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21/09/2018

Quand le Dragon enquête...

Les éditions DLV viennent de publier un polar d'Emmanuel Albach intitulé Le gamin aux lunettes noires. Ancien journaliste au Figaro et à l'AFP, Emmanuel Albach a fait partie des quelques dizaines de volontaires français qui se sont engagés en 1976 dans la guerre du Liban aux côtés des phalangistes chrétiens. Il a raconté cette expérience de jeunesse dans Beyrouth 1976, des Français aux côtés des Phalangistes (Synthèse nationale, 2015). Il a également publié un roman de politique fiction,  Le grand rembarquement (Dualpha, 2016).

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" A la suite du meurtre d'un de ses amis, Le Dragon enquête dans une banlieue parisienne prétendument bourgeoise et paisible, mais d'où l'Etat islamique prépare une terrible vengeance... Avec Le Dragon -libraire enquêteur au passé tumultueux- et la jolie Charlotte, flingueuse sans état d’âme, les bastos sifflent fort aux oreilles de la racaille acquise à Daech. "

15/09/2018

« Je ne serais pas étonné que l’EI, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays »

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par François-Bernard Huyghe au site Algérie Résistance, animé par le journaliste Mohsen Abdelmoumen, à propos de la lutte contre l'Etat islamique. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015), Daech : l'arme de la communication dévoilée (VA Press, 2017) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

 

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« Je ne serais pas étonné que l’EI, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays »

Mohsen Abdelmoumen : Les gouvernements occidentaux sont-ils impuissants face au terrorisme ?

Dr. François-Bernard Huyghe : Nous avons des attentats terroristes en Occident depuis la fin du XIXe siècle. Il y en a eu pour diverses raisons, tantôt par des anarchistes, tantôt par des indépendantistes, tantôt l’extrême-gauche, l’extrême-droite, etc. et personne n’a trouvé la solution miracle. En ce moment par exemple, en France, nous vivons une situation où en dépit de l’écrasement militaire de Daech, il y a tous les deux mois un attentat ou une tentative d’attentat se réclamant du califat mené avec plus ou moins de moyens, donc il y a une sorte de routine terroriste qui s’installe. Évidemment, on a pris des tas de lois, je crois qu’en France on a du prendre vingt lois contre le terrorisme et bien sûr, la lutte a des limites et d’abord des limites quantitatives car il y a plusieurs dizaines de milliers d’individus susceptibles d’être djihadistes ou d’être absorbés par le djihadisme en France, donc cela pose des problèmes de surveillance d’autant plus difficiles que ces djihadistes dans leur vision stratégique ont le droit de s’attaquer à n’importe quelle cible. C’est évidemment différent de l’époque où il fallait protéger les présidents de la République, les magistrats ou les généraux mais pas le citoyen au coin de la rue.

Que pensez-vous de la restructuration de Daech et notamment de la naissance du groupe Khorasan ?

Toute la stratégie de Daech et tout son discours étaient basés sur le fait qu’on allait enfin établir le califat au pays de Sham et qu’il rayonnerait dans le monde entier. Bon, il a été écrasé mais on voit maintenant qu’il y a une phase 2 avec des groupes se réclamant de Daech qui viennent venger l’écrasement de ce califat, il y en a de Khorasan, et on a vu des attentats en Afghanistan, on en a vu aussi en Indonésie, etc. Donc, il est très possible qu’un certain nombre de groupes continuent à prospérer et à mener des actions de manière décentralisée après la perte du califat qui tenait une place centrale. Après tout, je vous rappelle que l’on combat Al-Qaïda depuis le début des années 1990. On a mis d’énormes moyens militaires pour l’écraser  et elle sévit toujours aujourd’hui et je ne serais pas étonné que Daech, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays.

Le gouvernement Macron a lancé un 3eplan pour lutter contre la radicalisation. Vous maîtrisez bien ce sujet. Ces mesures s’en prennent-elles vraiment à la racine, à savoir l’idéologie takfiriste ou non ?

Personnellement, je suis très très sceptique sur les méthodes de déradicalisation. Ce mot ne veut pas dire grand-chose. Empêcher les gens de retourner à leurs racines, qu’est-ce que cela veut dire vraiment ? On a fait plusieurs tentatives en France sous le gouvernement précédent et sous le gouvernement Macron, menées par des associations qui essayaient de réadapter les jeunes tentés par le djihadisme, on les traitait un peu comme des alcooliques ou des drogués et cela a échoué lamentablement. On a l’exemple presque comique d’un centre de déradicalisation qui avait coûté une fortune, il y avait une seule personne qui y allait et encore, je pense que c’était parce qu’elle avait le chauffage et la douche gratuits. Donc, ces méthodes-là ont échoué.

