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16/04/2017

Tour d'horizon... (126)

 

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Au sommaire cette semaine :

- dans un entretien publié sur Fragments du temps présent, Stéphane François revient sur la forte présence de la droite radicale dans le champ de la contre-culture...

Contre-cultures et extrême droite

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- sur son blog, François-Bernard Huyghe interroge sur la notion de post-vérité, qui a fait une apparition marquée dans le débat politique et intellectuel français au cours des derniers mois...

Obsession de la post-vérité 1

Obsession de la post-vérité 2

Obsession de la post-vérité 3

Obsession de la post-vérité 4

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07/04/2017

Est-il possible de saboter davantage la très chaotique campagne présidentielle française ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son blog Huyghe.fr et consacré à la pseudo-menace d'ingérence russe dans la campagne présidentielle française... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe vient de publier La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

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Comment saboter davantage la très chaotique campagne française ?

Le même jour, la commission du Renseignement du Sénat américain qui enquête sur une hypothétique ingérence russe dans les élections américaines, susceptible d'avoir fait échouer H. Clinton, avertit la France "que les Russes sont activement impliqués dans les élections françaises" et le puissant Parti Populaire européen vote une résolution "contre la guerre de désinformation russe". Cela fait suite à diverses initiatives allemandes ou européennes contre la "hybride" où la guerre de l'information tient une large place. Ces avertissements (que, curieusement, personne ne semble considérer comme des ingérences ou des influences américaines ou européennes) ressortent au thème de Poutine déstabilisant les régimes occidentaux au profit de ses complices comme les partis populistes.
Bien entendu, personne entre doute que le Kremlin ne souhaite pas voir élu un candidat atlantiste en France, pas plus qu'il n'avait désiré voir Hillary Clinton arriver dans le bureau ovale. Personne ne doute non plus que François Hollande n'ait fait des vœux pour la défaite de Trump, que notre ambassade ne reçoive l'opposition russe ou hongroise ou que Jungker n'ait pris position sur la prochaine présidentielle française. Si l'on va par là, tout le monde a ses préférences dans les élections de tout le monde et il n'est guère de chef d'État qui n'aimerait contribuer à l'élection de président amis ou ayant des options idéologiques acceptables.

La question n'est donc pas que la Russie (ou n'importe quel autre pays) désire peser sur les élections qu'elle y ait intérêt, ou qu'elle en soit moralement capable, mais qu'elle le puisse stratégiquement. L'accusation de déstabilisation ou de subversion n'est autrement qu'un argument rhétorique destiné à décrédibiliser des adversaires politiques comme "agents de Moscou" comme cela se pratiquait au moment de la Guerre froide.
Demandons- nous ce que pourrait faire la Russie, car le dossier d'accusation mêle souvent plusieurs niveaux de possibilités stratégiques et techniques.

- Avoir sinon des alliés idéologiques ou des partis frères, du moins des dirigeants qui préconisent une politique russo-compatible. la Hongrie illibrale de Orban, la présidence tchèque, le pouvoir slovaque et quelques autres ont pris des postions qui ne déplaisent pas trop à Poutine. En France, on entend souvent accuser F. Fillon, M. Le Pen et Mélenchon de complicité objective voire subjective. Si l'on entend par là qu'ils proposent à des degrés divers de reprendre les négociations avec Moscou ou de rediscuter les sanctions, il ne faut pas grand chose pour être classé marionnette de l'étranger. La recherche de preuves de contacts entre l'équipe de Trump et des responsables ou diplomates russes obéit à la même logique. Mais sauf à produire des documents explicites et à avouer par là que l'on espionne des administrations ou des équipes de campagne adverses, l'argument de la proximité d'idées reste totalement subjectif : de souhaiter discuter avec à être à vendu à, il y a quand même une nuance. Ceci n'est pas contradictoire avec le fait que des secteurs de l'opinion et des militants de partis dits populistes voient en Poutine l'anti-modèle de l'impérialisme occidental ou de la mondialisation libérale. Et cela ne prouve pas le complot.

