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30/04/2018

« Mai 68 a quelque chose d’une farce »...

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist au site Philitt à propos de Mai 68. Philosophe et essayiste, directeur des revues Krisis et Nouvelle Ecole, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Décroissance ou toujours plus ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2018).

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Alain de Benoist : « Mai 68 a quelque chose d’une farce »

PHILITT. Aujourd’hui, ce que l’on commémore officieusement, ce sont les 50 ans d’un « événement ». Souscrivez-vous à cette conception événementielle de Mai 68 ?

ALAIN DE BENOIST : Le président de la République, Emmanuel Macron, a envisagé de commémorer Mai 68. On pourrait y voir là un paradoxe, mais ce serait apporter du crédit à une stratégie de communication, en matière de quoi il excelle. Ce serait surtout accorder du crédit à un événement que l’on a gonflé rétrospectivement. Il y a bien sûr une part de vérité dans la définition de Mai 68 comme d’un événement, mais elle est assez caricaturale. Mai 68 est en fait une reconstruction. L’on fait remonter toutes les transformations sociales ou « sociétales » à cet événement, si bien que « soixante-huitard » est devenu un adjectif qui ne va pas sans rappeler celui du « communard » qui luttait derrière les barricades. Or, la réalité est toute différente, essentiellement pour deux raisons. La première est que Mai 68 est moins un événement fondateur qu’un moment s’inscrivant dans une tendance plus profonde, déjà à l’œuvre dans la société. Ce que l’on désigne par « Mai 68 » n’est que la cristallisation de transformations qui opèrent depuis les années 1950, durant lesquelles se mettent en place les nouveaux modes de vie consuméristes des Trente Glorieuses (diffusion massive de la télévision, de l’électroménager…), ainsi que les innovations civiques et économiques telle que la place nouvelle que les femmes acquièrent dans la société. Qu’il y eût ou non Mai 68, les transformations sociales que nous avons connues auraient donc quand même eu lieu. Les autres pays européens, qui n’ont pas eu leur Mai 68, en témoignent : eux aussi ont pleinement intégré les nouveaux paradigmes sociaux du capitalisme libéral.

La deuxième raison est que Mai 68 n’est pas un événement unitaire, tel qu’on l’envisage aujourd’hui rétrospectivement. C’est, d’une part, la dernière grande grève générale que la France ait connu, touchant l’ensemble des corps professionnels, du plus petit ouvrier aux plus grands médias de masse. C’est, d’autre part, une révolte étudiante qui, de fait, n’avait pas grand-chose à voir ni avec les communistes, ni avec le monde du travail : comme le disait très justement Pasolini, il s’agissait d’étudiants fils de bourgeois qui affrontaient des policiers fils de prolétaires. Il y avait donc deux courants presque concurrents : l’un, majoritaire, qui l’a malheureusement emporté, caractérisé par son rejet de l’autorité en général, des repères et des normes constitutives du tissu social français ; l’autre, minoritaire, inspiré du situationnisme, et guidé par de grands penseurs tels que Jean Baudrillard, Guy Debord, Henri Lefebvre ou Herbert Marcuse. Il s’agit donc d’un mouvement historique complexe, et qu’on ne peut finalement comprendre qu’en ayant eu part, de près ou de loin, aux événements dans leur actualité vivante. 

 

PHILITT. Vous aviez justement 25 ans en 1968. Quelle a été votre attitude et vos prises de positions pendant les événements en question ?

ALAIN DE BENOIST : Je faisais partie de la génération qui avait connu la fin de la guerre d’Algérie et le climat enfiévré des années 1960, véritables années d’incubation des bouleversements postérieurs de 1968. Résidant à Paris, j’étais au cœur des événements cette année-là. Je n’étais cependant pas acteur, mais simplement spectateur. Il faut dire que, professionnellement, je travaillais à l’Échos de la presse et de la publicité, dirigé par le pittoresque Noël Jacquemart. Le journal m’envoyait sur place récolter un maximum de journaux et de documents qui se produisaient au milieu de l’effervescence politique de  la jeunesse étudiante et des mouvements de contestation. Je ne faisais pas partie de ces étudiants de droite qui voulaient s’opposer au mouvement : il y en a eu, Bernard Lugan était des leurs, et il en témoigne admirablement bien. Mais pour ma part, j’étais simplement mû par une curiosité dépourvue de toute sympathie ou antipathie particulières. Je me rappelle néanmoins avec enthousiasme l’engouement politique qui était à l’œuvre, car le contraste avec la société actuelle est désolant : la population, étudiante y compris, s’est nettement dépolitisée, dans son discours comme dans ses créations effectives. En mai 1968, les défilés, les drapeaux rouges, les chants, constituaient à l’inverse un paysage politique dont le dynamisme était tout à fait séduisant, indépendamment des idées politiques qui étaient mobilisées. Quand bien même il régnait davantage une atmosphère de fête que de révolution, en comparaison à la violence de la guerre d’Algérie, nous sentions qu’il se passait quelque chose. Des ruptures historiques s’exprimaient.

