Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Entretiens - Page 232

  • Pour la République impériale européenne !...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné à Xavier Eman par Pierre Le Vigan, dans lequel ce dernier aborde la question européenne sous l'angle de la grande politique. Pierre Le Vigan, qui vient de publier La banlieue contre la ville (La barque d'or, 2011), a, par ailleurs, dirigé en 2009, avec Jacques Marlaud, un ouvrage collectif consacré à l'Europe et intitulé La patrie, l'Europe et le monde (Dualpha, 2009) avec des contributions de Michel Ajoux, Yves Argoaz, Alain de Benoist, Jacques Delimoges, Georges Feltin-Tracol, Philippe Forget, Christophe Gauer, Miodrag Jankovic, Patrick Keridan, Michel Lhomme, Guy Portal, Bernard Yack.

     

     

    Athéna.jpg

    Entretien avec Pierre Le Vigan

    Pour reprendre l’un des termes du titre de l’ouvrage collectif que vous avez dirigé avec Jacques Marlaud, « La Patrie, L’Europe et le Monde », pensez-vous que la « patrie » puisse se différencier, en France, de la « nation » et si oui quelle est la nature de cette distinction ?

    « Le vrai patriote s'inquiète, non du poste qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit atteindre parmi les nations. » disait le journaliste québécois Jules-Paul Tardivel dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est dire que les deux termes « patrie » et « nation » ont longtemps été synonymes. La patrie c’était notre nation, celle qu’on aimait. Dans Les deux patries Jean de Viguerie émet la distinction entre la patrie concrète, respectable et aimable, et la « patrie » du patriotisme révolutionnaire de 1789-93 ; idéologique, meurtrière (et, accessoirement, à laquelle Maurras se serait rallié en grande partie, dit-il, à juste titre selon moi). C’est une distinction intéressante mais un peu dépassée : il n’y a plus de patrie sans dimension « idéologique ». On peut aussi distinguer les « petites patries » (les provinces) de la nation, acteur historique. En vérité, on confond trop souvent les attachements géographiques locaux, respectables, et les patries. Les patries ce sont les attachements qui sont aussi des engagements. La patrie n’est ainsi pas autre chose que ce qu’a été historiquement la nation française, et la nation serbe, allemande, russe, …. Sachant que l’histoire a été et reste ouverte et qu’ainsi, il eut pu exister une patrie bourguignonne si un Etat-nation bourguignon avait pu s’imposer durablement face à ce qui commençait à être la France et l’Etat capétien. Idem pour la Bretagne, l’Ukraine, la Silésie, etc.

     

    Entre revendications locales et problématiques internationales, l’échelon national est-il selon vous encore légitime et valide ?

    L’ « échelon » national n’est pas un terme très valorisant. La nation reste le niveau privilégié de la décision et de l’existence historique. C’est aussi, comme l’a rappelé Max Gallo, le meilleur niveau de démocratie possible. Pourquoi ? Parce que, aussi affaiblie que soit l’idée d’appartenance nationale, et surtout chez les élites infidèles à l’esprit du peuple, la nation reste unie par un élément essentiel : la langue, et aussi une histoire partagée, y compris une histoire des luttes sociales et filiation d’idées politiques et sociales.

     

    Que répondriez-vous à ceux qui affirment que critiquer (ou même simplement interroger..) les concepts de nation et de nationalisme revient à faire le jeu du mondialisme et du cosmopolitisme ?

    Je ne suis pas « complotiste ». On peut critiquer en toute bonne foi les idées de nation et de nationalisme, ou n’importe quelle idée d’ailleurs. Deux remarques : ces 2 termes ne signifient pas la même chose. Défendre l’idée de la pérennité de l’idée de nation ne veut pas dire être nationaliste. Enfin, « être nationaliste » mériterait une définition. Plus personne ne défend un nationalisme offensif, conquérant, belligène, vis-à-vis des autres nations. Les « nationalistes révolutionnaires », ceux qui se disent tels, sont aussi des nationalistes européens. Il s’agit en fait pour eux d’affirmer un nouvel être ensemble, une nouvelle façon de vivre dans une nation révolutionnée, un co-nationalisme des peuples européens, libérés, hier du condominium américano-soviétique, aujourd’hui, libérés de l’unilatéralisme américain. Ce que l’on appelle « nationalisme », depuis 1945, signifie en Europe que l’on veut lier les aspirations d’émancipation nationale aux aspirations sociales. Cela signifie dénoncer la colonisation mentale dont les peuples européens sont victimes. Cela signifie aussi dénoncer la dilution de nos identités dans les excès des politiques d’immigration. C’est aussi, pour les plus lucides, comprendre que ces processus viennent d’une conception purement marchande de la vie et de nos sociétés.

    En ce sens on peut, bien entendu, critiquer les insuffisances des positions des « nationalistes révolutionnaires » français, italiens, allemands, etc, qui se disent souvent aussi « nationalistes européens » mais je ne vois pas très bien comment leur dénier une certaine pertinence dans leurs analyses et dans leur combat contre une Europe techno-bureaucratique. De mon coté je défends sans concession le principe que les « nationaux-révolutionnaires », pour reprendre ici l’expression allemande, ne peuvent l’être de manière cohérente qu’en étant partisans de la démocratie la plus authentique, celle dont nos institutions ne sont souvent qu’une caricature. L’Etat doit être l’Etat démocratique du peuple tout entier : démocratie directe quand c’est possible, référendum d’initiative populaire, mais aussi bien sûr processus électoraux classiques dont ne peut faire l’économie – n’en déplaise aux rousseauistes de droite comme de gauche –, à condition qu’ils soient équitables, avec une dose de proportionnelle par exemple.

     

    Pour vous, au delà de leurs appartenances nationales respectives, qu’est-ce qui fonde à la fois la spécificité et l’unité de l’homme européen ?