Telles que caresser un hamster et utiliser un bâton japonais…

Par ailleurs, on a bien vu qu’on ne sait pas mener un contre-discours contre les djihadistes parce qu’on a fait plusieurs campagnes sur internet en disant « c’est affreux, on tue des gens, vous allez mourir ». Mais justement, les gens vont là-bas pour tuer et pour mourir, donc ça ne marche pas très bien. Il y a donc une faiblesse dans ce domaine-là. Comme solution, il y aurait une part de travail de l’école, certainement. Je souhaiterais en effet que l’école rende aux petits citoyens la fierté de leur pays et des valeurs républicaines. Mais est-elle capable de le faire au moment où, en France, on n’est même pas capable de leur apprendre à lire et à compter correctement ? Donc, on a de vrais problèmes et beaucoup de gens cherchent une solution dans une action des autorités islamiques pour dire que ce que fait Daech, ce que fait le califat, n’est pas dans le Coran, que c’est une déviance, une hétérodoxie, une interprétation délirante. C’est bien, et j’ai déjà vu passer des textes de religieux sunnites condamnant d’un point de vue théologique et dogmatique ce que fait le califat avec ses déviances. Le problème est que l’on voit que cela n’a pas vraiment atteint les capacités de recrutement de Daech qui disqualifie toutes les autorités musulmanes traditionnelles comme étant des hypocrites dans leur système mental, ce qui veut dire des mauvais sunnites qui en réalité coopèrent avec les sionistes, les chrétiens, les athées, etc.

Je reviens toujours au mot qui m’a frappé dans vos travaux. Ne pensez-vous pas qu’il y a une impuissance des gouvernements occidentaux face à la problématique des returnees (ndlr : les djihadistes qui reviennent d’Irak et de Syrie)?

Oui, on a également un gros problème de ce côté-là, on le voit déjà en France avec le retour de plusieurs centaines d’entre eux. C’est un problème en partie juridique : de quoi faut-il les inculper ? À partir du moment où l’on n’utilise pas contre eux une incrimination pénale du genre « coopération avec une puissance étrangère », « avoir porté les armes contre la France », etc., il faut les juger au cas par cas pour ce qu’ils ont fait et ce qui est prouvé et, évidemment, c’est long, car il est difficile de trouver des preuves. Par ailleurs, nous avons un système pénal qui n’est pas extraordinairement répressif, ce qui fait que certains djihadistes qui sont revenus après avoir combattu en Syrie, pourront sortir de prison vers 2020. Sans parler évidemment du recrutement qui pourrait se faire dans les prisons. Il y a dans la loi française l’idée de les regrouper dans un seul endroit, c’est probablement mieux que de les disperser partout où ils vont faire du prosélytisme, mais effectivement, on est face au problème des returnees ou des foreign fighters avec tout ce que cela comprend : les femmes qui vont revenir, qu’il sera difficile de condamner aussi sévèrement…

Et les enfants soldats de Daech

Et les enfants bien entendu. J’ai vu des vidéos abominables où il y avait des petits français, des gamins de moins de dix ans, qui égorgeaient des gens ou des choses similaires. Je ne sais pas quel est le psychologue qui saura les soigner et les ramener gentiment à l’école. C’est un véritable problème, ce qui fait qu’une grande partie de l’opinion française n’a pas très envie de voir revenir les foreign fighters.

J’ai évoqué le sujet avec l’ambassadeur d’Irak à Bruxelles qui m’a dit qu’il y a eu des contacts pour notamment rapatrier les foreign fighters. Vous pensez qu’il faut qu’ils soient jugés sur place ?

Oui, il y a sûrement eu des contacts. Nous sommes dans une situation juridiquement un peu embarrassante parce que, après tout, ce qu’ils ont fait, s’ils ont tué des gens, commis des crimes, c’est en Irak, et nous, la France, nous sommes censés soutenir le gouvernement irakien et faire partie d’une coalition de soutien qui considère le gouvernement irakien comme un gouvernement démocratique. Nous sommes un peu dans une situation schizophrénique. C’est vrai que notre système de droit réclame qu’on les rapatrie en France où ils ne risqueront pas la peine de mort, où les conditions de la défense sont mieux respectées, etc. De leur côté, j’imagine bien que les Irakiens n’ont pas une forte envie de les épargner, et ça me paraît normal. Nous sommes donc dans une situation un peu schizophrénique et embarrassante. Je vous rappelle que la ministre des Armées en France avait dit dans une interview, qu’après tout, si ces gens ne revenaient pas en France, ça ne lui ferait pas énormément de peine.

Ne pensez-vous pas que ces gens-là utilisent votre démocratie, c’est-à-dire le système démocratique occidental, pour mieux vous abattre ?

Bien évidemment. La réponse est oui.

Ils deviennent procéduriers, ils connaissent la procédure, le droit, ils utilisent les failles juridiques, etc.  pour mieux vous égorger. Ils s’appuient sur votre propre « démocratie », vos « droits de l’homme », etc. pour se retourner contre vous.