- Payer ou compromettre des agents, les faire chanter, etc. Ici on rentre dans un modèle romanesque où, par exemple, Trump serait "tenu" par des affaires sexulles qui se seraient déroulées des années avant qu'ils songe à se présenter à la Maison blanche. Impossible à prouver, un peu jamesbondesque, le Russiagate est sérieusement contesté par des journalistes américains de renom. Mais outre-Atlantique, on en est au point où Michael Flynn, l'ex conseiller de Trump en est à demander l'immunité avant de témoigner sur ses contacts avec la Russie, dans une ambiance qui rappelle celle où la House on Un American Activities (HUAC) chassait les "agents soviétiques" dans l'administration et à Hollywood.

- Utiliser des médias d'influence internationale sur le modèle de ce que l'on nommait à l'époque de la Guerre froide (et des radios qui émettaient au-delà du Rideau de fer) "diplomatie publique". Et personne ne doute que Radio Spoutnik ou Rossia Today ne développe un point de vue russe ou pro-russe. Mais si l'on va par là Al Jazeera n'est pas très pro-sioniste, Radio Vatican n'a pas un point de vue excessivement athée, CNN ne critique pas énormément le système américain et RFI n'est pas en opposition totale avec nos intérêts géopolitiques.

- Employer des hackers pour perturber les système d'information du pays (sabotage informatique par exemple, mais quel intérêt électoral ?), l'espionner et surtout révéler de documents confidentiels. Là encore, impossible de prouver si une éventuelle fuite a été provoquée par des pirates russes, pro-russes ou employés par les Russes (idem pour des pirates chinois ou australiens), mais, dans tous les cas, la fuite ne vaut que ce que vaut son contenu. Et son effet ravageur, qu'elle soit provoquée par un service étranger ou par un journal d'investigation national comme le Canard enchaîné, dépend de la réaction du public à des révélations vraies ou très plausibles.

- Intervenir sur les réseaux sociaux à travers des trolls payés pour cela, des "bots" (des robots simulant une activité humaine en ligne), ou des réseaux idéologiques, pratiquant éventuellement la désinformation systématique, la compromission d'adversaires par une variante de la diffamation et la mobilisation de partisans en ligne , nationaux et internationaux. Cela existe certainement, mais pose une sérieuse question de réceptivité : pourquoi des publics nationaux se tournent-ils vers ces sources et sont-ils imperméables à ce que disent et montrent leurs médias nationaux ou les médias "classiques" qui s'efforcent de plus en plus de vérifier, réfuter et pratiquer des variantes du "fact-checking".

Toutes ces méthodes sont connues et ont été pratiquées historiquement par d'autres gouvernements.
Qu'elles le soient actuellement avec beaucoup d'efficacité (par rapport aux autres influences et aux autres facteurs qui déterminent le vote) est très hypothétique. Ces explications reposent surtout sur la croyance en un "Russiangate" provoqué de l'étranger et qui aurait faussé une élection "normalement" garantie à Hillary Clinton. En arrière-plan, une vision assez datée de l'influence : le public, vulnérable aux mensonges des démagogues ou aux manœuvres d'agents stipendiés, serait égaré par ces machinations, absorbant toute cette désinformation ou cette propagande passivement, comme une éponge. Si le public ne vote pas comme il devrait, c'est la faute aux manipulateurs : c'est s'exonérer un peu facilement de ses responsabilités politiques et de réduire les changements politiques ou idéologiques à une causalité externe.
Surtout, il nous semble que l'idée que les agents (ou les trolls ou les pirates) de Moscou puissent nous diviser et semer le chaos dans l'élection est un peu ironique :nous nous débrouillons assez bien sans eux, non ?

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 30 mars 2017)

01/04/2017

Que reste-t-il de la puissance française ?...

Le nouveau numéro de la revue Conflits (n°13, avril-mai-juin 2017), dirigée par Pascal Gauchon, vient de sortir en kiosque. Le dossier central est consacré à une interrogation sur ce qu'il reste de notre pays en tant que puissance.

