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02/11/2011

Les professeurs contre l'école ?...

Nous reproduisons ci-dessous un article de Claude Bourrinet, cueilli sur Voxnr et consacré à la crise de l'école et à la responsabilité que portent dans celle-ci les professeurs...

 

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Les professeurs contre l'école

L’évolution du système éducatif dans notre pays est arrivée à un point tel qu’il est presque impossible de sauver quoi que ce soit de ce désastre, d’autant plus que le débat n’a pas vraiment eu lieu, que la caste des pédagogues a pris le pouvoir au sein du système, et que les décisions sont arrêtées ailleurs que dans les instances souveraines de la Nation. A qui s’étonnerait que les partis gouvernementaux soient, depuis des lustres, incapables de produire un programme éducatif digne de ce nom, et se contentent de modifier à petites doses mesurées la forme et le contenu de l’enseignement, il faudrait souligner à quel point un tel projet existe, mais dans les logiciels des instances libérales internationales, comme l’OCDE, qui ne visent pas moins qu’à promouvoir l’intégration à la logique économiste, et à déraciner définitivement les consciences pour les formater à l’idéologie mondialiste. Cette utopie totalitaire se pare bien entendu des séductions les mieux pourvues en bonnes intentions, et ce n’est pas le moindre des paradoxes que les militants libertaires aient donné les gages politiques et éthiques nécessaires à l’arraisonnement libéral d’une institution qui a toujours été destinée à sauvegarder la beauté, la gratuité et l’humain dans un monde soumis aux pressions les plus destructrices.

D’innombrables analyses ont vu le jour pour tenter de dénoncer cette entreprise mortelle pour notre avenir en tant que peuple libre, et la polémique a fait rage, bien vainement, à vrai dire. Car cela fait longtemps que, dans notre pays, et même en Europe, aucun débat n’est plus possible, comme l’a montré le référendum confisqué de 2005 sur la constitution européenne, et singulièrement dans le domaine éducatif, où se conjuguent les réflexes militants, voire fanatiques, et des stratégies arrivistes, propres à des individus qui ont vu dans le pédagogisme une bonne occasion de faire avancer leurs carrière. C’est là, à vrai dire, un mal français, traditionnel dans notre Histoire, où la bureaucratie la plus imperméable au doute s’est souvent targuée de faire le bien en considérant les administrés comme un peuple colonisé. Même le pouvoir n’y peut mais. Ainsi De Robien a-t-il essuyé, il y a quelques années, l’humiliation de voir les bureaux du ministère, et tout l’appareil, prendre le contre-pied de ses velléités de retrouver un peu de bon sens dans l’apprentissage de la lecture.

Toutefois, on ne s’est pas posé des questions fondamentales sur le succès maintenant quasi définitif de cette entreprise de démolition. Comment le corps social, les parents, les décideurs politiques, les acteurs culturels, les intellectuels, et, plus singulièrement, les enseignants eux-mêmes, ont-ils pu accepter un état des choses qui, pour le moins, est consternant, et dont tout le monde, sauf certains cyniques, s’accorde à dire qu’il est parvenu à une ruine catastrophique ? Il est certain que nous nous heurtons à un non dit, parce que, d’une certaine manière, existent des connivences de fond, voire une complicité plus ou moins explicite. Pourquoi en effet les professeurs, pourtant si véhéments quand il s’agit de leurs retraites, n’ont-ils pas réagi face au désastre annoncé ? Pourquoi les syndicats, loin de s’opposer à une évolution dont tout être sachant penser pouvait prévoir les conséquences, ont-ils au contraire nourri le dynamisme par une rhétorique égalitariste ? Pourquoi la souffrance des enseignants, subie de façon si douloureuse, et les cris d’angoisse souvent proférées dans les salles de profs, n’ont-ils abouti à rien, et, au contraire, se sont transformés en soumission plus ou moins consentie ?

C’est là un mystère à vrai dire. Mais à y regarder de près, on peut y trouver une explication, ou plutôt différentes raisons qui prennent racine dans l’histoire du corps enseignant.

