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javier ruiz portella

  • Les idées avant le pouvoir...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Polémia et consacré à la nécessité pour un parti qui veut arriver au pouvoir de savoir quoi en faire une fois l'objectif atteint...

     

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    Vox : les idées avant le pouvoir

    Les racines intellectuelles de Vox et l’apport de Gustavo Bueno

    Il existe une illusion tenace dans les partis de droite : celle qui consiste à croire que les idées sont un luxe, une distraction d’intellectuels, tout au plus un ornement destiné aux colloques et aux revues, tandis que la politique sérieuse commencerait avec les sondages, les programmes économiques, les investitures et la conquête des mairies. L’histoire politique européenne montre pourtant le contraire. Un parti peut parfaitement prospérer quelque temps sans doctrine ; il peut même profiter d’une crise, recueillir les mécontentements, engranger les suffrages et se rapprocher du pouvoir. Ce qui devient beaucoup plus difficile, c’est d’y durer et surtout d’y accomplir autre chose que la gestion un peu différente de l’ordre qu’il prétendait renverser.

    C’est tout l’intérêt de l’étude sur le site espagnol El Manifiesto consacrée aux racines intellectuelles de Vox à partir de la thèse de l’universitaire Nancy Sender. Les deux volets de cette enquête valent moins par la révélation d’une mystérieuse doctrine cachée du parti de Santiago Abascal que par ce qu’ils disent de la nécessité, pour toute force politique ambitieuse, de posséder un soubassement intellectuel. Vox n’est évidemment pas la traduction électorale d’un système philosophique. Il a puisé à plusieurs sources, parfois contradictoires, il les a simplifiées, adaptées, amalgamées. Il possède néanmoins ce dont beaucoup de droites européennes se sont méthodiquement privées : une généalogie d’idées, un vocabulaire, des références, autrement dit une colonne vertébrale.

    Le premier volet de l’étude de Nancy Sender s’attarde sur un personnage qui surprendra ceux qui imaginent encore la droite espagnole comme un bloc intellectuellement homogène : Gustavo Bueno. Le philosophe asturien, matérialiste, marxiste hétérodoxe, volontiers provocateur et parfaitement étranger au conservatisme catholique classique, n’avait en apparence rien d’un maître à penser pour Vox. Son influence a pourtant été considérable sur certains milieux qui allaient contribuer à préparer le terrain intellectuel du parti.

    Ce que Vox a retenu de Bueno n’est pas son système philosophique dans son ensemble, mais plusieurs de ses concepts les plus politiquement féconds. Le premier concerne la nation espagnole. Pour Bueno, l’Espagne n’est pas une création juridique née de la Constitution de 1978, encore moins un contrat révocable entre territoires qui auraient librement consenti à vivre ensemble. La nation politique préexiste au texte constitutionnel ; celui-ci l’organise, il ne la crée pas. Derrière cette distinction en apparence scolastique se cache une conséquence décisive : si l’Espagne précède la Constitution, aucune région ne peut prétendre disposer souverainement de ce qui ne lui appartient pas en propre.

    Le séparatisme catalan ou basque change alors de nature. Il n’est plus seulement une querelle de compétences ou une difficulté à résoudre par quelque réforme institutionnelle bien tournée. Il devient une contestation de l’existence même du sujet politique espagnol. La formule peut être approuvée ou combattue ; elle a, en tout cas, l’immense avantage de fournir une architecture intellectuelle à ce qui, sans elle, ne serait qu’un attachement sentimental à l’unité nationale.

    Cette conception irrigua notamment l’environnement de la Fondation DENAES, consacrée à la défense de la nation espagnole et liée aux milieux dont sortira Vox. Elle permet de comprendre pourquoi la défense de l’unité de l’Espagne occupe dans ce parti une place qui dépasse de très loin l’attachement cérémoniel au drapeau ou à la monarchie. Il ne s’agit pas seulement d’un patriotisme d’apparat, mais d’une définition du sujet politique à partir duquel tout le reste devient pensable.

    Gustavo Bueno fournit également à la droite espagnole une réinterprétation de l’histoire impériale. Sa distinction entre « empire générateur » et « empire prédateur » peut naturellement être discutée par les historiens ; elle a surtout permis de sortir du récit pénitentiel dans lequel l’Espagne contemporaine avait progressivement enfermé son passé américain. À travers elle, l’Hispanité redevient un objet politique possible, non plus seulement le souvenir empesé d’une grandeur défunte, mais l’idée d’un espace civilisationnel commun reliant l’Espagne et l’Amérique hispanique.

    On retrouve cette inspiration, métamorphosée et modernisée, dans la notion d’« Ibérosphère » portée par l’environnement intellectuel de Vox. Là encore, l’essentiel n’est pas de savoir si chacun des cadres du parti a lu Gustavo Bueno de la première à la dernière page. Les idées politiques ne circulent presque jamais avec cette discipline scolaire. Elles passent d’un professeur à un essayiste, d’un essai à une fondation, d’une fondation à un discours ; elles perdent au passage leur appareil conceptuel et deviennent, si elles réussissent, une évidence partagée.

    Un troisième apport de Bueno est plus profond encore : sa critique du « fondamentalisme démocratique ». L’expression désigne la tendance moderne à faire de la démocratie non plus un régime politique parmi d’autres, avec ses conditions et ses limites, mais une sorte de religion civile qui se suffirait à elle-même. Bueno rappelait au contraire qu’aucune démocratie n’existe dans le vide. Avant de voter, encore faut-il savoir qui vote ; avant de compter les voix, encore faut-il définir le peuple auquel elles appartiennent.