 

PHILITT. Vous parlez de transformations sociales profondes se manifestant dans Mai 68. Y a-t-il selon vous un sens de l’Histoire qui s’est plus largement exprimé dans ces événements ?

ALAIN DE BENOIST : Mai 68 est effectivement le moment contingent d’un processus structurel inéluctable : la modernisation de la société. Mai 68, c’est l’aboutissement de la modernité : son échec était prévu d’avance. J’ai beaucoup critiqué la modernité dans mes différentes publications et à ce sujet, je suis hostile aux idées présidant à Mai 68 dans ce que l’Histoire en a retenu. Je pense à l’avortement des espérances sociales dans la constitution d’un « gauchisme organisationnel », fils des revendications individualistes des étudiants parisiens qui ont fait le jeu du capitalisme libéral. Aujourd’hui, la nouvelle gauche qui exhibait le slogan « jouissons sans entraves » est composée de notables bien installés dans l’appareil politique qui conserve et reproduit les rouages depuis toujours dénoncés par les communistes. Je suis donc hostile à ce qui s’est culturellement exprimé dans Mai 68 en tant que je suis un critique de la modernité, mais non dans un sens « restaurationniste » : il faut penser le réel tel qu’on le constate dans ce qu’il a parfois d’inéluctable. C’est une question de lucidité et d’honnêteté, suivant la formule de Péguy : « il faut voir ce que l’on voit ». Je ne crois pas à un sens de l’Histoire global et encore moins linéaire, mais je crois en l’existence de processus historiques cycliques dont les possibilités ne sont pas inépuisables. Ces processus ont donc leur fin naturelle. Je vois mal en quoi la modernisation de l’Europe et du monde pourrait être mise à mal par des facteurs externes : nous assistons véritablement à la destruction d’un monde ancien. En revanche, je suis nullement fataliste, et je crois bien que la cause de l’épuisement du projet moderne peut venir de ses propres contradictions. Il y aurait à ce sujet beaucoup à dire sur la façon dont le capitalisme libéral scie les branches sur lesquelles il se trouve installé. J’ai toujours pensé que le système de l’argent périrait par l’argent. Viendra le moment où le désordre moderne se heurtera au principe de réalité : plus le chaos s’étend, plus se constitue le besoin d’ordre. La nature ayant horreur du vide, la déconstruction de toutes les structures traditionnelles ne peut se suffire à elle-même : il va falloir reconstruire derrière. L’Histoire est imprévisible, et en ce sens elle est toujours ouverte : un basculement est toujours possible, si l’on prend conscience de la gravité de la crise écologique généralisée autant que de la violence des grandes crises financières. Je ne suis donc ni fataliste ni volontariste : il faut que la volonté se cristallise à un moment donné, c’est-à-dire lorsque les circonstances sont favorables. Soyons attentifs à la sagesse pratique du kairos.

 

PHILITT. Mai 68 a remis en cause les repères traditionnels du christianisme dans la famille et dans la société. Quel horizon l’homme moderne pourrait-il poursuivre en ayant rompu avec l’idéal collectif de type religieux ?

ALAIN DE BENOIST : Je ne crois pas que Mai 68 ait été une contestation des valeurs spécifiquement chrétiennes. C’était une contestation plus profonde encore, contre toutes les valeurs d’autorité, chrétiennes et non-chrétiennes, laïques ou autres : ainsi en est-il par exemple de la remise en cause de l’autorité du père de famille, qui pouvait être aussi bien chrétienne que républicaine laïque. L’Église elle-même avait déjà fort à faire avec ses propres problèmes : elle sortait à peine de la rupture engendrée par le concile du Vatican II. Je ne crois pas qu’un retour aux valeurs chrétiennes réparerait la situation : d’abord parce que j’avoue n’être pas personnellement chrétien, mais surtout, je crois, avec Marcel Gauchet, que le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Nous sommes rentrés dans une époque où les valeurs religieuses chrétiennes sont devenues une opinion : la religion n’a plus la fonction organisatrice de la société qu’elle occupait auparavant. Il faut dire que la déchéance du paradigme chrétien s’est produite en deux temps. Il y a d’abord eu un mouvement de sécularisation opéré à partir des prémisses chrétiennes : l’avenir a pris la place de l’au-delà, le bonheur a pris la place du salut, et la monarchie absolue a pris la place du pouvoir absolu de Dieu. Autrement dit, le pouvoir politique temporel s’est arrogé l’exclusivité de la fonction sacrée, contre le sacerdoce. Il y a eu ensuite la désacralisation de la politique elle-même, sous l’influence de l’idéologie des droits de l’homme et de l’économie libérale : le gouvernement politique des hommes a fait place à la gouvernance administrative des choses. Cela étant dit, je n’irai pas jusqu’à affirmer que Mai 68 est la conséquence du christianisme. Autant il y a une corrélation entre le christianisme et le communisme, car on remarque que les zones géographiques les plus catholiques ont été les zones les plus perméables aux idées communistes, autant Mai 68 n’a strictement rien à voir avec le projet chrétien. Il s’est effectivement produit, de l’eschatologie chrétienne à l’ « eschatologie marxiste », une sorte de « transfert de foi ». Mais l’individualisme, nettement exprimé dans Mai 68, a mis fin à tout cela : il a mis fin à tout engagement de type sacerdotal comme aux grands projets collectifs. L’individualisme a ramené l’engagement aux choses éphémères, le limitant à l’horizon minimal des intérêts individuels dans une société devenue liquide, pour reprendre les termes de Zygmunt Bauman. Il n’est donc pas improbable que le règne de la technique s’affermisse toujours plus en exploitant le conformisme de l’homme occidental contemporain : le transhumanisme et l’intelligence artificielle constitueront peut-être le visage du monde de demain, aussi inquiétant que cela puisse être.