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Au sommaire de ce numéro :

ÉCHOS

ÉDITORIAL

Une élection très géopolitique, par Pascal Gauchon

ACTUALITÉ

ENTRETIEN

Hubert Védrine. Géopoliticien et diplomate

PORTRAIT

So British Theresa May, par Christophe Réveillard

ENJEUX

Combat de coqs en mer de Chine, par Laurent Gayard

ENJEUX

Les mirages du miracle rwandais, par Ambroise Tourniol du Clos

ENJEUX

Les hackers russes sont-ils vraiment si puissants ?, par Sébastien Sénépart

ENJEUX

L'astroturfing, dernière manipulation informatique, par François-Bernard Huyghe

ENJEUX

Le trafic de médicaments falsifiés, un fléau mondial, par Marc Gentilini et Quentin Duteil

IDÉES

1919 : Mackinder contre Wilson, par Florian Louis

GRANDE BATAILLE

Valmy (1792). La bataille décisive, par Pierre Royer

GEOPOLITIQUE ET ENTREPRISE

Le entreprises et l'intérêt national, par David Simmonet

GEOPOLITIQUE ET ENTREPRISE

Entretien avec Gérard Challiand. Politique étrangère française : pour un retour au réel

GEOPOLITIQUE ET ENTREPRISE

Entretien avec Frédéric Monlouis-Félicité. Dans les zones à risque, les entreprises sont des acteurs politiques

TOUT LE MONDE SAIT QUE...

Daesh, les nouveaux Barbares, par Pierre Royer

BOULE DE CRISTAL DE MARC DE CAFÉ

Intervention française en Libye : le mirage des Syrtes, par Jean-Baptiste Noé

L'HISTOIRE MOT À MOT

"La France, c'est le français quand il est bien écrit", par Pierre Royer

LA LANGUE DES MEDIAS

Bataille propre et bataille sale, par Ingrid Riocreux

BIBLIOTHÈQUE GÉOPOLITIQUE

Clausewitz, un homme d'action ?, par Gérard Chaliand

CHRONIQUES

LIVRES/REVUES/INTERNET /CINÉMA

GÉOPO-TOURISME

Alep : agonie ou libération ?, par Thierry Buron

 

DOSSIER : Que reste-t-il de la puissance française ?

La géopolitique de François Hollande, par Pascal Gauchon

Les horizons de la puissance française

Jusqu'où tombera-t-elle ?

La France, l'autre pays du soft power, par Frédéric Munier

Un désastre militaire, par le général Vincent Desportes

La guerre des guides gastronomiques, Entretien avec Philippe Faure et Jean-Claude Ribaut

Education, la fin d'un modèle, par Anne-Sophie Letac

La France entre États-Unis et Russie, par Maxime Lefebvre

Y a-t-il une politique arabe de la France ?, par Frédéric Pichon

La puissance française en Afrique. État des lieux , par Mériadec Raffray

La France, nouvelle nation malade de l'Europe ?, par Hadrien Desuin

Le "décrochage" de la France au miroir allemand ? , par Jean Kogej

07/03/2017

De la correction des errants...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré à la prétention du système de détenir de détenir la vérité et de pouvoir l'enseigner à ceux qui errent... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe vient de publier La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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Déradicalisation et Decodex

La correction des errants

Hasard de l'actualité : il est beaucoup question en ce moment question de déradicalisation et de Decodex, deux formes de désintoxication spirituelle, promues par le gouvernement dans le premier cas, par les médias (le Monde pour ne pas le nommer) et les grands du Net dans le second.

Pour faire simple, la déradicalisation se présente comme un retour à la normale : un traitement administré à des individus, volontaires, pas encore trop impliqués dans l'action sanguinaire ; elle devrait les reconvertir à des valeurs ou idées sans danger pour la démocratie, à des comportements qui excluent terrorisme ou djihadisme. Bref, à une vision du monde pacifiée sans violence à motivation idéologique.
Quant à Decodex, c'est un dispositif supposé ramener à la vérité ; intégré à un navigateur, il indiquera à l'internaute si les sites sur lesquels il se rend sont fiables ou s'ils risque d'être entraîné dans le processus dit de la post-vérité, des "fakes" ou de la désinformation ... Il est sensé procéder à une "vérification de masse" où les mauvais esprits verront une rectification des masses.

Les deux dispositifs ont suscité un lot de critiques. Pour la déradicalisation, par le rapport de deux sénatrices (ou du moins par ce qu'elles en ont laissé entrevoir avant publication définitive), pour Decodex par nombre d'articles récents s'élevant contre le ministère de la Vérité ainsi établi ; le plus remarquable étant celui de F. Lordon dans le Monde diplomatique. À la déradicalisation, il est permis de reprocher de ne pas être efficace au service d'intentions naïves, à Decodex de risquer de l'être au service d'intentions plus ambigües.