    Pour moi l’homme européen n’existe pas. C’est une fiction, une figure de rhétorique, tout comme « l’homme français » d’ailleurs dont on se gargarisait avant 1940. Je crois que le mythe de l’histoire commune des indo-européens a fait perdre beaucoup de temps aux « bons européens » comme disait Nietzsche. C’est un mythe « hors sol » comme l’a bien vu Philippe Forget. Les Kurdes, les Afghans sont d’origine indo-européenne. Cela n’aide en rien à penser leur intégration ou leur non intégration. Je me sens beaucoup plus proche d’un Africain francophone que de ces hypothétiques « héritiers » des indo-européens. La vérité est que des fétiches d’intellectuels ont été confondus avec des concepts opératoires. Il n’y a pas d’ « unité de l’homme européen » tout simplement parce qu’il n’y a pas de langue commune des Européens et donc parce que l’Européen n’existe pas, tout comme l’ « Africain » n’existe pas – même s’il y a des Africains. Ou de même que l’ « Asiatique »  n’existe pas : qu’y a-t-il de commun entre un Chinois et un Hindou ? Quasiment rien. L’unité de l’homme européen, on la trouve… aux Etats-Unis d’Amérique, avec des descendants d’Européens qui parlent une langue commune, l’anglais. Et qui ont un patriotisme commun. C’est une ambition commune, un rêve commun, la « nouvelle frontière », qui a créé l’unité des Européens exilés devenus des… Américains, y compris au demeurant des noirs non européens devenus tout aussi Américains par le partage d’un rêve commun. Ce qui compte, c’est la common decency. Je voyais récemment des individus originaires d’Europe de l’est manger une boite de cassoulet dans le métro. Au-delà du coté pittoresque, on voit bien que ce n’est pas la question des origines ethniques ou même religieuse qui est le critère, c’est celui des mœurs, c’est la décence ordinaire, commune.

    Le constat que l’homme européen n’existe pas ne m’empêche pas d’être pour l’Europe, mais comme pur constructivisme. Celui qui croit être pour l’Europe pour des raisons hégéliennes – et ils sont nombreux à droite – se trompe, se raconte des histoires et nous raconte des histoires. Des raisons hégéliennes, c’est dire : l‘Europe va retrouver son propre, elle va faire retour à elle-même, l’ « homme européen » (sic) va advenir à l’histoire et à lui-même, … ce sont là fantaisie d’intellectuels. Raisonnements circulaires qui ne sont surtout pas des raisonnements. Qui ne partent pas du réel et ne vont pas au réel. L’Europe sera une construction artificielle mais réelle comme la France l’a été ou l’Europe ne sera rien (ce qui n’est pas à exclure !). Tout ce qui est culturel est artificiel or une construction politique est forcément culturelle et n’est que cela.

     

    Pensez-vous que le régionalisme puisse être, en dehors de quelques régions à forte identité comme le pays Basque ou l’Alsace, un concept actif et efficient et non simplement une utopie d’intellectuels ? Peut-on penser le régionalisme dans, par exemple, la Creuse ou la Touraine ?

    Il n’y a pas de régions ridicules. Mais en France, il n’y en a aucune qui soit devenue une nation. En Allemagne non plus d’ailleurs. Une chose est de constater qu’il y a eut des luttes pour le leadership national et plus encore impérial en Allemagne, avec par exemple les ambitions de la dynastie issue de la Bavière, les Wittelsbach, dynastie qui a d’ailleurs aussi essayé de s’imposer en Bohème, une autre est de croire que la Bavière a été une nation. C’est là confondre les logiques de pouvoir et les logiques de construction nationale. La vérité est qu’en Allemagne il n’y a eut qu’une nation, la nation allemande. On me dira peut être qu’il y a eut des patries. Qu’est ce à dire ? Si les patries ne sont pas des nations, ce ne sont que des nations qui ont échouées. Reprenons l’exemple du pays basque. En France c’est une province résiduelle, une partie du département des Pyrénées atlantiques, le reste du département étant constitué du Béarn, dont je suis en partie originaire. Soyons sérieux. Fait-on l’histoire avec quelques cantons ? Non, on ne fait pas l’histoire. On fait un « machin » comme le Kossovo. Un Etat–moignon. Et la pays basque espagnol ? Il est peuplé en immense majorité de non-Basques, d’Espagnols. N’y ont il pas leur place ? Bien sûr que si. Un peu d’esprit de grandeur jacobine – l’envie de faire de grandes choses ensemble et de parler au monde – n’est pas inutile face aux régressions mentales micro-identitaires sur de petites régions. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un Etat qui nous fasse rêver, d’un Etat porteur d’un projet. Ce dont nous avons besoin, c’est de la Grande Europe. C’est de l’Empire. C’est de l’Empire européen. On fait l’histoire avec des rêves, pas avec des calculettes.

     

    Rompre avec l’hyper-urbanisation, « relocaliser », faire revivre les campagnes beaucoup en rêvent, mais est-ce vraiment possible ? Selon vous, comment faudrait-il procéder pour atteindre ces objectifs ?