 

PHILITT. La libéralisation des mœurs a été la grande victoire de la bourgeoisie révoltée de Mai 68. Diriez-vous avec Michel Clouscard que ces événements expriment moins une crise politique ou économique qu’une crise du désir ?

ALAIN DE BENOIST : Le grand mérite de Michel Clouscard est qu’il voit le côté parodique de Mai 68. Je l’ai constaté moi-même sur place : l’on se déguisait en Lénine, l’on jouait la Commune au Théâtre de l’Odéon. En ce sens, la formule de Marx se vérifie entièrement dans mai 68 : « les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce ». Mai 68 a quelque chose d’une farce. La critique très violente des communistes contre ce que nous appellerions les « gauchistes » a bien été actualisée par Clouscard. Cet aspect parodique de Mai 68 est précisément justifié du fait que tous les révolutionnaires en peau de lapin se sont transformés en réformistes mondains. Dans leur révolte contre le puritanisme bourgeois – qui était très réel et effectivement intenable –, il est clair qu’à un excès ils en ont substitué un autre : celui de la démesure. Il existe un bon libertinage, mais le problème est que Mai 68 a contribué à la mise en place de nouvelles normes. Parmi ces normes, il y a celle de la normativité de la performance : l’expérience qualitative de l’épanouissement sexuel est subverti dans l’injonction quantitative à la jouissance forcée et orgueilleuse. Il est selon moi très paradoxal de parler d’une libération sexuelle dans la mise en place d’une « sexocratie ». Une authentique libération sexuelle aurait, au contraire, consisté en un réinvestissement libre de l’Eros, débarrassé de toute dimension normative extérieure, vécue dans le secret des cœurs et des corps. Les Anciens faisaient bien la différence entre une sexualité débridée et dionysiaque d’une part, et une érotique épanouie d’autre part : le critère de discrimination entre le bon et le mauvais, en matière sexuelle comme en toute autre chose, reste en fait celui de l’hubris. Mon propos n’est donc pas moralisateur : je prends le parti de la mesure contre toute forme de démesure, qu’elle soit pornographique ou encratique. Qu’elle soit enfermée dans ses corsets ou qu’elle soit émancipée, la bourgeoisie reste en fait la même : l’échec de la libération du désir témoigne donc entre autres choses de la victoire, à travers Mai 68, de la parodie idéologique sur les possibilités concrètes d’une France qui croyait encore dans la politique mais en avait déjà perdu la main.

Alain de Benoist, propos recueillis par Paul Ducay (Philitt, 26 avril 2018)

28/07/2017

Une praxis révolutionnaire et conservatrice est-elle encore possible ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jorge Vujic, cueilli sur Polémia et dans lequel il s'interroge sur les conditions de l'efficacité d'une action conservatrice-révolutionnaire visant à abattre le système dominant. Il rappelle notamment la nécessité de penser politiquement le « système des objets » qui enserre nos vies et conditionne nos façons de penser...

 

 

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Une praxis révolutionnaire et conservatrice est-elle encore possible ?...

Trop souvent on oublie que la reconduction au pouvoir du Système dominant et de la classe gouvernementale tient plus à l’internalisation et la reproduction des modes de pensée dominants au niveau social, culturel, sur le plan individuel comme sur le plan collectif.

On se souvient que la praxis, notion philosophique théorisée par Aristote dans l’Ethique à Nicomaque et qui initialement renvoyait à l’idée d’une pratique ou une action qui, transformant le sujet, a été plus tard reprise par les marxistes, par Antonio Gramsci et les situationnistes pour lesquels la philosophie de la praxis désignait la pratique qui se reconnaît elle-même par la théorie qui découle de son action, mais qui, de par sa fonction révolutionnaire, devait transformer les esprits.

