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23/06/2017

L'Etat islamique et l'arme de la communication...

Les éditions VA Press viennent de publier un essai de François-Bernard Huyghe intitulé Daech : l'arme de la communication dévoilée. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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" Parmi les ouvrages sur l'État islamique, voici le premier à décrypter l'incroyable pouvoir de persuasion qui amène des milliers d'hommes à tuer ou à mourir pour un califat mythique. Implanté sur sa terre sacrée, Daech attire des "foreignfighters" ou moudjahidines du monde entier.

Le spectacle de la mort, les mots et les images, mais aussi l'argumentation théologique sophistiquée et l'utopie du califat sont au service d'une offre idéologique sans précédent : gagner son salut, soumettre la Terre à une seule loi et venger des siècles d'humiliation. Cela fonctionne y compris (surtout ?) sur des cerveaux formés par nos sociétés de communication et de consommation.

Pour cela, le califat a développé une méthode de communication propre qui est décryptée dans cet ouvrage après analyse de centaines de publications et de vidéos, chacune avec leur style visuel, leur logique et leurs affects ; Il utilise les outils les plus modernes de diffusion en ligne et mobilise les réseaux sociaux et les réseaux humains afin de recruter et de propager l'exemple ; la technologie occidentale passe au service de ceux qui haïssent l'Occident. Contre cela, nos contre-discours, nos déradicalisations ou nos tentatives d'assainir le Net sont de peu d'effet.
Pour combattre, il faudrait commencer par comprendre à la fois leur message, sa redoutable efficacité, ses relais et ses vecteurs. "

20/04/2017

L'Orient dans tous ses états...

Les éditions du CNRS viennent de publier un nouvel ouvrage d'Henry Laurens intitulé L'Orient dans tous ses états. Titulaire de la chaire « Histoire contemporaine du monde arabe » au Collège de France, est un grand orientaliste français auquel on doit plusieurs ouvrage consacré à la question de la Palestine.

On peut lire ici l'entretien qu'il avait donné à la Nouvelle Revue d'Histoire, publié en septembre 2010 : L'Orient vu d'Occident

 

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" Le nouvel opus de la série Orientales : une lecture vivifiante et la clarté d’un grand savant pour comprendre les évolutions du monde arabe.

Méditerranée et Proche-Orient, question de Palestine, notion d’Empire dans l’histoire, habits neufs de l’antiterrorisme, printemps arabes, politique française au Liban, héritages des Frères musulmans… L’histoire contemporaine de l’Orient arabe éclaire puissamment les soubresauts de notre actualité. À l’heure de la lutte contre l’État islamique, de la guerre civile en Syrie, du regain de tension entre Israël et les Palestiniens, la mise en perspective historique d’Henry Laurens permet de saisir les ruptures et les continuités, le jeu des alliances et la force des idéologies. "

30/09/2016

Syrie : un martyre sans fin

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur son blog Bouger les lignes et consacré à la guerre de Syrie. Docteur en science politique et dirigeante d'une société de conseil, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et publie régulièrement ses analyses sur le site du Point.

 

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Un quartier de Damas en ruines

 

Syrie : un martyre sans fin

Le storytelling fait rage depuis 2011 en Syrie. Il brouille les sens et l'entendement. Les Bons et les Méchants sont là, devant nous, Blancs et Noirs, chacun dans leur boîte, crimes de guerre et atrocités contre « rebellitude » armée, sur les victimes de laquelle on s'attarde beaucoup moins, surtout à l'OSDH (Observatoire syrien des droits de l'homme, une ONG basée à Londres)… Le jusqu'au-boutisme des uns et des autres tend l'affrontement vers son paroxysme et semble rendre toute évolution politique pragmatique impossible. Chacun pense encore, du fond de son tunnel mental, pouvoir venir à bout de l'adversaire en faisant assaut de sauvagerie et de résilience. En menant une guerre d'usure de l'horreur et de l'absurdité. L'enchaînement cynique des provocations et des représailles paraît sans fin.