    Autrement dit, le demos ne naît pas de la procédure démocratique. Il la précède. Cette idée, qui serait presque banale si l’Europe contemporaine n’avait pris l’habitude d’oublier les évidences, fournit une arme intellectuelle redoutable contre toutes les conceptions purement procédurales de la souveraineté. Une démocratie n’est pas seulement une addition de volontés individuelles à un instant donné ; elle est aussi la forme politique d’une communauté historique capable de se reconnaître comme telle.

    C’est à ce point que l’étude de Nancy Sender devient particulièrement éclairante, car elle oppose implicitement cette fécondité doctrinale à l’indigence intellectuelle d’une large part du centre droit espagnol. Sous le franquisme déjà, une méfiance instinctive pesait sur les intellectuels, toujours soupçonnés de compliquer ce que l’autorité entendait simplifier. La célèbre recommandation attribuée à Franco, se méfier des intellectuels, résume assez bien une disposition d’esprit qui devait, sous des formes évidemment différentes, survivre au régime lui-même.

    Alianza Popular, puis le Partido Popular, ont longtemps reproduit cette méfiance. La droite espagnole savait former des administrateurs, des juristes, des économistes, des chefs d’entreprise et de bons gestionnaires. Elle ne voyait guère l’utilité de produire une vision du monde. La culture pouvait être abandonnée à la gauche puisqu’il resterait à la droite l’économie, les entreprises, la fiscalité et, croyait-elle, les choses sérieuses.

    Ce marché tacite s’est révélé désastreux. La gauche conservait l’école, l’université, une large part du monde culturel, le cinéma, le vocabulaire, les catégories morales et jusqu’au récit national ; la droite se félicitait de savoir équilibrer les comptes. Elle avait les gestionnaires, ses adversaires avaient les mots. Or celui qui possède les mots finit généralement par décider quelles politiques seront considérées comme légitimes, lesquelles paraîtront honteuses et quelles questions pourront seulement être posées.

    Voilà le véritable problème d’une droite sans doctrine. Elle peut remporter les élections, car les électeurs ne votent pas uniquement pour des philosophies. Ils sanctionnent des gouvernements, s’inquiètent de leur niveau de vie, de l’immigration ou de l’insécurité, et peuvent parfaitement porter au pouvoir une formation idéologiquement inconsistante. L’épreuve commence le lendemain de la victoire, lorsque l’élu découvre qu’il doit gouverner dans un univers dont tous les concepts ont été forgés par ses adversaires.

    La métapolitique et la bataille des représentations

    Le second volet de l’étude change alors de décor et fait apparaître les chemins par lesquels la métapolitique française pénétra une partie de la droite espagnole. Deux noms s’y détachent : Javier Ruiz Portella et José Javier Esparza. Avec eux, l’influence ne prend plus la forme d’une philosophie nationale systématique à la manière de Bueno, mais celle d’une méthode : avant de vouloir conquérir les institutions, il faut comprendre comment se forment les représentations collectives.

    C’est l’un des apports essentiels de la Nouvelle Droite française des années 1970 et 1980. Qu’on partage ou non ses conclusions, elle avait compris que le rapport de forces politique ne se réduit jamais au nombre de députés ou au contrôle de quelques ministères. Il existe en amont un autre champ de bataille, plus lent et plus profond, où se décident les mots, les valeurs dominantes, les modèles de comportement, l’image que les peuples se font d’eux-mêmes et de leur histoire.

    Portella a contribué à acclimater en Espagne plusieurs thèmes issus de cette réflexion : la critique de l’individualisme libéral, le refus de l’uniformisation du monde, la défense des appartenances, la dénonciation de la réduction de l’homme au consommateur et de la vie collective au marché. Son itinéraire intellectuel, venu de l’extrême gauche et du communisme avant de rencontrer les pensées hétérodoxes françaises, explique en partie l’originalité de cette critique. Elle n’est pas celle d’un conservatisme de notaire inquiet de voir disparaître les bonnes mœurs ; elle s’attaque plus profondément au monde moderne comme machine à dissoudre les formes, les fidélités et les enracinements.

    Esparza occupe une place différente. Il a surtout contribué à traduire cette démarche dans le langage de la droite espagnole, à y faire entrer la notion même de métapolitique et à montrer qu’une bataille politique se prépare longtemps avant que les bulletins soient déposés dans l’urne. Son travail historique, sa manière de raconter la Reconquista, son insistance sur l’identité et la continuité espagnoles ont participé à la reconstruction d’un imaginaire dont Vox allait ensuite se saisir.

    Il faut ici éviter un contresens fréquent. Dire qu’un parti possède des racines intellectuelles ne signifie pas que ses dirigeants appliquent docilement les livres de quelques auteurs. Les influences véritables sont autrement plus subtiles. Un philosophe invente un concept ; un essayiste le simplifie ; une revue le diffuse ; un journaliste le transforme en formule ; vingt ans plus tard, un responsable politique le prononce sans même savoir précisément d’où il vient. La métapolitique réussit précisément lorsqu’elle cesse d’apparaître comme telle et que ses idées deviennent du sens commun.

    Vox n’a d’ailleurs nullement adopté en bloc les positions de la Nouvelle Droite. L’antichristianisme de certains de ses auteurs, leur critique radicale de l’américanisme ou certaines de leurs conceptions européennes sont fort éloignés de l’univers du parti de Santiago Abascal. L’influence s’est exercée ailleurs, dans la conviction qu’un mouvement politique digne de ce nom ne peut abandonner à l’adversaire le droit de nommer le monde.

