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29/03/2016

Attentats, marches et commémorations...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux formes de réaction aux attentats que la classe politico-médiatique promeut et au refus du réel qu'elles traduisent... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe vient de publier La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2016).

 

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Attentats, marches et commémorations
 
Quand Merah tue douze soldats et enfants en 2012, personne ne manifeste au cri de " je suis un parchutiste" ou " je suis un enfant juif", et le terrorisme jihadiste que peu osent alors nommer ainsi (on parle d'un loup solitaire présumé déséquilibré), est surtout présenté comme une affaire individuelle, de folie et de "haine".

En janvier 2015, des millions de gens défilent en disant " je suis Charlie" et "pas d'amalgame", ils affirment ainsi que l'acte des frères Kouachi (le crime ouvertement antisémite de Coulibaly passant au second plan) est une atteinte politique à nos "valeurs". Valeur de liberté d'une part, ce à quoi nous répondrions fièrement en affirmant le droit de caricaturer et résisterions en achetant des exemplaires de Charlie. Valeur de tolérance, puisqu'il fallait "refuser de tomber dans le piège" qui aurait consisté à accuser tous les musulmans pour le crime de quelques uns, or ce crime , tout le monde le répétait, ministre de l'Intérieur qui doit être un grand islamologue, n'avaient rien à voir avec l'islam ou une quelconque religion.

À l'époque, les masses rêveuses - plutôt blanches, bourgeoises et vivant en centre ville comme le démontrera Todd - se rassurent de se voir si nombreuses et si résolues. Dans l'affirmation publique de leur attachement au vivre ensemble, elles puisent la satisfaction sinon d'impressionner l'adversaire (on commence à parler de guerre et d'ennemi) du moins de n'avoir rien concédé à la peur et à la désunion. C'est d'ailleurs ce que répètent les hommes politiques qui ne cessent de se dire renforcés dans leur résolution. Résolution de quoi au fait ? De ne rien "céder" ? C'est assez difficile face à des crimes qui ont précisément pour caractéristique de ne rien revendiquer ( comme : libérez Untel, cessez de soutenir le régime de X....) mais ont pour fonction nous "punir". Donc résolution de persévérer dans l'être, quand ce n'est de faire plus du même (rendre nos sociétés plus conformes à leur idéal, plus tolérantes, plus libérales et plus sécurisées à la fois).

Les médias semblent grosso modo souscrire à un triple interdit - pas de rapport avec la religion, pas d'amalgame, pas de haine ou de discours qui entretiennent la peur-. Cela implique une triple affirmation complémentaire, de notre unité, de notre résolution et de nos valeurs. Mais aussi une négation symétrique. D'une part c'est sans rapport avec la politique étrangère de notre pays, d'autre part avec l'islam. Toute esquisse d'explication faisant appel à la figure du père, à l'exclusion ou à la stigmatisation, au passé colonial aux réseaux sociaux ou à la quête d'identité est admissible. Pour que l'on ne parle pas géopolitique ou idéologie religieuse.

En novembre, on ne défile plus, état d'urgence oblige. On allume des bougies, on écrit des poèmes. Et on réaffirme haut et fort son intention de vivre comme avant. ce qui serait la réplique la plus cinglante aux assassins. Surgit alors un autre discours, puisqu'il est maintenant difficile de parler d'actes individuels ou de dérives psychosociologiques sans rapport avec leurs buts affichés-. Les "barbares" s'en prendraient à notre "mode de vie". Les belles filles dans les cafés qui boivent un verre avant d'aller écouter un concert rock leur seraient insupportables. Le bien vivre, plutôt que le vivre ensemble, ce que l'on appellera la "lecture hédoniste". Elle suppose que ces puritains haïssent outre notre liberté (G.W. Bush appelait déjà les terroristes d'al Qaïda des "freeddom haters") notre bonheur. Du coup, la forme de résistance recommandée consiste à boire des canons et à se rouler des pelles, ce qui est plus facile que d'imiter Jean Moulin. Si les terroristes avaient tué la foule du stade de France comme ils en avaient le dessein, qu'aurait-il fallu faire ? Défiler en criant "Je suis un supporter" et dribbler contre la haine ?

