble fort à un sabre dont on aurait oublié la lame.

    Même chose pour les frontières. Il serait parfaitement raisonnable de réclamer que la France contrôle mieux les siennes et, surtout, que l’Europe protège enfin sérieusement sa frontière extérieure. Schengen n’est pas une Sainte Écriture. L’immigration massive, les trafics, le terrorisme et les mouvements de population rendent nécessaire une révision de nombreux dogmes des années heureuses où l’on croyait que la mondialisation ferait disparaître les frontières avec les guerres.

    Il reste à comprendre qu’une frontière française ne protège pas davantage contre le monde qu’un octroi municipal ne protégeait autrefois contre une invasion. La maîtrise des flux migratoires venus d’Afrique ou du Proche-Orient, la surveillance méditerranéenne, les accords de réadmission, la lutte contre les passeurs et la pression diplomatique sur les pays d’origine gagnent à être exercées par un ensemble continental plutôt que par vingt-sept petits guichets jaloux les uns des autres. La coopération n’abolit pas nécessairement la souveraineté ; elle peut en être le multiplicateur.

    Le paradoxe devient éclatant lorsque la tribune oppose à l’Europe le modèle des BRICS+. Leur montée en puissance est réelle et mérite d’être étudiée sans les ricanements auxquels l’Occident s’est trop longtemps abandonné. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres grands pays émergents entendent peser davantage sur l’ordre mondial, développer leurs échanges en monnaies nationales et réduire certaines dépendances envers le système financier occidental.

    Quelle leçon en tire-t-on ? Précisément qu’ils s’associent. Ces États jaloux de leur souveraineté ont compris qu’elle pèse davantage lorsqu’elle s’exerce en commun sur certains sujets. Voilà un singulier argument à employer contre toute coopération européenne.

    Encore faut-il ne pas transformer les BRICS en nouveau pays de Cocagne. Henri Roure affirme qu’ils créent une monnaie reposant à 30 % sur l’or. Or il n’existe pas à ce jour de monnaie commune des BRICS ainsi constituée ; les travaux portent notamment sur les règlements en monnaies nationales et les systèmes de paiement entre membres. Une bonne cause ne transforme pas une information douteuse en vérité utile.

    La même prudence devrait présider à tout le reste. L’Union européenne possède réellement des tendances centralisatrices, certaines législations concernant les plateformes et la désinformation posent de véritables questions de liberté, et la Commission aime élargir son domaine comme toute administration depuis que l’administration existe. Le Parlement européen nourrit en son sein un courant fédéraliste puissant. Tout cela peut être critiqué sans faire intervenir une caste occulte réunissant banquiers, Allemands, Américains et juges félons dans quelque arrière-boutique de Bruxelles.

    Cette facilité conspirationniste finit surtout par cacher la véritable question : que peut encore la France seule ? Elle demeure une puissance importante, dotée de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’un domaine maritime immense, de territoires sur plusieurs océans, d’une industrie militaire remarquable, de compétences nucléaires, aéronautiques et spatiales et d’une langue mondiale. Il serait sot de traiter ce patrimoine comme les accessoires poussiéreux d’une grandeur défunte.

    Imaginer cependant que la France puisse, en « peu de temps », redevenir l’une des trois principales puissances mondiales par la seule restauration du franc, des frontières et de quelques institutions nationales relève davantage de la chanson de geste que de la géopolitique. Les États-Unis, la Chine et l’Inde disposent d’échelles démographiques, industrielles et économiques avec lesquelles aucun État d’Europe occidentale ne peut désormais rivaliser isolément. Le monde n’est plus celui de 1960.

    Il existe encore une raison, plus intime, pour laquelle je ne souhaite nullement voir disparaître l’échelon européen. Je vis en Bretagne, et à mesure que les années passent je me sens moins disposé à croire que Paris serait par nature le meilleur gardien de nos libertés. L’État français possède une vieille passion pour l’uniformité. Il aime les territoires à condition qu’ils se ressemblent, les langues à condition qu’il n’y en ait qu’une dans les affaires sérieuses, et les particularismes à condition qu’ils servent à vendre des cartes postales aux touristes.

    Bruxelles a bien des défauts, Dieu sait si elle en a. Elle possède toutefois un avantage considérable pour un Breton : elle sait que l’Europe est faite de régions, parce qu’elle doit composer quotidiennement avec des Flamands, des Catalans, des Bavarois, des Tyroliens, des Écossais, des Galiciens, des Sardes et quantité d’autres peuples ou territoires dont les rapports avec leur État ne sont pas ceux d’un arrondissement avec sa préfecture. L’Union s’est même dotée d’un Comité européen des régions, et sa politique de cohésion prend institutionnellement les régions et les villes comme niveaux d’action. Ce n’est pas l’autonomie bretonne, certes ; c’est déjà une grammaire politique que Paris comprend avec peine.

    Entre un interlocuteur à Bruxelles qui sait au moins ce qu’est une région et un interlocuteur parisien qui soupçonne volontiers toute différence d’être le commencement d’une sécession, mon choix de Breton n’est pas nécessairement celui qu’attendent les souverainistes français. L’Europe peut être pour les peuples sans État ou pour les vieilles provinces à forte personnalité non une ennemie supplémentaire, mais un étage de liberté. Je ne lui demande pas de gouverner la Bretagne à notre place ; je lui demande, le cas échéant, de nous aider à empêcher Paris de prétendre le faire jusque dans les moindres replis de notre existence.

