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  • Trump contre l'Europe : le piège américain qui humilie et divise la droite européenne...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 26 janvier 2026 et consacrée aux conséquences très négatives de l'hubris trumpienne sur la droite civilisationnelle européenne...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

                                                

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  • Trump : le grand piège de la droite française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alexandre de Galzain, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au piège que constitue l'hubris trumpienne pour la droite française...

     

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    Trump : le grand piège de la droite française

    Qui défend Donald Trump aujourd’hui se place de lui-même dans le camp de l’ennemi. Nous sommes la France, nos alliés face au monde sont l’Europe – pas l’UE, l’Europe – et qui nous nuit est notre ennemi. Un an après sa prise de pouvoir, il devient pratiquement impossible pour une personne sensée de contester la dureté des attaques menées par les États-Unis d’Amérique envers notre continent, que ce soit sur le plan diplomatique, économique, stratégique, écologique ou symbolique. Menace d’invasion militaire du Groenland, moqueries constantes, mise à l’écart dans le conflit russo-ukrainien, extractivisme, droits de douane et menaces : on ne compte plus les exemples de manifestations de mépris de Donald Trump à notre égard. Or, une partie de la droite l’applaudit toujours sans réserve.

    L’attaque du Venezuela a créé chez la droite française un nouveau sursaut trumpiste. Un dictateur communiste de moins dans ce bas monde, que demander de mieux ? Enlevé au terme d’une opération presque sans bavures – « seulement » 83 morts a priori –, le kidnapping a réjoui autant les admirateurs de la force brute que les anticommunistes. Pourtant, si la fin de Maduro est un fait positif en soi, trois problèmes majeurs en découlent.

    Le premier, qui touchera directement les Vénézuéliens, c’est celui de la succession. Pour le moment, il apparaît que le pays n’a pas prévu de nouvelles élections à court terme et que Delcy Rodriguez, la vice-présidente de l’ancien dictateur, veuille en profiter pour conserver le pouvoir. Sans doute sera-t-elle sensiblement plus prudente que son prédécesseur, mais rien ne garantit pour le moment une ouverture démocratique. De même, bien que Maduro ait été largement haï à juste titre par une large part de la population, il est envisageable que la cupidité américaine puisse créer un effet de repli anti-occidental, ce qui nous emmène au deuxième point.

    Ensuite, il y a donc l’interventionnisme pétrolier des États-Unis. Pour rappel, le Venezuela détiendrait les plus grandes réserves d’or noir au monde. Leur exploitation, dans un premier temps, favoriserait sans doute le peuple qui subit la grande faiblesse des infrastructures actuellement en place. Pourtant, nul doute connaissant Donald Trump que son intérêt premier reste l’extraction de cette ressource pour servir son pays : en permettant aux grandes multinationales américaines de mettre la main sur le pétrole vénézuélien, il renforce indéniablement sa puissance commerciale et sa capacité à jouer sur les cours au niveau mondial, accroissant par conséquent la dépendance de l’Europe à son voisin d’outre-Atlantique. Sur ce dernier point, il faudra un jour écrire un article sur le devenir mafieux de l’Amérique.

    Le dernier problème soulevé par cette intervention militaire est celui de la légitimité des États-Unis à mener des opérations militaires extérieures sans le consentement d’aucune autre personne que du « POTUS » – les membres du Congrès n’ont été informés des détails de l’attaque vénézuélienne qu’une semaine après son déroulement. Il incombe donc à un seul homme, qui dit n’obéir à aucune loi sinon celle de sa propre morale, de décider de la légitimité d’un régime à rester en place. Pour ce qui est du mal que représente une dictature communiste, personne de notre camp ne le niera. Mais à ce compte, qu’est-ce qui peut bien empêcher Donald Trump de renverser les régimes cubain, colombien, algérien, égyptien, turkmène ou que sais-je, tout régime qu’il jugera mauvais ? Poursuivons l’exercice de pensée : alors qu’Elon Musk déclare chaque semaine s’inquiéter de la situation démocratique dans tel ou tel pays européen – le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, principalement –, on peut aller jusqu’à imaginer une intervention américaine sur notre sol. De même, les adeptes de la complaisance devant plus fort qu’eux jugeront-ils avec concupiscence l’écrasement de l’Europe sous le talon de la botte des GI, s’il venait à se produire ?

    D’aucuns affirment que Donald Trump serait un adepte de sa « doctrine Donroe » et ne chercherait qu’à intervenir dans sa zone d’influence. Je rappellerai donc à toutes fins utiles qu’il se vantait il y a quelques mois d’avoir mis fin à huit guerres dans le monde, qu’il avait frappé l’Iran il y a quelques mois, que son implication en Israël et en Ukraine a replacé les États-Unis au centre du jeu. Comme isolationniste, on a vu mieux, ce que lui reproche d’ailleurs largement une partie de sa base.

    Le cas du Groenland a ainsi soulevé d’inquiétantes réactions au sein de la droite française. Une part d’entre elle, souverainiste, n’a pas tardé à expliquer que le Groenland était un problème danois et qu’on ne mourrait pas plus pour Nuuk que pour Kiev ou pour Dantzig. Une autre part, libérale-identitaire, a préféré se coucher par instinct, expliquant que puisque Trump avait enterré le droit international, nous devions en faire autant ; que puisque la loi du plus fort régnait et que l’Amérique était plus forte que l’Europe, il fallait se soumettre à l’Amérique. Déjà, Donald Trump a déclaré sanctionner économiquement à hauteur de 10, puis 25 % de taxes douanières les pays qui ne soutiendraient pas son action polaire, sorte de jizya pesant sur ses ennemis.

    On se demande légitimement ce que ces gens auraient fait en 40 devant un envahisseur nazi omnipotent, et comment ils peuvent soutenir une Ukraine bien plus faible que son envahisseur russe. À suivre leur raisonnement, n’eût-il pas mieux valu que M. Zelensky offrit son pays à M. Poutine quand, une semaine après le début de la guerre, les chars russes étaient à Kiev et que l’armée ukrainienne était dix fois moins puissante ? Là, on suggère de marchander les conséquences de la défaite avant même le premier coup de semonce.

    Trump, champion de la droite ?

    S’il n’est pas conservateur – tout juste anti-trans et anti-woke –, s’il est visiblement assez peu favorable à la liberté d’expression quand elle ne va pas dans son sens, Donald Trump mène indéniablement une guerre farouche à deux menaces qui planent sur l’Europe : le gauchisme et l’immigration de masse. Autre point essentiel : à la tête de la première puissance mondiale, nul ne peut ignorer son action. Une question se pose alors : la guerre que Donald Trump mène contre ces menaces aux États-Unis est-elle bénéfique pour l’Europe ?