    Il faut une politique fiscale, budgétaire, financière nouvelle. Il faut mettre le paquet sur le développement des villes moyennes, de 50 000 à 300 000 habitants. Au-delà de quelque 500 000 habitants, c’est déjà très difficile à gérer. Il faut développer la densité urbaine. Construire dense, ce qui ne veut pas dire construire des tours, mais construire de la ville, produire de la centralité urbaine, limiter les banlieues de grands ensembles mais aussi les banlieues pavillonnaires, offrir des alternatives à la voiture mais ne pas persécuter les automobilistes qui n’ont pas le choix. Il faut une économie orientée, une économie dirigée, cadrée par de grands axes de choix publics, comme la filière nucléaire. Il faut un Etat stratège, fort mais limité, présent là où il faut mais pas envahissant. Il faut aussi un changement des mentalités : décoloniser les imaginaires de la marchandise. Sans pour autant s’arcbouter sur le mythe de la décroissance. Etre a-croissant cela suffit. On peut imaginer une décroissance avec autant d’injustices, de misère morale et sociale que la croissance. Est-ce cela que l’on veut ? Bien entendu, non. Aussi, plutôt que de décroissance, je parle de développement vraiment durable, ce qui veut dire surtout relocaliser, et mettre la France au travail. Les 35 heures je suis pour mais tout le monde doit travailler. Du travail pour tous mais tous au travail. La fainéantise soixante huitarde, très peu pour moi.

     

    Pour conclure, quel serait pour vous le cadre institutionnel « idéal » pour accompagner un renouveau européen ?

    C’est l’Empire européen. Un Empire républicain, ou si l’on préfère une République impériale mais pas au sens des Etats-Unis, qui sont plutôt une République impérialiste. Cet Empire doit être républicain c'est-à-dire que le modèle ne peut être une monarchie telle que l’Empire d’Autriche Hongrie, certes assez respectueux des diversités mais dont le caractère vermoulu ne faisait pas de doute. Une République, cela veut dire une structure historique qui articule les diversités sans les admettre toutes. Toute idée non républicaine tend à être trop laxiste quand à ce qui est intégrable et ce qui ne l’est pas. Il n’y a pas de place, par exemple, dans l’Empire républicain européen, pour l’excision. Ou pour la femme dont le visage est voilé. Toutes les différences ne sont pas admissibles. Certaines différences doivent mettre hors l’Empire. Pas de tolérance non plus pour le gamin se promenant en capuche. Il doit y avoir, pour qu’il y ait une existence historique de l’Europe, une façon européenne de se tenir, de parler, d’admirer, et un type éthique (je dis bien éthique et non pas ethnique) dominant, une figure dominante. Il doit y avoir une exigence esthétique en Europe impériale, portant sur l’art et les monuments, et un consensus sur ce qui est noble et sur ce qui ne l’est pas.

    L’Europe est en même temps très plurielle. Il y a la coupure entre les anciens empires romains d’Occident et d’Orient, coupure qui passe au milieu des Balkans. Il y a de ce fait l’évidence que l’ancien noyau carolingien doit être le moteur et le modèle mais ne peut ni ne doit uniformiser toute l’Europe. Il y a la question des limites de l’Europe. Celles-ci vont à coup sûr jusqu’à la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne. Les pays Baltes, l’Ukraine ont vocation à être indépendantes, elles sont européennes, mais se pose en même temps la question de leur statut. Elles ne doivent pas menacer la Russie et celle-ci en retour ne doit pas menacer leur indépendance. Pascal Lassalle a dit là-dessus des choses d’une grande justesse (« Faut-il se garder d’une ’’russophilie’’ excessive ? » 6 mars 2010) et je dois dire que je sors de sa lecture convaincu que l’Ukraine n’est pas seulement historiquement la « petite Russie » de Kiev mais qu’elle a une identité nationale réelle. L’Empire européen ne peut intégrer immédiatement la Russie mais il doit être fondé sur une communauté de civilisation à construire qui inclut la Russie, et qui est l’Eurasie au sens de l’Eurosibérie. C’est une réalité géopolitique et c’est dans le même temps un mythe au bon sens du terme, un horizon, une autre voie que le productivisme sino-américain. Sans tomber dans le désarmement économique unilatéral des idéologues de la décroissance ; il faut essayer ce que nous n’avons jamais essayé, c'est-à-dire le développement conditionné et soutenable, la croissance dans certains domaines et la décroissance dans d’autres domaines. On ne peut faire cela sur la base de l’idée [décroissante] que moins serait forcément toujours mieux. En outre, la nature humaine est le développement des capacités humaines. Il nous faut inventer un développement non productiviste. Alors, bien sûr, le cadre institutionnel de l’Empire, c’est la Confédération européenne, c’est une monnaie commune mais pas forcément unique (je pense aux pays de l’est européen qui ne sont pas prêts à adopter l’euro), et c’est une politique de défense, une politique extérieure commune, une politique d’immigration commune, et des axes communs en politique économique, fondés sur la relocalisation, l’économie autocentrée et la fin du libre échange mondial. Attention : si on croit que le temps est venu de grands ensembles impériaux homogènes on se trompe, ce sont des liens impériaux respectant les voies propres et l’autonomie de chaque peuple qui sont nécessaires. Regardez la Chine, elle gagnerait à être éclatée en 4 ou 5 ensembles associés entre eux, etc. Ce qui résoudrait accessoirement la question de Taiwan.

    Alors, l’idée d’Empire, c’est justement ne pas vouloir tout réglementer à partir d’un centre, l’idée de République c’est la condition de la démocratie – il faut un peuple avec des coutumes communes, une langue et des règles communes pour se comprendre et être en démocratie –, et... la démocratie, c’est l’objectif ultime. L’antidémocratisme, qu’il soit d’extrême gauche à la Alain Badiou ou d’extrême droite n’a jamais été ma tasse de thé. Le peuple doit décider de ses affaires, un point c’est tout. Encore faut-il qu’il y ait un peuple, un peuple sur sa terre. Et cela, cela se fait avec une République sociale, populaire et nationale. Et européenne bien entendu.

    Pierre le Vigan (propos recueillis par Xavier Eman, 8 octobre 2010)

     

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Points de vue 2 commentaires Pin it!
  • A propos du bras de fer entre la Russie et l'OTAN...