Il est très difficile de continuer à raisonner politiquement devant un tel désastre humain, de ne pas s'abandonner à l'écœurement devant les images insoutenables. Difficile de ne pas juste s'insurger contre ce régime, et contre lui seul, qui résiste si brutalement à l'anéantissement, aux dépens d'une partie de son peuple, pour le sortir des griffes des islamistes ultra-radicaux que l'on nous présente inlassablement comme des rebelles démocrates. Alors, au risque de paraître insensible et précisément au nom de toutes ces victimes innocentes, il faut malgré tout renvoyer à l'enchaînement du drame et faire apparaître sous les gravats les inspirateurs sinistres d'une telle déconstruction humaine et nationale. Car les acteurs locaux de ce carnage planifié, que ce soit le régime syrien ou les innombrables mouvements islamistes qui ont fondu sur le pays depuis 2011, demeurent largement des marionnettes – actionnées avec une habileté fluctuante. Et il est devient chaque jour plus indécent de feindre de croire que ces poupées de chiffon enragées décideront seules du sort du conflit.

Un cessez-le-feu mort-né

La simili-trêve signée à Genève par messieurs Kerry et Lavrov le 9 septembre dernier a volé en éclats. Évidemment. L'administration Obama et les faucons « libéraux » qui l'environnent paraissent en effet de plus en plus tentés d'en finir avec Assad pour gonfler le bilan du président sortant. Quant à la Russie, elle n'a pas d'alternative à la sécurisation d'une « Syrie utile » la plus élargie possible, qui lui assure la part du lion d'un règlement politique ultime. Alors on joue à se faire peur, de plus en plus peur. Moscou accuse Washington d'avoir pavé la voie à une contre-offensive de l'organisation État islamique à Deir ez-Zor (est du pays) en bombardant les forces du régime, tuant plus de 80 militaires syriens. Washington accuse les forces syriennes et russes (incriminant tour à tour la chasse syrienne, puis les hélicoptères russes et enfin des Sukhoï Su-24 qui auraient frappé le convoi deux heures durant) d'avoir bombardé un convoi humanitaire aux portes d'Alep assiégée. Impossible de savoir ce qu'il en est réellement. On peut juste constater que les dommages sur les camions semblent avoir été causés par le feu et par des obus, sans grosse frappe directe ; se souvenir que les rebelles ont rejeté le cessez-le-feu depuis son entrée en vigueur officielle, manifesté contre l'acheminement d'aide humanitaire au profit des populations qu'ils retiennent sous leur contrôle à l'est de la ville, et avaient même accusé l'ONU de partialité. Quel intérêt les forces syriennes auraient-elles eu à attaquer, dans une atmosphère hautement inflammable, un convoi du Croissant rouge islamique avec lequel elles sont en bons termes et dont elles savaient qu'il ne transportait pas de contrebande ?

Quoi qu'il en soit, le cessez-le-feu était de toute façon mort-né comme les précédents. Moscou ne pouvait réellement souhaiter la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne qui aurait cloué au sol l'aviation syrienne à l'orée de reconquêtes décisives. Surtout Washington, contrevenant aux termes de l'accord du 9 septembre, n'avait nullement l'intention de pousser ses alliés islamistes « rebelles » à se séparer des plus radicaux d'entre eux, le Front al-Nosra (Al-Qaïda) rebaptisé Fateh al-Sham. Logique d'ailleurs, puisqu'ils se servent depuis des années de ces groupuscules pour déstabiliser le régime. Enfin, les États-Unis auraient tout récemment déployé, sans le moindre accord ou consultation du régime de Damas, des forces spéciales et matériels divers dans sept bases militaires au nord-est de la Syrie (là où se trouvent des forces kurdes)... Une préparation dans la perspective d'une offensive générale sur Mossoul ou sur Raqqa, ou simplement dans celle d'un engagement plus décisif encore aux côtés des rebelles et des Kurdes contre les forces du régime syrien ? Bref, la pression monte, à Washington, pour un coup d'éclat, une salve de martialité sur les décombres d'un grand État laïque sciemment livré à une régression antédiluvienne, un fantasme punitif, une rapacité chronique. Tandis que la « coalition » se hâte lentement en Irak vers la reprise de Mossoul, mais doit encore gérer l'indocilité grandissante des Kurdes locaux jaloux de leur autonomie et de leur pétrole, et des milices chiites peu contrôlables qu'elle craint d'armer, on feint encore, en Syrie, de vouloir éradiquer Daech tout en laissant agir ses avatars islamistes les plus forcenés. Tout n'est que jeux d'ombres et de dupes.