    Pour ce qui est de la guerre contre le gauchisme – dans son sens LFIste du terme –, il est vrai que le mouvement MAGA, largement incarné un temps par Charlie Kirk, a mené un véritable travail médiatique, rhétorique et même un peu culturel en développant ses propres « intellectuels » organiques. Le mot est à mettre entre guillemets car le niveau intellectuel des Américains étant ce qu’il est, il serait vain de lui apporter la même exigence qu’en Europe. Cela étant dit, le ralliement d’influenceurs, de personnalités célèbres, de grands patrons influents à une cause appuyée par la formidable machine de guerre qu’est le GOP (Great Old Party, soit les Républicains) a sans nul doute contribué à de nombreuses victoires. Pour le moment, on peine encore à voir les changements structurels (universités et institutions diverses), mais force est de constater qu’entre la classification des antifas comme groupe terroriste, les réformes anti-DEI (Diversity, Equity and Inclusion), l’interdiction des athlètes trans dans les compétitions sportives de leur sexe de destination, la dévalorisation sociale des études très marquées à gauche et la promotion des œuvres conservatrices, du bon travail a été fait. Il faudra sans doute s’en inspirer à l’avenir, sans la violence du langage propre à l’Amérique.

    Le sujet migratoire en revanche, est autrement plus complexe. Depuis un an, Donald Trump a commencé à mettre en place une politique de remigration massive, dont acte. Ainsi, selon le Homeland Security, plus de 600 000 expulsions ont été réalisées en 2025, soit plus du double de 2024. Des résultats satisfaisants qui, en soit, réjouissent les Américains. Ce qui les réjouit moins en revanche, c’est le comportement de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, la police aux frontières).

    Selon les derniers sondages, plus de la moitié des Américains considèrent que l’ICE rend les villes américaines moins sûres quand elle y intervient (51 % contre 31 % qui les voient comme plus sûres). Dans la même veine, la mort de Renee Nicole Good, cette Américaine tuée par un agent de la police aux frontières après un refus d’obtempérer, est vue comme un usage inapproprié de la force par une majorité d’entre eux. Même le podcasteur trumpiste Joe Rogan, écouté par des dizaines de millions de républicains, s’est récemment indigné face aux méthodes employées par l’ICE. De manière générale, la droite américaine elle-même, pourtant peu connue pour sa modération, est de moins en moins convaincue par les méthodes employées.

    Ce qui est en cause ici, ce n’est évidemment pas le principe de l’ICE en lui-même : plus de 80 % des Américains sont favorables à l’expulsion totale (31 %) ou partielle (51 %) des migrants illégaux. En revanche, le soutien à la manière d’expulser les migrants et le comportement de l’ICE s’érode de semaine en semaine, allant même jusqu’à modifier l’opinion des Américains sur la nécessité d’expulser les migrants !

    L’affaire Good est à ce titre assez évocatrice : il est manifestement difficile d’estimer si les trois tirs sont légitimes tant les paramètres à prendre en compte sont nombreux – la possibilité qu’ils le soient n’étant pas à écarter, soyons de bonne foi. Cependant, le vice-président américain JD Vance a coupé court à toutes les spéculations en déclarant péremptoirement que l’agent était dans son bon droit, et qu’il n’y aurait aucune enquête à ce sujet. Pour faire simple, l’État de droit est tout à fait enterré sur ce point.

    Le problème, c’est que cette affaire n’est pas isolée. Sur les réseaux sociaux, des dizaines, voire centaines de cas de violences policières objectives, dans des situations impliquant des agents de l’ICE bien moins litigieuses que pour Renee Good, sont relayées. On y voit des personnes non-blanches sommées de montrer leurs papiers, voire arrêtées sans raison, des « Natives » (Indiens d’Amérique) interpellés à tort, des personnes ne manifestant même pas attaquées par des agents de l’ICE se comportant pour beaucoup comme des cow-boys. Couverts par leur hiérarchie, n’ayant suivi pour certains que six semaines de formation, on les voit officier comme le ferait la police d’un régime autoritaire dans de nombreux cas. Il faut bien sûr soulever la question des manifestations gauchistes, notamment dans le Minnesota, qui gênent l’arrestation des clandestins : la faute est souvent partagée. Cependant, les cas de violences policières sont loin, très loin d’être des cas isolés : ce n’est pas faire preuve de gauchisme que de le dire, à nouveau, même les Républicains se montrent de plus en plus critiques à ce sujet.

    L’ultime argument brandi sur l’ICE sera qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. La chose est évidente, mais il est toujours préférable que les œufs ne soient pas les citoyens et qu’on n’en casse pas trop pour dégoûter son propre peuple de la volonté de faire cette omelette. Ici, il n’est pas question d’excès d’expulsions, mais de chaos et d’amateurisme. Or, si Donald Trump rebute les Américains par sa politique migratoire, la conséquence nécessaire sera un rejet en miroir des Européens de ceux qui se placent dans son sillage. Mieux vaut une remigration ordonnée, efficace et appréciée qu’une action aveugle sous prétexte d’efficacité. Aujourd’hui, quelle valeur d’exemple ont les actes – pas les idées, les actes – de Donald Trump sur le sujet ? Il suffit aujourd’hui de dire : je suis contre l’immigration, pour la remigration des clandestins, mais pas de la même façon que Donald Trump, notre adversaire.

    La droite soumise

    Il y a un peu d’amour de l’humiliation dans notre pays chez cette droite. Oh, personne ne conteste la gravité de la situation de notre pays, bien sûr. Mais l’orgueil du Français ne se réveille-t-il pas en entendant le vice-président JD Vance à Munich faire l’étalage de notre faiblesse, comme le fait d’ailleurs l’ancien président russe Dimitri Medvedev ? Pourquoi se réjouit-on de l’interdiction de territoire de l’infâme Thierry Breton aux États-Unis ? Cette droite n’aime rien tant que d’entendre l’inventaire des catastrophes qu’elle attribue sans réfléchir à la gauche et au centre : il sert bien son discours. Et pourtant, comment ne pas ressentir de la gêne à raconter au monde entier que Paris est devenue une ville-poubelle tiers-mondisée, que nous sommes sur le point d’entrer en guerre civile, que nos finances s’écroulent, que l’industrie s’en va ou que sais-je ? D’aucuns se sentent comme galvanisés par l’étalage de notre décrépitude. Ils répètent à qui veut l’entendre : « Nous sommes faibles. » Or, qu’on le martèle, il n’y a pas un gramme de patriotisme dans ce discours. Lavons notre linge sale en famille. On a parfois l’impression de lire les partisans français de Vladimir Poutine qui, constatant qu’un dirigeant politique mène une action autoritaire partageant certaines de leurs convictions, sont prêts à lui faire allégeance quand bien même il menacerait notre intérêt.