    Miguel Ángel Quintana Paz, également étudié par Nancy Sender, représente une génération plus récente et une autre étape de cette maturation. Philosophe universitaire venu notamment de la pensée herméneutique et postmoderne, il est aujourd’hui intégré à plusieurs structures de l’écosystème intellectuel proche de Vox. Son importance tient moins à une doctrine originale qu’à sa capacité à fournir un vocabulaire cohérent aux conflits culturels contemporains.

    Sa formule sur la droite gestionnaire mérite, à cet égard, d’être retenue. Vouloir conquérir le pouvoir politique tout en abandonnant la culture à la gauche reviendrait, explique-t-il en substance, à prétendre gagner un concours gastronomique sans jamais entrer dans les cuisines. Toute la faiblesse des droites européennes est contenue dans cette image. Elles arrivent au restaurant avec leurs comptables, vérifient les dépenses, dénoncent le gaspillage, puis découvrent que d’autres choisissent les ingrédients, écrivent les recettes et fixent ce qu’il est convenable de servir.

    Quintana Paz intervient ainsi dans la critique du wokisme, qu’il analyse comme une forme de religion séculière avec ses dogmes, ses péchés, ses excommunications et ses procédures de purification. Il recourt également à Gadamer pour rappeler une vérité que l’idéologie de l’individu désincarné voudrait abolir : personne ne pense à partir de nulle part. Nous venons toujours d’une langue, d’une histoire, d’un héritage, de préjugés au sens premier du terme, c’est-à-dire de jugements antérieurs à notre propre réflexion et sans lesquels aucune compréhension du monde ne serait possible.

    De là vient son insistance sur l’héritage européen d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. L’important n’est pas ici de savoir si cette triade résume parfaitement la civilisation européenne, entreprise qui ouvrirait d’interminables querelles. Elle signifie que l’homme européen ne peut faire table rase de ce qui l’a produit et qu’une politique digne de ce nom doit commencer par savoir ce qu’elle entend transmettre.

    Son « néogibelinisme » illustre parfaitement cette volonté de donner une architecture conceptuelle à une difficulté politique très concrète. Une droite catholique peut-elle s’opposer aux positions de la hiérarchie ecclésiastique sur l’immigration ou sur d’autres sujets sans renoncer pour autant à l’héritage chrétien ? Quintana Paz va chercher dans l’ancienne querelle des guelfes et des gibelins une manière de penser l’autonomie du politique à l’égard du clerc. On peut trouver la référence savante, discutable ou même un peu plaisante ; elle démontre au moins qu’une contradiction est ici traitée par la pensée plutôt que dissimulée sous un communiqué de presse.

    Une colonne vertébrale intellectuelle à l’épreuve du pouvoir

    À travers Bueno, Portella, Esparza et Quintana Paz, on voit apparaître quelque chose qui ressemble moins à une orthodoxie qu’à un milieu intellectuel. Les divergences entre ces auteurs sont parfois considérables. Bueno était matérialiste et athée ; la Nouvelle Droite française est païenne ou postchrétienne ; Esparza a retrouvé une inspiration catholique ; Vox est sur plusieurs questions géopolitiques beaucoup plus atlantiste que les auteurs français auxquels une partie de son environnement s’est intéressée.

    Cette diversité n’infirme pas la thèse, elle la confirme. Une colonne vertébrale idéologique n’est pas un catéchisme où chaque responsable réciterait les mêmes articles de foi. Elle est un ensemble de questions fondamentales auxquelles une famille politique a pris l’habitude de chercher ses propres réponses : qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qui fonde une communauté politique ? Que doit-on transmettre ? Quelles limites donner au marché ? Quel rapport entre démocratie et souveraineté ? Quelle place accorder à l’histoire, aux frontières, aux appartenances et à la civilisation ?

    Un parti qui se pose ces questions peut naturellement se tromper. Il peut choisir de mauvaises réponses, subir des divisions et commettre des erreurs politiques considérables. Il possède néanmoins quelque chose qui devient précieux lorsque survient l’épreuve du pouvoir : une hiérarchie des fins. Il sait, au moins approximativement, ce qui peut être négocié et ce qui ne doit pas l’être, ce qui relève de la tactique et ce qui touche à son identité même.

    C’est précisément ce dont est dépourvu le parti qui a fait de l’absence de doctrine une vertu. Celui-ci se félicite d’être pragmatique, moderne, délivré des vieilles idéologies. En réalité, il ne gouverne jamais sans idéologie : il finit simplement par utiliser celle des autres, car le vide politique n’existe pas plus que le vide culturel.

    Tant qu’il demeure dans l’opposition, cette faiblesse peut rester invisible. Il lui suffit de dénoncer les échecs du gouvernement, de promettre davantage d’ordre, moins d’impôts, une immigration réduite ou une meilleure gestion des services publics. Rien de tout cela n’exige une philosophie particulièrement profonde, et les mécontentements accumulés peuvent même lui offrir des succès électoraux spectaculaires.

    La situation change brutalement lorsque vient le pouvoir. L’administration possède ses habitudes et souvent sa propre vision du monde ; les juridictions ont élaboré une doctrine ; l’Union européenne dispose d’un droit, d’institutions et d’une philosophie politique ; les grands intérêts économiques défendent leurs exigences ; les médias imposent quotidiennement leurs catégories morales. Face à cet ensemble extraordinairement structuré, que vaut un parti qui a passé vingt ans à expliquer qu’il ne croyait à rien d’autre qu’au bon sens ?

    Chaque recul lui semblera raisonnable. On invoquera le pragmatisme, les contraintes juridiques, les marchés, Bruxelles, la nécessité de rassurer, l’opinion publique ou le rapport de forces. Pris isolément, chacun de ces accommodements pourra se défendre. Additionnés, ils auront simplement reconduit l’ordre que le parti avait été élu pour modifier.