Une guerre d'intimidation

Au-delà de cet imbroglio sanglant de plus en plus difficilement lisible, il est clair que le sort des Syriens et de leur splendide pays, partiellement réduit en cendres, est le cadet des soucis des protagonistes principaux qui se toisent et s'affrontent à ses dépens, et qui ont non seulement des intérêts divergents, mais des conceptions radicalement opposées de ce que peut et doit être son avenir.

Les Américains voient en fait, dans les soi-disant « rebelles », des supplétifs commodes à un engagement au sol auquel ils se refusent. Des « terroristes » peut-être, mais surtout des islamistes sunnites anti Assad qui peuvent encore lui ravir le pouvoir et instaurer un équilibre local favorable à leurs intérêts face à l'Iran, et en lien avec la Turquie et l'Arabie saoudite qui demeurent des alliés de fond et de poids pour l'Amérique. À leurs yeux, le terrorisme n'est rien d'autre que l'arme d'un chantage politique s'exerçant contre Damas, mais visant aussi Moscou et Téhéran…

Quant à la Russie, tout l'art de Vladimir Poutine consiste à s'engager suffisamment pour consolider son influence régionale et conserver sa base au Moyen-Orient, sans s'enliser ni devoir entrer dans une confrontation ouverte aérienne avec Washington dont il a de fortes chances de sortir humilié. Dans cette « guerre des perceptions », chaque capitale doit intimider, irriter, faire douter l'Autre, tout en contrôlant le cycle provocations-représailles pour éviter une « sortie de route » difficilement maîtrisable donc aucun ne souhaite encourir les conséquences. On frôle donc quotidiennement la catastrophe dans les airs, entre chasseurs des deux camps, tandis qu'au sol pullulent les missiles américains TOW livrés aux rebelles par les Saoudiens et les S-400 russes basés à Hmeimim… Depuis le chasseur russe abattu fin 2015 par la chasse turque (dûment renseignée sur le plan de vol des Sukhoï et probablement préparée à cette « mission »), et surtout depuis le bombardement russe, le 16 juin dernier, d'une base d'islamistes aux frontières jordaniennes, attaque jugée « hautement provocatrice » par Washington, la montée des tensions devient inquiétante. Et les pressions politiques à Washington pour en finir militairement avec Assad peuvent faire craindre une opération éclair US ouvrant sur une possible « montée aux extrêmes ». Pourrait-on alors tempérer les réactions d'un Kremlin acculé et humilié ? Moscou vient d'annoncer le déploiement prochain de son porte-avions amiral Kouznetzov au large de la Syrie. Une façon d'exprimer son exaspération croissante ? Sa détermination ? Ou de manifester une nouvelle « ligne rouge » ? L'issue de la bataille d'Alep sera géopolitiquement cruciale, au-delà même du martyre de sa population.

Une tragédie où l'Occident tient le pire rôle

La France, elle, parle de crimes de guerre (peut-être à raison) et, fort martialement, dit : « Ça suffit ! » À qui parle-t-elle ? Au régime ? Aux rebelles ? À Moscou ? Même en guise d'écho docile au discours américain, c'est un peu court. C'est d'un cynisme fou surtout, quand on songe à la politique de déstabilisation et de soutien aux islamistes soi-disant démocrates choisie par Paris dès le début de la crise syrienne, au nom de la nécessité d'en finir avec le régime honni et récalcitrant d'Assad. Mais, Dieu merci, notre influence sur le Grand jeu ne s'est exercée qu'à la marge. Même nos alliés américains nous ont lâchés en 2013, sur le point de lancer la curée, au prétexte de l'emploi d'armes chimiques par le régime qui n'a jamais été avéré. Mais les choses auraient, paraît-il, changé et nous serions désormais d'humeur plus lucide et pragmatique. La diplomatie française aurait enfin fait son aggiornamento et pris conscience de la réalité du monde, de certains faits, de son humiliante marginalisation sur la scène mondiale à force de mauvais calculs et de dogmatisme entêté, et en dépit de la valeur et de la compétence de ses armées dont l'excellence l'aurait trop longtemps dispensée d'une vision stratégique véritable. Cette mutation salutaire est encore loin de sauter aux yeux... Et le temps passe.