Retour à la normale

La déradicalisation traite les engagements comme des maladies : un processus pathologique, comme une excroissance de la croyance. Certains esprits influençables pourraient se radicaliser comme on tombe dans la délinquance ou dans la drogue, et adopter des convictions intolérables dans une société tolérante. L'imprécision du concept gêne : qu'est-ce qu'il faut empêcher ou annuler ? Certaines idées, relatives par exemple à la loi divine ? Les apologies de la violence qu'en déduisent certains ? Ou encore la tentation de rejoindre une communauté combattante (les djihadistes en Syrie), et d'envisager le plus naturellement du monde de tuer des gens pour imposer son triomphe ?
Le flou de la notion de radicalisation contraste avec le sens qu'avait mot dans les années 80 : à l'époque mener une critique radicale ou radicaliser ses revendications était la marque d'une révolte touchant aux fondements de la domination. Était radical quelqu'un qui visait les bases mêmes de l'ordre établi pour des raisons idéologiques, au nom du prolétariat, de l'Histoire ou de la Révolution, par exemple. La radicalisation, terme désormais presque synonyme de rupture sociale ou de sociopathie, est décrite comme une anomalie individuelle.
Mais réparable. Cela se ferait en injectant au malade de grandes doses de "valeurs", de sociabilité et de vivre ensemble, et si possible en évitant de parler religion. Comme si les djihadistes n'avaient justement pas trouvé des valeurs, une communauté et un idéal de vie... et comme si ce que nous pouvons leur offrir notre société libérale satisfaisait bien mieux leurs aspirations que la promesse du Paradis et du salut du monde.

Les méthodes de déradicalisation varient : les unes reposent surtout sur l'écoute de gens supposés en détresse psychique, d'autres sur le rétablissement de liens avec la société civile, d'autres sur la resocialisation ou la réhabiliation du sujet... Certaines occultent la dimension religieuse du phénomène, d'autres font intervenir des imams qui vont ramener les sujets à une interprétation non djihadiste du dogme (en faire de simple salafistes quiétistes qui ne prendraient plus les armes). En tout cas celles qui ont été employées en France ne doivent pas être les meilleures.
Le rapport parle de pseudo experts, de sommes énormes gâchées, de déradicalisés présumés qui reprenaient le chemin du djihad. Ainsi, il semblerait que 2, 5 millions aient été dépensées, par exemple, pour n'aboutir qu'à l'ouverture d'un centre à Pontourny qui n'aurait accueilli, fort sporadiquement, que neuf candidats dont un repris sur la route de la Syrie.
Attendons les détails du rapport pour savoir s'il s'agit d'un échec bureaucratique ou de la conséquence d'une conception iréniste.


Ministère de la vérité

Quant à Decodex, ce n'est pas une liste de sites (comme il en existe déjà) exprimant une opinion sur leur objectivité, leurs tendances complotistes, leur sérieux, etc., ce qui serait parfaitement légitime. Ce n'est pas non plus un site de fact-checking allant vérifier à des sources qu'il site des informations données par des confrères ou des affirmations d'hommes politiques. Decodex est le nom d'un dispositif technique : une extension qui "évalue" le site sur lequel vous êtes, plus un moteur de recherche, plus un "bot" (robot) Facebook qui vous dit que penser d'une information pendant que vous explorez certains réseaux sociaux, etc. Page verte, page orange, page rouge, page bleue (pour les contenus ironiques ou parodiques). Menteur, complotiste, désinformateur : vous voilà prévenus.