Force est de constater que depuis Mai 68, le discours libertaro-marxiste a fait bon ménage avec le capitalisme libéral qui se traduit aujourd’hui par une praxis sociétale parfois schizophrène d’hyper-individualisme festif et de domination capitaliste marchande que l’on accepte comme une fatalité irréversible. Promouvoir une politique de gauche et des valeurs de droite, employer un discours à la fois révolutionnaire et conservateur impliquerait au préalable de reconnaître, en dépit des avancées les plus fines sur le plan social et politique, l’absence d’une praxis adéquate, susceptible de transformer les rapports sociaux, les façons de sentir, de penser. En effet, face à la praxis bien rodée du marché déstructurant du social, il faudra jeter les bases d’une praxis de restructuration des valeurs. D’autre part, on oublie souvent que la technique, les gadgets omniprésents dans notre société hightech constituent de puissants vecteurs d’individuation et de socialisation et trop souvent d’aliénation plus que les principes de l’éducation familiale et scolaire. Il s’agit ici de ce que Jean Francois Dufour appelle les percipiens (le principe de sentir), l’idée de forces mécaniques pesant sur notre pensée et notre entendement et qui préexistent et façonnent notre comportement, notre agir, notre praxis. Jean Baudrillard parle de « système des objets » pour rendre compte de cette mutation dans nos sociétés postmodernes du sens et du rȏle des objets de l’utilité vers la matérialité autonome (qui annule le symbolique), indéfiniment modulables et constituant un ensemble systémique cohérent de signes.

Notre rapport au monde se réduit le plus souvent au rapport aux objets quotidiens avec lesquels nous nouons une complicité profonde entre les investissements psychologiques, souvent induits et extorqués, et les impératifs sociaux de prestige, entre les mécanismes projectifs et le jeu complexe des modèles et des séries. Pier Paolo Pasolini parlait du vrai visage du fascisme qu’il voyait dans la société de consommation, mais non plus celle d’une mécanique d’exploitation extérieure à nous-mêmes, mais d’un système de pensée et de comportement internalisé par nos sens et notre mental.

Introduire une nouvelle praxis réellement révolutionnaire et non purement expérimentale sur le plan social et culturel suppose alors de dégager un nouveau sens du social, de produire de nouvelles formes de vivre-ensemble qui remettraient en cause de façon profonde la praxis dominante de la « valeur marché », le « fonctionnement » dont parle Gilbert Simondon, qui réside, non plus dans l’usage, mais « dans sa dimension anthropologique », dans le marché en tant que valeur et mode de reproduction des rapports sociaux.

Même si les résultats des dernières élections parlementaires et présidentielles dans de nombreux pays européens confirment la poussée de mouvements anti-Système populistes de gauche comme de droite, on est loin d’une remise en cause générale et massive du Système libéral marchand dominant, susceptible de menacer l’ordre établi. Le conditionnement médiatique, la manipulation mentale et politique des masses semblent encore marcher à merveille en tant que mécanique à discréditer et à démoniser les alternatives politiques potentielles. La victoire de Macron en France, qui l’opposait au second tour de la présidentielle à Marine Le Pen, en est une parfaite illustration. L’abrutissement politico-médiatique et la production de la peur sociale principalement dans les classes moyennes déclassées permet encore de reproduire les schémas de domination et de gouvernance oligarchique. On se rappellera à ce titre du Prince de Machiavel qui renvoie à l’emploi de la ruse, de la fraude et de la corruption, les armes de la ruse du «renard », afin d’empêcher la violence de masse et les soulèvements révolutionnaires, un softpower qui constitue le moyen de domination principal de la classe gouvernante.

Pourtant ce constat d’échec nous permet de nous interroger sur l’avenir du discours anti-Système qui articule à raison le fossé grandissant qui se creuse entre l’oligarchie et le peuple, et plus précisément sur la question de l’existence et l’efficacité d’une praxis réellement révolutionnaire et son adéquation avec ce que l’on peut appeler les valeurs, le discours, le narratif conservateur. Car si une infime minorité se reconnaît dans le discours et les valeurs anti-Système, lesquelles circulent par les réseaux d’informations alternatifs, on est encore loin de l’assentiment de larges masses de citoyens qui baignent dans le breuvage quotidien des médias officiels et se contentent très bien de ce déni de vérité. « L’esprit » d’une époque dépend de l’ensemble de ses faits sociaux, y compris le développement technique. Dans ce sens, les objets techniques qui s’autonomisent de plus en plus portent avec eux un impact considérable sur la manière dont nous nous représentons le monde, même des notions très abstraites comme le temps ou l’espace. Bien sûr, le rȏle des idées et le combat des idées tiennent encore une place importante dans la transformation des esprits, mais le changement de paradigme dans la praxis sociale comme cela été le cas pour le rȏle de la technique dans les révolutions scientifiques étudiées par T. Kuhn (dans La Structure des révolutions scientifiques) sera déterminant.

