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30/12/2017

Concurrence des soupçons...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe consacré à la concurrence des soupçons entre la France d'en haut et celle d'en bas... Spécialiste de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a publié notamment Les maîtres du faire-croire (Vuibert, 2008), Think tanks - Quand les idées changent vraiment le monde (Vuibert, 2013) ou La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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Concurrence des soupçons
 
Nous vivons à l’ère des soupçons concurrents. Il y a le soupçon — répandu plutôt dans les classes éduquées - que la population deviendrait comme allergique au vrai. Complaisante face aux mensonges de politiciens assumant ne plus se laisser borner par les faits, résistante aux preuves scientifiques (du réchauffement climatique, de la nécessité des vaccins, etc.)... Bref, crainte que l’évidence des faits et des savoirs ne puisse plus s’imposer et que les manipulateurs poutino-populistes ne séduisent des masses que, curieusement, les médias traditionnels ne parviennent plus à rééduquer.

S’y oppose le soupçon symétrique que tout ce qui vient d’en haut, des sachants, des experts, des professionnels de l’information, etc., forme un gigantesque rideau de fumée destiné à rassurer le peuple où à lui dissimuler les « vraies questions ».
Dans tous les cas, des sondages montrent avec constance combien diminue la confiance populaire dans les médias ou, plus récemment, que la liberté d’expression est menacée dans les mêmes médias (76%).

Bien entendu, nous ne disposons d’aucun moyen scientifique de mesurer quelque chose qui ressemblerait à un taux de résistance des masses aux faits et aux sciences et qui varierait suivant les époques. Les gens d’il y a cinquante ans étaient-ils plus ou moins complaisants face aux démagogues ? moins victimes de l’intoxication et de l’idéologie ? plus ou moins enclins à croire aux remèdes de bonnes femmes ou aux extra-terrestres, moins pénétré de l’évidence de l’évolution et de la climatologie ou des bienfaits de la médecine ?

Mais nous pouvons constater empiriquement que les discours se multiplient sur la question dite de la post-vérité tandis que l’accusation de falsification envahit le débat : falsification politique (fake news, complotisme, interférences étrangères dans les élections) ou contestation des acquis de la science.

Un exemple : le nombre de magazines qui ont consacré un numéro spécial à «  La vérité est-elle morte ?», « L’ère de la désinformation », « Y a-t-il encore une vérité ? », « La défaite de la vérité».

Que les faits nus - des événements qui se sont ou non déroulés et sont ou non susceptibles d’être prouvés - puissent être interprétés en des sens opposés, d’un point de vue moral, historique opposés, différemment évalués en fonction du bien commun (et peut-être de nos intérêts)..., rien de plus normal. Qu’il subsiste des divisions idéologiques - sans doute moins simples qu’à l’époque où une partie de la population française était persuadée que l’URSS était un paradis, et l’autre que les Algériens adoraient la présence française -c’est inévitable. Ce à quoi nous assistons est différent : le fait que nous soyons autant obsédés par le trucage et l’intoxication et que nous leur prêtions un tel rôle historique (le Brexit, l’élection de Trump et le référendum de Catalogne présentés comme la conséquence quelques fake news russes p.e.). La contestation des évidences proclamées et celles des autorités chargées de les valider, atteint une virulence inégalée.
Mais au fait comment savons-nous ce qui est faux ?

Un intéressant numéro de Scientific American. rappelle assez opportunément ce qu’est une « certitude » au sens d’une théorie dominante que personne dans la communauté des chercheurs n’a réussi à remplacer ou mettre en défaut. En clair, cela implique que le consensus sur l’évolution, les vaccins, le climat ou l’innocuité pour le consommateur est présumé résister à la vérification théorique par leur cohérence avec les autres acquis, comme à la vérification expérimentale. C’est du moins ce que nous devons admettre, simples. citoyens qui n’avons pas une vie à consacrer à devenir experts en ces domaines : s’il y a quasi unanimité d’un côté et que les théories alternatives ne fonctionnent sur une bonne dose de suppositions improbables, il vaut mieux croire que la terre n’est pas plate, que les médicaments guérissent, etc.

La situation est différente pour les fausses nouvelles puisque, par définition, ce sont des faits qui sont censés ne s’être produits qu’une fois et pas forcément avoir laissé énormément de témoins ou de traces. Globalement on prouve qu’il y a « fake news » de deux manières. Soit on démontre le trucage : cette photo a été prise ici, pas là, ce document a été retouché, ce témoin n’existe pas... Soit on renvoie à des sources ou des documents sensés faire foi.

Dans tous les cas, il y a une terrible panne de l’autorité. On peut sans doute trouver des explications psychologiques (biais cognitifs, préjugés et passions), sociologiques (scepticisme des « périphériques »), voire technologiques (les réseaux numériques exposant les interprétations les plus hétérodoxes de la réalité et les renforçant). Mais la perte de références a priori indiscutables - la loi des choses ou le déroulement des choses - constitue la surprise la plus ironique pour des sociétés qui se veulent positives et transparentes.
 
François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 26 décembre 2017)

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