Oui, évidemment. Dans la mesure où ils affichent le plus grand mépris pour la démocratie, où, dans leur tête et dans la littérature djihadiste, ils passent leur temps à raconter que la seule loi est la loi de dieu, qu’il faut punir, et quand ils parlent entre eux, ils ne reconnaissent pas notre système juridique, notre démocratie, notre État, notre armée, etc. Et bien entendu, quand ils sont pris, ils font de la taqiya (ndlr : art de la dissimulation), de la dissimulation, ils gagnent du temps et utilisent le système juridique, les avocats, les droits de l’homme, etc. Je vous donne un exemple qui est très simple : on n’interviewe pas tellement les djihadistes revenus en France mais en revanche quand ils se font prendre par les Kurdes, par exemple, souvent les Kurdes les interrogent en français – il y a des tas de combattants kurdes français, car beaucoup de Français sont allés rejoindre leurs frères là-bas, ils ont un passeport français et parlent parfaitement français -, et donc ils ont fait parler 4 ou 5 djihadistes qu’ils avaient pris et évidemment ils disent « je me suis trompé » ou « on m’a trompé » « je voulais faire de l’humanitaire ».

Ils font ce que l’on appelle soi-disant « des révisions » mais en fait c’est de la taqiya, de la dissimulation.

Oui, c’est exactement de la dissimulation.

Ils s’adaptent. Ils ont une faculté d’adaptation incroyable à toutes les situations, vous ne trouvez pas ?

Ceci dit, le problème s’est toujours posé pour tout terroriste, pour toute personne accusée d’un attentat et qui sont des gens  qui sont contre le système et qui vont être obligés de jouer avec les mécanismes du système.

Pensez-vous que l’on peut combattre ces gens-là avec des outils juridiques ? Peut-on combattre un terroriste avec l’arsenal juridique d’un État de droit ?

Non, parce que l’on voit très bien qu’ils vont utiliser toutes les faiblesses de notre système et sauf peut-être pour des cas extrêmement graves, ils ne vont pas être condamnés à des durées très longues. J’aimerais parler d’un autre facteur très inquiétant, je ne sais pas si vous connaissez un livre remarquable qui s’appelle « Les revenants »…

Oui, le livre « Les Revenants » de David Thomson.

Voilà. Il montre très bien que maintenant il y a une deuxième génération, qu’il y a des gens qui étaient déjà engagés du temps d’Al-Qaïda, qui étaient déjà engagés du temps du GIA algérien, qui ont fait de la prison et qui sont toujours djihadistes. Donc, je ne voudrais pas être pessimiste, mais ceux qu’on prend maintenant seront peut-être toujours djihadistes dans dix ans.

A-t-on appris, en France, la leçon du drame algérien et du combat du peuple algérien contre les terroristes ? Lorsque j’ai parlé à l’Ambassadeur d’Irak, il m’a dit qu’Al-Qaïda, Daech, GIA, étaient des noms différents pour une même matrice.

Effectivement, c’est la même idéologie, ce sont des djihadistes salafistes qui se réclament de la même tradition et de la même stratégie.

Oui, le corpus idéologique est le même.

Bien sûr, il y a des petites différences stratégiques, le GIA voulait combattre en Algérie, Al-Qaïda voulait frapper l’ennemi lointain et le califat voulait créer le califat tout de suite. Ce sont des différences stratégiques mais pas des différences idéologiques. On est bien d’accord là-dessus. Avons-nous appris les leçons ? Eh bien, j’espère qu’on va les apprendre. Bien sûr c’est autre chose, parce qu’en Algérie, vous avez eu des forces de guérilla et on ne peut pas vraiment comparer militairement. Effectivement, ce ne serait pas mal qu’on retienne un peu ces leçons-là d’un pays qui a payé un prix du sang élevé.

Certains experts bien sourcés que j’ai interviewés m’ont affirmé que Daech a repris ses positions de 2013 en Irak alors que les médias nous présentent la défaite militaire de Daech. Ne pensez-vous pas que contrairement à ce que les médias disent, il n’y a pas eu de défaite militaire mais un repli tactique en Irak et que l’idéologie reste intacte ?

Je pense que vos experts ont probablement raison en ce sens qu’il faut se souvenir qu’effectivement, vers 2013 – 2014, peu de gens avaient réalisé le danger. C’était une petite scission d’Al-Qaïda et donc il s’agissait de gens qui n’occupaient pas de villes et qui n’essayaient pas de conquérir des territoires. Ils ont quand même subi des pertes considérables, mais ils ont probablement une capacité de survie en situation de guérilla dans des pays où le contrôle du territoire est très difficile et où il y a des tas de groupes armés. Effectivement, qu’ils se soient repliés est très possible. Après tout, pendant des années ils ont échappé à l’aviation, à l’armée, etc. Ils ont certainement du garder une grande capacité  à survivre. Je vois plusieurs scénarios : il y a ceux qui vont repartir dans d’autres pays pour aller combattre, par exemple en Afghanistan…

En Europe ?