    Vous pouvez écoutez ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist à la Radio iranienne de langue française à propos du raidissement des relations entre la Russie et l'OTAN à propos de la question du bouclier anti-missiles. un raidissement qui est aussi visible sur la question syrienne...
     

    Alain de Benoist 2.jpg

     

    podcast

     

     

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Géopolitique, Multimédia 0 commentaire Pin it!
  • "Les classes moyennes en voie de prolétarisation..."

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien avec Louis Chauvel, paru en octobre dans Marianne et consacré à la prolétarisation accélérée des classes moyennes. Sociologue, Louis Chauvel a publié en 2006, aux éditions du Seuil, un essai intitulé Les classes moyennes à la dérive. 

     

    classe moyenne.jpg

    Marianne : Vous avez montré dans « Les classes moyennes à la dérive » la rupture générationnelle à l'œuvre dans la société française. 1983, 1995, 2005...quid de celle d'après.. Mais cette dynamique laisse t elle invariant le concept de classe moyenne? Ne voit on pas apparaitre à présent un nouveau modèle de société? Une nouvelle classe populaire? Une fragmentation définitive de cette ensemble déjà hétéroclite?

    Louis Chauvel : Du point de vue des classes moyennes, le mandat présidentiel qui s'achève a été catastrophique. Mais en réalité, le Président Sarkozy n'y est pas pour grand chose puisque, ici (aux Etats-Unis où je réside cette année), Monsieur Obama n'a pas su mieux faire. Nous sommes aujourd'hui dans une crise d'une profondeur que seuls les Cassandre avaient vu venir. Mais il est vrai que même les plus pessimistes sont en dessous des hypothèses de travail.

    Que se passe-t-il en réalité ?

    L'Europe continentale rencontre une nouvelle crise tous les dix ans en moyenne (1973, 1983, 1992, 2001, 2008, ...). En période de crise, face au ralentissement et au chômage, on ponctionne dans l'épargne ou on s'endette, et on reconstitue le matelas dans les périodes un peu meilleures. Le problème est que le rythme des crises cycliques s'accélère singulièrement, et que le matelas amortisseur n'a pas eu le temps de se remplir de nouveau. Pour les classes moyennes, c'est la confrontation à la théorie du sucre au fond d'une tasse de café : on croit que la délitescence est celle des niveaux inférieurs, mais c'est l'ensemble de l'édifice social qui sera touché. Les problèmes sociaux en 1975 étaient ceux du quart monde ; en 1981 des jeunes chômeurs ; en 1990 de la nouvelle pauvreté puis celle de la fracture définitive entre les classes populaires et les classes moyennes ; maintenant, c'est au tour des classes moyennes de considérer le précipice. Le secteur public conserve la sécurité de l'emploi, mais la pénurie de postes, l'accroissement des contrôles et des cadences, la dégradation générale des conditions de travail a profondément changé le rapport au métier.

    Dans le privé, la détérioration des perspectives de croissance du pouvoir d'achat et le risque accru de chômage sont des facteurs qui poussent beaucoup vers un de profond désengagement. Pourquoi se battre pour une entreprise qui fait semblant de vous payer et qui vous enverra par dessus bord au premier signe de tangage, quel qu'ait été votre engagement jusque là ? Surtout, pour une masse de salariés, même de bon niveau de vie, constater que les prix de l'immobilier dans le centre des grandes villes et à fortiori à Paris ne fléchit pas, bien au contraire, produit la preuve que ce n'est plus par le salaire que l'on peut vivre. Le risque est bien de voir apparaître une forme de prolétarisation d'une classe moyenne, une prolétarisation du point de vue du logement et des perspectives de vie. 

    La crise, la dette....et éventuellement le coût de la dépendance qui apparait avec l'allongement de la vie, ne sont elles pas en elles mêmes des promesses à d'avantage d'efforts pour les salariés, du smicard aux cadres aisés? 

    Pour ce qui est des perspectives d'avenir, il est certain qu'au versant « dépenses » les besoins exploseront. La machine économique fonctionne (de plus en plus mal) avec de moins en moins de personnel (dans les pays anciennement développés), d'où la nécessité de subventionner un loisir de plus en plus long : préretraite, retraites, dépendance, etc. sans compter les longues périodes de chômage à l'entrée dans la vie, qui ne sont pas sans coût, comme le savent bien les parents concernés.
    Dans un pays où le socialisme s'est construit depuis quarante ans dans son éloignement vis-à-vis du travail, la population en emploi continuera de connaître l'écart béant entre le coût du travail (le coût tout inclus, avant charges, celui que regarde l'employeur) et le niveau de vie (après charge, ce que le banquier regarde avant de consentir un prêt).
    En même temps, même si aujourd'hui encore, un certain nombre de services ne coûtent en apparence rien (école, santé, etc.), l'exemple américain que j'étudie de près actuellement montre bien les marges de progression des coûts des mutuelles et de bien d'autres postes qui pourraient bien nous attendre. La santé aujourd'hui ne coûte rien car le généraliste accepte encore les 20 minutes à 23 euros. Ce sont des humanistes, car dans mon quartier à New York, on atteint plutôt les 300 dollars, et dans les autres aussi. Même chose pour les écoles : la dégradation du secteur public porte en germe une dérive dont je vois bien ici ce qu'elle porte à l'horizon de moins de 20 ans : il faut payer entre 20 et 30.000 dollars par an pour donner un avenir à ses enfants. Ainsi, les classes moyennes salariées pourraient bien connaître un sort assez intéressant : (mal) payées comme en France et devant faire face aux mêmes structures de coût qu'aux Etats-Unis.

     


     

    Vers une nouvelle classe populaire?
    Vers une nouvelle classe populaire?
     

    Quels sont les enjeux en terme de detention d'actifs, tant matériels que culturels? 
     