Le plus tragique est peut-être que, nous (l'Occident) n'avons pas le beau rôle dans cette sombre affaire, mais le pire : celui de fossoyeurs naïfs d'États laïques complexes, certes répressifs et inégalitaires, mais aussi protecteurs d'une diversité religieuse et communautaire précieuse. Peut-être, en France, notre inhibition face à notre propre édifice régalien, notre engloutissement consenti dans le communautarisme, le renoncement à notre histoire et à notre avenir en tant que puissance structurée, inclusive et protectrice, n'y sont-ils pas pour rien.

Caroline Galactéros (Bouger les lignes, 27 septembre 2016)

04/09/2016

Les snipers de la semaine... (128)

Sniper 20160904.jpg

Au sommaire cette semaine :

- sur son site Bouger les lignes, Caroline Galactéros allume l'administration américaine et sa propagande mensongère concernant son action contre L’État islamique...

Mensonges américains à propos de Daech : plus c’est gros, plus ça passe

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- sur son blog Bonnet d'âne, Jean-Paul Brighelli dézingue la tartufferie islamiste que vient bien illustrer l'affaire du burkini...

Tartuffe et la société du spectacle islamiste

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16/08/2016

Mais pourquoi nous attaquent-ils donc ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site huyghe.fr, qui vient prolonger son texte sur la géopolitique de l'Etat islamique et expliquer les raisons de l'hostilité dont cette entité politico-religieuse fait preuve à notre égard...

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Pourquoi les jihadistes disent nous haïr

Pourquoi nous attaquent-ils ? Cette question ressurgit à chaque attentat et suscite en général des réponses types plus ou moins cumulables :
 
1- ils ne savent pas ce qu'ils font, ce sont des déséquilibrés mauvais musulmans (comme le tueur de Nice : il avait fait une dépression en 2004, était bisexuel et buvait..) donc pas de rapport avec la religion ou alors ces gens prennent le djihadisme comme alibi, donc, ne faisons pas d'amalgame ou de surinterprétation. C'est la théorie de l'erreur. Mais pourquoi tant d'erreurs qui ne se produisent pas chez les athées ou les bouddhistes de notre pays ?
 
2- ils détestent nos valeurs. C'est la version de G.W. Bush : ce sont des "freedom haters", des gens qui détestent la liberté. Variante de François Hollande répétée à chaque cérémonie funèbre, donc souvent : ils agissent parce qu'ils détestent la République et ses valeurs. Cette théorie du ressentiment n'est pas totalement fausse, en ce sens qu'ils haïssent effectivement nos principes démocratiques et notre liberté de mœurs et de croyance, mais ils ne le font pas par pure méchanceté : il le font au nom d'autres valeurs positives et d'une autre légitimité que le pouvoir du peuple ou le droit de l'individu.
 
3- variante stratégique de la thèse du ressentiment : ils cherchent à déclencher une guerre de religion ou une guerre civile en France. Ils veulent dresser les communautés les unes contre les autres, brisant ainsi notre très enviable vivre-ensemble. Sauf que pour eux le djihad a commencé il y a quelques siècles et que c'est un combat planétaire, métaphysique et apocalyptique entre les croyants et tous les autres, mécréants ou hypocrites, pas une histoire d'affrontement entre bandes de banlieue et milices cathos (d'ailleurs inexistantes) à la Houellebecq.
 