Au Maroc, c’est possible, pour ceux qui vont partir faire le djihad ailleurs. Peut-être que certains passeront des accords et rejoindront des groupes d’Al-Nosra, etc.  Et puis il y a ceux qui reviendront en France…

En Europe ?

En Europe, en général. Je pense qu’il y en a un certain nombre qui continueront à être sur place. Ça me paraît logique.

Dans votre livre très important et très riche en documentation notamment concernant la communication chez Daech « Daech : l’arme de la communication dévoilée », ne pensez-vous pas que Daech a gagné la bataille de la communication ?

Ils ont été très bons en tous cas. Il est vrai qu’ils ont réussi à produire un appareil de propagande par l’image, par le texte, par les réseaux sociaux, qui a été fantastique. On ne savait pas faire grand-chose face à cela. Ce qui a changé maintenant, c’est qu’il est techniquement de plus en plus difficile de trouver la propagande djihadiste car ils ont moins de moyens de production et ils ne peuvent plus faire des films d’exécutions avec 15 caméras, des moyens de montage, et des super-caméras. Il y a un autre facteur qui joue, c’est que les réseaux sociaux ou plus exactement les grands d’internet, les GAFA, sont intervenus pour changer les algorithmes des moteurs de recherche, pour retirer des comptes, pour chiffrer les contenus, et très honnêtement, il est très difficile maintenant de trouver des contenus djihadistes pro-Daech sur internet. En tous cas, c’est infiniment plus difficile qu’au moment où j’ai écrit ce livre.

Vous pensez que votre livre a eu de l’impact ? 

Oh lala ! Je ne suis pas si immodeste. Je ne me prête pas un rôle aussi important (rires). En revanche, sur le plan technique, ils continuent à communiquer. Je vous donne un petit exemple : l’autre jour, on a arrêté en France un Égyptien qui préparait un attentat avec un poison très dangereux. Je ne sais pas jusqu’à quel point il aurait eu les connaissances techniques pour réaliser ce projet, mais lui, il communiquait sur l’application cryptée Telegram qui est une application très sécurisée. On l’a quand même arrêté et la police n’a pas expliqué ce qu’il a fait, peut-être que les policiers se sont infiltrés dans sa page de diffusion Telegram, peut-être qu’ils ont pris son téléphone et qu’ils ont pu regarder ses messages. Mais en tous cas, les djihadistes sont devenus très très prudents sur la communication et, si j’ose dire, le secret est très difficile à concilier avec la publicité, donc c’est plus difficile de trouver leurs messages si vous n’êtes pas initié.

Ne pensez-vous pas qu’ils peuvent revenir à des méthodes de communication plus artisanales, telles que l’ancienne méthode du bouche à oreille ?

Bien sûr. Le bouche à oreille a toujours fonctionné en ce sens que les loups solitaires qui deviennent djihadistes en regardant des groupes terroristes commettre des attentats, moi je n’en connais pas. Cela n’existe pas. Il y a toujours des copains, il y a des frères, des camarades, il y a des mentors. Souvent d’ailleurs, on voit que ce sont des groupes d’une localité, ils connaissent les gens, les copains d’enfance, ils se sont rencontrés à l’école, à la mosquée ou au centre de loisirs, donc le facteur humain est très important pour permettre aux gens de communiquer entre eux.

Dans votre livre cosigné avec Alain Bauer « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire » dans lequel on trouve bien des questions, vous attirez l’attention sur le corpus idéologique qui est fondamental pour devenir terroriste. Or, j’ai fait une petite recherche et j’ai trouvé que dans de nombreuses bibliothèques municipales des pays européens, on trouve des livres des théoriciens du takfirisme, du genre Sayyid Qotb ou Ibn Taymiyya. Comment expliquez-vous que les pays occidentaux tolèrent ces ouvrages ?

Effectivement, mais je ne sais pas si les djihadistes vont les consulter à la bibliothèque…

Ils les échangent dans les prisons, en tous cas.

Alors là, effectivement, ce n’est pas une très bonne idée d’autoriser cela (rires). Je suis d’accord avec vous. On sait qu’il y a un très grand effort de traduction et de diffusion de ces livres. Les textes d’Abdelwahhab, etc. sont édités par l’Arabie saoudite. Il y a des tas de théologiens qui sont djihadistes et les salafistes saoudiens les lisent et les diffusent aussi.