Le mérite de Kuhn a été celui de développer la thèse selon laquelle une science progresse de manière fondamentalement discontinue, c’est-à-dire non par accumulation mais par ruptures. Ces ruptures, appelées révolutions scientifiques, sont selon Kuhn analogues à un renversement des représentations (ce que les psychologues de la perception appellent un gestalt switch). Appliqué à la sphère sociale et politique, ce renversement des valeurs, qui correspondrait à une rupture épistémologique de paradigmes, aboutirait donc à l’issue de cette crise de légitimation à l’avènement d’un nouveau paradigme de système de valeurs. Pourtant, nul ne sait à quel moment, dans quelle situation de crise survient ce facteur d’anomalie perturbateur qui préside à la naissance d’un nouveau paradigme révolutionnaire, processus cyclique de gestation qui peut très bien perpétuer une longue agonie avant sa pleine reconnaissance et son adoption sociale.

Alors que les grands systèmes d’idées ne mobilisent plus, il faudra s’interroger sur quelles bases praxistes et idéologiques reconstruire. Alors que l’on dit volontiers que la révolution est une nostalgie de la gauche, force est de constater que la contre-révolution, voire les nombreux mythes de la « renaissance » de la « restauration », de l’ordre, constituent aussi une certaine forme de mélancolie de la droite, dont il est difficile de faire le deuil. A ces mythes sotériologiques et holistes se sont substitués, de façon indolore, des mythes technicistes consuméristes : le mythe de l’ouverture, le mythe de la communication, le présentisme, comme celui d’une mythologie du portable beaucoup plus attrayant pour les jeunes générations que celui des grandes luttes politiques et sociales ou du mythe Sorelien de la grève générale.

Cette praxis du marché est celle de l’ostensible, du conditionnement opérant que génèrent les concepteurs de produits par la dissémination de besoins artificiels vérifiables dans le domaine numérique de la communication. Un conditionnement   basé sur une stratégie de dépendance qu’on dissimule derrière le leurre d’une utilisation agréable et supposée enrichissante, pouvant préparer le terrain de l’addiction. Le facteur du libre choix et de la personnalité diminue considérablement, alors que l’emprise manipulatrice et l’autorégulation des comportements sociaux neutralisent la capacité réactive de résistance au stress social à mesure que s’amoindrissent les facultés de concentration et de l’intelligence émotionnelle. Il s’agit bien d’une praxis de la narcomanie sociétale   qui fonctionne sur un mode de dépendance-approvisionnement marché/dealeur et junkies/consommateur, une oniomanie organisée et généralisée, qui se traduit par de nombreuses pathologies sociales. Cette consommation compulsive est surtout visible sur le marché du smartphone par une hausse constante de la dépendance ou l’addiction au smartphone, une cyberaddiction (dépendance à Internet), pathologie s’exprimant par un curieux mélange d’anxiété phobique, d’euphorie hystérique et de dépression.

A l’administration des choses il faudra pourtant, tout comme le soutient Bruno Latour, re-politiser le « système des objets » et substituer le gouvernement des hommes, dire que tous les objets, la technique, ne sont pas neutres et même nocifs. En effet, alors que l’on a dépolitisé les questions de nature, il conviendra de re-politiser la question de l’impact sociétal des objets Il faudra se réapproprier l’utilité et la finalité des choses et dénoncer les stratégies de l’ostensible du marché. L’homme occidental n’est plus « mobilisable » au sens de l’ « Homme-masse », il est un agent-réseau autoconstitué connectable à l’infini, volontairement soumis à une discipline de dé-virilisation, du féminisable et de l’infantilisation à outrance. En un mot, c’est un objecteur de dé-conscience né, récalcitrant à toute forme d’engagement, de conscientisation, à la fois un nomade-déserteur. Lorsque Salvador Dali parlait de la télévision comme « instrument de crétinisation universelle », il annonçait déjà l’ouverture vers une humanité « homononcule » en voie de trollisation.

Jure Georges Vujic (Polémia, 7 juillet 2017)
7/07/2017

Notes

–     Jean Baudrillard, Le Système des objets, Gallimard, 1968 [1978].
     Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Paris 1958 ; dernière réédition corrigée et augmentée, Flammarion, Paris 2012.
–     Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Coll. « Champs/791 », Flammarion, Paris 2008.
–     Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, La Découverte, Paris 2012.

29/05/2017

Pornographie...

Nous reproduisons ci-dessous une chronique de Richard Millet, cueillie sur son site personnel et dans laquelle il évoque la pornographie de la société du Spectacle...

Auteur de La confession négative (Gallimard, 2009) et de Tuer (Léo Scheer, 2015), Richard Millet a publié l'automne dernier aux éditions Léo Scheer un roman intitulé Province.