4-  dernière version inoxydable : c'est une affaire de frustration, de sentiment d'injustice et de désir inassouvi, c'est psycho-sociologique. La religion n'est qu'un prétexte dans cette affaire ; elle dissimule une révolte contre un monde insupportable donc notre responsabilité. C'est la thèse. "Vous n’avez rien fait contre le terrorisme" puisque ses causes sont ailleurs Ainsi, pour Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dans une tribune qui a fait du bruit : "Car rien n’a été entrepris contre les causes de la violence politique et sociale, contre les structures qui l’engendrent, contre les conditions de vie qui font naître chez un individu le désir de destruction... aucun des moyens dont dispose l’Etat, dont vous disposez pour créer un monde plus juste, plus sûr et pour arracher les individus à la logique de la haine, n’ont été utilisés - et l’on pourrait même dire que c’est, dans ce registre, plutôt l’inverse que vous avez fait, et qu’on a plutôt assisté, ces derniers mois, au triomphe de la régression sociale." Ou, mieux encore, la vision de Badiou pour sui il s'agit de crimes de nihilistes fascistes avides de jouissances brutales, d'occidentaux "inversés"... Donc, les acteurs sont inconscients (seul l'intellectuel distinguant les vraies causes structurelles) rien à voir avec ce qu'ils croient ou leurs ambitions proclamées, etc., etc. Les objectifs affichés et les principes de légitimité proclamés ne feraient que dissimuler des motifs réactifs et primaires. Mais sommes nous certains que le jour où nous aurons établi la société parfaite d'égalité, de sécurité, de liberté et de solidarité, ses ennemis cesseront de la combattre au nom de la transcendance ?

Bref nous avons peine à croire que les causes soient à rechercher partout sauf dans la religion et la géopolitique, ce qui serait curieux pour des gens qui se réclament a) du djihad b) d'un califat. Et qui, notamment dans leurs cassettes testaments, ne cessent de nous dire qu'ils vont nous punir parce que nous bombardons le califat et tuons des femmes et des enfants musulmans.

Et si nous allions leur demander ? Car, après tout, ces gens écrivent, et essaient de nous faire comprendre des choses tantôt par des prêches, tantôt par des attentats.

Pour mémoire, ben Laden s'était expliqué très clairement dans une fatwa de 1998.
"Premièrement depuis plus de sept ans les États Unis occupent la terre d'islam dans sa partie la plus sainte... Deuxièmement, malgré la grande dévastation infligée au peuple irakien par l'alliance des croisés sioniste et malgré le nombre élevé de tués qui a atteint plus d'un million... malgré tout cela, les Américains sont de nouveau en train de répéter ces massacres horribles, car ils ne sont pas satisfaits du blocus. prolongé imposé après une guerre féroce et dévastatrice.... Troisièmement, si les objectifs des Américains derrière ces guerre sont religieux et économiques, ils servent aussi les intérêts de l'État juif en détournant l'attention de son occupation de Jérusalem et du meurtre de musulmans.".(23 février 1998). Donc : retrait des Américains d'Arabie saoudite, fin de l'embargo sur l'Irak et fin soutien à Israël. Simple et compréhensible.

Maintenant, pourquoi l'État islamique nous haït-il et nous combat-il ? Allons voir ce qu'ils disent dans le dernier numéro de leur revue anglophone Dabiq. En résumé :
1 - parce que vous êtes incroyants et que vous rejetez l’unité d’Allah
2 - parce que vos sociétés libérales sécularisées autorisent ce qu’interdit Allah, vous séparez l’État de la religion et êtes permissifs, incroyance et débauche
3 - en particulier, pour les athées, nous vous haïssons et vous attaquons parce que vous refusez de croire en l’existence du créateur, en dépit de la splendeur de l’Univers
4 - vous commettez des crimes contre l’Islam et attaques contre notre religion en vous moquant du Prophète, en brûlant des Corans, etc.
5 - Vous commettez des crimes contre les musulmans avec vos drones et vos avions. Vous tuez des femmes et des enfants
6 - Vous envahissez nos terres et nous allons vous repousser. Le djihad reste une obligation individuelle pour chaque musulman

Et Dabiq de préciser : « Il n’est pas moins important de comprendre que nous vous combattons pas simplement pour vous punir ou vous dissuader, mais pour vous apporter la vraie liberté dans cette vie et le salut dans l’autre, la liberté de ne pas être enchaînés à vos vices et à vos désirs autant que la libération de votre clergé et de vos législateurs et pour vous apporter le salut en adorant votre Créateur seul et en suivant son messager » (le lecteur a bien compris la différence avec la stratégie d'al Qaïda.