Comment expliquez-vous que l’Arabie saoudite soit un allié stratégique des Américains et des Français, avec lesquels elle fait du business, sans parler du Qatar, alors que ces pays génèrent le terrorisme ?  Ne faudrait-il pas revoir vos alliances ? J’ai parlé avec un expert du renseignement européen qui me disait que les enjeux économiques étaient prépondérants.

J’ai peur qu’il n’ait un petit peu raison et qu’en fait, il y a d’énormes intérêts économiques qui sont engagés dans tout cela – et là on parle de très gros business avec l’Arabie saoudite. Soyons honnêtes, vous voyez bien que les médias et l’opinion s’indignent beaucoup moins de ce que fait l’Arabie saoudite que ce que font d’autres pays.

Donc, les contrats économiques passent avant la sécurité des citoyens, si je comprends bien ?

D’une certaine façon, oui. Il est clair qu’il y a des gros intérêts économiques en jeu.

Vous avez beaucoup travaillé sur les médias et la communication de Daech, comment expliquez-vous que sur un réseau social comme Twitter ou Facebook on trouve des comptes inféodés à Daech ou Al Qaïda ? Ne pensez-vous pas que les États et leurs services doivent intervenir pour mettre ces médias sociaux face à leurs responsabilités ?

Ils l’ont un petit peu fait, et d’ailleurs il y a de temps en temps des reproches à ce sujet. Il y a eu des modifications des algorithmes sur Facebook, Google, etc. Il y a eu des mesures qui ont été prises mais le problème est aussi largement quantitatif et je vous assure que rechercher des groupes djihadistes sur Google, c’est beaucoup plus difficile maintenant qu’il y a quelques années.

Personnellement, j’ai trouvé quelques comptes sur Twitter, notamment un groupe en Afghanistan.

C’est une question d’algorithmes et de recréation très très rapide de ces comptes.

Ne pensez-vous pas qu’en jouant sur le conflit entre les Chiites et les Sunnites comme on l’a vu au Moyen Orient, les Américains ont ouvert la boite de Pandore ? Ne risquent-ils pas de dévaster ce qu’il reste de cette région martyrisée ?

Je ne peux répondre que oui à une telle question. Bien sûr, c’est évident. Ils ont joué avec le feu, avec une ignorance incroyable de la situation. Vous savez le mot qu’on rapporte quand Bush avait lancé la guerre d’Irak, on lui avait dit qu’il fallait tenir compte des Chiites, et il avait répondu « les Chiites, les Chiites, je croyais que tout le monde était musulman là-bas » (rires). Vous voyez le degré d’ignorance. C’est sûr qu’il y a eu un déclanchement de la poudrière après 2004. On peut aussi discuter de ce qu’on a fait en Libye.

Que pensez-vous du retrait de Trump de l’accord sur le nucléaire iranien ? Ne pensez-vous pas que Donald Trump est en train de jouer à un jeu très dangereux pour l’humanité ?

Oui, et il joue avec une alliance objective avec Netanyahu, avec l’Arabie saoudite, et il ridiculise accessoirement l’Europe dans cette histoire. Là encore, on ne peut qu’être d’accord sur le danger de déconstruire ce qui a été construit.

François-Bernard Hughe, interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen (Algérie résistance, 9 juillet 2018)

07/09/2017

Décomposition et recomposition du Moyen-Orient...

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La revue Conflits, dirigée par Pascal Gauchon, vient de sortir en kiosque un sixième numéro hors-série consacré au Moyen-Orient.

Vous pourrez y découvrir, notamment, outre des entretiens avec Georges Corm ("Nous vivons en enfer depuis 1956") et Fabrice Balanche ("Moyen-Orient : la situation est pire que jamais"), des articles de Pascal Gauchon ("L'enfer et les bonnes intentions"), de Pierre Royer ("Le poids du désert et de l'histoire"), d'Olivier Hanne ("Frontières et seuils au Moyen-Orient" ; "Vers la fin des frontières" ; "Les représentations du Moyen-Orient"), de Frédéric Pichon ("Échecs et résilience du nationalisme arabe" ; "Irak, Syrie, Liban. La grande guerre régionale"), de Florian Louis ("L'Iran menacé ou menaçant ?" ; "L'uniformisation architecturale des métropoles"), d'Anne-Clémentine Laroque ("Le grand jeu djihadiste au Moyen-Orient"),  de Christophe de Crémiers, Pierrick Langlais et Louis-Marie Masfayon ("A l'heure de la défaite de Daech, quoi de nouveau ? Al-Qaïda"), de Pierre Berthelet ("L'eau plus précieuse que le pétrole ?"), de Sébastien Abis ("Ne pas sous-estimer la variable alimentaire"), de Didier Giorgini ("Les clivages religieux au Moyen-Orient"), d'Antoine Basbous ("L'Arabie saoudite, un colosse aux pieds de pétrole"), de Tancrède Josseran ("Turquie, le pays à cheval"), de Hadrien Desuin ("L’Égypte, une grande puissance pauvre"), de Gil Mihaely ("Une villa dans la jungle. Israël au Moyen-Orient"), de John Mackenzie ("Si tu ne vas pas en Orient, l'Orient viendra à toi"), d'Olivier Zajec ("Du parrain omnipotent au géant hésitant"), de Michel Nazet ("Les routes de la soie mènent au Moyen-Orient"), de Jean-Baptiste Noé ("Le Vatican et le Moyen-Orient. Préserver l'ancrage historique"), de Tigrane Yégavian ("Yemen. La guerre oubliée" ; "ndépendance improbable, unité impossible") ou de Marjorie Bordes ("La mosaïque du Golfe persique").