Négligeant totalement le discours que tiennent les djihadistes - notamment ceux du Bataclan qui hurlaient que c'était pour punir Hollande et pour les bombardements -, on cherche donc chaque fois à surinterpréter, réduisant leur acte stratégique, politique et religieux à des haines et frustrations, à des désirs inassouvis ou à des stigmatisations. Bien entendu, il n'est pas question de nier que des gens qui tuent et se tuent ainsi ne relèvent pas d'une explication par leur histoire personnelle, leur sexualité, leur chômage ou leur passage par la délinquance, leur milieu ou par un ressentiment qui se nourrit suivant le cas dus sentiment d'être discriminé, de la conviction que "les croisés", Obama et Hollande en tête, persécutent l'Oumma, voire de souvenirs coloniaux. Mais toutes ces explications, pour autant qu'elles valent pour éclairer des trajets individuels, n'aident pas à comprendre comment fonctionne une organisation qui a des objectifs si explicites (qui vont de l'annulation de la ligne Sykes Picot à la reconquête d'al Andalous) et obéit à un code aussi binaire (bons musulmans/ennemis, licite/illicite, croisés agresseurs/musumans persécutée). En divisant le monde en victimes (nous) et en barbares, nous ne les aidons guère à renoncer à voir des persécutés et des croisés.


PS Dernière minute :
Les organisateurs de la marche de la peur de Bruxelles annoncent son annulation pour raisons de sécurité.
Ce qui démontre :
- l'absurdité d'une manifestation qui n'est même pas contre Daesh ou contre les terroristes mais contre un sentiment que l'on se défend d'éprouver. Pourquoi pas des manifestations contre l'envie, contre la haine ou contre la jalousie qui jouerient ainsi une fonction non pas politique mais psychothérapique ou éthique
- la contradiction entre la volonté d'afficher son courage pour impressionner l'adversaire (dont on imagine la réaction !) et le fait d'appliquer simultanément le principe de précaution. Le courage mais avec sécurité garantie !
Selon ses organisateurs on devait , « mettre en avant le " vivre ensemble " et la solidarité » et « montrer à ceux qui veulent nous mettre à genoux que nous resterons debout ". Démonstration éloquente.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 26 mars 2016)

13/01/2015

Comment lutter contre le "gangsterrorisme" ?...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Xavier Raufer à Boulevard Voltaire et consacré à la lutte contre le gangsterrorisme islamiste. Criminologue, Xavier Raufer a dernièrement publié Criminologie - La dimension stratégique et géopolitique (Eska, 2014).

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Comment lutter contre le "gangsterrorisme" ?

Après la tuerie perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo, les officiels, notamment le Premier ministre, avouent des « failles » dans le dispositif antiterroriste. Qu’en pensez-vous ?

C’est un réel plantage du Renseignement intérieur, la DGSI. C’est même le quatrième à la file : Merah, Nemmouche, le « Bilal » de Joué-lès-Tours et maintenant le double drame journal Charlie Hebdo – magasin Hyper-Casher. Issu d’une fusion ratée entre les ex-Renseignements généraux et la DST, ce service semble ignorer que les terroristes djihadistes « pur sucre » à la Ben Laden n’existent plus et que, désormais, le péril vrai vient d’hybrides, voyous « réislamisés, toxicomanes… alcooliques parfois… psychotiques », même agissant seuls ou en petits noyaux familiaux, fratries, etc. Même si, soyons juste, le refus de l’instance de contrôle de prolonger des écoutes sur Kouachi, au nom des « libertés », n’a rien fait pour arranger les choses …

Enfin, que ces hybrides dangereux n’évoluent pas en Irak/Syrie, mais en France même, sous leur nez – regardez où adviennent les attaques, et d’où partaient ces « gangsterroristes » : Toulouse… Joué-lès-Tours… Charleville-Mézières.