Il ne s'agit donc pas d'un jugement au premier degré - comme pourrait l'exprimer un site concurrent qui dirait, par exemple que l'article que vous êtes en train de lire est mal écrit, son raisonnement fallacieux, son auteur nul... (ce qui me vexerait, mais resterait une controverse normale en démocratie). Decodex s'introduit sinon dans votre cerveau, du moins entre votre cerveau et le message. Des pastilles apparaissent pendant que vous naviguez, que vous consultez un compte ou visionnez une vidéo d'une chaîne You Tube, pour vous faire savoir si vous êtes sur une page généralement fiable, peu fiable, orientée et cachant ses buts idéologique ou sur un site parodique... Vous ressentez donc en permanence la manifestation d'une sorte de Surmoi virtuel qui vous dit si vous risquez d'être induit en tentation. Et non pas ce que vous devez penser, mais ce à quoi il est mauvais de penser. Decodex ne fonctionne pas par controverse, par dialectique et réfutation, à égalité, fait contre fait, argument contre argument mais en faisant intérioriser les règles (ou plutôt en la faisant intégrer à votre outil d'information). Ni censurer, ni combattre, formater, c'est mieux.

Passons sur quelques objections qui ont été faites à ce système :

Éditorialement parlant, Decodex en se donnant le droit d'évaluer ses confrères rivalise avec l'œil de Dieu, parfait et discernant tout. Sans opinion au sens où La Tseu dit que "le sage est sans opinion", puisqu'il saisit tout. De mauvais esprits se demandent si, par le passé, Dieu/ le Monde n'a pas lui-même répandu quelques fausses nouvelles et s'il n'a pas quelques intérêts (concurrentiels, idéologiques ou autres) à dévaloriser ses concurrents. Voire s'il na pas fait quelques choix partisans. Mais poser cette question, n'est-ce pas risquer de se faire classer parmi les sites complotistes ?


Philosophiquement, Decodex se place en position transcendentale : une pure rationalité, formant les conditions de connaissance des objets. Sa devise pourrait être la phrase de Kant : "J'appelle transcendentale toute connaissance qui ne porte point sur les objets, mais sur notre manière de les connaître, en tant que cela est possible, a priori". Les conditions d'exercice de la raison critique et partant de l'exercice sincère de la démocratie passeraient donc par ce processus, de surcroît délégué à un algorithme, et qui permettraient d'accéder au Vrai, au Bien, au Juste. Mazette, que n'y a-t-on songé plus tôt !

Épistémologiquement, le critère de sélection est tout sauf clair : mentir délibérément, rapporter des informations non vérifiées qui flattent vos préjugés idéologiques, être engagé et rapporter systématiquement ce qui va dans le même sens, etc.

- Idéologiquement, Decodex, le vengeur démasqueur, s'auto-attribue le monopole de l'établissement des faits vrais, donc de la désignation des systèmes faux. Toute proposition contredite par lui, et affublée d'une pastille de la mauvaise couleur, ce qui renvoie au mieux au purgatoire des intentions utopiques, au pire à l'Enfer de la désinformation, généralement imputable au complot russo-populiste. Mais une affirmation validée (pastille verte : vous pouvez circuler, il y a quelque chose à croire) échappe à l'idéologie, exclut les intentions coupables et monte immédiatement au ciel de l'évidence. Par ailleurs, rappelons que l'idéologie ne se caractérise pas par sa propension à soutenir des choses fausses ou utopiques, mais par la cohérence de sa vision du monde qui classe automatiquement les faits en évidents ou pas et lui permet de dénoncer les autres interprétations du monde comme idéologiques, fausses, crimogènes, etc...

Qu'y a-t-il de commun entre le fait que les détenteurs du pouvoir politique tendent à se tourner vers la déradicalisation et ceux du pouvoir médiatique vers la désintoxication ?
Sans doute une forme d'incompréhension de ceux d'en bas : si les gens se convertissent au djihad ou n’adhèrent pas à nos valeurs, ce ne peut-être que par l'effet d'une tromperie. S'ils pensent mal, c'est qu'ils sont mal informés ou influencés ; au contraire, s'ils raisonnaient normalement et savaient la vérité, ils ne pourraient que reconnaître la légitimité de notre monde. Mais notre pédagogie les sauvera.