    C’est en cela que l’expérience espagnole mérite d’être observée depuis la France. Vox n’a pas la garantie du succès parce qu’il possède un environnement intellectuel ; aucun livre ne protège un parti de ses propres erreurs. Il bénéficie pourtant d’un avantage essentiel : une partie de ses cadres et de son entourage considère encore que les idées politiques ne sont pas une maladie honteuse et qu’un mouvement destiné à gouverner doit savoir ce qu’il entend faire de l’État avant d’y entrer.

    La comparaison avec certaines droites françaises vient naturellement à l’esprit. Le Rassemblement national peut continuer de progresser dans les urnes, profiter de l’usure du système politique et même accéder demain aux responsabilités les plus élevées. La question véritable commencera alors. Que restera-t-il lorsqu’il faudra arbitrer entre les impératifs économiques et la souveraineté, entre le droit européen et certaines promesses, entre la logique du marché et la protection d’un mode de vie, entre les injonctions administratives et la volonté affichée de rupture ?

    Si l’on a passé des années à expurger toute pensée jugée trop encombrante, à se défier des intellectuels, à traiter toute doctrine comme une menace électorale et à remplacer la vision du monde par des fiches de communication, le réveil risque d’être pénible. Un parti peut parvenir au pouvoir porté par la colère, l’inquiétude ou le désir d’alternance. Il ne transforme durablement un pays que s’il sait où il veut le conduire.

    C’est sans doute la leçon la plus importante qui ressort des deux volets de l’étude de Nancy Sender. Les idées ne remplacent ni le talent politique, ni les circonstances favorables, ni l’organisation électorale. Elles donnent cependant un sens à la victoire et, plus encore, permettent de résister lorsque cette victoire cesse d’être une promesse pour devenir une épreuve.

    Une formation politique sans pensée peut gagner une élection et même plusieurs. Une formation qui refuse par principe toute colonne vertébrale intellectuelle peut connaître une irrésistible ascension. Elle découvrira seulement, une fois parvenue au sommet, que conquérir le pouvoir est beaucoup plus facile que de savoir quoi en faire.

    Balbino Katz (Polémia,12 septembre 2026)

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  • Autonomie ou indépendance ?...

    "L’autonomie, il faut le souligner, est quelque chose de tout à fait différent de l’indépendance. L’autonomie n’est pas plus une indépendance « inachevée » que l’indépendance n’est le point d’aboutissement logique de la marche vers l’autonomie. L’indépendance suppose la capacité d’un individu ou d’une collectivité, d’un « je » ou d’un « nous », à vivre de manière totalement autosuffisante, sans rien devoir aux autres. C’est ici que l’on retrouve l’idéal libéral de l’individu « séparé ». L’autonomie, au contraire, organise le rapport aux autres d’une manière plus souple, plus organique. On pourrait dire qu’elle n’appelle pas l’indépendance, mais plutôt l’interdépendance." Alain de Benoist (2003)

     

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Javier R. Portella, cueilli sur Polémia et consacré aux élections en Catalalogne, qui pourraient déboucher à terme sur un référendum sur l'indépendance de cette région. Javier R. Portella, qui est l'auteur de l'essai intitulé Les esclaves heureux de la liberté (David Reinharc, 2012), nous rappelle que la solutions des problèmes de l'Europe ne passe sans doute pas par la multiplication des micro-nationalismes mais plutôt par la capacité des Européens à construire une identité forte articulée sur trois niveaux de réalité : celui des patries charnelles, celui des états-nations et celui de la civilisation commune...

     

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    La sécession en Catalogne ou les maux du nationalisme chauvin

    J’écris ces lignes le soir même du dimanche 25 novembre, jour des élections en Catalogne qui étaient censées produire un raz-de-marée sécessionniste en faveur de l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne. Le raz-de-marée ne s’est pourtant pas produit, les électeurs s’étant bornés à préférer « l’original », Esquerra Republicana, le parti le plus radicalement sécessionniste, qui est passé de 10 à 21 sièges, à « la copie », le CiU, parti qui avait convoqué les élections, qui est tombé de 62 à 50 sièges. Bref, un simple transfert de voix au sein des sécessionnistes qui, ensemble, représentent toujours 64% des électeurs, face à 36% pour les forces non séparatistes.

    Le désastre du nationalisme chauvin

    Mais oublions la petite cuisine électorale. Essayons de cerner les questions qui vraiment importent. Que se passe-t-il, que se joue-t-il en Catalogne (et il faudrait ajouter : et dans le Pays basque) ? La question est d’autant plus importante que la mouvance identitaire (du moins en France), portée sans doute par le rejet on ne peut plus légitime du jacobinisme, fait preuve souvent d’une grande incompréhension du phénomène national en Espagne, en même temps qu’elle manifeste des sympathies à l’égard de forces dont la victoire nous mènerait tout simplement à la catastrophe : au désastre du nationalisme chauvin que l’Europe a déjà suffisamment souffert jadis dans ses chairs.

    Ne nous trompons pas. L’enjeu, aujourd’hui en Catalogne (il faudrait préciser : en Catalogne espagnole, car il y a aussi une Catalogne française), ce n’est nullement la défense d’un petit peuple à la langue, à la culture, à l’identité et aux droits politiques brimés par l’oppression d’un autre peuple ou d’un quelconque pouvoir central. Si brimades il y a eu, elles ont plus que disparu depuis plus de trente ans, l’Espagne s’étant constituée en fait dans une sorte d’Etat fédéral dont les parties constitutives, appelées « Communautés autonomes », jouissent même de plus de droits que bien des Etats fédéraux.