23/06/2017

L'Etat islamique et l'arme de la communication...

Les éditions VA Press viennent de publier un essai de François-Bernard Huyghe intitulé Daech : l'arme de la communication dévoilée. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015).

 

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" Parmi les ouvrages sur l'État islamique, voici le premier à décrypter l'incroyable pouvoir de persuasion qui amène des milliers d'hommes à tuer ou à mourir pour un califat mythique. Implanté sur sa terre sacrée, Daech attire des "foreignfighters" ou moudjahidines du monde entier.

Le spectacle de la mort, les mots et les images, mais aussi l'argumentation théologique sophistiquée et l'utopie du califat sont au service d'une offre idéologique sans précédent : gagner son salut, soumettre la Terre à une seule loi et venger des siècles d'humiliation. Cela fonctionne y compris (surtout ?) sur des cerveaux formés par nos sociétés de communication et de consommation.

Pour cela, le califat a développé une méthode de communication propre qui est décryptée dans cet ouvrage après analyse de centaines de publications et de vidéos, chacune avec leur style visuel, leur logique et leurs affects ; Il utilise les outils les plus modernes de diffusion en ligne et mobilise les réseaux sociaux et les réseaux humains afin de recruter et de propager l'exemple ; la technologie occidentale passe au service de ceux qui haïssent l'Occident. Contre cela, nos contre-discours, nos déradicalisations ou nos tentatives d'assainir le Net sont de peu d'effet.
Pour combattre, il faudrait commencer par comprendre à la fois leur message, sa redoutable efficacité, ses relais et ses vecteurs. "

13/04/2016

Alain de Benoist : La force du religieux, le pouvoir de mobilisation de la religion nous échappent...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré au djihadisme et à ses causes...

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Alain de Benoist : Djihadisme et choc des civilisations ? Une formule fourre-tout

Le djihadisme à la sauce Daech fait la une des gazettes, non sans raison. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

L’État islamique reste à bien des égards une énigme. Ce n’est pas un État, bien qu’il en ait certaines caractéristiques. Ce n’est pas un mouvement terroriste (il mène avant tout une guerre conventionnelle), mais il a aussi recours au terrorisme. Il se donne pour islamiste, mais quand on examine la liste de ses dirigeants, on ne trouve pratiquement aucun islamiste, mais plutôt des cadres déchus de l’ancien État irakien. Xavier Raufer le décrit comme une « armée mercenaire », ce qui n’est probablement pas faux, mais mercenaire au service de qui ?

Le recours au « choc des civilisations » permet-il de mieux expliquer les choses ?

Le « choc des civilisations » n’est qu’une formule dans laquelle chacun met ce qu’il veut. La principale faiblesse des explications « culturalistes » des conflits est de faire l’impasse sur les logiques politiques qui conduisent à ces conflits, et aussi de faire oublier que l’immense majorité des conflits ont toujours eu lieu (et continuent d’avoir lieu) au sein d’une même civilisation.

Voir dans le djihadisme un phénomène qui s’inscrirait dans la lignée des conquêtes musulmanes ou ottomanes des siècles passés revient à faire abstraction d’un contexte totalement nouveau. Moins qu’un affrontement entre l’Occident et l’islam, j’y vois plutôt la reconstruction conflictuelle de deux imaginaires également travaillés par le déracinement et la mondialisation, ce qui permet de comprendre pourquoi le djihadisme manifeste si souvent une mentalité qui retourne la modernité contre elle-même (les djihadistes sont des modernes malgré eux). J’y vois moins un conflit entre une appartenance universaliste et une identité particulière qu’une lutte entre deux universalismes rivaux.

Il faut aussi faire la part d’une immense frustration – qui n’est pas seulement de l’ordre de la frustration sexuelle. Il y a une envie et un amour frustré d’Occident dans la volonté destructrice (et autodestructrice) de le jeter à bas. La volonté des islamistes de recourir au djihadisme pour condamner sans appel une société par laquelle ils estiment avoir été eux-mêmes condamnés explique le continuum entre violence sociale de droit commun et violence politico-religieuse. La logique du ressentiment, le renversement classique du désir frustré en agressivité, aboutissent très logiquement à ce qu’Alain Badiou décrit comme un « mélange de propositions héroïques mortifères et, en même temps, de corruption occidentale ».