On savait déjà que les élites possédaient un capital de pouvoir, un capital culturel, un capital moral (elles préconisent l'altruisme et l'ouverture face à des masses qu'elles trouvent enclines au repli identitaire). Il va falloir inventer un nouveau mot (capital "véritaire" ?) pour désigner ce nouveau monopole que viennent de s'attribuer les bons maîtres : voir le vrai et empêcher la plèbe de penser faux.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 26 février 2017)

26/02/2017

La revue de presse d'un esprit libre... (22)

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La revue de presse de Pierre Bérard

Au sommaire :

Le texte de Julien Freund « La Thalassopolitique » publié en 1985 par les Éditions du labyrinthe comme postface au « Terre et Mer. Un point de vue sur l’histoire mondiale » de son ami Carl Schmitt, ressort sous forme d’article.
 
 
 
Pour la Revue du crieur (émanation de Mediapart) le temps presse. Pourquoi ? Parce que les « droites et les extrêmes droites » européennes sont de plus en plus contaminées par les idées d’Alain de Benoist… ! Article passe partout qui en reste à l'alarme classique style « camarade réveillez-vous, bon sang » et demeure rivé au logiciel droite-gauche comme ultime grille d’analyse. En bref une dénonciation qui ne brille pas par son originalité.
 
 
 
Un film de Patrick Buisson glorifie le monde ancien de la France paysanne, celle des derniers Gaulois (extraits).
 
 
 
Le site Metamag publie un court article sur Maslenitsa, la fête russe d’origine païenne qui ponctue le retour du printemps.
 
 
 
Bérénice Levet répond à Emmanuel Macron, candidat du postnational et de la vie liquide, qui nie l’existence d’une culture et d'un art français.
 
 
 
Tribune d’Alain de Benoist sur boulevard Voltaire à propos d’Emmanuel Macron, télévangéliste christique.
 
 
 
Pour Mathieu Bock-Côté Macron c’est la globalisation heureuse et le gauchisme culturel.
 
 
 
Boris Le Lay : Macron, les oligarchies financières contre les peuples (vidéo).
 
 
 
Éric Zemmour dans une récente chronique qualifie Macron de fils adultérin de Madelin et de Cohn-Bendit (vidéo).
 
 
 
Le livre de Xavier Eman « Une fin du monde sans importance » paru aux Éditions Krisis fait l’objet d’une belle recension sur le blog du Cercle Non Conforme.
 
 
 
La matinale de radio-libertés du 21 février est animée par Xavier Eman. Celui-ci propose en fin d’émission des modalités d’action « communautaires » à la dissidence.
 
 
 
À propos des médias russes présentés unilatéralement à l’Ouest comme de dangereux agents d’influence du Kremlin susceptibles de bouleverser les résultats de l’élection présidentielle française, François-Bernard Huyghe décrypte les rouages de la diplomatie d’influence à commencer par celle de Washington autrement plus préoccupante.
 
 
 
Entretien avec Ingrid Riocreux paru le 20 février dans Le BSC News Magazine à propos de son livre « La langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement » paru aux Éditions du Toucan.
 
 
 
Le brillantissime Charles Robin est l’invité de Bistro Libertés pour son livre «  Itinéraire d’un gauchistes repenti » paru aux éditions Krisis. Malheureusement les débats se noient dans des bavardages inconsistants, aussi sera-t-il plus sage de ne regarder que les vingts premières minutes de la vidéo, celles où l’hôte donne libre cours
à sa compréhension du présent.
 
 
 
Christopher Gérard a surtout apprécié dans « La Morsure des Dieux », dernier film de Cheyenne-Marie Carron, le portrait d’une paysannerie acculée au désespoir.
 
 
 
La philosophe Anne Frémaux pose de bonnes questions dans un article publié par le Journal du Mauss. S’interrogeant d’un point de vue de gauche sur les bons usages de l’utopie dans l’anthropocène, elle conclut à la nécessité de la décroissance sans s’apercevoir, semble-t-il, que sa démarche ne doit rien à la gauche qui tout au long de son histoire a compris son progressisme comme le déploiement sans fin de l’arraisonnement de la terre et de l’accumulation du capital.
 
 
 
En France les villes moyennes désertées. En cause le développement exponentiel de leur périphérie. Entretien avec Olivier Razemon auteur du livre « Comment La France a tué ses villes ».
 
 
 
La revue québécoise Le Harfang a publié un entretien avec Lucien Cerise consacré à l’ingénierie sociale dont il décortique les usages et les finalités.
 
