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08/01/2015

Michel Houellebecq, le miroir de notre époque ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Solange Bied-Charreton, cueilli sur Figaro Vox et consacré au sens de l’œuvre de Michel Houellebecq. Ecrivain et chroniqueuse, Solange Bied-Charreton a publié en 2013, chez Stock, un excellent roman intitulé Nous sommes jeunes et fiers, dont nous ne pouvons que vous recommander la lecture.

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Michel Houellebecq, le miroir de notre époque

«C'est un esprit d'une sécheresse supérieure parmi les Secs, une intelligence toute en surface, n'ayant ni sentiment, ni passion, ni enthousiasme, ni idéal, ni aperçu, ni réflexion, ni profondeur, et d'un talent presque physique, comme celui, par exemple, du gaufreur ou du dessinateur à l'emporte-pièce, ou encore celui de l'enlumineur de cartes de géographie.» D'aucuns jugeraient que ces mots, écrits par Jules Barbey à propos de Flaubert, pourraient s'appliquer au romancier Houellebecq, dont la plus grande faute et la plus grande adresse sont d'avoir su endosser le rôle du «peintre de la vie moderne». L'expression baudelairienne s'étend jusqu'à la littérature romanesque, car c'est la visée même du romancier réaliste, qui entend rendre compte des mœurs de son temps, des tensions historiques, esthétiques et sociales de l'espace qu'il traverse.

Romancier «important» pour certains, «génie» pour d'autres, «faussaire» pour quelques-uns, Michel Houellebecq est au centre de ce qu'il reste du paysage littéraire français. Il y mérite sa place, plus que beaucoup de ses congénères. Cela ne nous renseigne pas directement sur le talent de l'écrivain, davantage sur l'état de cette littérature, dévastée depuis un demi-siècle par le Nouveau Roman, l'autofiction, l'émotion, la psychanalyse ou tout cela ensemble (l'idéal est toujours de s'illustrer dans ces champs respectifs par un seul ouvrage). Ainsi, il reste précisément trop peu de romanciers réalistes, trop peu de romanciers tout court, pour que nous ignorions le nom de Houellebecq, qui en est un.

Que fait Michel Houellebecq? Il peint ce qu'il voit, ce qu'il a sous les yeux. Souvent, il anticipe, alors il utilise le réel pour l'aggraver légèrement. Du libéralisme sexuel dans Extension du domaine de la lutte à l'effacement de l'identité française dans Soumission, des manipulations sur le vivant à la muséification des vieilles nations, en passant par l'échec de l'idéologie soixante-huitarde dans Les Particules élémentaires, il a simplement montré, depuis une vingtaine d'années, tout ce que notre regard capte chaque jour, quand ce n'est pas seulement la menace qui pèse sur notre société. C'est un reportage souvent cru et parfois trivial. Il y est question d'argent, de sexe, d'entreprises et de dépression, de résidences et de télévision. Si ce n'est pas du génie, c'est pourtant essentiel, tant il est essentiel qu'un écrivain s'échine à nous montrer ce que nous ne voyons plus, parce que nous le voyons trop.

Romancier sans compassion, car «descripteur» à la suite de Flaubert, toujours lui, dont Sainte-Beuve affirmait qu'il tenait «la plume comme d'autres un scalpel», ce digne héritier sans joie tend un miroir très froid à l'Occident. Il montre mais il ne dit pas. Beaucoup aimeraient le faire dire, mais ce n'est pas ce qu'il fait. Michel Houellebecq n'est pas un essayiste. Et même lorsque nous avons l'impression qu'il produit un discours, ce n'est pas lui qui le prononce, c'est son personnage. Et ce discours s'insère dans la forme romanesque. Davantage contemplateur que contempteur du nihilisme contemporain, Houellebecq ne donne pas son avis. On a toujours tort de prêter une opinion à un fabuliste.

Des controverses découlent de ce statut particulier, hors du monde. Notre romancier est-il pour ou contre les conversions à l'Islam en France? Pour ou contre le tourisme sexuel? Où le situer? La défiance du commun pour le statut de l'artiste n'est pas nouvelle. Plus largement, la métaphore permise par l'art est toujours regardée d'un mauvais œil. «Les femmes n'ont pas les cheveux mauves», déplorent les Verdurin devant la peinture d'Elstir, chez Proust. Dans le cas du réalisme, nous sommes sous le coup de la double contrainte: c'est l'art, mais l'art du réel. Nous devenons schizophrène: c'est vrai mais c'est faux. C'est dit mais c'est raconté. C'est Houellebecq comme personnage, dans La Carte et le territoire, mais c'est Houellebecq qui écrit.

Où est l'art? On a accusé Houellebecq d'avoir recopié des notices de Wikipedia et de les avoir insérées dans La Carte et le territoire. Ce «collage», ready-made scriptural, justifié comme procédé littéraire, pose néanmoins la question de la littérarité de l'œuvre de Houellebecq et vient en souligner la profonde carence prosodique, la tragique platitude. A trop vouloir rendre le réel il serait à craindre d'en être le fruit plus que le descripteur. Mais une écriture blanche, clinique et qui fait l'économie d'un raffinage stylistique est aussi un parti pris. Houellebecq est un produit du temps: écrivain de l'après-mort du roman, il arrive à la suite de sa déconstruction, il danse sur les ruines.

Michel Houellebecq est le nom de l'époque. Plus précisément, le nom de la littérature de l'époque. Mais cette époque n'aime pas la littérature, elle préfère ce qui est utile et rentable: que Michel Houellebecq soit son plus grand romancier en dit beaucoup sur elle et sur ses démissions. Sur sa capacité à mépriser le Beau, sur sa fascination pour la technique, son absence de transcendance, ses succès et ses vanités, son très grand désespoir.