    Donald Trump n’est pas là pour sauver ni l’Europe, ni l’Occident, ni le monde. D’ailleurs, j’attends encore que l’on m’explique quel intérêt les États-Unis ont-ils à annexer le Groenland alors qu’ils ont déjà la possibilité d’y déployer autant de soldats que voulu et d’y extraire des minerais autant qu’ils le souhaitent. Alors, pourquoi Trump veut-il à ce point l’annexer ? Dans un entretien récemment accordé au New York Timesdans lequel on lui demandait pourquoi cette annexion était à ce point indispensable, il répondait : « Parce que c’est ce dont j’ai psychologiquement besoin pour réussir. » Annexer le territoire d’un allié pour des raisons psychologiques, est-ce donc cela, la droite ? Une offre à 700 milliards de dollars a même été proposée au Danemark, ce qui signifie que Donald Trump est prêt à dépenser cette somme pour un « besoin psychologique ». Dans le même style, le 47e Président a tout récemment envoyé une lettre au Premier ministre norvégien, expliquant que puisqu’il n’avait pas reçu son Prix Nobel, il ne se sentait aucune obligation de « penser purement en termes de paix ». Quel modèle pour la droite !

    Le culte de la personnalité qui se met petit à petit en place aux États-Unis est d’ailleurs, au-delà d’être passablement inquiétant, assez évocateur quant aux ambitions réelles de son dirigeant. En fait, Donald Trump ne défend même pas les intérêts des États-Unis : il défend son intérêt propre – encore et toujours, marquer l’Histoire à tout prix, en « rendant sa grandeur à l’Amérique ».

    Le phénomène interroge cependant. Pourquoi autant battre sa coulpe chez les « patriotes », si ce n’est parce qu’on ne se sent aucune responsabilité dans la situation actuelle et qu’on cherche à la fois un coupable et un sauveur ? Or, si la culpabilité appartient aux dirigeants politiques, économiques et culturels de ces dernières décennies, la responsabilité, elle, est collective. Certains ont dédié leur vie entière au combat pour une France meilleure. Ils ne se sentiront pas visés par ces propos.

    Que la droite cesse un peu de se passionner pour les dirigeants étrangers. Un siècle plus tôt, des membres d’Action française ou d’autres mouvements nationalistes commettaient précisément l’erreur de regarder avec fascination l’Italie mussolinienne ou l’Allemagne hitlérienne, dépité par la démocratie parlementaire radicale : Trump n’est certes pas Hitler, mais le principe aujourd’hui est le même. Ceux qui se soumettront deviendront les traîtres à la France : déjà, on voit de façon grotesque les centristes se faire les chantres de l’indépendance nationale face à une gauche tiers-mondiste et une droite encore trop soumise. Je rappelle qu’alors, parmi les nationalistes, beaucoup résistèrent. C’est d’eux qu’il faut nous inspirer, pas des « réalistes » d’alors qui nous menèrent au fond du gouffre. Cela, je l’évoquais déjà il y a six mois dans un article écrit chez Causeur.

    Mais revenons à l’essence du problème.

    Le problème du culte de la force

    Depuis quand des États-Unis en bonne santé sont-ils une bonne nouvelle pour les intérêts européens et français ? Voilà des décennies que les souverainistes, à juste titre, condamnaient la mainmise américaine sur notre continent et sur la France, le chantage à l’industrie militaire, l’exemple d’Alstom ou de l’espionnage de la NSA en étant de bons représentants. Un affaiblissement américain signifierait en réalité plus probablement un pétrole et un gaz moins chers, des droits de douane moins élevés, une reprise en main de l’Europe sur ses domaines de prédilection comme l’automobile, l’aviation, le tourisme, le luxe, la défense et bien d’autres. Voilà des décennies que l’Europe peine à reprendre son destin en main, et l’influence américaine manipulatrice ou offensive selon les « POTUS » n’y est sans doute pas pour rien.

    J’entends que l’on se fasse le défenseur de l’« Occident », de l’amitié franco-américaine. Mais alors, comment penser que l’homme qui menace tous les mois notre continent, souhaite s’emparer du territoire d’un allié, nous taxe et impose une jizya soit aujourd’hui un partenaire fiable auquel il faudrait se soumettre ?

    C’est là le problème du culte de la force. La loi du plus fort est un principe simple : plus on est fort, plus on a la capacité d’imposer sa volonté à l’autre. Elle est une évidence en relations internationales. Le culte de la force est autre chose : c’est la mise en place d’une pyramide alimentaire dans laquelle le fort domine le faible. La nuance est importante, car, dans le premier cas, il s’agit simplement d’un constat que l’on peut d’ailleurs retrouver dans toutes les guerres : à la fin, c’est le plus fort qui l’emporte. Dans le second cas, le plus faible doit se soumettre au plus fort. Sur l’exemple de l’Ukraine, la loi du plus fort dispose que l’Ukraine doit devenir plus forte, de façon militaire ou diplomatique, pour l’emporter ; le culte de la force eût exigé qu’elle se rende dès le départ.

    Sur le Groenland, le culte de la force demanderait qu’on le cédât en en tirant quelques avantages, la loi du plus fort voudrait que l’on trouve un moyen d’inverser le rapport de force pour empêcher sa perte. On peut ici relever en embryon de solution une constante chez Donald Trump : alors qu’il refuse toujours de s’enliser dans de longs conflits coûteux comme l’Afghanistan, on a bien de la peine à l’imaginer tuer des soldats européens si faible que soit leur nombre. Les conséquences seraient trop graves. Tous disent : « Cela prouve bien qu’à la fin, il n’y a que la FORCE qui compte. » Or, le fort s’affaiblirait trop ici en nous attaquant : il perd déjà des alliés à mesure que les semaines passent, et ce faisant, il perd aussi des soutiens dans son propre camp. Le mauvais usage de la force rend souvent vulnérable. Cela ne signifie pourtant par qu’il faille rejeter la force, bien au contraire. Pourtant, on aimerait, en temps de crise, entendre la droite appeler au renforcement avant l’asservissement. La réponse à notre faiblesse n’est pas la nécessité de notre soumission, mais l’urgence de notre montée en puissance.

