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  • Perpignan, ou les limites du catéchisme de la mixité...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la question de la mixité scolaire...

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    Perpignan, ou les limites du catéchisme de la mixité

    Ce matin, avant de gagner le bar des Brisants, je me suis arrêté à la Maison de la Presse du Guilvinec et, chose qui ne m’arrive plus guère, j’y ai acheté Le Monde dans sa version de papier. Une demi-heure plus tard, le journal était déplié devant moi sur une table du bistrot, le port de Léchiagat derrière la vitre et la vedette des sauveteurs en mer dans mon champ de vision. Il reste quelque agrément à ces grandes feuilles que l’on tourne avec les doigts, surtout parce que le papier oblige à considérer ce que l’écran permet d’esquiver : le voisinage des articles, leur importance relative et, derrière l’information, l’architecture mentale d’une rédaction.

    Perpignan occupe dans cet univers rédactionnel une place assez singulière. Depuis que la ville a confié ses destinées municipales à Louis Aliot et au Rassemblement national, elle semble être devenue pour Le Monde une sorte de laboratoire des idées du Malin. On y retourne régulièrement prendre la température de la bête, observer ses mœurs, examiner ses symptômes, vérifier si quelque peste brune ne couve pas sous le soleil catalan. Cette fois, plusieurs articles s’intéressent à la ségrégation scolaire et à cette particularité perpignanaise : les enfants ne vont pas tous dans les mêmes écoles et, lorsque les parents disposent d’une marge de choix, ils ne choisissent nullement au hasard.

    Jusque-là, rien à redire. La ségrégation scolaire existe. Elle est considérable dans certains quartiers de Perpignan et le recours à l’enseignement privé l’accentue. L’affaire devient plus intéressante lorsque le journal cherche à l’expliquer. La grille de lecture retrouve alors les bons vieux rails : la ségrégation serait principalement sociale. Les familles aisées éviteraient les familles pauvres, les classes moyennes préserveraient leurs avantages et les stratégies résidentielles ou scolaires reproduiraient les inégalités économiques. La classe sociale devient le deus ex machina qui dispense commodément d’aller regarder ce que les parents disent lorsqu’on ferme la porte du salon.

    Car enfin, qui croit sérieusement qu’un père retire son fils d’un collège parce que le camarade assis à sa droite possède un revenu familial inférieur de quelques centaines d’euros au sien ? Qui imagine qu’une mère choisit le privé parce qu’elle redoute de voir sa fille fréquenter l’enfant d’un plombier, d’une caissière ou d’un conducteur d’autobus ? Dans quantité de cas, les différences économiques entre les familles qui partent et celles qui restent ne suffisent nullement à expliquer le phénomène. Les préoccupations sont ailleurs : le niveau scolaire, la discipline, la maîtrise de la langue, la tranquillité des cours, les comportements dans la cour, les rapports entre garçons et filles, l’attitude envers les professeurs, la violence verbale et physique, enfin les ambitions que les autres familles nourrissent pour leurs enfants.

    On appelle tout cela « l’ambiance », avec ce génie du langage ordinaire qui résume souvent en un mot ce que les sociologues mettent trente pages à décrire.

    L’école n’est pas seulement le lieu où l’on enseigne les fractions, Marignan et les participes passés. Pendant une bonne partie de sa journée, elle devient la société de l’enfant. Il y apprend des façons de parler, de rire, de séduire, de se défendre, de provoquer, de respecter ou de défier. Il découvre surtout ce qui procure du prestige parmi ses camarades. Dans une classe, travailler peut être admiré, toléré ou devenir une marque de faiblesse. Obéir au professeur peut sembler naturel ou vous désigner comme un soumis. La composition d’un établissement n’est donc jamais neutre, et le parent qui choisit une école choisit aussi une petite société dans laquelle son enfant va vivre.

    C’est ici qu’intervient un mécanisme humain ancien que les sciences sociales appellent l’homophilie : nous nouons plus volontiers des relations avec ceux qui nous ressemblent ou dont nous comprenons les codes. La ressemblance peut être sociale, linguistique, religieuse, politique et culturelle ; elle peut tout aussi évidemment être ethnique ou raciale. Ces appartenances jouent dans le choix des amis, des conjoints, des quartiers, des lieux de culte, des associations et naturellement des écoles. Les omettre lorsqu’on parle d’homophilie reviendrait à étudier les marées en oubliant la lune.