 
 
Michel Onfray se rapproche de plus en plus des positions de la nouvelle droite canal historique, comme le montrent ses interventions au cours d’une émission avec Zemmour et Naulleau. Vidéo (les 52 premières minutes).
 

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11/01/2017

Interférences, post-vérité et post-démocratie...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux accusations de la CIA, largement reprises par les médias occidentaux, visant à faire passer l'élection de Donald Trump comme le fruit d'une opération de manipulation russe, orchestrée par Vladimir Poutine... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe vient de publier La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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Interférences, post-vérité et post-démocratie

Les accusations d'interférence russe dans les élections présidentielles américaines nourrissent un courant qui voudrait encadrer la démocratie au nom du péril démagogique et du du risque d'intoxication sur les réseaux sociaux.

Selon le Washington Post l'essentiel est dans ces onze lignes : "Nous affirmons que le Président russe Vladimir Poutine a dirigé en 2016 une campagne d'influence contre l'élection présidentielle américaine. Les objectifs de la Russie étaient de saper la confiance publique dans le processus démocratique US, de dénigrer la Secrétaire H. Clinton et d'attenter à sa capacité d'être élue et sa capacité de devenir présidente. Nous affirmons en outre que Putin et le gouvernement russe ont développé une claire préférence nette pour le président-élu Trump. Nous avons une sérieuse assurance en ces affirmations. " Tel serait l'essentiel du rapport des services de renseignement sur la fameuse affaire du piratage russe des élections.
Mais le même rapport consultable ici des services de renseignement n'apporte aucune preuve "forensique" comme on dit là-bas, c'est-à-dire au sens criminologique, un indice matériel qui permette d'imputer un fait à un auteur par une trace particulière qu'il aurait laissée (comme une empreinte, un enregistrement de sa voix, de l'ADN).

Simplement cela veut dire :
Soit que les services de renseignement US déduisent le fait que des ordinateurs du service démocrate ont été piratés par les russes à partir de de considérations générales de vraisemblance (ce serait bien leur style, ce serait bien leur intérêt !) Ou alors d'indices qui seraient faciles à contrefaire (les attaques ont été faites aux heures de bureau moscovites, il y a des bouts de code en cyrillique, cela pourrait provenir d'une adresse IP sur le territoire russe, des agences privées ou publiques soupçonnent des groupes de hackers avec des noms comme fancy bearqui sonnent très russe, etc.)
Soit les services américains ont des preuves par des agents infiltrés ou par des enregistrements satellite ou leurs propres piratages informatiques qu'au Kremlin, Poutine a commandé cette opération à un service d'État ou à des hackers tolérés par les services d'État. Mais si cette preuve existe, elle ne peut être communiquée au risque de démolir toute l'argumentation : il serait licite de mettre un micro sous le bureau de Poutine pour prouver qu'il cherche à faire tomber H. Clinton et il serait criminel de s'emparer de mails authentiques du parti démocrate prouvant que H. Clinton reçoit les question des journalistes avant d'aller sur un plateau ou qu'elle fréquente des lobbyiste.

Nous atteignons ici des sommets d'hypocrisie. Sur le fond nul ne doute que Poutine n'ait voulu la peau d'Hillary et vice-versa, ni qu'il existe des services d'espionnage russes, y compris dans le cyberespace, mais nul ne doute non plus que la NSA ait espionné les téléphones de trois présidents français et de Mme Merkel comme elle a consulté les mails de millions de citoyens, y compris Français. Nul ne doute pas que la Russie ne désire interférer dans les élections occidentales, mais nul ne doute pas non plus que les services américains, par leur financement, leurs services leur diplomatie, des Ong amies, leurs médias ou leurs relais idéologiques n'aient essayé d'influencer des centaines d'élection à travers le monde.

Mais s'il y a eu intrusion électronique (hack) et non fuite de l'intérieur (leak) rien ne prouve que ce soit le fait du gouvernement russe, même si des internautes russes sont éventuellement intervenus. Rien ne prouve que ces documents soient faux (fakes), tout au contraire si la "victime" proclame qu'ils ont été prélevés illégalement, elle avoue qu'ils sont authentiques, sinon il suffirait de les dénoncer comme des forgeries.
De l'aveu du même rapport, il n'y a aucune preuve que ce soient des services russes qui aient infecté les ordinateurs démocrates (pour mettre sur la place publique des faits scandaleux à la manière d'un journaliste d'investigation), mais il n'y en a pas non plus qu'ils aient perturbé le fonctionnement des machines électorales ou le décompte des voix (choses techniquement impossibles sans se faire prendre par un recompte et il y en a eu).