    Passer du campisme à l’espérance

    Nombreux sont ceux qui considèrent qu’il ne faudrait jamais critiquer son propre camp car ce serait l’affaiblir. L’histoire leur donne tort : c’est parce que le camp national a fait son autocritique qu’il est passé de 13 à 20 % aux élections, c’est parce qu’il a fait son autocritique qu’il est passé de 20 à 44 %. D’autres arguent que c’est la radicalité – au sens commun du terme – qui nous permettra de l’emporter. Est-ce en se radicalisant que le RN a triplé son électorat ? C’est en se radicalisant que La France insoumise s’est marginalisée à gauche, que la gauche a perdu l’ascendant moral et intellectuel qu’elle avait. Il ne s’agit pourtant pas de devenir centriste, mais de permettre aux centristes de trouver l’action de la vraie droite suffisamment acceptable pour l’emporter. Ne perdons pas de temps à essayer de convaincre la gauche militante qui nous haïra toujours : consacrons-nous à bâtir un projet – même radical – qui puisse paraître attrayant pour le peuple majoritaire.

    La droite, particulièrement en France, s’attache encore à son idéal d’homme providentiel. Exaspérée par la médiocrité du personnel politique qui la représente, elle agit comme un orphelin battu qui verrait une figure paternelle dans chaque homme qui le gifle. C’est parce qu’elle ne croit plus dans la politique que cette droite adule Trump. Alors, elle se met à genoux. Devant Poutine il y a dix ans, devant la guerre menée par Netanyahou il y a deux ans, devant Trump aujourd’hui.

    C’est d’ailleurs toujours la même phrase : « Lui au moins, il défend son pays. » Dans la même veine, une figure souverainiste déclarait récemment que Maduro avait beau être autoritaire, son taux de popularité était supérieur à celui de Macron. Avec ce raisonnement, nul doute qu’une telle droite aurait défendu Staline en son temps. Mais par-delà ces mots, il y a un désespoir tremblant de ne voir aucun mouvement se dédier tout à fait à la défense du pays, un sentiment d’abandon de la part des « grands serviteurs de l’État » d’autrefois, et toujours sans doute un défaut d’incarnation au sein même de notre camp. Au fond, qui croit vraiment que l’un des partis en lice « sauvera le pays » ?

    Le manque d’espérance conduit au réalisme, à la froideur, à l’amoralité, voire l’immoralité. À quoi bon être les gentils dans l’affaire, si ce ne sont pas les gentils, mais les plus forts qui l’emportent ? À quoi bon les règles, à quoi bon la morale ? Sans espérance, sans esprit de conquête, nous nous enfermons dans un bunker, dans l’esprit de résistance qui autorise tout, et ce alors même que nous ne sommes plus en résistance, mais en conquête.

    On me répondra là encore que la gauche, elle, se permet tout : mais précisément, c’est parce qu’elle se permet tout qu’elle ne l’emporte pas. Sa violence, sa passion du chaos, son affection pour l’outrance permanente sont sans doute jalousables parce qu’ils nous sont interdits à nous, mais aussi une chance parce qu’ils nous interdisent l’inutile excès. Des libertés sont sans doute à conquérir, mais que les militants se souviennent toujours qu’ils sont des militants, et que le peuple n’est pas militant.

    L’idéal aristocratique, essence de la droite, prône la force, l’amélioration constante, le service du faible, la noblesse, la chevalerie, la défense du bien et de sa capacité à faire le bien. Soyons-y fidèles. N’ayant pu faire que le fort soit juste, faisons que le juste soit fort.

    Alexandre de Galzain (Site de la revue Éléments, 22 janvier 2026)

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  • Hybris : la démesure contre l’Europe...

    Nous reproduisons un point de vue de César Cavallère, cueilli sur le site de l'Institut Iliade et consacré à la question de l'hybris.

     

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    Hybris : la démesure contre l’Europe

     

    « Car le dieu frappe de sa foudre les créatures qui s’élèvent trop haut, sans se soucier des plus humbles. Le dieu frappe de sa foudre tous les êtres vivants qui se distinguent par leur taille et leur grandeur. Ainsi, il abaisse toujours ce qui dépasse la mesure. »
    Hérodote, Livre VII, chapitre 10

     

    L’interdit fondateur : aux origines européennes de la mesure

    Dans l’univers grec, le cosmos est ordonné, et chacun y a sa place. L’homme, les dieux, les héros, la nature coexistent dans un équilibre qu’il appartient à tous de conserver. La Moïra, force impersonnelle du destin, répartit les parts de gloire et de souffrance. Tout ce qui vit – et Zeus lui-même – s’y soumet. L’hybris, c’est vouloir une part de destin qui n’est pas la sienne. C’est Narcisse se noyant, énamouré par son image, Sisyphe se jouant de la mort et des dieux, le prévoyant Prométhée volant le feu divin, ou Icare, s’approchant de trop près du soleil en dépit des mises en garde de son père Dédale.

    Le mythe est la correspondance d’une éthique, d’une esthétique, d’une métaphysique. La tragédie attique, que ce soit chez Sophocle ou Euripide, incarne cette conscience du monde en tant qu’ordre fragile, constamment menacé par l’exaltation du moi. Dans Œdipe-Roi, ce n’est pas un crime volontaire qui provoque la ruine, mais le refus d’entendre le destin. Dans les Perses d’Eschyle, la défaite de Xerxès est celle d’un orgueil impérial aveugle. La tragédie enseigne : l’excès est une faute, non parce qu’il est moralement condamnable, mais parce qu’il viole l’harmonie du tout.

    La théorie de la pleonexia chez Platon, ou la critique de l’excès du désir et de l’envie de tout posséder, s’inscrit dans cette même logique. Dans la République, le philosophe dénonce la logique tyrannique comme issue de l’hybris individuelle : un homme qui désire tout finit par perdre la liberté des autres. Le tyran est le fruit de la démesure. Avec Socrate, les fondements d’une anthropologie politique de la limite ont été durablement établis. Tout à l’inverse, Calliclès, dans le Gorgias, fait l’éloge de l’hybris : il est le prototype du moderne avant la lettre, défenseur de la force contre la justice, de l’excès contre la mesure. Il tourne le dos au « Mêdèn ágan » (« Rien de trop ») inscrit sur le fronton du temple de Delphes.

    L’ordre tragique, ainsi établi, est double : l’homme est tenu à l’humilité par son rang naturel, mais il est aussi, par nature, tenté de s’en écarter. La tragédie, loin de dissuader de toute volonté de grandeur, en rappelle l’horizon : seul celui qui accepte de souffrir selon sa nature peut atteindre la vertu. La proposition grecque est celle d’une anthropologie posant que seule la connaissance des limites peut mener à la grandeur.