    Il n’est d’ailleurs nul besoin pour cela de détester le différent. Entre une sociabilité possible et une sociabilité familière, les hommes choisissent volontiers la seconde. Thomas Schelling l’avait montré dès les années 1960 avec ses modèles devenus classiques : de modestes préférences pour un voisinage où l’on ne se trouve pas trop minoritaire peuvent produire, par l’addition de milliers de décisions individuelles, une séparation beaucoup plus forte que ne le désirait chacun des individus pris isolément. Il n’y a pas nécessairement quelque grand ordonnateur maléfique de la ségrégation. Chacun déplace son pion de quelques cases et, à la fin, les couleurs se sont regroupées.

    L’expérience américaine est à cet égard passionnante. Durant des décennies, une puissante politique, judiciaire et administrative considérable fut mobilisée pour abolir d’abord une ségrégation légale injustifiable pour le monde post-1945, puis pour obtenir une déségrégation effective. Brown v. Board of Education, les interventions fédérales, les cartes scolaires redessinées, le busing, les décisions judiciaires : tout cela transforma profondément l’école américaine.

    L’erreur consiste à tirer de cette histoire l’idée que la séparation volontaire constituerait elle-même une anomalie que l’État devrait éternellement pourchasser. Lorsque les contraintes administratives se desserrent, les mécanismes d’agrégation recommencent en effet à jouer. Rien de mystérieux là-dedans. Les hommes recherchent leurs semblables, leurs églises, leurs commerces, leurs écoles, leurs réseaux familiaux, leurs habitudes. Une politique peut modifier leur répartition ; elle ne supprime pas les forces humaines qui conduisent à ces rapprochements.

    Les chiffres américains sont éloquents. La séparation résidentielle entre Noirs et Blancs a diminué depuis les années 1980 mais reste le mécanisme principal de l’immobilier américain. Des villes comme Milwaukee, Chicago, Detroit ou New York demeurent fortement ségréguées. Les voisinages, les lieux de culte, les mariages et une partie importante des relations sociales restent structurés par l’origine autant que par la classe.

    La télévision américaine offre à cet égard une charmante fiction. Dans une série, un Blanc, un Noir, un Asiatique et un Latino peuvent partager le même appartement, le même café du matin, leurs peines de cœur et leurs plaisanteries avec une facilité parfaite. Dans la vie réelle, les choses sont moins scénarisées. Les amitiés entre groupes existent naturellement et sont infiniment plus nombreuses qu’elles ne l’étaient autrefois ; il reste néanmoins beaucoup plus courant de voir les sociabilités s’organiser au sein de populations ayant des références communes.

    Il est en somme beaucoup plus facile de faire cohabiter l’Amérique sur Netflix que dans une rue de Milwaukee.

    Cette réalité n’est d’ailleurs pas seulement affaire de sentiment, de voisinage ou de préférence esthétique. La perception du risque entre évidemment dans le choix d’un quartier ou d’une école, et les statistiques américaines montrent ici des asymétries qu’il serait absurde de dissimuler. Selon la National Crime Victimization Survey du Bureau of Justice Statistics, on relevait en 2024 environ 536 000 incidents violents subis par des victimes blanches non hispaniques et attribués à des agresseurs noirs non hispaniques, contre environ 57 000 incidents subis par des victimes noires et attribués à des agresseurs blancs. Le rapport brut est déjà voisin de neuf contre un. Si l’on rapporte cette fois ces incidents à la taille du groupe auquel appartiennent les agresseurs supposés, l’écart devient beaucoup plus considérable : on arrive à environ 15,3 incidents Noir sur Blanc pour 1 000 Noirs, contre 0,34 incident Blanc sur Noir pour 1 000 Blancs, soit un rapport voisin de quarante-six contre un. Cela ne signifie évidemment pas qu’un Noir pris au hasard serait quarante-six fois plus susceptible qu’un Blanc de commettre une agression : l’enquête compte des incidents, non des auteurs uniques, et l’origine de l’agresseur repose sur la perception de la victime. Cela signifie en revanche que, rapportée à la population de chaque groupe, la violence interraciale enregistrée dans ce sens-là présente une dissymétrie considérable. La violence demeure par ailleurs très largement intragroupe. Ces précautions posées, on comprend qu’une famille puisse intégrer ce type de risque dans son jugement sur un environnement, sans qu’il soit nécessaire de réduire cette appréciation à quelque mystérieuse « peur de l’autre ».

    Nier ces données ne rend personne plus tolérant. Cela rend seulement la discussion moins intelligente.