D’un point de vue sociologique, l’instituteur et le professeur appartiennent aux classes moyennes. Leur situation économique et sociale s’est améliorée durant les trente glorieuses, en fonction des nécessités de massification de l’enseignement, et du besoin qu’on avait d’enseignants mieux formés et motivés. Il faut ajouter à ce constat que ces enseignants, pour beaucoup d’entre eux, sont issus de familles liées au milieu, qu’ils vivent souvent en couple, et que leur pouvoir d’achat et leurs habitus ont contribué à créer une niche culturelle spécifique, que la garantie de l’emploi, grâce au statut de fonctionnaire, a solidifiée, sinon pétrifiée. Certes, la massification de l’Ecole a comporté des effets pervers. Le métier s’est dégradé, l’autorité du corps s’est dépréciée aux yeux des parents et des élèves, la valeur de la culture transmise a été dévalorisée, et, conséquemment, les revenus ont tendu à baisser en proportion d’un respect déclinant. A terme, le métier se transformant en « coaching » éducatif et en mission éducative, il est prévisible que les « avantages » matériels ou symboliques vont fondre rapidement, phénomène qui devient de plus en plus manifeste. Toutefois, l’effet « niche » a joué, et a encore préservé un minimum de confort chez ceux qui n’ont pas la malchance d’être contractuels. Il est fort à parier que le corps professoral réagira quand les « privilèges », pas seulement pécuniaires, comme les vacances, le temps hebdomadaire de travail etc., seront vraiment mis en cause, bien qu’une telle fatalité soit annoncée depuis longtemps. Mais combien restera-t-il d’enseignants titulaires ? et quel sera leur degré de combattivité ?

Il est néanmoins assuré que les « grands récits » s’étant estompés à l’orée des années 80, avec le substrat idéologique qui pouvait faire de maints enseignants des contestataires, et la société de consommation, avec ses lâchetés, sa veulerie, sa laideur, sa vulgarité, ayant colonisé l’ensemble de la société, les petits bourgeois que sont les profs ne pouvaient échapper à cet anéantissement des réflexes immunitaires, et à la corruption universelle. Dans les salles des profs, on parle davantage du e-commerce que des Indiens du Chiapas, n’en déplaise à José Bové.

Un autre facteur, et non des moindre, a accéléré la dislocation d’un projet éducatif, qui prend ses sources dans la Grèce antique : c’est la dépolitisation des enseignants. Nous sommes loin de la contre-culture des années soixante, et de la prédominance du parti communiste dans l’intelligentsia. Contrairement à ce que peuvent penser des gens de droite, la gauche n’est pas si populaire dans les écoles. En tout cas ne s’agit-il pas de cette gauche qui agissait contre l’argent, mais de celle qui se nourrit de la bienpensance conformiste actuelle, qui va des droit de l’homme au mariage des homosexuels, en passant par les sans papiers et l’anti-racisme. Autrement dit, le prolétariat, les pauvres autochtones ont disparu des imaginations et des paroles, au profit d’un vague sentimentalisme qu’on arbore par acquis de conscience. Mais le virus gaucher est toujours présent. Non certes dans sa traduction positive, marxiste ou communiste, mais dans la détestation de tout ce quoi, de près ou de loin, ressemble à des racines indigènes. Il est resté, chez des semi-intellectuels pourvus de quelques diplômes, ce réflexe encouragé par des médias dont on suit quotidiennement la logorrhée, sans esprit critique, de l’universalisme abstrait, de la fascination de l’ « Autre », de la survalorisation de légendes blanches ou noires, de ce mélodrame historique colporté par les idéologues du système, qui permet de justifier des pratiques que tout être sains condamnerait au nom du bon sens. Les élèves sont vus comme des victimes, la culture – dédaignée comme source d’injustice et d’inégalité, ou tout simplement parce qu’on n’en a pas le goût– est rejetée, dans la mesure même où on ne lit plus depuis belle lurette, et qu’on partage la sous-culture américanisée avec ses propres élèves. Ajoutons à cela que les humanités, quand elles n’ont pas été trahies par ceux qui devraient les défendre (il faut savoir que la moitié des certifiés n’ont pas passé le concours externe), passent après des disciplines plus « valorisantes » et « intégratrices », et des pratiques « maternelles », « protectrices », indulgentes pour les faiblesses humaines, sa paresse, sa propension au plaisir, et qu’il est devenu presque honteux de se prévaloir des grands textes, des auteurs, du patrimoine culturel de notre pays, au risque d’être déconsidéré par ce terme rédhibitoire d’ « élitiste ».

Au point donc que les principaux ennemis des professeurs, qui n’ont jamais pris la peine de s’informer, de lire les rapports, d’écouter les Cassandre, sont les professeurs eux-mêmes.
 
Claude Bourrinet (Voxnr, 11 octobre 2011)