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Le coeur et la rage...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un point de vue de Michel Maffesoli, cueilli sur le site de L'Inactuel et consacré aux raisons profondes de la crise des Gilets jaunes. Penseur de la post-modernité, Michel Maffesoli a publié récemment  Les nouveaux bien-pensants (Editions du Moment, 2014) , Être postmoderne (Cerf, 2018) et dernièrement La force de l'imaginaire - Contre les bien-pensants (Liber, 2019).

 

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Michel Maffesoli: “Le coeur et la rage”

Dans notre progressisme natif, nous avons du mal à accepter que les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Des esprits aigus ont pu noter, à juste titre, la fin de l’ère des révolutions (E. Hobsbawm). Si nous savons voir, avec quelque lucidité, l’architecture des sociétés contemporaines, nous pouvons dire que nous assistons à l’ère des soulèvements populaires.

Puissance populaire contre pouvoir politique

Voilà bien ce que les élites ne comprennent pas. Tout simplement parce que la puissance du peuple, lame de fond irrépressible, se moque, on ne peut plus, du pouvoir politique. Du pouvoir quelle qu’en soit la coloration.

Cette puissance, en action, ne va sans une certaine rudesse. Mais n’en est-il pas ainsi chaque fois qu’une mutation de fond se produit ? Et il est lassant d’entendre toutes les belles âmes tenant le haut du pavé médiatique, s’insurgeant en chœur, chœurs des vierges effarouchées, contre la violence, injustifiable bien sûr, de ces soulèvements.

Ont-ils oublié ce que sait, de savoir incorporé, la sagesse populaire : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ? Et, en termes plus soutenus, ce que ne manquait pas de souligner, à diverses reprise, Michel Bakounine : « la volupté de la destruction est en même temps une volupté créatrice ». Car si le progressisme, propre à la modernité, est dramatique – tout a une solution, une possible résolution –, la postmodernité voit le retour du tragique, ce qui est « aporique », sans solution. D’où la dose de violence inhérente au « sentiment tragique de l’existence ».

Or, à l’encontre d’une réalité quelque peu rachitique, à l’opposé d’un « principe de réalité » essentiellement économiciste, dont le « pouvoir d’achat » est l’alpha et l’oméga, le cœur battant des soulèvements populaires est, structurellement, une perpétuelle « quête du Graal », c’est-à-dire une recherche spirituelle.

L’agonie du monde moderne

Voilà qui peut paraître quelque peu paradoxal. Faire référence à l’intelligence du cœur. Horresco referens ! Comment est-ce possible quand on ne conçoit l’intelligence que sous sa forme rationaliste. Ainsi que je l’avais nommé dans ma critique du « mythe du Progrès », dès 1979, la caste technocratique, sous ses modulations intellectuelles (on dit maintenant « experts »), politiques, journalistiques, cette Caste donc est incapable de comprendre que le génie du peuple s’exprime mieux dans son souci spirituel que dans des préoccupations politiques.

Tout simplement parce que cette caste, en son rationalisme morbide, tout en se disant démocratique, est rien moins que démophile. Les sempiternelles incantations à propos des valeurs républicaines et de leurs fondements démocratiques cachent mal leur « avant-gardisme » natif. Tous ces progressistes, en leurs divers partis, de droite ou de gauche (ou de droite et de gauche !), veulent révolutionner, réformer, conserver pour le peuple. Mais ils n’acceptent pas que tout cela soit fait par le peuple.

Cette pseudo-intelligentsia, on ne peut plus déphasée, en son progressisme benêt et, les saccages écologiques en témoignent, de plus en plus dévastateur, ne peut saisir l’atmosphère mentale de l’époque. Ce que le philosophe Ortega y Gasset, en son livre prémonitoire : La révolte des masses, nommait « l’impératif atmosphérique » du moment.

C’est parce qu’elle ne sait pas s’adapter au changement de climat spirituel en cours que la caste subira le sort qui fut celui, en leur temps, des dinosaures : périr.

Le monde moderne pourrissant est à l’agonie. Ses représentants caducs ne peuvent même pas envisager que toute transfiguration, car c’est bien de cela dont il s’agit, comporte une dose de mystique. Ce grand républicain qu’était, lui, Victor Hugo ne rappelait-il pas que l’on ne peut penser une goutte de vie sans mysticisme. Ce qu’il exprimait ainsi : « Savoir, penser, rêver. Tout est là ».