Le père Hervé Benoît a été mis à pied par l’archevêque de Lyon, Mgr Barbarin, pour avoir publié une tribune dans laquelle il mettait en regard ceux qui ont trop de religion et ceux qui n’en ont pas assez. Peut-on placer sur le même plan deux sortes de zombies, les uns en proie à un hédonisme échevelé, les autres cherchant à transcender le vide de leur existence par un idéal religieux, fût-il dévoyé ?

Sans doute, mais il faut aller plus loin. Les membres de Daech ne se présentent ni comme des résistants ni comme des rebelles (il n’y a aucun potentiel émancipatoire dans la violence fondamentaliste), mais comme des soldats d’une armée divine. C’est ce que nous ne parvenons pas à comprendre. Et c’est pour cela que nous nous obstinons à ne voir dans ces jusqu’au-boutistes de la vérité que des paumés ignorants, des barbares, des déséquilibrés ou des fous (d’où l’idée qu’ils n’ont « rien à voir avec l’islam »).

Comme le dit Marcel Gauchet, nous sommes sortis de la religion, non pas au sens où il n’y aurait plus de croyants, mais en ce sens que les valeurs religieuses ne sont plus la clé de voûte de la société, qu’elles ne constituent plus le mode de structuration hétéronome des communautés humaines. La privatisation de la foi, la montée d’une laïcité qui tend à rabattre la croyance sur la sphère privée, sinon sur le for intérieur, sont allées de pair avec un apaisement de la façon dont l’engagement religieux est vécu par les croyants eux-mêmes.

L’Église ne cherche plus à lancer des croisades, et ses fidèles résistent en général très bien à l’appel des sirènes de la violence sacrée. Nous avons oublié les épisodes de fanatisme religieux de notre propre histoire, les époques où l’on trouvait normal de tuer ad majorem Dei gloriam.

Nous avons du mal à comprendre que des hommes veulent tuer et se faire tuer aussi vite que possible parce qu’ils pensent que c’est le moyen le plus sûr d’accéder au paradis. Les chrétiens eux aussi estiment que la mort ouvre la porte de la vie éternelle, mais ils ne sont en général pas très pressés de mourir. Persuadés que la foi est affaire de croyance personnelle, nous ne parvenons pas à imaginer que le religieux puisse être le moteur d’actions meurtrières. Nous avons tendance à y voir un alibi, une légitimation de surface. La force du religieux, le pouvoir de mobilisation de la religion nous échappent. Nous avons oublié le sens profond du théologico-politique.

Une certaine gauche, depuis l’époque des Lumières, s’imagine de son côté que la religion, considérée comme « superstition » ou obscurantisme archaïque (Lénine parlait de « brouillard mystique »), est appelée à s’éteindre du fait des progrès de la science et de la raison – ce qui est absurde puisque la science, par définition, ne s’intéresse pas au pourquoi (elle ne s’occupe que du comment). Cette idée que la croyance est une chimère sans consistance nourrit notre conviction qu’aucun absolu ne mérite qu’on tue en son nom.

C’est ce que dit très bien Jean Birnbaum dans son dernier livre : « Comment la gauche, qui tient pour rien les représentations religieuses, pourrait-elle comprendre la haine funeste de ces hommes vis-à-vis des chrétiens, leur obsession complotiste à l’égard des juifs, mais aussi la guerre à mort qui oppose chiites et sunnites à l’intérieur même de l’islam ? Comment pourrait-elle accepter que le djihadisme constitue désormais la seule cause pour laquelle des milliers de jeunes Européens sont prêts à aller mourir loin de chez eux ? » Plutôt que de répéter des banalités, c’est à cela qu’il faudrait réfléchir.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 1er avril 2016)

13/01/2016

« Qui dit guerre dit effort de guerre » ...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à la "guerre" menée par la France contre l’État islamique...

 

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« Il ne sert à rien de supprimer Daech si l’on ne sait pas par quoi le remplacer ! »

François Hollande a promis aux Invalides de « tout faire pour détruire les fanatiques de l’armée de Daech ». On en prend le chemin ?

C’est de la gesticulation. Après s’être refusé à bombarder les positions de l’État islamique pendant plus d’un an pour se concentrer sur l’aide apportée aux opposants à Bachar el-Assad, le chef de l’État a seulement décidé d’intensifier nos frappes. Mais des attaques aériennes n’ont jamais permis de gagner une guerre, surtout réalisée par des chasseurs-bombardiers qui ont le plus grand mal à atteindre les cibles mobiles et des ennemis particulièrement aptes à la dispersion et à l’imbrication avec les populations (ne soyons pas naïfs au point de croire que nos frappes ne touchent que des djihadistes !). On compte à l’heure actuelle de vingt à trente frappes par jour sur un territoire grand comme la Grande-Bretagne, soit environ 8.300 frappes depuis le début des bombardements. Les frappes réalisées par nos avions de combat ne représentent que 4 % de ce total. Elles ont, au mieux, permis de détruire 1 % du total des effectifs armés de Daech. On est loin du compte.