 

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Pornographie

Qu’est-ce que l’Occident ? De la pornographie et des attentats : la guerre civile comme évènement pornographique, et la pornographie comme accomplissement extra-moral du narcissisme d’État. L’attentat islamiste de Manchester le montre on ne peut mieux : la presse, une nouvelle fois, ne parle de rien, sauf des faits, sur lesquels elle s’étend à loisir : l’identité du tueur, d’« origine »  libyenne, est, elle, quasiment passée sous silence pour faire place au larmoiement général, bougies, fleurs, nounours, embrassades, on ne se laissera pas abattre, on est fier d’être ce qu’on est, je suis Manchester, on éteint la tour Eiffel, on exhorte l’islam à se « réformer » – bref, tout le bataclan pleurnichard des peuples post-nationaux et des nations déchristianisées qui refusent de désigner l’origine islamo-communautariste du mal. Pornographie du discours : sa pauvreté nominative : « horrible attentat », « épouvantable attaque », « atrocité » ; et ceci : « On se serait cru dans un film de guerre ». On est en guerre, non dans un film, pauvre imbécile ; et vous ne voulez pas le voir ; et on vous fait croire qu’on va régler la question en « dialoguant » avec l’islam « modéré ». Une guerre qui met en présence un spectacle pornographique (l’aliénante sous-musique yankee) et l’hystérie islamiste, non moins aliénée : ils étaient faits pour se rencontrer, tout comme les bobos du Bataclan et leurs assassins, ou encore les journalistes de Charlie Hebdo et leurs tueurs.

La pornographie, qui est l’autre nom du Spectacle, règne donc partout, et ne saurait être séparée de la vie quotidienne, où les attentats sont devenus des évènements, comme les catastrophes naturelles, les accidents de la route, les épidémies. Cette incapacité à différencier est hautement pornographique. Pour le reste, tout suit son cours : un magazine en ligne, madmoiZelle.com, publiait, cette semaine, un article (« à destination » d’adolescentes telles que celles qui étaient au spectacle de Manchester) : Comment masturber un pénis. Il est agrémenté de ce délicat chapeau : « Branler une bite n’est pas forcément inné. Alors, si vous vous demandez comment faire pour devenir meilleure à la tâche, suivez le guide. » Si ce sont là les « valeurs » qu’il s’agit de « défendre » contre les djihadistes, on ne pourrait que se réjouir de voir débarquer ces derniers dans les bureaux de l’officine où s’élabore ce magazine. J’exagère ? La guerre est là ; les « valeurs » prônées n’en sont pas plus que celle des djihadistes : la pornographie consiste à faire comme s’il y avait le Bien d’un côté et le Mal de l’autre, alors que les deux parties sont dans la main du Démon. Nous nous battons, nous, pour de tout autres valeurs, à commencer par l’honneur : celui de ne pas nous soumettre au consensus islamo-gaucho-capitaliste. Nous sommes en guerre, et n’avons nul regret de voir mourir des ennemis.

Pornographique, encore, un certain Hanouna (histrion dont j’ignorais l’existence et sur lequel je crains de ne pas vouloir en savoir davantage) et ses blagues « homophobes », aussi insupportables que la pleurnicherie générale auprès du CSA. Le brame des offensés rejoint la bêtise d’une certaine Caroline de Haas qui prétend régler le « problème » des agressions « sexistes », dans le quartier de la Chapelle envahi d’immigrés musulmans et de Roms, en prônant « l’élargissement des trottoirs » qui deviendraient ainsi un lieu de passage convivial où s’élaborerait un nouveau « vivre ensemble ». Pornographique, aussi, la pétition publiée par le quotidien Libération, dans laquelle deux intouchables représentants du gauchisme culturel le plus obscène : Alain Badiou et Anus Ernie, accompagnés d’obscurs pétitionnaires, réclament la clémence de la justice pour l’ex-terroriste Rouillan, comme ils l’avaient fait pour le terroriste Battista qui, lui, ne connaît pas la crise financière, en son exil brésilien. Compromise dans tous les totalitarismes du XXe siècle, auto-amnistiée, élevée au rang de valeur suprême, l’ultra-gauche a encore de beaux jours devant elle, en Occident. Pornographiques, enfin, le grand prix des lectrices de Elle et le grand prix des lycéennes de Elle, décernés à la Marocaine d’ultra-centre-gauche Leila Slimani, pourtant déjà récompensée par le pornographique prix Goncourt, lequel ne couronne plus que des livres qu’on offre, non qu’on lit : obscène accumulation de prix, qui révèle que plus rien ne se vend, car plus rien ne se lit, plus rien ne s’écrivant qui mérite le nom de littérature, notamment sous le rapport du style. Des livres jetables, comme on dit dans l’édition. Et des auteurs zombies écrivant une « langue fantôme ». L’absence de style est la grande pornographie post-littéraire, tout comme la perfection est, selon Baudrillard, un signe totalitaire – et, pour nous, en ce domaine comme en politique, un signe démoniaque, ainsi que je l’avais suggéré pour les crimes de Breivik. On n’a pas voulu l’entendre. On a pétitionné contre moi : la pétition comme acte porno. Le nihilisme règne, qui a ouvert au fond de chacun le tonneau percé de ses illusions, à commencer par celle que les Européens sont encore vivants.

Richard Millet (Site officiel de Richard Millet, 24 mai 2017)

18/04/2017

Penser avec Heidegger, Schmitt, Freund, Baudrillard, Abellio et quelques autres !...