    D’Athènes à Rome : la continuité de l’interdit

    Contrairement à l’idée reçue, le christianisme ne rompt pas avec la métaphysique grecque du cosmos. Il en transforme les termes, mais pas la structure. Le Dieu unique remplace les dieux, la loi morale remplace la Moïra, mais l’hybris reste la faute par excellence. Le péché originel, c’est l’homme voulant devenir « comme un dieu ». Lucifer est ainsi déchu pour avoir voulu être l’égal du Créateur. Saint Jean nous dit que le dragon – représentation monstrueuse du diable – a entraîné avec lui « le tiers des étoiles du ciel », un désordre cosmique ! L’orgueil (superbia) devient la matrice de tous les péchés.

    Le monde médiéval fut un monde ordonné, structuré, hiérarchisé, où chaque chose avait son sens et sa place. La sainteté, la chevalerie, l’art gothique, le droit coutumier : tout visait à restaurer un ordre sacré. La société féodale est toujours celle de la tripartition indo-européenne, un ordre social établi sur la complémentarité, et l’inégalité protectrice.

    Les Pères de l’Église, Augustin en tête, ne font que christianiser un schème très ancien : l’homme ne peut accéder à la vérité ou au salut qu’en reconnaissant sa petitesse. La grandeur de l’homme est dans l’acceptation de son infériorité à Dieu. Cette vision n’est pas étrangère à celle d’Eschyle, chez qui Hybris a pour mère Dyssebeia, qui signifie « l’impiété ». Thomas d’Aquin définira plus d’un millénaire plus tard l’orgueil comme le désordre fondamental : la tentative d’acquérir la béatitude par ses propres forces. La faute n’est pas tant dans l’ambition que dans l’arrogance de croire que l’on peut se sauver seul. Relevons tout de même une nuance : le christianisme a universalisé l’hybris ; tous les hommes sont pécheurs.

    La littérature médiévale reprend cette structure tragique sous une forme nouvelle : la chanson de geste. Roland meurt pour avoir refusé d’appeler au secours en sonnant l’Olifant. Renaud, dans les Quatre Fils Aymon, doit suivre une quête expiatoire et restaurer l’ordre qu’il avait brisé dans l’empire de Charlemagne. Les héros sont toujours confrontés à la tentation de l’excès, et à la nécessité du sacrifice. C’est ce qu’Aristote appelait déjà l’hamartia, « la faute commise par le héros permettant le renversement du malheur en bonheur ou du bonheur au malheur ». Dans le christianisme, l’hamartia est comprise comme l’action du péché, qu’il soit commis par omission ou par commission, en pensée ou par sentiment, en parole ou en acte.

    Les figures bibliques ne témoignent pas d’une autre logique : l’ordre divin est juste parce qu’il est ordonné, mais le refus de cet ordre appelle toujours la sanction. À l’inverse, celui qui agit en conformité avec la volonté de Dieu est récompensé, comme c’est le cas d’Abraham, de Moïse ou de Noé. De même, l’Apocalypse de Saint Jean décrit le moment précédant la fin des temps comme celui du déchaînement de la démesure humaine.

    La modernité ou l’ère de la démesure

    Le basculement moderne n’est pas seulement politique ou scientifique : il est ontologique. Le cosmos se disloque au profit d’un sujet abstrait. La modernité nie le tragique et ne connaît plus de limite. Elle remplace l’hétéronomie par l’autonomie, la hiérarchie par l’égalité, l’ordre cosmique par le désir individuel. Elle produit Faust, Frankenstein, Hamlet. Le péché devient création, la faute, expérience. L’homme ne veut plus s’inscrire dans l’ordre du monde : il veut le refonder.

    Nietzsche, malgré sa nostalgie du tragique grec, participe de ce renversement. En exaltant la volonté de puissance, en sacralisant Dionysos contre Apollon, il légitime une démesure assumée, vitale, éruptive. Le mal n’est plus à fuir, mais à embrasser. Ce renversement ouvre la voie à toutes les transgressions modernes : biologiques, sexuelles, sociales. Dans le sillage de Faust, l’Occident devient alchimiste, individualiste, libertaire.

    Le romantisme puis l’existentialisme prolongent cette tendance. Le héros romantique est celui qui aspire à l’infini, et dont le désir consume l’âme. De Goethe à Byron, de Shelley à Camus, le héros se définit contre l’ordre. Mais ce héros finit seul, brisé, souvent suicidaire. Il incarne un Prométhée dénaturé, détourné de son sens pédagogique antique.

    Pour Giorgio Locchi, la modernité n’est pas seulement une époque, c’est un processus : celui de l’auto-affirmation européenne. Il parle d’européanité comme d’une histoire-sens, c’est-à-dire d’une dynamique intérieure par laquelle l’homme européen se projette dans un au-delà de lui-même, par la création, la volonté, l’action. À ce titre, l’hybris n’est pas une simple pathologie moderne : elle est une tentation propre à l’Europe. La tension entre la limite et son dépassement est un motif fondamental structurant la psyché européenne.

    Mais là où Locchi se distingue des modernes, c’est qu’il ne confond jamais dépassement et négation des limites. Il y a pour lui une tension constitutive de l’Europe entre l’élan prométhéen et la conscience tragique. L’homme européen, dit-il en substance, tend vers l’absolu — mais il sait qu’il ne pourra jamais l’atteindre. Cette tension, qui fonde le tragique européen, est aussi sa grandeur.

    Dès lors, l’hybris moderne — celle du posthumanisme, de l’égalitarisme intégral, du déracinement — n’est pas un prolongement ordinaire de l’élan européen : c’est sa dénaturation. Elle conserve la dynamique du dépassement, mais en détruisant le cadre symbolique, le mythe, la limite cosmique. L’hybris moderne est dévoyée parce qu’elle prétend à la liberté sans tragique, à la puissance sans destin, le dionysiaque sans apollinien. Le « prométhéen » n’est plus le prévoyant, mais plutôt, à l’image d’Épiméthée, celui qui agit avant de réfléchir.

    Afin de trancher avec le marasme des anthropologies modernes (société sans limites, droits sans devoirs, science sans conscience, art sans beauté), il faut à nos contemporains une proposition de retour à une éthique de la limite.