    Le catalan, l’anglais et l’espagnol

    Soyons clairs. Si une langue, une culture, une histoire est aujourd’hui brimée et vilipendée en Catalogne, cette langue, cette culture, cette histoire n’est nullement celle de la Catalogne : c’est celle de l’Espagne, dont la langue – un exemple parmi mille – tient dans l’enseignement une place plus réduite que celle accordée à l’anglais. La fin du discours que pour clôturer la campagne électorale Artur Mas, président de la Catalogne, a prononcé en… anglais en constitue d’ailleurs la preuve éclatante et symbolique. Puisque le catalan est une langue minoritaire, était-il signifié, et puisqu’il nous faut bien une langue universelle dans ce monde heureusement globalisé que nous aimons tellement… alors, que cette langue soit donc l’anglais plutôt que l’espagnol que nous exécrons mais dont nous ne savons pas quoi faire pour nous en passer !

    La négation d’un passé millénaire

    C’est là toute la question. Lorsque la haine nationale, ou, si l’on préfère un mot moins fort, lorsque l’animadversion chauvine déverse son fiel dans le cœur d’un peuple (comme elle le déversa jadis dans le cœur, par exemple, des Français et des Allemands), toutes les autres questions deviennent parfaitement secondaires. Posons celle qui est sans doute la plus importante : Faut-il en finir avec « l’Etat-nation » pour créer, au sein de l’Europe, un autre modèle d’organisation politique de nos peuples ? Sans doute. C’est même tout à fait légitime de le revendiquer ou, tout au moins, de poser la question. Or, toute revendication devient illégitime, toute question devient là-dessus nulle et non avenue dès lors que le mouvement premier qui porte un tel élan consiste dans la négation de l’Autre : dans la négation, en l’occurrence, d’un passé millénaire où la langue, les institutions, la culture, l’être même de la Catalogne ont été indissociables – avec autant de particularités que l’on voudra – de la langue, des institutions, de la culture, de l’être même de l’Espagne.

    La vraie question de l’identité collective de nos peuples

    Il faut, certes, poser et défendre, face à l’individualisme qui nous accable, la question de l’identité collective de nos peuples. C’est là, il faut bien le reconnaître (*), le grand (et seul) mérite des mouvements nationalistes catalan et basque (tout le problème est qu’ils prétendent que leur identité est une, alors qu’elle est double !). Le phénomène est d’autant plus paradoxal que, face à ce grand élan identitaire, il s’étale, dans le reste de l’Espagne, une sorte de néant d’identité où l’individualisme le plus forcené, ayant écarté toute mémoire, tout enracinement, toute tradition, a gagné la partie.

    Il faut poser, disais-je, la question de l’identité collective de nos peuples. Mais il est absurde (outre ce qui vient d’être dit) de poser une telle question dans les termes de ces nationalistes catalans (et basques) qui, tout en ayant constamment le mot « identité » à la bouche, s’empressent d’accueillir, les bras grands ouverts, les masses extra-européennes dont l’immigration de peuplement met en danger notre identité à nous tous, à commencer par la leur.

    Javier R. Portella (Polémia, 25 novembre 2012)

    (*) Je l’ai explicitement reconnu et développé, par exemple, dans mon livre España no es una cáscara [L’Espagne n’est pas une coquille], Áltera, Barcelone, 2000.

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  • Vers une Europe héroïque et secrète...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de l'essayiste espagnol Javier R. Portella, publié dans la revue Éléments et consacré au livre de Dominique Venner publié à l'Automne 2011, Le Choc de l'Histoire. Javier R. Portella vient de publier un essai  aux éditions David Reinharc intitulé Les esclaves heureux de la liberté.

     

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    Avec Dominique Venner vers une Europe héroïque et secrète

    L’imprévu est de retour, et quel choc pour nos contemporains ! Au cœur de ce basculement historique, Dominique Venner exhume la tradition européenne de la mare folkloriste, niaise et guindée où les réactionnaires l’ont enfoncée pour en faire la condition d’une renaissance. Un essai revigorant.

    Le Choc de l’histoire… Voilà un livre bien choquant par les temps qui courent. Il fait sauter en mille morceaux l’ultime verrou de la modernité : le rejet de l’ancrage historique des Européens qui, devenus des atomes épars, crachent sur leurs ancêtres, oublient leurs descendants et essayent de masquer leur propre mort. Car aussi épars que soient les atomes, ils n’en restent pas moins attachés au temps et à la tradition historique. A une tradition… « non traditionaliste », appelons-là ainsi. Car qu’est ce que finalement la tradition sinon le cœur, déployé dans le temps d’une civilisation : l’ensemble, autrement dit, des spécificités qui, se survivent dans notre inconscient et « constituent, écrit Dominique Venner, (…) notre façon unique d’être (…) devant la vie, la mort, l’amour, l’histoire, le destin ».

    Ainsi faut-il comprendre la tradition. Non pas pour revenir au « bon temps », mais pour que les temps présents deviennent aussi « bons » et beaux, aussi grands et vrais qu’ils pourraient être.

    Grand pourfendeur de la déchéance européenne, Dominique Venner ne tombe pas dans les jérémiades, mais garde une vitalité clairvoyante qui lui fait déceler au cœur de nos misères la possibilité de l’histoire.

    Quel espoir ? Celui qui nous dit que le feu sacré ayant allumé le cœur de l’Europe, aujourd’hui « en état de dormition », finira un jour par être rallumé. Il le sera sous des modalités qui nous sont tout à fait inconnues. Aussi inconnues que les modalités nouvelles l’ont toujours été avant qu’elles ne viennent changer le cours de l’histoire, cette déesse, n’en déplaise aux sieurs Hegel et Marx, qui avance montée sur le char de l’imprévisible et de l’inattendu. Reste la grande question de Lénine : Que faire ? Que faire pour que nos idéaux, toujours restés à l’état théorique, prennent corps un jour dans le réel ? Que faire pour que ce jour, le jour du Grand Soir arrive ?