    L. C. : Nous n'avons pas vu la fin de l'histoire. Les créanciers sont rarement remboursés, sinon en monnaie de singe : que l'inflation passe ou que l'euro casse, il n'est pas nécessaire d'avoir une boule de cristal pour imaginer le devenir des emprunts russes de la génération présente. Pour ce qui est des assignats universitaires diffusés par la massification, nous savons aussi ce qu'ils deviennent, en Italie, en France, et même maintenant aux Etats-Unis et en Chine.

    Aux Etats-Unis, on détecte maintenant l'émergence d'une « Generation Limbo » (qui se prononce comme « bimbo »), une « génération des limbes », des « graduates », de « colleges », même de la « Ivy league » qui ne trouvent pas d'autres « jobs » que ceux de « bar managers » ou de « MacDo specialists »... Les vieux pays occidentaux connaissent bien ce phénomène, mais on le retrouve également au Japon avec les « Parasaito Shinguru » (célibataires parasites vivant au crochet des parents), voire en Chine avec les « ant tribes », la « tribu des fourmis », en stages à répétition pour des niveaux de revenus ne permettant pas de vivre dans la Chine urbaine d'aujourd'hui. Les mieux protégés parmi les titulaires de titres de propriété ou de titres scolaires les plus prisés font face aujourd'hui à des soucis qu'ils ne connaissaient pas voilà encore quatre ans. 
     

    Vous avez longuement évoqué la question du prix des actifs, et notamment celui des logements. Selon vos calculs, sur les 20 dernières années le pouvoir d'achat des salariés a été amputé de 15% si l'on tient compte de la dérive du prix de la pierre....
     

    Par rapport au renchérissement de l'immobilier, les moins de quarante ans ont perdu près de 25% de leur pouvoir d'achat: en 1981, on se logeait mieux en ne consacrant que 15% de son budget annuel qu'aujourd'hui en y laissant 30%. Depuis 2008, les prix de l'immobilier ont continué à grimper à Paris et au centre des grandes villes de région. Cela s'inversera tôt ou tard, comme le mouvement est déjà très largement amorcé en Espagne. Mais les jeunes Espagnols en ont-ils bénéficié ? Non, car la situation de l'emploi s'est dégradée plus encore. Le pire est réservé à ceux qui ont emprunté dans le haut de la bulle spéculative et doivent rembourser des années un bien qui peut avoir perdu près de la moitié de sa valeur. 
     

    Comment les partis, les syndicats, dont la pyramide des âges de leurs adhérents, donc un biais prenant plus largement en compte les intérêts des classes d'âges proches de la retraite, peuvent-ils trouver des solutions équilibrées?
     

    La masse des élites politiques et syndicales en France est en bout de course générationnelle. Comparée à l'assemblée danoise nouvellement élue, la France fait figure de pays d'un autre monde. L'essentiel du personnel politique français avait 20 ans en 1968 et est resté jeune toute sa vie. Beaucoup de députés, jeunes sexagénaires, pourront se présenter de nouveau en 2012, notamment parce qu'il n'existe pas de relève et que c'est un métier dur mais stimulant qui offre quelques compensations. En réalité, le renouvellement est certain et fracassant à l'horizon de 2017, mais il est totalement douteux dans la perspective de 2012. En attendant, les enjeux d'aujourd'hui continueront d'être toisés à l'aune de ce qui était bien ou mal dans les AG de 1968. 
     

    Idéalisée comme socle de la démocratie, la classe moyenne doit elle être reconstruite? Est ce un objectif politique nécessaire?
     

    Que faire ? disait Lénine. Si l'on souhaite vraiment éviter les remèdes de cheval néo-libéral dont le FMI a déjà fait l'expérimentation dans de nombreux pays avant le nôtre (mais en même temps on fait tout pour s'y précipiter au plus vite), il faut réinvestir dans l'avenir, dans la science, le travail, les industries que nous pourrons vraiment maîtriser dans 30 ans. Nous vivons encore aujourd'hui sur les rentes du TGV, du téléphone, de l'aérospatiale, des investissements réalisés à la fin des Trente glorieuses. Sans ce retour à la centralité du travail qualifié dans la construction de l'avenir et du progrès, nous laisseront à d'autre le soin d'inventer le 21e siècle.

    Louis Chauvel, propos recueillis par Emmanuel Lévy (Marianne, 15 octobre 2011) 

     
    Lien permanent Catégories : Entretiens, Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • "Charlie Hebdo : un mirador du système..."

    Vous pouvez visionner ci-dessous un entretien avec Laurent Ozon à propos de l'attentat contre Charlie Hebdo. Viril et percutant !...

     

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Multimédia, Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Les raisons de la dette...

    Dans cette chronique, mise en ligne sur Realpolitik.tv,  Hervé Juvin revient ici sur les raisons de la dette et montre que nous sommes en train de sortir du cadre de l’économie néo-libérale telle qu'il s'était mis en place depuis 30 ans.


    Hervé Juvin : les raisons de la dette par realpolitiktv

    Lien permanent Catégories : Economie, Entretiens, Géopolitique, Multimédia, Points de vue 2 commentaires Pin it!
  • L'enculé !...

    Evidemment, l'affaire DSK était taillée pour lui... Marc-Edouard Nabe ne l'a donc pas laissée passer et réapparait dans le paysage littéraire avec un roman intitulé L'enculé, consacré aux frasques new-yorkaises de l'ex-directeur du FMI et autoédité par ses soins comme pour son précédent roman, L'homme qui arrêta d'écrire. Un brulôt, comme vous pourrez le constater en lisant l'entretien qu'il a accordé à Pierre Ancery pour Bibliobs...

    Le roman est disponible exclusivement sur le site de Marc-Edouard Nabe : http://www.marcedouardnabe.com/

     

    L'enculé.jpg

     

    Nabe : «DSK, c'est moi!»