Les éditions du Rocher viennent de publier Ce que penser veut dire, un recueil des textes qu'au cours des quinze dernières années, Alain de Benoist a écrit dans différentes revues, et notamment dans Le Spectacle du monde, pour présenter l’œuvre d'une trentaine de grands auteurs, complété par trois entretiens consacrés respectivement à Nietzsche, Sorel et Péguy... Un panorama passionnant sur des penseurs essentiels !

 

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" « Penser à » n'est pas la même chose que penser tout court. La tâche de l'historien des idées consiste à étudier et à faire connaître l'oeuvre de ceux qui ont proposé diverses grilles d'interprétation, diverses façons de voir et de comprendre le monde, révélant ainsi ce que penser veut dire.
À l'époque moderne, Rousseau s'est efforcé de penser la nature de l'homme et l'origine de la société, Carl Schmitt la nature du politique, Karl Marx l'essence du capitalisme. Sigmund Freud et Carl Jung ont tenté de jeter les bases d'une psychologie des profondeurs, Gustave Le Bon s'est penché sur la psychologie des foules, Jules Monnerot a analysé le phénomène totalitaire, Michel Villey a entrepris de révéler la véritable nature du droit.
C'est l’œuvre de ces penseurs et de bien d'autres, de Heidegger à Arthur Koestler, de Goethe à Georges Sorel, de Nietzsche à Montherlant, de Leo Strauss à Jean Baudrillard, de Charles Péguy à Hannah Arendt, de Denis de Rougemont à Julien Freund, qui est présentée de façon vivante et pédagogique dans ce livre.
Tous ces auteurs attestent que le travail de la pensée a joué un rôle décisif dans l'histoire, entraînant des mutations bien différentes des révolutions bruyantes, des grandes explosions que tout le monde connaît mais qui sont restées sans lendemain. « Les révolutions silencieuses sont les plus efficaces », disait Jünger. Ce sont peut-être aussi les plus passionnantes. "

24/03/2017

Ce que penser veut dire...

Les éditions du Rocher viennent de publier Ce que penser veut dire, un recueil des textes qu'au cours des quinze dernières années, Alain de Benoist a écrit dans différentes revues, et notamment dans Le Spectacle du monde, pour présenter l’œuvre d'une trentaine de grands auteurs... Un panorama passionnant sur des penseurs essentiels !

 

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" « Penser à » n'est pas la même chose que penser tout court. La tâche de l'historien des idées consiste à étudier et à faire connaître l'oeuvre de ceux qui ont proposé diverses grilles d'interprétation, diverses façons de voir et de comprendre le monde, révélant ainsi ce que penser veut dire.
À l'époque moderne, Rousseau s'est efforcé de penser la nature de l'homme et l'origine de la société, Carl Schmitt la nature du politique, Karl Marx l'essence du capitalisme. Sigmund Freud et Carl Jung ont tenté de jeter les bases d'une psychologie des profondeurs, Gustave Le Bon s'est penché sur la psychologie des foules, Jules Monnerot a analysé le phénomène totalitaire, Michel Villey a entrepris de révéler la véritable nature du droit.
C'est l'oeuvre de ces penseurs et de bien d'autres, de Heidegger à Arthur Koestler, de Goethe à Georges Sorel, de Nietzsche à Montherlant, de Leo Strauss à Jean Baudrillard, de Charles Péguy à Hannah Arendt, de Denis de Rougemont à Julien Freund, qui est présentée de façon vivante et pédagogique dans ce livre.
Tous ces auteurs attestent que le travail de la pensée a joué un rôle décisif dans l'histoire, entraînant des mutations bien différentes des révolutions bruyantes, des grandes explosions que tout le monde connaît mais qui sont restées sans lendemain. « Les révolutions silencieuses sont les plus efficaces », disait Jünger. Ce sont peut-être aussi les plus passionnantes. "

27/04/2016

Transparence : vers la société de surveillance...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à l'exigence, portée par les médias, de transparence dans la vie publique...

Directeur de la revue Krisis, Alain de Benoist vient de rééditer, chez Pierre-Guillaume de Roux, dans une nouvelle version largement augmentée son essai intitulé Au de là des droits de l'homme.

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Alain de Benoist : Transparence : vers la société de surveillance

En politique, la « transparence » semble aujourd’hui devenue une vertu en soi, et les « lanceurs d’alerte » sont en passe de devenir des héros. On vient de le voir à nouveau avec l’affaire des « Panama Papers ». Faut-il s’en féliciter ?

Lors de son tout premier Conseil des ministres, le 17 mai 2012, François Hollande avait fait adopter une « charte de déontologie » qui stipulait que « le gouvernement a un devoir de transparence ». Un an plus tard, en février 2013, un projet de « moralisation de la vie publique » faisait obligation aux ministres de publier leur patrimoine, c’est-à-dire de donner le détail de leurs biens, d’indiquer s’ils avaient fait des emprunts, s’ils avaient hérité, possédaient des actions, seuls ou avec leur femme, etc. Ce projet était en fait parfaitement inutile, d’abord parce qu’il n’empêchait pas le mensonge, ensuite parce qu’il exposait les intéressés à une curiosité malsaine, plus intéressée à connaître le montant des patrimoines qu’à en connaître l’origine.