Il y a donc eu une vraie erreur de diagnostic sur la nature et la localisation du péril crucial – ce que j’ai écrit dix fois depuis un an. Or, maintenant, on a la preuve de cela. Lors même de la prise d’otages de l’Hyper-Casher de Vincennes, le terroriste Coulibaly a déclaré à un média « n’être pas parti en Syrie pour ne pas attirer l’attention ». Or, des mois durant, ensemble, des médias, des ministres et autres officiels du ministère de l’Intérieur ont seriné que le vrai et seul danger émanait des djihadistes rentant d’Irak ou de Syrie : ils se sont fait berner par les Kouachi, Coulibaly & Co.

Voici, comme le disent gentiment certains journalistes, comment ces assassins ont pu « passer sous le radar ». Là est exactement le problème car les ministres et hauts fonctionnaires sont justement payés pour voir, et voir à temps, les dangers réels sur ces fameux « radars », pas pour expliquer après coup qu’ils n’ont rien vu, ou trop tard – ce qui revient au même. En pareil cas, les Texans disent « fermer l’écurie à clé après que le cheval a été volé ». Il serait bon que le Renseignement intérieur sorte de cette logique et détecte à temps les vrais terroristes, les bombes humaines à la veille d’agir.


Mais ces « gangsterroristes » ne sont-ils pas trop nombreux pour qu’on les surveille tous ? Ces jours-ci, ces consternantes déclarations sont tenues par divers retraités, patrons du Renseignement intérieur ou magistrats.

Y a-t-il 5.000 djihadistes dangereux et faut-il vraiment 25 policiers pour les surveiller chacun ? C’est absurde. Dans les 5.000, en entonnoir, on a tout, depuis le jeune énervé se défoulant sur Internet (des centaines, minimum) jusqu’à la bombe humaine prête à exploser (quelques-uns). Ce qu’est une telle bombe humaine, on le sait – ou on devrait le savoir – depuis le « prototype » Merah. C’est précisément de tels individus qu’il faut surveiller de près. Or, les Kouachi et Coulibaly sont d’exacts clones de Merah. Si vous surveillez les Kouachi avant l’attaque de Charlie, vous les voyez voler une voiture… accumuler cagoules et armes de guerre… sans doute rôder vers les locaux de Charlie – cible islamiste majeure et connue de tous –, vous surveillez leurs téléphones… Que préparent-ils ? Faut-il être Sherlock Holmes pour le comprendre et réagir à temps ?

Que faire pour éviter que de tels drames ne se reproduisent ?

Une administration est quasiment incapable de se réformer seule et en temps utile. C’est au politique d’exiger la réforme – au besoin, en bottant quelques fesses. Rappel d’un exemple célèbre, Clemenceau en 1917, au ministère de la Guerre : « Nécessité d’y rétablir l’autorité du ministre qui n’existait plus, disloquée qu’elle était entre les directeurs et les états-majors… Tout le monde y commandait sauf le ministre ; les bureaux plus que jamais y étaient les maîtres. Il fallait commencer par tout réformer. » (1)

Le 10 septembre 2001 encore, la CIA était enchantée du boulot qu’elle faisait sur Ben Laden et Al-Qaïda. Jusqu’au lendemain… Ici et maintenant, il faudra virer des incapables, donner les commandes à des patrons comprenant les dangers nouveaux, les hybrides, etc. Sachant déceler à temps des signaux faibles et des ruptures d’ambiance, analyser et réagir sur le champ… Cela se fait déjà, et bien, au Renseignement de la région parisienne. Pourquoi ne pas étendre cette expérience, cette pratique, à l’échelle nationale ? Cette décision, il revient au pouvoir politique de la prendre. Un pouvoir politique qui, sur ces mêmes sujets, a beaucoup vacillé ces deux dernières années...

Xavier Raufer, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 13 janvier 2015)

Note :

(1) Henri Mordacq, Le ministère Clemenceau, journal d’un témoin, Plon, 1930.