    Prendre le pouvoir ? N’y songeons plus. Evitons le rêve funeste ? Ou plutôt : gardons le rêve là où se tiennent les rêves et les mythes par lesquels les hommes se dressent debout : telle est la réponse de Venner.

    Où se tiennent les rêves et les mythes fondateurs ? Enfoncés dans le cœur des hommes et incarnés dans la religion et l’art. C’est là qu’ils doivent se tenir, non dans la sphère du politique, poursuit Venner, en s’appuyant sur notre histoire récente, de 1918 à 1945. Telle aura été la grande monstruosité moderne, celle qui débute avec la Révolution française : prétendre porter le souffle d’un sacré dès lors dénaturé dans le domaine du politique, transformer celui-ci en « religion », incarner les grands rêves et idéaux, purs, parfaits et absolus. C’est là plus qu’une erreur, un fourvoiement. « Quand les foules européennes se sont données au rêve communiste ou au rêve fasciste, elles éprouvaient une attente que les religions classique de leur époque ne pouvaient plus étancher. » Car, écrit Venner, « la politique appartient à un ordre qui (…) est celui du pouvoir et de l’action en vue du pouvoir. Elle est le domaine de l’ambition, de la ruse et luttes sans pitié, très rarement celui de l’honneur et de la loyauté. Le cynisme, la fourberie et la dissimulation sont ses règles ». Il en découle qu’ « une religion politique aussi vigoureuse soit-elle, est implicitement condamnée par sa finalité dont l’essence est éphémère et soumise au verdict des résultats ».

    Faut-il en conclure qu’il ne nous reste qu’à rentrer dans notre coquille, qu’à nous enfermer dans une tour d’ivoire ? Nullement ! L’action des hommes dans la cité est non seulement indispensable : elle doit être fortement revigorée. Regagnant l’espace public qui est le sien, la politique doit quitter l’espace privé où l’Etat libéral ce Grand Moloch marchand et prestataires de services, l’a fait tomber.

    Mais comment y parvenir lorsqu’on constate que la sphère politique ne peut ni ne doit être le lieu du salut, de la morale, de la régénération des hommes ?

    Tout simplement en cessant de croire au salut en tant que tel. Il faut certes combattre les grands malheurs qui nous frappent et on a là du pain sur la planche ! Mais avoir aussi la sagesse d’accepter que malheur, opacité et imperfection persistent, inhérents à la nature des hommes et du monde.

    Il faut, autrement dit, envisager la politique, non pas comme le lieu donneur de sens à la vie, mais comme le lieu où se déploie la puissance, le pouvoir, l’imperium qui tient ensemble la vie d’un peuple. Or, puisque dès qu’il entend les mots puissance et pouvoir, l’homme libéral se met à trembler comme une feuille, il faut lui préciser que ce pouvoir loin d’être synonyme de domination doit l’être de liberté. Mais il ne s’agit pas de la liberté vide et nihiliste avec laquelle le libéralisme nous écrase (seuls les objets et l’argent la remplissent). Il s’agit d’une liberté vivante, créatrice, débordante de sens et de contenu. Il s’agit d’une liberté acheminée, comme le voulait le philosophe espagnol Georges Santayana, vers la réalisation d’un grand projet où l’esprit, loin d’être écrasé, vienne à régner en maître.

    Mais quel projet, quel mythe (quel mythème disait Giorgo Locchi), quel grand souffle collectif peut animer le monde dès lors que la politique en est incapable et que la religion a disparu de l’espace public ? Serait-ce peut-être l’art ? Laissons la question ouverte : c’est l’une de celles que ce livre, comme tout grand livre, ne pose pas ouvertement, mais suggère implicitement.

    Posons une autre question. Qui et comment veillera à ce que les « hommes de pouvoir » comme les appelle Venner, ne s’écartent pas de la mission qui leur incombe. Il ne s’agit pas seulement de les contrôler, mais d’insuffler les grandes idées porteuses d’une nouvelle conception du monde. Qui pourrait assumer une telle mission. Seule une nouvelle aristocratie, une aristocratie de l’esprit et non du sang (une aristocratie secrète selon Venner, vouée à devenir publique), serait à même d’entreprendre une telle tâche, jadis impartie à l’aristocratie du sang, censée incarner et défendre les plus hautes valeurs. Un rôle un peu analogue a été joué, au sein de l’Eglise, par ce que Venner appelle son « corps mystique », opposé de façon dialectique aux « hommes de pouvoir ». Composé par « une partie du clergé, les ordres monastiques, certaines congrégations et nombre de théologiens, le « corps mystique » n’a pas cessé d’exercer, écrit-il, une sorte de surveillance conflictuelle sur les hommes de pouvoir au sein de l’Eglise ». C’est pourquoi, conclut Venner, « il n’est pas interdit d’imaginer qu’à l’avenir, dans de nouvelles configurations historiques, un genre nouveau de « corps mystique », militant, se dotant d’institutions durables, ne se dessine en marge de la sphère proprement politique, afin d’être la structure formatrice d’une nouvelle classe dirigeante fondée sur une ferme conscience identitaire et sur l’acceptation volontaire de devoirs plus grands ».

    S’il est évidemment exclu d’en revenir aux institutions sociales et politiques de la Grèce, il nous faut, par contre, nous imprégner du message qu’Homère nous transmet, à savoir « cette contamination d’héroïsme et de beauté » écrit Venner, qui découle d’une vision du monde où le sacré, un sacré immanent, voilà la question, est présent partout. Un sacré où ce sont les dieux, autant dire : « les mystères de la vie », qui nous apportent la seule réponse vaillante à notre angoisse : « Si les  dieux nous ont fait un dur destin, c’est afin que nous soyons plus tard chantés par les hommes à venir » (Iliade, VI, 357-358).