    Le mot « stéréotype » est d’ailleurs devenu l’un de ces petits marteaux avec lesquels on croit pouvoir clore une conversation. Un stéréotype est une généralisation par laquelle on attribue à un groupe certains traits ou certains comportements. Il peut être imaginaire, hérité, grossièrement caricatural ; il peut également naître de régularités que l’expérience commune ou la statistique font apparaître. La difficulté commence au moment où l’on applique automatiquement au particulier ce que l’on observe dans le groupe.

    Qu’une catégorie de population présente statistiquement davantage tel comportement ne permet jamais de savoir ce que fera Pierre, Ahmed ou Jamal demain matin. L’erreur inverse consiste pourtant à déclarer que toute observation statistique concernant des différences entre populations serait un « stéréotype » et donc, par nature, fausse ou honteuse. Une probabilité n’est pas une condamnation individuelle. Elle demeure une probabilité.

    Perpignan devrait précisément nous prémunir contre les explications à la petite semaine. La ville compte une importante population gitane sédentarisée. Les Gitans catalans sont européens, présents dans la région depuis des générations et traditionnellement chrétiens. Leur existence suffit donc à invalider un schéma rudimentaire où toutes les tensions scolaires opposeraient mécaniquement des Européens chrétiens à des populations extra-européennes musulmanes.

    Cela ne signifie pas que la cohabitation soit nécessairement aisée. L’histoire propre des Gitans a produit des solidarités familiales, des règles de sociabilité, un rapport au groupe, à l’autorité publique, à l’école et au travail qui peuvent être sensiblement éloignés de ceux de la population européenne environnante. Des enfants appartenant au même vieux continent et relevant historiquement de la même religion peuvent donc se trouver plongés dans des univers de comportement fort différents.

    Cette distance n’est pas nécessairement de même nature ni du même degré que celle qui apparaît lorsque se côtoient des populations européennes et des familles venues d’univers afro-maghrébins, musulmans ou d’Afrique noire dont les traditions familiales, religieuses et sociales peuvent être beaucoup plus éloignées. Il ne s’agit pas de prétendre que chaque individu correspond à un modèle collectif. Il s’agit simplement de reconnaître ce que toute l’histoire humaine enseigne : la proximité géographique ne supprime pas les distances culturelles.

    Deux populations peuvent habiter la même ville, emprunter les mêmes autobus et relever de la même mairie tout en ayant des conceptions sensiblement différentes de la famille, de l’autorité, de l’honneur, du rapport entre garçons et filles, de la violence verbale, de la religion et de l’école. C’est généralement ce que les parents perçoivent bien avant les statisticiens.

    L’enfant européen élevé dans un environnement où l’insulte, le défi permanent et la confrontation physique sont rares peut ainsi se trouver désarmé lorsqu’il arrive dans un établissement où une sociabilité plus agressive s’est imposée. Il n’existe aucune raison morale de lui expliquer qu’il devrait s’y habituer au nom des vertus supposées de la mixité. L’école n’est ni une caserne ni un stage d’aguerrissement.

    On oublie surtout que la demande de changement d’établissement ne vient pas toujours des parents. Une fille de onze ans qui supporte mal les insultes quotidiennes, un garçon qui redoute chaque récréation, un adolescent qui découvre que travailler lui vaut les sarcasmes de ses camarades peuvent eux-mêmes supplier leurs parents de les changer d’école. Il arrive même que le père et la mère résistent quelque temps, précisément parce qu’ils ne souhaitent pas céder à la peur, avant de comprendre que leur enfant est en train de se dégrader. On les accusera ensuite de favoriser la ségrégation. La belle affaire.

    J’ai sur ce sujet une vieille mémoire d’Argentin. Enfant à Córdoba, j’avais une école nationale presque au coin de la rue. Mes parents ne m’y envoyaient pas. Ils me conduisaient plusieurs kilomètres plus loin dans une école provinciale fréquentée par des familles dont l’univers culturel leur paraissait plus proche du nôtre, souvent issues comme nous d’une immigration européenne récente. L’école voisine accueillait davantage de familles venues de l’intérieur du pays à la faveur de l’exode rural.

    Je n’ai jamais entendu mes parents élaborer à ce propos une théorie raciale ni même sociale. Ils accomplissaient ce qu’ils considéraient comme leur devoir : choisir l’endroit où leur fils avait les meilleures chances d’apprendre, de parler correctement, d’acquérir de bonnes habitudes et de réussir. La violence n’entrait d’ailleurs pas spécialement dans leur raisonnement. Il s’agissait du niveau scolaire, de la discipline, de l’ambition et du rapport des familles au savoir. C’était un choix culturel beaucoup plus qu’un choix économique. Soixante années plus tard, je ne vois toujours pas ce qu’il avait d’irrationnel.