    Lutter contre l’illimité : vers un antimodernisme tragique

    Notre pensée, en filiation avec Nietzsche, mais contre les avatars modernes de sa pensée, réhabilite la notion de limite. Dominique Venner parle de « métaphysique de l’illimité » pour désigner l’essence de la modernité. Alain de Benoist souligne que la véritable identité européenne est tragique : elle reconnaît la mort, la fatalité, le destin. David Engels plaide pour un retour aux structures traditionnelles, hiérarchiques, inspirées du monde chrétien médiéval.

    Ce retour n’est pas réaction, mais renaissance. Renaître, c’est comprendre que le monde n’est pas à bâtir à partir de rien, mais à transmettre, à garder, à respecter. Cela implique de retrouver un sens de la mesure qui seul permettra la régénération d’un éthos européen. C’est cet équilibre qui est la condition pour refonder un art de vivre authentique.

    Nous sommes passés d’un monde tragique à un monde technique, disait Camus. Il est temps de quitter les « gouvernances » pour refaire le Politique, et délaisser l’anecdote des revues de presse pour reprendre l’Histoire. Cela passe par la restauration de l’esthétique tragique. Le héros n’est pas celui qui triomphe de tout, mais celui qui accepte sa part de souffrance et assène le grand « oui » au destin. Le politique n’est pas celui qui déconstruit les normes, mais celui qui veille sur l’harmonie. L’artiste n’est pas celui qui choque, mais celui qui révèle.

    Le combat contre l’hybris moderne passe aussi par une action culturelle, métapolitique, qui réintroduit le sens de la tragédie dans les esprits. Cela implique de redonner une voix aux mythes fondateurs, de revaloriser le sens du destin, de faire de la pensée et de la mémoire un acte vivant.

    Antigone et Achille doivent redevenir les modèles d’une anthropologie enracinée. Antigone désobéit, Achille déborde. La transgression de l’ordre n’est pas toujours une faute, elle peut être la clé d’une résolution dynamique. Mais c’est un dépassement dialectique que nous ne pouvons comprendre que dans une civilisation de l’Interdit.

    Répétons-le : la culture européenne ne fut grande que lorsqu’elle fut tragique. Non pas pessimiste ni résignée, mais lucide dans son rapport à l’histoire. C’est parce que l’homme européen savait que tout passe qu’il a bâti les cathédrales et écrit des épopées. C’est parce qu’il connaissait sa place dans le cosmos qu’il voulait tendre à bâtir une cité juste. C’est parce qu’il savait que la beauté est mortelle qu’il a enfin voulu la transmettre.

    Conclusion : pour un réveil tragique de l’Europe

    L’Europe contemporaine est une tour de Babel : elle parle toutes les langues sauf celle de la limite. Elle est faustienne, déracinée, marchande. Elle ne connaît plus que droit, contrat et jouissance.

    Il ne s’agit pas de revenir à l’ancien monde, mais de retrouver ce qui faisait la poésie de l’ordre ancien. Camus, dans L’Exil d’Hélène, disait que l’homme ne peut se passer de la beauté. Mais la beauté elle-même est limite. Elle est harmonie, règne des proportions justes, et non celui du quantitatif. Elle est tension, non-résolution. Réapprendre à vivre tragiquement, c’est refuser la fuite en avant du désir. C’est réintégrer l’homme dans un ordre où il serait à nouveau le moteur héroïque de l’histoire.

    L’avenir est à ceux qui sauront, selon la formule de Nietzsche, justifier le malheur. Non pour le nier, mais pour en faire une grandeur. Telle est la tâche qui attend les héritiers d’une civilisation tragique. Et cette tâche commence aujourd’hui, dans le silence, dans la transmission, dans l’éveil des consciences, face à un monde qui ne connaît plus que le déni du réel, et a troqué la contemplation pour la compensation. Dans le prolongement d’un Spengler, Locchi soutient que l’Europe ne pourra survivre qu’en redécouvrant une forme de grandeur tragique. Cela signifie : accepter le destin non comme une limite paralysante, mais comme une forme qui rend possible l’action.

    La question de la réintégration de la limite comme facteur de la régénération est un moment essentiel de la révolution métapolitique. Il est temps de rouvrir les tragédies, non pour les admirer, mais pour y puiser une discipline de l’âme. Il est temps de se réapproprier nos interdits, non pour les subir, mais pour y trouver la forme. Il est temps, en un mot, de redevenir Européens.

    César Cavallère (Institut Iliade, 18 août 2025)

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  • « Mai 68 a quelque chose d’une farce »...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist au site Philitt à propos de Mai 68. Philosophe et essayiste, directeur des revues Krisis et Nouvelle Ecole, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Décroissance ou toujours plus ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2018).

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    Alain de Benoist : « Mai 68 a quelque chose d’une farce »

    PHILITT. Aujourd’hui, ce que l’on commémore officieusement, ce sont les 50 ans d’un « événement ». Souscrivez-vous à cette conception événementielle de Mai 68 ?

    ALAIN DE BENOIST : Le président de la République, Emmanuel Macron, a envisagé de commémorer Mai 68. On pourrait y voir là un paradoxe, mais ce serait apporter du crédit à une stratégie de communication, en matière de quoi il excelle. Ce serait surtout accorder du crédit à un événement que l’on a gonflé rétrospectivement. Il y a bien sûr une part de vérité dans la définition de Mai 68 comme d’un événement, mais elle est assez caricaturale. Mai 68 est en fait une reconstruction. L’on fait remonter toutes les transformations sociales ou « sociétales » à cet événement, si bien que « soixante-huitard » est devenu un adjectif qui ne va pas sans rappeler celui du « communard » qui luttait derrière les barricades. Or, la réalité est toute différente, essentiellement pour deux raisons. La première est que Mai 68 est moins un événement fondateur qu’un moment s’inscrivant dans une tendance plus profonde, déjà à l’œuvre dans la société. Ce que l’on désigne par « Mai 68 » n’est que la cristallisation de transformations qui opèrent depuis les années 1950, durant lesquelles se mettent en place les nouveaux modes de vie consuméristes des Trente Glorieuses (diffusion massive de la télévision, de l’électroménager…), ainsi que les innovations civiques et économiques telle que la place nouvelle que les femmes acquièrent dans la société. Qu’il y eût ou non Mai 68, les transformations sociales que nous avons connues auraient donc quand même eu lieu. Les autres pays européens, qui n’ont pas eu leur Mai 68, en témoignent : eux aussi ont pleinement intégré les nouveaux paradigmes sociaux du capitalisme libéral.