Outre que l’intégrité n’a jamais été un gage de compétence politique, la politique ne saurait évidemment se réduire à ce genre de démarches qui reviennent à croire que la morale publique peut être calquée sur le modèle de la morale privée. C’est, en outre, parfaitement contre-productif, car à nourrir la suspicion sur les hommes politiques, on ne fait que renforcer le sentiment populiste qu’ils sont « tous pourris ».

Beaucoup de choses mériteraient, bien entendu, d’être rendues plus transparentes, à commencer par le financement des partis, le fonctionnement des institutions ou les opérations de la finance internationale. Mais la transparence ne peut viser que certains domaines. Quel gouvernement accepterait, au nom de l’idéal de transparence, de rendre public ce qui relève du secret défense, du secret diplomatique ou de la recherche sur l’innovation ? Le résultat est que l’hypocrisie est la règle. Un seul exemple : à la suite des révélations des « Panama Papers », l’avocat chilien Gonzalo Delaveau, convaincu d’avoir placé de l’argent sur un compte offshore non déclaré, a été obligé de remettre sa démission. Or, ce Delaveau était le président de « Chile Transparente », branche chilienne de l’organisation Transparency International !

Mais d’où vient cette idée de « transparence » ?

L’obsession de la transparence se situe dans le droit fil d’une philosophie des Lumières qui prétendait éclairer les coins sombres pour faire disparaître les « superstitions d’un autre âge ». Elle a aussi quelque chose de protestant, dans la mesure où elle cherche à faire disparaître les intermédiaires à la façon dont la Réforme a voulu abolir tous les cadres institutionnels susceptibles de faire écran entre le fidèle et son Dieu. Enfin, l’un des grands principes de la « société ouverte » telle que la rêvent les théoriciens libéraux est que toutes les informations doivent, à l’instar des marchandises et des capitaux, circuler sans entraves pour être accessibles à tous. La transparence devient ainsi une sorte de loi supranationale qui peut justifier n’importe quoi – ce qui ne l’empêche pas de relever de l’empire du bien. Comme le disait Jean Baudrillard : « Aujourd’hui, décidément, il faut se battre contre tout ce qui vous veut du bien ! »

La « transparence » n’a-t-elle pas aussi une dimension fondamentalement répressive ?

Le désir de tout rendre visible est en effet indissociable du désir de tout contrôler. C’est pourquoi l’exigence de transparence comme idéal social doit s’analyser dans le cadre plus vaste d’une « société de verre », où la transparence est essentiellement assurée par des mesures de contrôle et de surveillance. Les citoyens, malheureusement, y contribuent eux-mêmes avec Internet, le téléphone portable et les réseaux « sociaux », dans un déchaînement narcissique allant vers toujours plus de mise à nu. Le goût de la confession intime, la télé-réalité, l’architecture de verre, la vogue des habits légers, l’instauration de l’« open space » dans les entreprises vont dans le même sens. Voyeurisme et exhibitionnisme s’entretiennent mutuellement pendant que les pouvoirs publics enregistrent les données. Au sens propre, il y a là quelque chose d’obscène. La pornographie, c’est quand on ne cache rien. L’étalage de soi, tout comme l’injonction à ne jamais rien « dissimuler », est une forme de pornographie. L’identité se construisant elle-même autour de l’intime, la surexposition de soi entraîne sa destruction. Le point d’aboutissement, c’est le panoptique de Bentham.

Jean Lacouture, dans son Éloge du secret (2005), n’avait pas tort de rappeler que la vie en société a besoin d’une certaine dose d’opacité. De même que le secret est l’un des attributs de la liberté, l’opacité est la condition même de la vie privée. Or, on efface toujours un peu plus la frontière entre la vie publique et la vie privée en généralisant les mesures intrusives visant la vie personnelle, l’intime, voire le for intérieur (en Suède, n’importe qui peut exiger par demande écrite de pouvoir consulter la déclaration d’impôts de son voisin). La tyrannie de la transparence rejoint alors la police de la pensée.

Enfin, cette même exigence de transparence est aussi à la racine de l’obsession juridique qui consiste à vouloir réglementer jusque dans les plus infimes détails des rapports sociaux qui relevaient autrefois du jardin secret (ou du secret de famille), et à placer dans la dépendance des seuls mécanismes impersonnels ce qui s’opérait de façon naturellement spontanée dans la bienheureuse opacité organique des sociétés traditionnelles.

Cela dit, soyons réalistes : l’instauration de la « transparence » totale est impossible dans une société qui repose sur la cannibalisation du réel par les signes, c’est-à-dire l’abolition du réel au profit du simulacre !

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 21 avril 2016)