    Javier R. Portella (Eléments n°142, janvier - mars 2012)

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  • Contre le Système ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un article Javier Ruiz Portella, publié par Polémia et consacré à l'actuelle révolte de la jeunesse espagnole. Javier Ruiz Portella est l'auteur et l'initiateur du Manifeste contre la mort de l'esprit qui a été signé par de nombreuses personnalités espagnoles du monde de la culture (Alvaro Mutis, Zoé Valdès,...).

     

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    La « Spanish Revolution » ou le Mai-2011 espagnol

    Certains éléments de ce qui est en train de se passer lors de ce Mai-2011 espagnol sont certainement pleins d’ombre. D’autres, par contre, sont rayonnants de lumière. C’est là un double sentiment qui ressemble très fort à ce que l’on peut éprouver à propos du Mai-68 français, dont la double lecture nous a amené à publier, lors de son 40e anniversaire, un article louant ses vertus et un autre combattant ses égarements.

    Commençons par les zones d’ombre : le mépris du passé

    Certaines questions, quelque peu « folkloriques », si l’on veut, ne sont pas moins significatives de l’esprit qui marque ceux qui, par milliers, sont en train de se rassembler ces jours-ci jusque dans soixante villes de toute l’Espagne. C’est ainsi que, lorsque des drapeaux espagnols ont fait leur apparition sur la Puerta del Sol de Madrid, ils ont été conspués et il a fallu les enlever face au cri majoritaire de « Dehors tous les drapeaux ! » Voilà un bien étrange pays que l’Espagne ! Probablement le seul au monde dont le drapeau ne peut pas ondoyer lors d’un acte public de protestation. (Tout se passe comme s’il s’agissait d’une bannière partisane. Car c’est bien ainsi, voilà la déchirure, qu’elle est ressentie par la partie des Espagnols qui ne se reconnaissent que dans le seul drapeau de la République ; tout comme les Français antiroyalistes du XIXe siècle ne se reconnaissaient, par exemple, que dans le drapeau tricolore et rejetaient la bannière ornée de la fleur de lys.)

    Poursuivons avec d’autres faits pleins de signification. Lors du rassemblement à Palme de Majorque, les manifestants ont changé le nom d’une place, en enlevant celui de Jaime Ier, le grand roi du Moyen Age qui, après avoir conquis la province de Valence et l’île de Majorque aux Arabes, unifia le royaume d’Aragon. Mais ce que les jeunes manifestants reprochaient à Jaime Ier, ce n’était pas d’avoir combattu le pouvoir musulman. S’ils l’avaient su, loin de se borner à enlever la plaque, ils l’auraient probablement cassée et souillée… Mais, compte tenu du désert qu’est notre système éducatif, ils n’avaient sans doute pas la moindre idée de qui était le personnage dont ils dénigraient le nom. Il leur suffisait que ce soit un roi, un héros, un reste de la présence de notre passé : ce passé qu’ils essayaient d’effacer, de mépriser, tout comme il est méprisé (ou ignoré) par l’ensemble de notre époque.

    Il y a plus. Les « indignés », comme ils s’appellent eux-mêmes, ont lu publiquement, à la Plaza de Cataluña de Barcelone, le fameux best-seller Indignez-vous ! de Stéphane Hessel : ce mélange de vacuités et d’angélisme mièvre auquel je viens moi-même de répondre en publiant la plaquette ¡Escandalizaos! [Scandalisez-vous !] (1).

    Si l’on y ajoute que les communistes d’Izquierda Unida, tout comme d’autres gauchistes purs et durs, se sont infiltrés dans le mouvement en essayant d’en tirer le plus de profit, l’affaire paraît entendue, n’est-ce pas ? Et pourtant, non. L’affaire est extrêmement complexe et c’est dans toute sa complexité qu’il convient de l’envisager : sans nous offusquer par tout ce qui nous gêne ; en oubliant des puretés impossibles à atteindre ; en visant, en définitive, l’essentiel.

    Qu’est-ce que l’essentiel ? L’imprévisible, l’inattendu !

    L’essentiel c’est, d’une part, la spontanéité indubitable qui a fait éclater un mouvement qui, tout en soulignant encore une fois l’énorme importance d’Internet dans la lutte contre des pouvoirs qui semblent tout contrôler, a démontré ce qu’un Dominique Venner est en train de répéter depuis longtemps : l’histoire est par définition imprévisible. Lorsqu’aucun espoir ne semble plus se dessiner à l’horizon ; lorsque les eaux sont si calmes qu’elles semblent mortes ; lorsqu’elles sont fermement contenues par de hautes digues levées par le pouvoir, c’est alors, au moment le plus inattendu, que ces mêmes eaux peuvent pourtant déborder et tout noyer.

    Vont-elles en l’occurrence tout noyer ? Ou, par contre, elles ne vont rien noyer et c’est en eau de boudin qu’elles vont finir ? Nous n’en savons rien et personne ne peut s’aventurer au petit jeu des prévisions. Risquons-en une, pourtant. Le plus probable, c’est que les eaux qui ont commencé à déborder ne noieront finalement rien. Le plus probable, c’est que l’on assiste à la dissolution progressive d’un mouvement qui est dépourvu de toute véritable direction, qui n’a ni chefs ni figures charismatiques pour le diriger – quelque chose dont les « indignés », poussés par leur égalitarisme suicidaire, se vantent même…

    Quoi qu’il arrive, quelque chose est pourtant manifeste : des milliers d’Espagnols, jeunes pour la plupart, entourés d’une grande sympathie populaire, des milliers d’Espagnols qui n’ont rencontré aucune hostilité sociale, se sont mobilisés avec une force jusqu’à présent inconnue contre le Système qui, dirigé par sa caste politico-financière, nous a conduits à la crise actuelle. (Nous l’avions toujours dit, rappelez-vous : sans une grande crise, très profonde, très dure, rien ne pourra jamais bouger d’un pouce.)