    Le véritable conflit apparaît lorsque l’État exige des parents qu’ils raisonnent autrement pour leurs enfants que pour eux-mêmes. L’intellectuel peut désirer la mixité dans l’abstrait ; le père pense au contrôle de mathématiques du mardi matin. L’élu raisonne sur le quartier ; la mère pense à la petite fille qui rentre en larmes. L’administration travaille sur des indices de position sociale ; la famille raisonne avec un prénom et un visage.

    C’est pourquoi les modifications de la carte scolaire rencontrent si rapidement leurs limites. Tant que les parents conservent un moyen d’échapper au secteur qui leur est assigné, grâce à l’enseignement privé, à un déménagement, à une dérogation, à une option particulière ou quelquefois à une domiciliation de complaisance, une partie d’entre eux l’emploie. L’État déplace le trait sur la carte ; les familles déplacent les enfants.

    On peut naturellement interdire toutes les portes de sortie. Il restera toujours à expliquer pourquoi une société libre devrait obliger des parents à maintenir leur enfant dans un établissement qu’ils jugent mauvais afin d’améliorer une moyenne ministérielle.

    Les États-Unis fournissent encore une leçon. Après les progrès considérables de la déségrégation, la séparation scolaire s’est de nouveau accrue depuis la fin des années 1980. Les choix résidentiels et scolaires reproduisent en grande partie les regroupements humains. Les charter schools, où les familles disposent précisément de davantage de choix, peuvent elles-mêmes être très fortement ségréguées. Dès que les parents choisissent, ils ne choisissent pas la diversité ; ils choisissent ce qu’ils croient être bon pour leurs enfants.

    Pourquoi s’en étonner ? Les communautés humaines ne sont pas des sacs de billes que le fonctionnaire secoue jusqu’à obtenir la proportion désirée.

    Les catégories américaines exigent d’ailleurs quelque prudence. On parle volontiers des « Hispaniques » ou des « Latinos » comme d’une population homogène, alors que ces mots recouvrent des réalités extrêmement diverses. Dans l’usage courant, « hispanique » renvoie plutôt à l’héritage linguistique et culturel espagnol tandis que « latino » renvoie à l’Amérique latine : un Espagnol peut ainsi être hispanique sans être latino, un Brésilien latino sans être hispanique. L’administration fédérale américaine réunit cependant désormais largement ces origines sous la catégorie « Hispanic or Latino », indépendamment de la race.

    Un Cubain de Miami, un Dominicain du Bronx, un Mexicain du Texas et un Argentin de Floride peuvent donc finir dans la même grande colonne alors que leurs origines raciales, leurs histoires migratoires, leurs positions sociales et leurs identifications sont parfois fort différentes. Les Dominicains comptent une forte composante afro-caribéenne ; les populations colombiennes et argentines ont historiquement comporté une proportion beaucoup plus importante de personnes blanches ; le monde mexicain obéit encore à d’autres métissages et à une autre histoire. La catégorie statistique simplifie une réalité qui ne l’est guère.

    Cette complexité produit parfois des scènes que notre discours français sur l’entre-soi a du mal à digérer. En 2015, au Petit-Bard, quartier populaire de Montpellier, des mères d’élèves pour la plupart originaires du Maroc se mobilisèrent contre la ghettoïsation des écoles de leurs enfants. Libération donna à son reportage un titre devenu fameux : « En classe, on voudrait des petits blonds avec nos enfants ». Une mère expliquait alors qu’elle aurait aimé voir davantage d’enfants d’autres origines sur les photographies de classe. Le mot fut ensuite discuté et certaines participantes estimèrent que les journalistes en avaient fait un raccourci trop commode ; leur revendication de mixité sociale et ethnique, elle, était parfaitement réelle.

    L’épisode est savoureux parce qu’il détruit l’image du parent européen forcément replié sur son groupe et du parent immigré forcément partisan du grand mélange. Ces mères marocaines avaient compris quelque chose de fort simple : lorsque leurs enfants grandissaient exclusivement entre enfants issus du même quartier et du même groupe ethno-religieux, l’école ne remplissait plus correctement l’une de ses fonctions essentielles, qui est de donner accès aux codes de la société dans laquelle ils devront vivre.