    La deuxième raison est que Mai 68 n’est pas un événement unitaire, tel qu’on l’envisage aujourd’hui rétrospectivement. C’est, d’une part, la dernière grande grève générale que la France ait connu, touchant l’ensemble des corps professionnels, du plus petit ouvrier aux plus grands médias de masse. C’est, d’autre part, une révolte étudiante qui, de fait, n’avait pas grand-chose à voir ni avec les communistes, ni avec le monde du travail : comme le disait très justement Pasolini, il s’agissait d’étudiants fils de bourgeois qui affrontaient des policiers fils de prolétaires. Il y avait donc deux courants presque concurrents : l’un, majoritaire, qui l’a malheureusement emporté, caractérisé par son rejet de l’autorité en général, des repères et des normes constitutives du tissu social français ; l’autre, minoritaire, inspiré du situationnisme, et guidé par de grands penseurs tels que Jean Baudrillard, Guy Debord, Henri Lefebvre ou Herbert Marcuse. Il s’agit donc d’un mouvement historique complexe, et qu’on ne peut finalement comprendre qu’en ayant eu part, de près ou de loin, aux événements dans leur actualité vivante. 

     

    PHILITT. Vous aviez justement 25 ans en 1968. Quelle a été votre attitude et vos prises de positions pendant les événements en question ?

    ALAIN DE BENOIST : Je faisais partie de la génération qui avait connu la fin de la guerre d’Algérie et le climat enfiévré des années 1960, véritables années d’incubation des bouleversements postérieurs de 1968. Résidant à Paris, j’étais au cœur des événements cette année-là. Je n’étais cependant pas acteur, mais simplement spectateur. Il faut dire que, professionnellement, je travaillais à l’Échos de la presse et de la publicité, dirigé par le pittoresque Noël Jacquemart. Le journal m’envoyait sur place récolter un maximum de journaux et de documents qui se produisaient au milieu de l’effervescence politique de  la jeunesse étudiante et des mouvements de contestation. Je ne faisais pas partie de ces étudiants de droite qui voulaient s’opposer au mouvement : il y en a eu, Bernard Lugan était des leurs, et il en témoigne admirablement bien. Mais pour ma part, j’étais simplement mû par une curiosité dépourvue de toute sympathie ou antipathie particulières. Je me rappelle néanmoins avec enthousiasme l’engouement politique qui était à l’œuvre, car le contraste avec la société actuelle est désolant : la population, étudiante y compris, s’est nettement dépolitisée, dans son discours comme dans ses créations effectives. En mai 1968, les défilés, les drapeaux rouges, les chants, constituaient à l’inverse un paysage politique dont le dynamisme était tout à fait séduisant, indépendamment des idées politiques qui étaient mobilisées. Quand bien même il régnait davantage une atmosphère de fête que de révolution, en comparaison à la violence de la guerre d’Algérie, nous sentions qu’il se passait quelque chose. Des ruptures historiques s’exprimaient.

     

    PHILITT. Vous parlez de transformations sociales profondes se manifestant dans Mai 68. Y a-t-il selon vous un sens de l’Histoire qui s’est plus largement exprimé dans ces événements ?

    ALAIN DE BENOIST : Mai 68 est effectivement le moment contingent d’un processus structurel inéluctable : la modernisation de la société. Mai 68, c’est l’aboutissement de la modernité : son échec était prévu d’avance. J’ai beaucoup critiqué la modernité dans mes différentes publications et à ce sujet, je suis hostile aux idées présidant à Mai 68 dans ce que l’Histoire en a retenu. Je pense à l’avortement des espérances sociales dans la constitution d’un « gauchisme organisationnel », fils des revendications individualistes des étudiants parisiens qui ont fait le jeu du capitalisme libéral. Aujourd’hui, la nouvelle gauche qui exhibait le slogan « jouissons sans entraves » est composée de notables bien installés dans l’appareil politique qui conserve et reproduit les rouages depuis toujours dénoncés par les communistes. Je suis donc hostile à ce qui s’est culturellement exprimé dans Mai 68 en tant que je suis un critique de la modernité, mais non dans un sens « restaurationniste » : il faut penser le réel tel qu’on le constate dans ce qu’il a parfois d’inéluctable. C’est une question de lucidité et d’honnêteté, suivant la formule de Péguy : « il faut voir ce que l’on voit ». Je ne crois pas à un sens de l’Histoire global et encore moins linéaire, mais je crois en l’existence de processus historiques cycliques dont les possibilités ne sont pas inépuisables. Ces processus ont donc leur fin naturelle. Je vois mal en quoi la modernisation de l’Europe et du monde pourrait être mise à mal par des facteurs externes : nous assistons véritablement à la destruction d’un monde ancien. En revanche, je suis nullement fataliste, et je crois bien que la cause de l’épuisement du projet moderne peut venir de ses propres contradictions. Il y aurait à ce sujet beaucoup à dire sur la façon dont le capitalisme libéral scie les branches sur lesquelles il se trouve installé. J’ai toujours pensé que le système de l’argent périrait par l’argent. Viendra le moment où le désordre moderne se heurtera au principe de réalité : plus le chaos s’étend, plus se constitue le besoin d’ordre. La nature ayant horreur du vide, la déconstruction de toutes les structures traditionnelles ne peut se suffire à elle-même : il va falloir reconstruire derrière. L’Histoire est imprévisible, et en ce sens elle est toujours ouverte : un basculement est toujours possible, si l’on prend conscience de la gravité de la crise écologique généralisée autant que de la violence des grandes crises financières. Je ne suis donc ni fataliste ni volontariste : il faut que la volonté se cristallise à un moment donné, c’est-à-dire lorsque les circonstances sont favorables. Soyons attentifs à la sagesse pratique du kairos.

     

    PHILITT. Mai 68 a remis en cause les repères traditionnels du christianisme dans la famille et dans la société. Quel horizon l’homme moderne pourrait-il poursuivre en ayant rompu avec l’idéal collectif de type religieux ?