Qui dit guerre dit effort de guerre. Or, depuis des années, les budgets militaires sont les parents pauvres de la dépense publique. Passés désormais au-dessous du seuil de suffisance, ils ne permettent plus d’assurer nos missions régaliennes dans un monde qui devient pourtant toujours plus dangereux. Parallèlement, des milliers de militaires qui pourraient être mieux employés ailleurs ont été transformés en vigiles de rue (les opérations Vigipirate et Sentinelle mobilisent l’équivalent de deux brigades, alors que nous n’en avons que douze). Comme l’a dit le colonel Michel Goya, « il est toujours délicat de jouer les gros bras quand on n’a plus de bras ».

Que faudrait-il faire ?

Chacun sait bien qu’on ne pourra pas faire éternellement l’économie d’un envoi de troupes au sol. Mais personne ne s’y résout pour l’instant. Citons encore le colonel Goya : « Il n’y a combat dit asymétrique et résistance souvent victorieuse du “petit” sur le “fort” que tant que ce dernier craint de venir combattre sur le terrain du premier […] Quand on ne veut pas de pertes, on ne lance pas d’opérations militaires. »

S’assurer de l’étanchéité de la frontière avec la Turquie, aujourd’hui inexistante, serait l’un des premiers objectifs à atteindre. La Turquie joue, en effet, un jeu irresponsable. Tout ce qui l’intéresse est de nuire à Bachar el-Assad et d’empêcher la naissance d’un État kurde indépendant. Elle aide directement ou indirectement Daech, et elle le finance en lui achetant son pétrole. Elle n’a pas hésité à abattre un avion russe parce que celui-ci bombardait des convois pétroliers, et les États-Unis lui ont apporté leur soutien dans cette agression d’une gravité inouïe au seul motif que les Turcs sont membres de l’OTAN.

Cela pose la question de nos rapports avec l’OTAN, dont le général Vincent Desportes n’hésite pas à dire qu’elle est devenue une « menace sur la sécurité des Européens » et un « outil de déresponsabilisation stratégique » qui « nous prive des moyens de gagner des guerres et constitue le meilleur obstacle à l’édification d’une défense commune européenne indépendante ». À l’inverse, cela devrait nous amener à collaborer sans arrière-pensées avec tous les ennemis de nos ennemis, à commencer par la Russie, la Syrie et l’Iran. Mais soyons sans illusions : tous les spécialistes savent que cette guerre ne peut être qu’une entreprise de longue haleine, qui va durer au moins dix ou vingt ans.

À supposer que les Occidentaux – ce terme est employé à dessein – aient la capacité technologique de gagner la guerre contre le terrorisme, comment ensuite gagner une paix durable ?

Parler de « guerre contre le terrorisme » (ou « contre le fanatisme »), comme le font les Américains, n’est qu’une façon détournée de ne pas nommer l’ennemi. Notre ennemi n’est pas le terrorisme. Notre ennemi, ce sont ceux qui utilisent le terrorisme contre nous – et qui nous ont à ce jour plus terrorisé que nous ne les avons terrorisés nous-mêmes. On a tendance, aujourd’hui, à présenter les interventions militaires comme des « opérations de police ». C’est oublier qu’il y a une différence essentielle entre les unes et les autres, car la guerre aspire à la paix par la victoire, tandis que la police poursuit une mission sans fin (on ne fait pas la paix avec les délinquants). Refuser le statut d’ennemis à ceux que l’on combat, c’est s’engager dans des hostilités qui n’en finiront jamais.

Lutter contre l’État islamique implique de s’attaquer aux causes premières de sa force, lesquelles ne sont pas militaires, ni même religieuses, mais fondamentalement politiques. Il ne sert à rien de supprimer l’État islamique si l’on ne sait pas par quoi le remplacer. S’imaginer que les choses reprendront leur cours normal une fois qu’on aura fait disparaître les « fanatiques » et les « psychopathes », c’est rêver debout. Cela exige une intense activité diplomatique, à la fois nationale et surtout régionale. Au bout du compte, une grande conférence internationale sera nécessaire, qui devra sans doute envisager un remodelage des frontières. Mais dans l’immédiat, il faudrait déjà en savoir plus sur l’État islamique, et se demander – la question a été posée récemment par Xavier Raufer – comment il se fait que ses principaux dirigeants ne sont justement pas des islamistes, mais le plus souvent des anciens cadres de l’armée de Saddam Hussein.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 28 décembre 2015)