    L’homophilie n’est donc pas le monopole des Européens. Le désir d’en sortir lorsqu’elle devient un enfermement non plus.

    Les familles immigrées qui réussissent socialement adoptent d’ailleurs très souvent les mêmes stratégies que les familles françaises auxquelles on reproche leur égoïsme. Dès qu’elles disposent des moyens financiers, culturels ou administratifs nécessaires, certaines recherchent un meilleur collège, une commune plus tranquille, une école privée ou une classe proposant une option réputée. Elles ne trahissent pas leur communauté ; elles font exactement ce que font les parents depuis que l’école existe : elles pensent d’abord à leurs enfants.

    Cela explique aussi pourquoi les filles et les garçons issus de milieux extra-européens n’empruntent pas toujours les mêmes chemins. Dans plusieurs populations issues de l’immigration musulmane, les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires que les garçons. Il serait téméraire de réduire le phénomène à une seule cause, mais on comprend aisément que l’école puisse représenter pour une jeune fille une formidable possibilité d’émancipation personnelle du carcan religieux. Le diplôme permet de travailler, de choisir davantage son existence et parfois de desserrer les contraintes du groupe familial.

    Certains garçons trouvent au contraire dans la rue, le groupe de pairs, la force physique, le défi ou la réputation une reconnaissance beaucoup plus immédiate que celle, lente et ingrate, qu’offre le cahier d’exercices. Dans ces conditions, la réussite scolaire féminine et l’échec masculin peuvent s’écarter considérablement au sein d’une même population. L’école devient pour les unes une porte de sortie ; elle apparaît aux autres comme une institution extérieure dont ils n’attendent pas nécessairement leur position future.

    La question de la délinquance devrait être abordée avec la même franchise. Toutes les sociétés connaissent des différences considérables de criminalité selon l’âge, le sexe, le QI, les groupes, les quartiers et les origines. Rien ne justifie qu’une société renonce à les mesurer parce que le résultat risque de contrarier une doctrine officielle. L’ethnie, la structure familiale, les normes du groupe, la religion, le rapport à la violence, le niveau scolaire, la présence ou l’absence du père, le quartier et les fréquentations peuvent tous entrer dans l’équation.

    La seule distinction intellectuellement indispensable consiste à ne pas confondre une fréquence collective avec une prédiction individuelle. Le fait qu’une population soit statistiquement surreprésentée dans une forme de délinquance ne transforme évidemment pas chacun de ses membres en délinquant. Il n’en résulte pas davantage que la donnée collective devrait être occultée. Entre le déterminisme racial et le déni statistique existe tout simplement le monde réel, celui où les probabilités collectives existent sans abolir la liberté des personnes.

    C’est ce monde-là que les parents évaluent lorsqu’ils choisissent une école. Ils ne rédigent pas une thèse de sociologie avant le dîner ; ils accumulent des histoires, des expériences, des témoignages, regardent ce qui arrive aux enfants des voisins, interrogent les leurs et en tirent une appréciation parfois juste, parfois injuste, mais rarement entièrement abstraite.

    On retrouve ici le péché originel du discours français sur la mixité : croire que la proximité physique suffit à créer une communauté. Mettre deux populations dans la même cour ne signifie pas qu’elles formeront spontanément un même monde. Elles peuvent apprendre à se connaître, s’influencer, parfois se mêler profondément au fil des générations. Elles peuvent également continuer à vivre côte à côte avec leurs réseaux, leurs mariages, leurs commerces, leurs fidélités et leurs préférences.

    L’assimilation elle-même, lorsqu’elle fonctionne, exige du temps et surtout une société d’accueil suffisamment sûre d’elle-même pour exercer une attraction. Une école qui ne sait plus quelle langue elle veut faire parler, quelle histoire elle veut transmettre, quelles règles elle entend faire respecter et quels comportements elle juge honorables possède peu de chances d’assimiler qui que ce soit. Elle peut au mieux administrer une coexistence.

    C’est ici que Le Monde me semble manquer l’essentiel. Il observe fort bien le phénomène et conserve devant certaines de ses causes une curieuse pudeur. On examine les revenus, les indices sociaux, les logements, la géographie urbaine, l’enseignement privé, les stratégies scolaires. Tout cela compte. Puis l’on passe à côté de l’énorme éléphant ethnoculturel installé au milieu de la classe en prenant soin de ne pas trop le regarder.