    Pierre Ancery - Le livre est sorti très vite, trois semaines après l'intervention de Dominique Strauss-Kahn au JT de Claire Chazal. Vous l'avez écrit au fur et à mesure de l'affaire?

    Marc-Édouard Nabe - À mon retour de Tunisie, je me suis mis à écrire un autre livre sur les révolutions arabes, l’assassinat de Ben Laden, les conspirationnistes, qui devait sortir pour l'anniversaire du 11 septembre. Puis je me suis rendu compte que le nouveau 11 septembre, dix ans après, c'était l'affaire DSK. Je n’ai pas changé mon fusil d’épaule, j’ai changé de fusil, et toujours sur la même épaule. Plus l’affaire s’enrichissait, plus on aurait dit un scénario écrit pour moi, avec tous les éléments qui m'intéressent: le sexe, l'argent, la politique, l’Amérique, l'Afrique, les Noirs, les Juifs, etc. J'ai donc écrit ma fiction en fonction des rebondissements réels de l’affaire, qui étaient autant d'épisodes romanesques ou cinématographiques que j'intégrais au fur et à mesure dans le roman.

    Pierre Ancery - Pourquoi avoir choisi la forme du roman?

    Marc-Édouard Nabe - Je ne voulais pas juste donner mon avis, être dans le commentaire. J'aurais pu écrire un pamphlet ou un tract, mais le roman me permettait de me glisser dans la tête de DSK, ce qui est quand même beaucoup plus marrant. C'est un travail assez complexe d'élaboration. Ce qui m'a passionné, c'est de le faire en direct. Il y en a qui ont fait des livres sur des faits divers, par exemple Morgan Sportès avec son livre sur Ilan Halimi. Il écrit cinq ans après le fait divers et il change les noms : la belle affaire! Moi  j'ai gardé les vrais noms. Et j'étais avec Strauss-Kahn en permanence, je vivais avec lui pendant quatre mois. J'estime que j'étais plus avec lui que tous ses défenseurs. J'étais en connexion mentale.

    Pierre Ancery - Quelle est la part de Nabe dans ce personnage? Par moments, on sent que c'est vous qui parlez à travers lui.

    Marc-Édouard Nabe - Oui, mais c'est normal. Regardez tous les écrivains qui se sont mis dans la peau de quelqu'un d'autre, leurs personnages c'est aussi eux. Rien de plus banal, Flaubert disait : « Madame Strauss-Kahn, c’est moi !» En revanche, se dissoudre dans un homme connu mondialement, c’est autre chose. Vidé par les médias, DSK était devenu creux, personne ne savait comment lui vivait son histoire de l’intérieur, je l’ai rempli de littérature et d’une vérité, il me semble, plus juste que celle que les journalistes et ses « proches » ont inventé pour l’attaquer ou le défendre. C'est presque un cadeau que je lui fais d'aller aussi profondément dans son âme, une âme qu'il n'a peut-être pas à ce niveau-là. Beaucoup de ceux qui le connaissent m'ont dit qu'il était moins bien que ça dans la réalité. Ce que j'ai appris de lui, c'est ce que tout le monde sait, mais j'ai rajouté évidemment tout un tas d'éléments qui me permettaient d'arriver à la substance du personnage. Il faut signaler que je ne le connais pas du tout, et pourtant c'est tout à fait lui. C’est magique. Je crois à la magie. D’ailleurs, depuis l’apparition de mon roman, DSK s’est fait pousser la barbe, à l’exact moment où l'Enculé est sorti de l’imprimerie. Même s’il l’ignore, ce livre va le changer.

    Pierre Ancery - Votre DSK littéraire est-il si proche du DSK réel? Vous en avez fait un prédateur sexuel, mais aussi un personnage raciste et antisémite. Ça sort un peu de nulle part, non?

    Marc-Édouard Nabe - Renseignez-vous : quand vous lisez la biographie de Michel Taubmann, on voit bien que DSK a pris conscience de sa judéité quand il a rencontré Anne Sinclair, c'est elle qui l'a poussé à défendre Israël mordicus. Lui, ça ne l'avait jamais intéressé tout ça, il n'y est allé qu'à l'âge de 40 ans. Ses deux femmes précédentes et ses cinq enfants ne sont pas juifs. Après, j'ai extrapolé. De la même façon, j'ai imaginé que DSK parlait très mal anglais, ce qui n'est pas le cas dans la réalité.

    Ce qui m'intéressait, c'était de construire un personnage profond. Que j'y ai mis mes soi-disant marottes, ça se discute, le but c'est de savoir si c'est crédible ou pas, et tout le monde a trouvé ça hyper crédible sur le plan psychologique. Qu’il soit gavé par l’obsession de son épouse pour l’Holocauste est tout à fait plausible. C’est un des ressorts de tout couple : détester ce que l’autre adore. Mon DSK n’est pas le premier Juif romanesque qui ne peut plus supporter sa communauté !

    Pierre Ancery - Auriez-vous pu publier ce livre dans le système éditorial classique?

    Marc-Édouard Nabe - Non. Ce livre était une espèce de défi éditorial et littéraire: j’ai écrit et je publie un livre qui est impossible, logiquement, à écrire et à publier. «L'Enculé», le titre, déjà : quel éditeur publierait ça? Aucun. Il faut savoir que «l'enculé», c'est au sens de celui qui s'en sort à chaque fois. Il s'est sorti de l'affaire du Sofitel, il s'est sorti de l'affaire Banon, il va se sortir du Carlton, il se sort de tout, il n'a aucun problème pour se tirer des difficultés. C’est un cynique allègre et qui assume. J'ai voulu créer un type comme Le Misanthrope. Oui, rien que ça ! Mon originalité, c'est que tout le monde connaît le personnage de L’Enculé alors que les personnages dont Molière s'est inspiré pour faire l'Avare ou le Tartuffe ont peut-être existé, mais nous ne les connaissons pas.