Donc ils nous combattent et pour ce que nous sommes (impies) et pour ce que nous faisons (la guerre, les bombardements, les invasions) et surtout pour ce qu'ils peuvent nous faire -sauver nos âmes-. En gagnant au passage pour eux le salut éternel, la gloire du martyre, la conquête du monde et la satisfaction de punir "les ennemis d'Allah".
Et l'on s'étonne de la séduction du djihad !
 
François-Bernard Huyghe (huyghe.fr, 8 août 2016)


Nota : pour la petite histoire, le dernier numéro de Dabiq est un "Spécial antichrétien" avec longues considérations sur le Christ, certes prophète, mais qui n'est pas mort en croix ou sur le concile de Nicée (dogme de la Trinité), d'où il résulte qu'un authentique disciple de Jésus, s'il est cohérent, se convertira et fera le djihad.

11/08/2016

Quelle est la vision géopolitique de l'Etat islamique ?...

Comprendre la perception géopolitique de l'ennemi pour être en mesure de mieux le combattre, c'est ce que nous propose cet article éclairant de François-Bernard Huyghe, que nous reproduisons après l'avoir cueilli sur son site huyghe.fr.

Spécialiste de l'information et de la communication, François-Bernard Huyghe est l'auteur de nombreux essais et a publié dernièrement La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2016).

 

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La vision géopolitique de Daech

L'État islamique a-t-il une géopolitique ? Pas au sens classique - la géographie physique et humaine déterminant des relations internationales en fonction d'intérêts connus- . Oui en ce sens qu'une géographie que nous qualifierons de mystique ou de mythique entraîne une politique qui se rattache à la fois à la dimension sacrée de la terre (le pays de Cham comme terre promise) et à la reproduction des batailles et au souvenir d'exploits des premiers temps de l'islam (donc à ce qui fut accompli "en ce temps-là").

Territoire

Le territoire (au sens d'une zone géographique qui possède des ressources mais est aussi porteuse de sens symbolique pour ses habitants) compte énormément pour les jihadistes. D'une part l'établissement du califat, annonciateur d'une phase décisive de l'Histoire humaine, a lieu quelque part ; il s'enracine, attire et progresse. Suivant le slogan djihadiste, sa mission est de "durer et s'étendre". Il n'y a, au fond, que deux sortes de terre, la terre régie par la loi de Dieu (le califat) et la terre des mécréants, la première étant appelée à se substituer à la seconde. Le but est d'établir la loi divine dans le monde et de détruire jusqu'à la moindre trace d'idolâtrie (chirk).
C'est ce que dit Dar al-Islam citant ibn Mouflih : "Toute terre qui est dominée (gouvernée) par les lois des musulmans est une terre d’Islam et si elle est dominée par les lois de la mécréance c’est une terre de mécréance, il n’y a pas de terre autre que cela. "
Selon ce schéma binaire le monde entier s'organise autour d'un pôle - le califat où est appliquée la loi de Dieu contrairement à l'Arabie saoudite, à l'Iran, etc. - et, alentour, un environnement hostile destiné à disparaître. Une jour nous prendrons Rome, un jour nous prendrons Constantinople, ne cessent de répéter les djihadistes qui envisagent sans doute ensuite une émirat de Washington D.C. ou de Pékin. Le monde se divise donc en califat et provinces - wilyaats, -divisions administratives- d'où doivent converger tous les vrais musulmans, fussent-ils Français ou Jamaïcains. Comme nous l'avions signalé, le bon musulman qui ne peut pas faire la hijrah - aller au pays de Cham pour s'y battre et obtenir le martyr - doit agir dans sa propre région (Nice, par exemple) en tuant des mécréants suivant la formule "avec un couteau, une pierre ou un véhicule".
L'extrême verticalité du système - tout le monde doit faire allégeance à un leader spirituel et politique, en une pyramide au sommet de laquelle se trouve le calife- a besoin de s'appuyer sur une base "horizontale" : la terre de la Loi. En attendant la grande fraternité humaine victorieuse prélude à la fin des temps.
Corollaire : le djihadisme est un universalisme. Une des premières préoccupations du califat fut de détruire les traces de la ligne Sykes Picot, en attendant d'abolir toutes les frontières.
Là encore citons Dar al-Islam qui étale ses références historiques : "Quant à ceux qui veulent des passeports, des frontières, des ambassades et de la diplomatie ils n’ont pas compris que les partisans de la religion d’Ibrâhîm mécroient et prennent en inimitié ces idoles païennes. Nous renions la démocratie, la laïcité, le nationalisme, leurs partisans ainsi que toutes les pratiques et rites de ces fausses religions. Nous voulons rétablir l’État Prophétique et celui des quatre Califes bien-guidés ; pas l’Etat-Nation de Robespierre, de Napoléon d’Ernest Renan".
Par ailleurs, il est évident à leurs yeux que c'est nous qui envahissons leur territoire et menons croisade sur croisade avec nos alliés juifs et hypocrites.