    Le résultat est une politique bâtie sur une anthropologie de papier. L’homme idéal de la mixité n’a ni mémoire familiale, ni préférence communautaire, ni volonté de transmission. Il ne distingue jamais les environnements culturels. Il considère que toutes les fréquentations sont interchangeables. Il accepte que la scolarité de son enfant contribue à corriger une moyenne statistique et, s’il refuse, quelque spécialiste viendra expliquer qu’il souffre d’un préjugé.

    L’homme réel est moins docile. Il désire que son enfant reçoive quelque chose de lui, grandisse dans un environnement qu’il puisse comprendre et fréquente des camarades dont les comportements ne contredisent pas chaque jour ce que la famille enseigne à la maison. Cela produit parfois de l’entre-soi. Cela produit des quartiers, des écoles, des églises et des réseaux différents. Cela produit également des rencontres, des amitiés, des mariages et des passages d’un univers à l’autre. Rien n’oblige néanmoins à poser comme dogme que la séparation volontaire serait toujours mauvaise et le mélange toujours vertueux.

    La véritable question politique n’est donc peut-être pas : « Comment contraindre davantage les familles à la mixité ? » Elle est : « Pourquoi certaines écoles font-elles fuir, et comment leur rendre leur attractivité ? » L’autorité du professeur, la sécurité, la maîtrise de la langue française, la discipline, le travail, des programmes exigeants, des options ambitieuses et la certitude que l’élève tranquille sera davantage protégé que le perturbateur feraient probablement davantage pour la mixité scolaire que dix conférences ministérielles sur la diversité.

    L’État peut assigner une adresse. Il ne peut pas décréter la confiance.

    Je replie finalement mon Monde. Dehors, le port n’a pas beaucoup changé pendant ma lecture et la vedette des sauveteurs en mer demeure à son poste. Sur les grandes pages du quotidien, la ségrégation apparaît comme une maladie dont une politique publique suffisamment énergique finirait nécessairement par venir à bout. J’y vois plutôt l’une des manifestations, quelquefois heureuse, quelquefois fâcheuse, d’un comportement extrêmement ancien des communautés humaines : le désir de vivre parmi ceux avec lesquels on partage assez de choses pour que toute la vie quotidienne ne devienne pas une négociation.

    On peut empêcher qu’un individu soit condamné d’avance par son origine. On ne supprimera pas pour autant, par règlement ou par sermon, le désir de transmettre, de se reconnaître, de choisir ses fréquentations et surtout de protéger ses enfants.

    Perpignan n’est peut-être pas le laboratoire des idées du Malin. C’est plus simplement un laboratoire du réel. Et le réel possède cette vieille obstination dont les idéologues devraient finir par se méfier : lorsque les hommes doivent choisir entre satisfaire une doctrine et protéger ce qu’ils ont de plus cher, ils choisissent presque toujours leurs enfants.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 15 septembre 2026)

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  • Les idées avant le pouvoir...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Polémia et consacré à la nécessité pour un parti qui veut arriver au pouvoir de savoir quoi en faire une fois l'objectif atteint...

     

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    Vox : les idées avant le pouvoir

    Les racines intellectuelles de Vox et l’apport de Gustavo Bueno

    Il existe une illusion tenace dans les partis de droite : celle qui consiste à croire que les idées sont un luxe, une distraction d’intellectuels, tout au plus un ornement destiné aux colloques et aux revues, tandis que la politique sérieuse commencerait avec les sondages, les programmes économiques, les investitures et la conquête des mairies. L’histoire politique européenne montre pourtant le contraire. Un parti peut parfaitement prospérer quelque temps sans doctrine ; il peut même profiter d’une crise, recueillir les mécontentements, engranger les suffrages et se rapprocher du pouvoir. Ce qui devient beaucoup plus difficile, c’est d’y durer et surtout d’y accomplir autre chose que la gestion un peu différente de l’ordre qu’il prétendait renverser.

    C’est tout l’intérêt de l’étude sur le site espagnol El Manifiesto consacrée aux racines intellectuelles de Vox à partir de la thèse de l’universitaire Nancy Sender. Les deux volets de cette enquête valent moins par la révélation d’une mystérieuse doctrine cachée du parti de Santiago Abascal que par ce qu’ils disent de la nécessité, pour toute force politique ambitieuse, de posséder un soubassement intellectuel. Vox n’est évidemment pas la traduction électorale d’un système philosophique. Il a puisé à plusieurs sources, parfois contradictoires, il les a simplifiées, adaptées, amalgamées. Il possède néanmoins ce dont beaucoup de droites européennes se sont méthodiquement privées : une généalogie d’idées, un vocabulaire, des références, autrement dit une colonne vertébrale.