On en revient donc au même point :
Qui que ce soit qui ait fourni des documents à Assange et à Wikileaks qui les a révélés au public, tout repose sur la réceptivité d'une part de l'électorat à ce genre de nouvelles qui confirmait sont opinion sur la "tricheuse" Clinton et ses protections
Nous ne savons pas de quel poids a pesé cette révélation-là, faite entre beaucoup d'autres (à commencer par celles du FBI lui-même sur les mails de H. Clinton) et ce dans les deux sens (il y a eu aussi des "leaks" sur la sexualité ou les affaires de Trump) sur les électeurs;
Si des révélations ont eu cette influence c'est à mesure sinon de leur vérité, du moins de leur véracité ou de leur crédibilité, et parce qu'elles répondaient aux attentes d'une partie de l'électorat, notamment celui qui pense précisément que les élites sont complices et que les médias entretiennent dans le déni de la réalité.

La vraie question n'est pas s'il y a eu piraterie informatique d'un niveau si sophistiqué que seul un État ait pu l'organiser ou si ces révélations sont favorables aux objectifs d'un État (mais si l'on va par là, les prétendues ADM de Saddam Hussein sont un meilleur exemple d'interférence par l'information) l'important est de savoir qui popularise ces contenus et comment le public les reçoit.

Pendant la guerre froide les États-Unis ont diffusé par leurs radios transmettant au-delà du rideau de fer des nouvelles qui contredisaient les thèses soviétiques. Et cela s'appelait de la diplomatie publique. Durant les guerres de Yougoslavie et du Golfe, profitant des télévisions diffusées par satellite, ils ont imposé largement une vision de la réalité favorable à leurs interventions militaires. Il est fort possible que les Russes exercent une influence sur une fraction de l'opinion occidentale en plusieurs langues et via des médias comme Russia Today ou à travers les réseaux sociaux.
Il y a des tentatives d'influence dans le sens est-ouest ou ouest-est : c'est indéniable.

La question est de savoir à quel point une fraction de l'opinion vit dans la méfiance à l'égard du discours d'en haut, dans son propre pays (politiciens, experts, journalistes et tous ceux qui tentent d'imposer une vision de la réalité) et pourquoi elle adhère à un contre-discours sensé venir de l'extérieur. Traiter ces populations comme naïves, refusant d'écouter un discours raisonnable et poursuivant leurs seules passions à l'ère de la post-vérité c'est manifester un mépris de la plèbe ou une volonté de bétonner le débat sur quelques vérités indiscutables opposées à la "post-vérité" (circonstances où les faits objectifs ont moins d'influence que les appels à l'émotion ou aux opinions personnelles). C'est aussi se boucher les yeux sur quelques échecs politiques récents (Brexit, Trump, référendum italien...) en les attribuant à une causalité diabolique (les démagogues qui, devinez quoi, mentent pour raconter au peuple ce qui flatte ses instincts) ou à des traîtres et à des services d'influence étrangers.
La pente est dangereuse qui mène ainsi à conclure que, pour que le vote du peuple soit valable, il faudrait qu'il soit protégé :
par des services secrets qui lui révèlent combien des forces étrangères essaient de l'influencer idéologiquement (mais sans révéler comment ils l'ont su, puisque ce sont des services secrets)
par des experts qui délimitent le cercle du débat raisonnable (en matière d'économie, de santé, de climatologie, de géopolitique) et celui des délires démagogiques
par des médias qui vérifieraient la véracité du discours public (fact checking), chasseraient les discours de haine et ne mettraient pas toutes les opinions sur le même plan, qui éliminerait les complotistes, par exemple
si possible par des algorithmes ou des interventions des grands du Net pour purifier la Toile des fakes et rumeurs qui la polluent.
En somme la seule solution pour échapper aux mauvaises influences et au règne de la post-vérité, ce serait de passer à celui de la post-démocratie ?

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 8 janvier 2017)