    Pierre Ancery - Les allusions aux singes sont très fréquentes dans le livre. Pourquoi?

    Marc-Édouard Nabe - C'est très simple : Tristane Banon, dans sa première interview chez Ardisson, raconte que DSK lui avait fait l'impression d'un chimpanzé en rut. J'ai gardé cette métaphore et je l'ai filée. Et je me suis dit : pourquoi ne l'assumerait-il pas lui-même? À partir du moment où il assume d'être un singe, pourquoi ne se métamorphoserait-il pas, de façon kafkaïenne, en chimpanzé ou en gorille suivant le moment de la journée? Et puis il a cette passion des nasiques, un singe que j'adore parce qu'ils sont drôles, à la fois grotesques, touchants, encombrés par leur trompe, avec toute la symbolique sexuelle qui va avec.

    Pierre Ancery - Vous peignez Anne Sinclair en hystérique obsédée par le sionisme, qui passe ses soirées à pleurer en regardant des documentaires sur Auschwitz. Vous n'en faites pas trop?

    Marc-Édouard Nabe - C'est beaucoup plus près de la réalité que ce que vous croyez... Bien sûr, j'ai exagéré son sionisme pathologique et sa passion pour tous les détails de la seconde de guerre mondiale, mais ça c'est mon humour et mon mauvais goût à moi. Ceux qui n'apprécient pas, tant pis pour eux.

    Pierre Ancery - Il y a un passage où DSK, atteint de diarrhée dans sa cellule, s'essuie avec La nuit d'Elie Wiesel. Quand vous écrivez ça, vous savez pertinemment que ça va susciter des réactions...

    Marc-Édouard Nabe - Je n'écris pas pour susciter des réactions. Je m'en fous, ça n'a aucune importance. Parce que j'ai suffisamment dit tout ce que je pensais de ces questions-là pour qu'on ne me fasse pas le procès de croire que je me sers de DSK pour parler à sa place. S’il est indiqué « roman » sur la couverture c’est que c’en est un. À ce niveau-là, on n’espère pas ne pas être attaqué en mettant simplement «roman» sur la couverture. Ce livre a été écrit dans une liberté totale, sans aucune retenue ni autocensure, c’est un exemple de ce qu’il faudrait toujours faire et que l’édition, la critique, les lecteurs, bref la bourgeoisie, empêchent. Tant pis pour ceux qui acceptent ce fatras social contraire à l’art.

    C'est avant tout un roman drôle. Vous savez, on n'est pas si nombreux en littérature à savoir faire rire. Moi je ne veux pas faire sourire ou pouffer, je veux l'éclat de rire, je veux la jouissance. Évidemment, si vous lisez ça comme un rapport de police, c'est pas marrant. Et je pense que DSK lui-même peut se bidonner à la lecture. Humainement, c'est impossible de résister, même quand il s'agit de soi. 

    Pierre Ancery - Cet humour très noir est proche de celui qui régnait à Hara-Kiri, où vous avez fait vos débuts. Par exemple, dans le passage où le détective engagé pour enquêter en Afrique finit mangé par des cannibales...

    Marc-Édouard Nabe - Bien sûr, oui. C'était aussi un moyen de dire beaucoup de choses sur l'Afrique et sur le racisme. Je trouve que dans cette affaire, il y a eu un mépris de l'Afrique de la part de plein de gens comme Jean-François Kahn ou Robert Badinter qui n'ont jamais prononcé le nom de Nafissatou Diallo. Cohn-Bendit est toujours incapable de le dire correctement. On a quand même entendu des choses énormes : Ivan Levaï qui explique qu'on ne peut pas violer si on n'a pas un couteau ou un pistolet... Je réponds par avance à ça dans le roman, quand j'explique le point de vue d'une femme qui se fait violer.

    Finalement, mon livre est très féministe, lorsque j'explique comment un type peut violer une femme sans arme, et comment le corps se détend à un moment donné pour accepter cette horreur. Ce genre de passage ferait du bien à toutes les féministes du genre Clémentine Autain si elles étaient moins tristement sectaires. Parce que même si je ne suis pas un militant de Nafissatou Diallo ou de Tristane Banon, je suis de cœur à leur côté. Pas parce que je cherche le paradoxe, mais parce que je suis pour la vérité. Et je suis évidemment absolument persuadé qu'aucune des deux n'a menti.

    Pierre Ancery - Dans vos livres, vous attaquez souvent le physique des gens. Vous vous considérez comme un caricaturiste ?

    Marc-Édouard Nabe - Je n'aime pas ce mot, qui fait un peu trop dessinateur de la place du Tertre. Par contre, si vous pensez à des gens comme Vuillemin ou Reiser, alors oui. Le Gros Dégueulasse sans une couille qui dépasse de son slip, n’est plus Le Gros Dégueulasse. Mais je n'attaque pas le physique : je transfigure le physique. Dans le livre, DSK nomme son bouledogue Martine Aubry parce qu'il lui ressemble, mais ça a un sens précis... Mais peut-être est-ce une question d'époque ou de génération, aujourd'hui ce genre d'humour est pris trop au sérieux.

    Pierre Ancery - Vous n'avez pas peur qu'on vous fasse un procès pour ce roman? Les occasions n'en manqueraient pas.