    Le premier volet de l’étude de Nancy Sender s’attarde sur un personnage qui surprendra ceux qui imaginent encore la droite espagnole comme un bloc intellectuellement homogène : Gustavo Bueno. Le philosophe asturien, matérialiste, marxiste hétérodoxe, volontiers provocateur et parfaitement étranger au conservatisme catholique classique, n’avait en apparence rien d’un maître à penser pour Vox. Son influence a pourtant été considérable sur certains milieux qui allaient contribuer à préparer le terrain intellectuel du parti.

    Ce que Vox a retenu de Bueno n’est pas son système philosophique dans son ensemble, mais plusieurs de ses concepts les plus politiquement féconds. Le premier concerne la nation espagnole. Pour Bueno, l’Espagne n’est pas une création juridique née de la Constitution de 1978, encore moins un contrat révocable entre territoires qui auraient librement consenti à vivre ensemble. La nation politique préexiste au texte constitutionnel ; celui-ci l’organise, il ne la crée pas. Derrière cette distinction en apparence scolastique se cache une conséquence décisive : si l’Espagne précède la Constitution, aucune région ne peut prétendre disposer souverainement de ce qui ne lui appartient pas en propre.

    Le séparatisme catalan ou basque change alors de nature. Il n’est plus seulement une querelle de compétences ou une difficulté à résoudre par quelque réforme institutionnelle bien tournée. Il devient une contestation de l’existence même du sujet politique espagnol. La formule peut être approuvée ou combattue ; elle a, en tout cas, l’immense avantage de fournir une architecture intellectuelle à ce qui, sans elle, ne serait qu’un attachement sentimental à l’unité nationale.

    Cette conception irrigua notamment l’environnement de la Fondation DENAES, consacrée à la défense de la nation espagnole et liée aux milieux dont sortira Vox. Elle permet de comprendre pourquoi la défense de l’unité de l’Espagne occupe dans ce parti une place qui dépasse de très loin l’attachement cérémoniel au drapeau ou à la monarchie. Il ne s’agit pas seulement d’un patriotisme d’apparat, mais d’une définition du sujet politique à partir duquel tout le reste devient pensable.

    Gustavo Bueno fournit également à la droite espagnole une réinterprétation de l’histoire impériale. Sa distinction entre « empire générateur » et « empire prédateur » peut naturellement être discutée par les historiens ; elle a surtout permis de sortir du récit pénitentiel dans lequel l’Espagne contemporaine avait progressivement enfermé son passé américain. À travers elle, l’Hispanité redevient un objet politique possible, non plus seulement le souvenir empesé d’une grandeur défunte, mais l’idée d’un espace civilisationnel commun reliant l’Espagne et l’Amérique hispanique.

    On retrouve cette inspiration, métamorphosée et modernisée, dans la notion d’« Ibérosphère » portée par l’environnement intellectuel de Vox. Là encore, l’essentiel n’est pas de savoir si chacun des cadres du parti a lu Gustavo Bueno de la première à la dernière page. Les idées politiques ne circulent presque jamais avec cette discipline scolaire. Elles passent d’un professeur à un essayiste, d’un essai à une fondation, d’une fondation à un discours ; elles perdent au passage leur appareil conceptuel et deviennent, si elles réussissent, une évidence partagée.

    Un troisième apport de Bueno est plus profond encore : sa critique du « fondamentalisme démocratique ». L’expression désigne la tendance moderne à faire de la démocratie non plus un régime politique parmi d’autres, avec ses conditions et ses limites, mais une sorte de religion civile qui se suffirait à elle-même. Bueno rappelait au contraire qu’aucune démocratie n’existe dans le vide. Avant de voter, encore faut-il savoir qui vote ; avant de compter les voix, encore faut-il définir le peuple auquel elles appartiennent.

    Autrement dit, le demos ne naît pas de la procédure démocratique. Il la précède. Cette idée, qui serait presque banale si l’Europe contemporaine n’avait pris l’habitude d’oublier les évidences, fournit une arme intellectuelle redoutable contre toutes les conceptions purement procédurales de la souveraineté. Une démocratie n’est pas seulement une addition de volontés individuelles à un instant donné ; elle est aussi la forme politique d’une communauté historique capable de se reconnaître comme telle.