Solange Bied-Charreton (Figaro Vox, 6 janvier 2015)

18/04/2011

Arguments d'un désespoir contemporain...

Les éditions Hermann publient Arguments d'un désespoir contemporain, un essai de l'écrivain Richard Millet dans lequel il dénonce le "cauchemar posthumaniste". Richard Millet est l'auteur de plusieurs romans, récemment d'un récit, La confession négative, et de plusieurs essais polémiques comme Désenchantement de la littérature ou L'opprobre... 

 

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"Dernier homme, déclin de l'Occident, meilleur des mondes, règne de la quantité, de la Technique, crise de la culture, homme unidimensionnel, société de consommation ou du spectacle, désenchantement du monde, ère du vide, de l'éphémère ou du moindre mal, empire du Bien, de l'éphémère ou du moindre mal, condition postmoderne, homo festivus, etc. Comment, après tant de formulations heureuses mais récupérées par le Culturel et l'Antiracisme, et sans tomber dans la nostalgie, comment nommer ce monde nouveau, ce cauchemar posthumaniste, ce totalitarisme light ? Peut-être est-il trop tard. Au moins ne serons-nous pas dupes d'une stratégie globale qui inscrit le monde dans une horizontalité toujours plus large et fade, dépourvue de relief, de hiérarchie, de verticalité, de goût, de mémoire. Autant d'arguments en faveur d'un désespoir qui soit un surcroît de lucidité. L'horizontalité est une chute sans fin, par perte, ou défaut, de sens ; sa mise en abyme : l'enfer de sa déperdition infinie. Quant à moi, je ne tombe pas de haut ; je ne reviens d'aucune illusion ; je ne suis pas chassé de hauteurs d'où je contemplais le monde dans une posture souveraine ; je ne suis pas une belle âme : l'idéalisme est un des attributs de l'horizontalité ; et vivre, c'est s'inscrire dans cette mise en abyme - et sans trop jouer sur les mots, s'abîmer. Je ne cherche pas à maintenir un système de valeurs décrétées obsolètes, parfois à juste titre [...]. La généalogie de l'horizontalité revient non seulement à prendre mesure, ou acte, des présupposés de la déconstruction de la métaphysique, de l'archéologie foucaldienne des systèmes d'oppression, de l'utilisation souvent déplacée, ou rhétorique, des machines désirantes deleuziennes, mais aussi à comprendre autrement, par exemple à partir de ma propre histoire, l'effondrement du vertical et les illusions, les brouillages, les falsifications du totalitarisme new look qui s'est mis en place sous le label démocratique. Je ne me résous pas à un phénomène de basculement historique, à une géométrie du renversement, à une logique de la résignation. Je veux tenter de dire qui je suis, et pourquoi je refuse le contemporain comme discours d'inversion générale, et non en tant que tel - ce qui serait aussi niais que de prétendre paradisiaque le monde d'où je viens."

16/04/2011

Bréviaire des vaincus...

"Etre l'âme du vide et le coeur du néant !"

Les éditions de l'Herne viennent de publier une seconde partie jusqu'à présent inédite du Bréviaire des vaincus de Cioran. La première parie de cette oeuvre, écrite à Paris entre 1941 et 1944, en langue roumaine, avait été traduite et publiée en 1993, avant la mort de son auteur.

 

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"Le Bréviaire des vaincus fait partie de ces œuvres marquées par une étrange destinée. Cioran le composa pendant la guerre, en roumain, dans le décor de ce Paris occupé où il n’avait pas encore pris la décision de ne plus écrire qu’en français. À l’époque, il vient de quitter définitivement son pays natal – mais c’est toujours dans sa langue maternelle qu’il fixe ses pensées, qu’il crée.

Le Bréviaire est le dernier texte de Cioran rédigé en roumain : un livre d’abord voué à être publié… puis mis de côté, « oublié » par son auteur durant quelque quarante ans !

En 1993, Alain Paruit offrit une magnifique traduction de ce Bréviaire que Cioran, devenu écrivain de langue française, avait pour lui-même jugé en 1963 « illisible, inutilisable, impubliable ». Mais si le grand traducteur avait contribué à sauver de l’oubli l’œuvre-charnière de Cioran, il ignorait alors l’existence d’une seconde partie, découverte seulement après la mort de l’écrivain, en 1995.

C’est cette seconde partie, demeurée totalement inédite, que nous proposons aujourd’hui. Imprégnée du même souffle que la première, elle enregistre les oscillations d’une identité qui se cherche, s’échappe, aspire sans cesse à s’affirmer – fût-ce dans l’excès ou dans le paroxysme de la contradiction. Véritable « journal » de l’esprit de Cioran, l’œuvre explore – souvent avec poésie, parfois avec lyrisme – les nuances d’un désespoir unique, porté par la « malchance » d’être né roumain, impuissant à accepter les limites de la raison comme celles de l’amour, interrogeant sans répit Dieu et sa possible absence, mais saluant encore « le charme fou de l’irréparable » pour puiser enfin dans la musique un antidote efficace contre l’ennui, ce « triomphe absolu de l’Identité ».

Le curieux destin de ce Bréviaire, seconde partie, aurait sans doute amusé son auteur ; il est pour nous l’occasion d’en savoir davantage sur le cheminement intérieur d’un homme qui s’apprêtait à faire l’expérience d’une autre patrie, c’est-à-dire – selon ses propres conceptions – d’une autre langue."