Hostilité

Le même principe binaire s'applique au processus de désignation de l'ennemi. C'est le "avec nous ou contre nous" poussé à l'extrême. Citons cette fois Dabiq, la revue anglophone "Les koufars – qu’ils soient catholiques, protestants, ou chrétiens orthodoxes, conservateurs ou progressistes, Juifs, qu’ils soient bouddhistes, hindous ou sikhs, qu’il soient capitalistes, communistes ou fascistes – sont finalement unis contre l’Islam et les musulmans".
Même si les partisans de l'EI ne sont pas complotistes (tout au contraire : ils dénoncent ceux qui croient que le monde est dirigé par une poignée d'hommes comme déviants : les simples mortels n'ont pas tant de pouvoir) ils ont une vision simple où le mal est un en son principe : tous ceux qui nient la loi de Dieu (y compris des wahabites non jihadistes objectivement alliés à l'Occident, par exemple) sont dans le même camp. Corollaire : si tous les autres sont ennemis, on n'a guère d'amis. L'idée d'alliance, même stratégique et provisoire, semble étrangère à une mentalité pour laquelle on ne dénonce jamais assez les déviants (en d'autres temps on disait les déviationnistes).
Pour être plus précis, on est soit "vrai" musulman, soit apostat (sunnite non rallié au califat), soit chiite ou autres familles hérétiques de l'Islam, soit Juif ou croisé (les bouddhistes, hindouistes et autres athées et idolâtres étant assimilés). Et sauf à faire partie de la première catégorie, on est promis à l'extermination ou à la conversion (des cas intermédiaires de soumission, pacte de non agression plus ou moins provisoire pouvant être envisagés seulement pour les gens du Livre). Dans tous les cas, la notion d'alliance ou d'amitié pour un mécréant est inimaginable.
Des notions qui structurent la pensée occidentale comme la distinction entre l'ennemi privé (que l'on combat en raison de sa personne ou de griefs à son égard) et l'ennemi public - hostis et inimicus - n'ont guère de sens. On ne doit pas combattre "à titre privé" et il est obligatoire de lutter contre les ennemis qui sont aussi "ennemis d'Allah".
Tout ceci rend assez ridicules les considérations auxquelles se livrent nos politiciens pour expliquer que les jihadistes nous haïssent pour ce que nous sommes (ouverts, tolérants, démocrates, permissifs, gentils, voire fêtards puisque notre mode de vie avec terrasses de cafés et concerts de rock les exaspère) et pas pour ce que nous leur faisons (les bombarder par exemple). Ou, comme les néo-conservateurs pour prétendre qu'ils ne ne nous frappent pas pour riposter à nos bombardements mais parce qu'ils sont intrinséquement méchants.
La distinction n'a guère de sens pour l'autre camp tant nos crimes (les attaquer) sont à leurs yeux les manifestations de nos croyances (libertinage, démocratie, paganisme, association d'autres croyance à la foi en Dieu) et vice-versa. Le crime politique traduit la déviance religieuse et la déviance religieuse est un crime politique.

Territoire et hostilité expliquent la nature de la guerre menée par l'État islamique et qui fera l'objet de l'article suivant.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 4 août 2016)