    C’est aussi ce qui rend la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national plus complexe qu’elle ne le paraît vue d’une terrasse parisienne. Je puis partager avec lui certaines analyses nationales, particulièrement sur l’immigration, la sécurité ou la nécessité de restaurer l’autorité publique, tout en regardant avec circonspection sa vieille matrice jacobine. Le centralisme ne devient pas plus sympathique lorsqu’il porte une cravate bleu marine.

    L’évolution récente de Marine Le Pen sur la Corse constitue, de ce point de vue, une heureuse fissure dans le vieux mur. En juin 2026, elle a proposé un statut d’« autonomie insulaire » reconnaissant la singularité géographique, historique, linguistique et culturelle de l’île et permettant à la collectivité corse d’adapter certaines normes. On aurait tort de ne pas saluer cette évolution. Elle signifie qu’au sein même du RN certains commencent à comprendre que l’unité politique n’exige pas nécessairement l’uniformité administrative.

    La coupe demeure cependant loin des lèvres. Cette conversion a été soigneusement circonscrite à l’insularité afin, précisément, de ne pas ouvrir la même brèche aux revendications bretonnes ou basques, et le groupe RN a finalement voté presque unanimement contre le projet constitutionnel adopté par l’Assemblée. L’ancien réflexe reste donc bien vivant sous les habits neufs du pragmatisme.

    Des responsables comme Jean-Philippe Tanguy incarnent à mes yeux ce danger davantage que Marine Le Pen elle-même, dont la doctrine semble au moins se mouvoir sous l’effet du réel. Je me méfie de cette droite qui veut libérer la France de Bruxelles pour mieux remettre ensuite toutes les provinces au pas de Paris. Pour un Breton, remplacer un centralisme européen hypothétique par un centralisme français bien réel et vieux de plusieurs siècles ne constitue pas exactement une émancipation.

    C’est là qu’apparaît une autre Europe possible. Non l’État fédéral rêvé par quelques bureaucrates, non davantage le marché abstrait où circuleraient capitaux, marchandises et individus interchangeables, mais une Europe où les nations et les régions retrouveraient précisément de l’air entre le sommet et la base. Le principe de subsidiarité devrait être pris au sérieux : ce qui peut être décidé à Quimper n’a pas à l’être à Paris ; ce qui peut l’être à Paris n’a pas à remonter à Bruxelles ; ce qui exige la puissance du continent ne doit pas être abandonné à vingt-sept impuissances jalouses.

    L’enjeu véritable est donc moins de choisir entre la France et l’Europe que de savoir quelle France et quelle Europe nous voulons. Je préfère une France forte dans une Europe organisée à une France souveraine sur le papier, endettée jusqu’au cou, incapable de tenir ses comptes et condamnée à quémander demain à Washington, Pékin ou aux marchés ce qu’elle aurait refusé de négocier avec ses voisins.

    Une Europe des nations et des régions, des coopérations renforcées, des frontières extérieures défendues, une préférence industrielle européenne, une politique énergétique débarrassée de quelques lubies, une défense capable d’agir sans demander chaque fois la permission de Washington, des États retrouvant les compétences que Bruxelles n’a nulle nécessité d’exercer et des régions délivrées d’une partie de la tutelle des capitales : voilà qui me paraît autrement plus ambitieux qu’une restauration de la France de papa.

    Ce serait d’ailleurs plus fidèle à l’intuition gaullienne que le souverainisme de claquemurage aujourd’hui vendu sous son nom. L’Europe puissance n’exige pas que la France disparaisse. Elle exige au contraire que des nations suffisamment assurées d’elles-mêmes cessent d’avoir peur de coopérer.

    La paix elle-même réclame cette dimension. Il ne s’agit pas de croire que les Européens seraient devenus bons parce qu’ils siègent autour des mêmes tables. Les peuples restent des peuples ; les intérêts demeurent, les rivalités aussi. Justement pour cette raison, mieux vaut avoir bâti entre eux tant d’intérêts communs que la rupture devienne ruineuse pour tous.

    Il y a enfin quelque chose qui me frappe, moi qui suis né assez loin de France pour ne jamais regarder tout à fait ce pays avec les yeux d’un Français. Les Français aiment parler de grandeur comme si elle consistait à retrouver une photographie ancienne. Ils voudraient parfois remettre le général à l’Élysée, le franc dans la poche, le douanier dans sa guérite, le poinçonneur dans le métro et les Trente Glorieuses dans les statistiques.

    L’histoire ne fonctionne pas ainsi, et ses chemins ne se remontent guère. Les nations qui survivent ne sont pas celles qui reproduisent leur passé, mais celles qui savent en tirer une force pour prendre rang dans le monde qui vient.

    De Bretagne, où la mer rappelle chaque jour qu’une frontière peut être à la fois une limite et une route, la leçon paraît assez simple. La France ne sera pas plus française parce qu’elle sera plus seule. La Bretagne ne sera pas davantage libre parce que Paris aura récupéré les prérogatives de Bruxelles. L’une et l’autre seront plus fortes lorsqu’elles sauront ce qu’elles veulent conserver, ce qu’elles veulent reprendre et ce qu’elles ont intérêt à accomplir avec les autres peuples européens.

    Bruxelles n’est pas l’Europe. La Commission n’est pas l’Europe. L’euro lui-même n’est pas l’Europe. L’Europe est une civilisation plus ancienne que tous ces organismes et, pour la France comme pour la Bretagne, une géographie dont on ne sort que sur les cartes de l’imagination.

    Il faut donc certainement renouer avec la grandeur. Encore faudrait-il cesser de la chercher dans le rétroviseur, et commencer par remettre de l’ordre dans la maison avant d’accuser les voisins d’avoir laissé les lumières allumées.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 17 août 2026)

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