    Et pourtant, c’est vrai : la façon dont le Mai espagnol conteste l’actuel ordre des choses, ce n’est pas la façon que nous aimerions, ce n’est pas celle que nous approuverions sans ciller. Dans l’esprit des « indignés », tout est absorbé par la revendication économique. C’est du reste bien logique : enfants de notre temps, ils sont aussi matérialistes que celui-ci. Si au lieu d’être voués au chômage et à des salaires de 1.000 euros ou moins, ils touchaient des salaires de 1.500 ou 2.000 euros, pas une seule manifestation n’aurait vu le jour et personne ne serait ému face aux manigances des puissants. Tout comme personne ne s’en émouvait lorsque les vaches étaient grasses.

    Voilà ce qu’il en est. Personne, certes, n’est en train de se manifester, ni personne ne va jamais se manifester (sauf, peut-être, les lecteurs de ce journal) contre « la mort de l’esprit » (2). Ce n’est certes pas l’absurdité de notre vie dépourvue de sens et d’horizon ; ce n’est certes pas la vulgarité, la bêtise et la laideur d’un monde dépourvu autant de grand art que de beauté quotidienne ; ce ne sont certes pas de telles choses qui peuvent ébranler les foules.

    Et alors ? Qu’importe ! Cela importerait beaucoup, cela serait même proprement catastrophique, si le profond changement de sensibilité et d’imaginaire, tout ce chambardement de notre conception du monde, tout ce bouleversement qui, comme dirait l’autre, « est la seule chose qui peut nous sauver », était au coin de la rue ou, tout au moins, à l’horizon. Mais ce n’est pas le cas : la question ne se pose nullement avec imminence, c’est là une affaire à longue portée, elle est tout sauf immédiate.

    Derrière la bouffe et le travail, la contestation du Système

    Ce qui est bien immédiat c’est qu’en dessous de ce qui pousse les manifestants, en dessous de ce malaise axé sur les questions de la bouffe et du travail – des questions, d’ailleurs, nullement dédaignables –, se trouve quelque chose qui n’y avait jamais été : la contestation de notre système politique. La conviction ou du moins l’intuition de l’immense tromperie, de la grande farce : le sentiment que ce qui se déploie sous le nom de « démocratie » – ce nom vide et compassé que nos politiciens répètent jusqu’à la nausée – n’a rien à voir avec celle-ci.

    « Ils ne nous représentent pas ! » « Ne les votez pas ! » « Contre tous les partis ! » « Contre le système corrompu du PPSOE ! »… (3) s’écrient les manifestants. On n’avait jamais rien vu de pareil. Surtout parce qui est opposé à la démocratie actuelle n’a rien à voir avec une quelconque dictature. C’est bien la première fois qu’on lutte résolument contre le Système – contre le libéral-capitalisme, si l’on préfère – sans prétendre abolir le marché et sans prôner rien qui aurait à voir avec la « dictature du prolétariat ».

    « La lutte des classes » chère au marxisme, ce puits sans fond de haine et de ressentiment, voilà ce qui a disparu de la scène. On ne trouve ici nulle trace des deux grands mots qui nous ont conduits jusqu’aux grands malheurs du XXe siècle. Personne n’a jamais prononcé ici – personne n’y a même songé – ni le mot bourgeoisie ni le mot prolétariat. Le mot capitalisme non plus. Ou plutôt si. A la Puerta del Sol madrilène (à la Porte du Soleil, donc…) une affiche proclamait : « Ni capitalisme ni socialisme ».

    Et pourtant, l’enjeu qui pousse les foules dans la rue n’a rien à voir non plus avec le réformisme social-démocrate qui, au fil des années, a fini par conduire au « socialisme caviar » des DSK et autres multimillionnaires et magnats socialistes : les plus fermes défenseurs de l’actuel ordre financier et déprédateur.

    C’est contre les requins des finances, c’est contre la convoitise spéculative qui nous ruine tous – y compris une partie importante des entrepreneurs productifs – que se lève une protestation dont les principales revendications économiques consistent dans des choses telles que : expropriation des logements invendus de la bulle immobilière, cette spéculation démente qui a conduit l’Espagne au bord de la faillite (c’est à plus d’un million qu’on évalue les logements jamais vendus : toute une métropole vide s’éparpillant, telle un fantôme, sur l’ensemble du pays) ; interdiction des rachats des banques, ainsi que du placement de leurs bénéfices sis dans des paradis fiscaux ; adoption d’une taxe sur les transactions internationales (la « taxe Tobin », comme on l’appelle).

    « Nous sommes des personnes, non pas des produits du marché »

    Comment ne pas soutenir de telles revendications ? Comment ne pas appuyer surtout l’esprit qui les sous-tend et qui s’exprime dans le Manifeste lancé au début de la protestation ? On pouvait y lire : « Ce qu’il faut, c’est une Révolution éthique. Nous avons placé l’argent au-dessus de l’être humain, et nous devons le mettre à son service. Nous sommes des personnes, non pas des produits du marché. »

    Javier Ruiz Portella (Polémia, 23 mai 2011) 
    (Traduit par l’auteur pour Polémia)

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