    Marc-Édouard Nabe - Mais je ne demande que ça ! Anne Sinclair, l'héritière de son grand-père Rosenberg, le marchand de tableaux qui a fait tout son argent avec Picasso, Braque, et Matisse, qui est archi-millionnaire, intentant un procès à un écrivain qui autoédite un livre à 2000 exemplaires ? Là, on arriverait à des degrés de mise en abîme de ma propre littérature qui seraient extraordinaires. C'est Picasso qui servirait à me ruiner, moi qui ne suis même pas ruinable, puisque je n'ai rien ! J'irais à Rikers Island et ma femme m'apporterait Bagatelles pour un massacre pour que je puisse me torcher avec...

    Pierre Ancery - Un procès validerait votre prétention au «terrorisme littéraire».

    Marc-Édouard Nabe - Un premier imprimeur a refusé de l'imprimer, j'ai dû en trouver un autre qui a accepté à condition de ne pas mettre son nom, et pour le deuxième tirage j'ai dû le faire imprimer en Allemagne. Et pourtant les imprimeurs ne risquent rien, c'est sur moi que tomberaient les emmerdements. On n'est plus à la Révolution française où on coupait la tête de l'imprimeur d’un livre avant celle de l'auteur. Le premier m’a dit en gros: «  Vous n’avez qu’à les faire imprimer en Chine, vos saloperies ! » Les imprimeurs français m’encouragent à délocaliser !

    Mais ce qui est intéressant, c'est ce qui est écrit, pas les suites judiciaires. Cela dit, il est évident que si j'avais soumis le texte à un avocat, il m'aurait dissuadé de le faire, comme un éditeur m'aurait dissuadé de l'écrire. C'est un livre impossible à récupérer. Il y a des gens qui l'ont déjà transmis à Kenneth Thompson : c'est le seul livre au monde pour l'instant qui défend Nafissatou Diallo, mais je suis persuadé que si Thompson se fait traduire ça, il sera choqué.

    Pierre Ancery - On devine que vous ne portez pas DSK dans votre cœur, pourtant, finalement, ses faiblesses le rendent sympathique.

    Marc-Édouard Nabe - Il représente tout ce que je hais : la richesse, l'abus de pouvoir, le cynisme, la manipulation, la corruption, la vulgarité. Ce qui est odieux chez lui, c'est sa position politique, sa tromperie sur la gauche. Quand on pense que tous ceux qui lui crachent dessus aujourd’hui auraient voté pour lui sans état d’âme au second tour face à Sarkozy !... Alors qu'ils savaient très bien qui il était, pas seulement comme queutard, mais comme torpilleur de la finance, comme nettoyeur au FMI, comme équarisseur de la Grèce ou de l'Irlande.

    Mais à côté de ça, ce qui est sympathique dans le personnage, c'est que c'est un type qui au final n'a rien à foutre de rien, de la politique, du FMI. Tout ce qui l'intéresse, c'est de voir un cul qui passe. Il sait qu'il a 62 ans, que le temps est compté, il ne va pas pouvoir triquer jusqu'à 90. Il y a là une humanité que je suis arrivé à toucher, je crois. On fait tout un barouf autour du mystère de la jouissance de la femme, mais ce qui se passe dans la tête d'un homme quand le désir monte en lui, on n'en parle jamais. Je pense d'ailleurs que beaucoup de femmes peuvent apprendre par ce livre ce qui se passe chez un homme. Cette souffrance, qu'aucune femme ne peut connaître... Et on peut s'interroger là-dessus. Parce que si on enlève tout, il reste juste un homme qui a eu envie de baiser à un moment donné et qui a tout sacrifié à ce désir. C’est ça qui est beau, c’est ça qui rend mon personnage et celui qui l’a inspiré universels.

    Pierre Ancery - La publication de L'Enculé signe-t-elle la fin de votre retour en grâce dans les médias? La presse en a très peu parlé alors que votre précédent roman, L'Homme qui arrêta d'écrire, qui avait été nominé pour le Renaudot, avait rencontré un franc succès médiatique.

    Marc-Édouard Nabe - Que la presse pourrie littéraire fasse semblant d’ignorer mon livre, j’y suis habitué. Plus étonnant, est le silence de mes alliés… Hormis Besson et Giesbert – encore eux ! – qui m’ont dégagé une formidable page dans Le Point, les autres préfèrent se planquer, comme si L’Enculé les compromettaient. Très décevant de les voir nier qu’ils chient dans leur froc alors qu’à l’évidence ça cocotte ! Taddeï me dit que ce serait mauvais pour moi de passer dans son émission… L’Express, qui s’est fait traiter de «tabloïd» par Strauss-Kahn devant des millions de téléspectateurs, n’est pas foutu de faire un ban d’honneur à mon roman. Que Christophe Barbier ne se plaigne pas ensuite qu’on accuse la presse d’être toujours du côté du pouvoir !

    Quant à mon ami Delfeil de Ton, intarissable d’enthousiasme au bistrot sur L’Enculé, il préfère raconter ma « farce » à un jeune  homme de « BibliObs », qui ne l’a pas lue, pour qu’il en rende compte à sa place. À vous même, Jérôme Garcin, qui s’est dit très excité en privé de lire mon Enculé, ne donne pas d’espace dans la version papier pour parler de ce livre… Seuls David Abiker et Guy Birenbaum, à priori plutôt hostiles, n’ont pas hésité à m’inviter à en parler en direct sur Europe 1. Il faut dire que eux ne tremblent pas de peur à l’idée qu’on puisse les taxer d’antisémitisme, ce qui n’est pas le cas de mes chers amis goys… Je crois que je vais arrêter avec les goys! Mais tout cela n’a pas d’importance. Le livre se vend et se lit. Aujourd’hui, un écrivain comme moi n’a plus besoin des médias.

    Propos recueillis par Pierre Ancery (Bibliobs, 8 novembre 2011)

    L'Enculé de Marc-Edouard Nabe, 24 euros.
    Disponible uniquement sur www.marcedouardnabe.com

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Livres 0 commentaire Pin it!