    ALAIN DE BENOIST : Je ne crois pas que Mai 68 ait été une contestation des valeurs spécifiquement chrétiennes. C’était une contestation plus profonde encore, contre toutes les valeurs d’autorité, chrétiennes et non-chrétiennes, laïques ou autres : ainsi en est-il par exemple de la remise en cause de l’autorité du père de famille, qui pouvait être aussi bien chrétienne que républicaine laïque. L’Église elle-même avait déjà fort à faire avec ses propres problèmes : elle sortait à peine de la rupture engendrée par le concile du Vatican II. Je ne crois pas qu’un retour aux valeurs chrétiennes réparerait la situation : d’abord parce que j’avoue n’être pas personnellement chrétien, mais surtout, je crois, avec Marcel Gauchet, que le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Nous sommes rentrés dans une époque où les valeurs religieuses chrétiennes sont devenues une opinion : la religion n’a plus la fonction organisatrice de la société qu’elle occupait auparavant. Il faut dire que la déchéance du paradigme chrétien s’est produite en deux temps. Il y a d’abord eu un mouvement de sécularisation opéré à partir des prémisses chrétiennes : l’avenir a pris la place de l’au-delà, le bonheur a pris la place du salut, et la monarchie absolue a pris la place du pouvoir absolu de Dieu. Autrement dit, le pouvoir politique temporel s’est arrogé l’exclusivité de la fonction sacrée, contre le sacerdoce. Il y a eu ensuite la désacralisation de la politique elle-même, sous l’influence de l’idéologie des droits de l’homme et de l’économie libérale : le gouvernement politique des hommes a fait place à la gouvernance administrative des choses. Cela étant dit, je n’irai pas jusqu’à affirmer que Mai 68 est la conséquence du christianisme. Autant il y a une corrélation entre le christianisme et le communisme, car on remarque que les zones géographiques les plus catholiques ont été les zones les plus perméables aux idées communistes, autant Mai 68 n’a strictement rien à voir avec le projet chrétien. Il s’est effectivement produit, de l’eschatologie chrétienne à l’ « eschatologie marxiste », une sorte de « transfert de foi ». Mais l’individualisme, nettement exprimé dans Mai 68, a mis fin à tout cela : il a mis fin à tout engagement de type sacerdotal comme aux grands projets collectifs. L’individualisme a ramené l’engagement aux choses éphémères, le limitant à l’horizon minimal des intérêts individuels dans une société devenue liquide, pour reprendre les termes de Zygmunt Bauman. Il n’est donc pas improbable que le règne de la technique s’affermisse toujours plus en exploitant le conformisme de l’homme occidental contemporain : le transhumanisme et l’intelligence artificielle constitueront peut-être le visage du monde de demain, aussi inquiétant que cela puisse être.

     

    PHILITT. La libéralisation des mœurs a été la grande victoire de la bourgeoisie révoltée de Mai 68. Diriez-vous avec Michel Clouscard que ces événements expriment moins une crise politique ou économique qu’une crise du désir ?

    ALAIN DE BENOIST : Le grand mérite de Michel Clouscard est qu’il voit le côté parodique de Mai 68. Je l’ai constaté moi-même sur place : l’on se déguisait en Lénine, l’on jouait la Commune au Théâtre de l’Odéon. En ce sens, la formule de Marx se vérifie entièrement dans mai 68 : « les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce ». Mai 68 a quelque chose d’une farce. La critique très violente des communistes contre ce que nous appellerions les « gauchistes » a bien été actualisée par Clouscard. Cet aspect parodique de Mai 68 est précisément justifié du fait que tous les révolutionnaires en peau de lapin se sont transformés en réformistes mondains. Dans leur révolte contre le puritanisme bourgeois – qui était très réel et effectivement intenable –, il est clair qu’à un excès ils en ont substitué un autre : celui de la démesure. Il existe un bon libertinage, mais le problème est que Mai 68 a contribué à la mise en place de nouvelles normes. Parmi ces normes, il y a celle de la normativité de la performance : l’expérience qualitative de l’épanouissement sexuel est subverti dans l’injonction quantitative à la jouissance forcée et orgueilleuse. Il est selon moi très paradoxal de parler d’une libération sexuelle dans la mise en place d’une « sexocratie ». Une authentique libération sexuelle aurait, au contraire, consisté en un réinvestissement libre de l’Eros, débarrassé de toute dimension normative extérieure, vécue dans le secret des cœurs et des corps. Les Anciens faisaient bien la différence entre une sexualité débridée et dionysiaque d’une part, et une érotique épanouie d’autre part : le critère de discrimination entre le bon et le mauvais, en matière sexuelle comme en toute autre chose, reste en fait celui de l’hubris. Mon propos n’est donc pas moralisateur : je prends le parti de la mesure contre toute forme de démesure, qu’elle soit pornographique ou encratique. Qu’elle soit enfermée dans ses corsets ou qu’elle soit émancipée, la bourgeoisie reste en fait la même : l’échec de la libération du désir témoigne donc entre autres choses de la victoire, à travers Mai 68, de la parodie idéologique sur les possibilités concrètes d’une France qui croyait encore dans la politique mais en avait déjà perdu la main.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Paul Ducay (Philitt, 26 avril 2018)

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  • Une question de taille...

    Les éditions Stock publient cette semaine un essai d'Olivier Rey intitulé Une question de taille. Mathématicien et philosophe, chercheur au CNRS et enseignant en faculté, Olivier Rey a écrit un essai remarquable intitulé Une folle solitude - Le fantasme de l'homme auto-construit (Seuil, 2006). Vous pouvez également découvrir ci-dessous un texte important de cet auteur :

    Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme

     

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    " Pourquoi les araignées géantes des films d’horreur ou les Lilliputiens que découvre Gulliver au cours de ses voyages ne se rencontrent jamais « en vrai » ? Parce que dans la réalité, la taille n’est pas un paramètre que l’on pourrait fixer à volonté : chaque être vivant n’est viable qu’à l’échelle qui est la sienne. En deçà ou au-delà, il meurt, à moins qu’il ne parvienne à se métamorphoser. Il en va de même pour les sociétés et les cultures. La plupart des crises contemporaines (politiques, économiques, écologiques, culturelles) tiennent au dédain affiché par la modernité pour les questions de taille. Nous mesurons tout aujourd’hui, des volumes de transactions à la bourse aux taux de cholestérol, de la densité de l’air en particules fines au moral des ménages. Mais plus nos sociétés se livrent à cette frénésie de mesures, moins elles se révèlent aptes à respecter la mesure, au sens de juste mesure. Comme si les mesures n’étaient pas là pour nous aider à garder la mesure mais, au contraire, pour propager la folie des grandeurs.
    Ce livre s’attache à décrire et comprendre par quelles voies, au cours des derniers siècles, nous avons perdu la mesure. Et aussi ce sur quoi nous pourrions nous fonder pour la retrouver, afin de mener une vie authentiquement humaine. "

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  • Les snipers de la semaine... (89)

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    Au sommaire cette semaine :

    - sur Causeur, Jean-Paul Brighelli flingue la caste politique déconnectée des réalités françaises...

    Énarchie et dépendances

    Enarchie.jpg

    - sur RussEurope, Jacques Sapir flingue froidement Sarkozy, le revenant qui n'a jamais quitté la scène médiatique

    Sarkozy 2.0 ?

     

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