Notre crise est existentielle plus qu’économique

Comme tout rêve, ce mysticisme des gilets jaunes ne leur est pas forcément conscient. Mais, tel un instinct ancestral, il s’exprime tout à la fois dans les discussions des « ronds-points », où sans fin la parole circule et dans ces attaques des symboles de la société de consommation poussée à son extrême, les magasins et les banques des Champs-Elysées et les lieux du pouvoir d’Etat. Ils cassent le jouet qu’ils ne peuvent pas avoir, mais en même temps ils invalident la course infernale de la consommation à laquelle la modernité a réduit l’énergie collective. Consommation finissant en « consumation », Georges Bataille avait bien décrit cela.

Dans cette circulation et, contre les divers « sachants » s’arrogeant le monopole de la parole publique, s’exprime ce que, dans la tradition thomiste, Joseph de Maistre nommait le « droit divin du peuple ». Souveraineté de la puissance naturelle qui, régulièrement, se rappelle au bon souvenir des pouvoirs établis. Ceux-ci n’étant que délégués et devant rendre des comptes au peuple qui en est le légitime détenteur. Ainsi que le rappelle l’antique adage (qu’il est inutile de traduire) : Omnis autoritas a populo.

C’est cette autorité qui reprend force et vigueur. Elle rappelle que, telle une vraie royauté, l’opinion est reine d’un monde. Les gilets jaunes reprennent la parole contre ceux qui, avec l’arrogance, la suffisance et la jactance que l’on sait l’ont monopolisée à loisir. Les divers commentateurs parlent, avec componction, pour ne rien dire. Et de cela on commence à se rendre compte.

Obnubilés par l’économicisme qui leur est cher, ils en oublient que c’est une crise morale qui est en jeu. Et qu’il s’agit moins de fournir un fatras de réponses technocratiques, pouvant satisfaire quelques « bobos » urbains et privilégiés, pouvant également tranquilliser un troisième ou un quatrième âges sans trop d’horizon lointain.  Il est à cet égard frappant d’observer que la fréquentation du grand « Débat » national a eu pour coloration « cinquante nuances de gris » !

Vers une quête spirituelle

En bref, ce sont moins des réponses bien formatées qui sont attendues que la capacité de savoir poser des questions. Ce qui n’est plus accepté, c’est un monde sans question et plein de réponses. Tout simplement parce que c’est à partir de l’insaisissable, ce qui est en devenir, ce qui est questionnant, que l’on peut saisir le saisissable. Celui de la vie Réelle.

Bachelard le rappelle, dans sa méditation sur la rêverie : « le nouvel âge réveille l’ancien. L’ancien âge vient revivre dans le nouveau ». Voilà qui est d’actualité et peut illustrer cette secessio plebis que sont les ronds-points contemporains. Le peuple romain insatisfait du sort qui lui est réservé par le Sénat, et qui ne correspond en rien aux origines de l’antique République, cette res publica animant l’inconscient collectif, le peuple donc se retire, on s’en souvient, sur l’Aventin.

Il est intéressant de rappeler qu’Erasme, dans son Eloge de la folie, rappelant cet « ancien âge », note qu’on ne le fit pas revenir par un discours « prétendu sage ». Discours rationnel et plein de bonnes intentions. Mais bien par le fait de lui conter une fable. Agripa tente de convaincre le peuple en improvisant une fable. Celle de la complémentarité des « membres et de l’estomac ».

Voilà qui fut judicieux. Face aux insurrections populaires, il faut rappeler l’importance de l’entièreté du corps collectif. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte fécond. C’est cela la fonction du mythe rappelant que le corps social ne se nourrit pas simplement de pain, mais a besoin de rêve pour assurer la présence à l’être. Pour être, tout simplement. En une formule oxymoronique : un corporéisme mystique.

Dire avec justesse ce qui est

C’est cet oxymore que l’élite ne sait pas ou ne veut pas comprendre. L’expert dès lors n’est plus un philosophe suivant le chemin ardu de la pensée, mais bien, pour reprendre un terme de Platon, un « philodoxe ». Il court, ici et là, pour ne manquer aucune miette de la « société du spectacle ». Il est un élément du spectacle intégré. Et il n’est plus, dès lors, pris en considération.

Ne l’oublions pas. C’est quand on ne sait pas dire, avec justesse, ce qui est, c’est quand le moralisme, ce qui devrait être, prend le dessus, que le peuple fait sécession. C’est aussi le moment où naissent les discours démagogiques, tout pétris de haine, de ressentiment et de xénophobie.

L’enjeu n’est donc pas négligeable. Il faut trouver les mots, les moins faux possible, pour dire la « volupté créatrice » qui, plus ou moins maladroitement, est en gestation dans notre postmodernité naissante. Les lieux communs et diverses bien-pensances ne suffisent plus, il faut avoir l’audace et le courage d’une pensée de haute mer. Là encore, entièreté de l’être, le courage n’est-il pas, tout à la fois, « le cœur et la rage » ?

Michel Maffesoli (L'inactuel, 18 mars 2018)

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