    C’est à ce point que l’étude de Nancy Sender devient particulièrement éclairante, car elle oppose implicitement cette fécondité doctrinale à l’indigence intellectuelle d’une large part du centre droit espagnol. Sous le franquisme déjà, une méfiance instinctive pesait sur les intellectuels, toujours soupçonnés de compliquer ce que l’autorité entendait simplifier. La célèbre recommandation attribuée à Franco, se méfier des intellectuels, résume assez bien une disposition d’esprit qui devait, sous des formes évidemment différentes, survivre au régime lui-même.

    Alianza Popular, puis le Partido Popular, ont longtemps reproduit cette méfiance. La droite espagnole savait former des administrateurs, des juristes, des économistes, des chefs d’entreprise et de bons gestionnaires. Elle ne voyait guère l’utilité de produire une vision du monde. La culture pouvait être abandonnée à la gauche puisqu’il resterait à la droite l’économie, les entreprises, la fiscalité et, croyait-elle, les choses sérieuses.

    Ce marché tacite s’est révélé désastreux. La gauche conservait l’école, l’université, une large part du monde culturel, le cinéma, le vocabulaire, les catégories morales et jusqu’au récit national ; la droite se félicitait de savoir équilibrer les comptes. Elle avait les gestionnaires, ses adversaires avaient les mots. Or celui qui possède les mots finit généralement par décider quelles politiques seront considérées comme légitimes, lesquelles paraîtront honteuses et quelles questions pourront seulement être posées.

    Voilà le véritable problème d’une droite sans doctrine. Elle peut remporter les élections, car les électeurs ne votent pas uniquement pour des philosophies. Ils sanctionnent des gouvernements, s’inquiètent de leur niveau de vie, de l’immigration ou de l’insécurité, et peuvent parfaitement porter au pouvoir une formation idéologiquement inconsistante. L’épreuve commence le lendemain de la victoire, lorsque l’élu découvre qu’il doit gouverner dans un univers dont tous les concepts ont été forgés par ses adversaires.

    La métapolitique et la bataille des représentations

    Le second volet de l’étude change alors de décor et fait apparaître les chemins par lesquels la métapolitique française pénétra une partie de la droite espagnole. Deux noms s’y détachent : Javier Ruiz Portella et José Javier Esparza. Avec eux, l’influence ne prend plus la forme d’une philosophie nationale systématique à la manière de Bueno, mais celle d’une méthode : avant de vouloir conquérir les institutions, il faut comprendre comment se forment les représentations collectives.

    C’est l’un des apports essentiels de la Nouvelle Droite française des années 1970 et 1980. Qu’on partage ou non ses conclusions, elle avait compris que le rapport de forces politique ne se réduit jamais au nombre de députés ou au contrôle de quelques ministères. Il existe en amont un autre champ de bataille, plus lent et plus profond, où se décident les mots, les valeurs dominantes, les modèles de comportement, l’image que les peuples se font d’eux-mêmes et de leur histoire.

    Portella a contribué à acclimater en Espagne plusieurs thèmes issus de cette réflexion : la critique de l’individualisme libéral, le refus de l’uniformisation du monde, la défense des appartenances, la dénonciation de la réduction de l’homme au consommateur et de la vie collective au marché. Son itinéraire intellectuel, venu de l’extrême gauche et du communisme avant de rencontrer les pensées hétérodoxes françaises, explique en partie l’originalité de cette critique. Elle n’est pas celle d’un conservatisme de notaire inquiet de voir disparaître les bonnes mœurs ; elle s’attaque plus profondément au monde moderne comme machine à dissoudre les formes, les fidélités et les enracinements.

    Esparza occupe une place différente. Il a surtout contribué à traduire cette démarche dans le langage de la droite espagnole, à y faire entrer la notion même de métapolitique et à montrer qu’une bataille politique se prépare longtemps avant que les bulletins soient déposés dans l’urne. Son travail historique, sa manière de raconter la Reconquista, son insistance sur l’identité et la continuité espagnoles ont participé à la reconstruction d’un imaginaire dont Vox allait ensuite se saisir.

    Il faut ici éviter un contresens fréquent. Dire qu’un parti possède des racines intellectuelles ne signifie pas que ses dirigeants appliquent docilement les livres de quelques auteurs. Les influences véritables sont autrement plus subtiles. Un philosophe invente un concept ; un essayiste le simplifie ; une revue le diffuse ; un journaliste le transforme en formule ; vingt ans plus tard, un responsable politique le prononce sans même savoir précisément d’où il vient. La métapolitique réussit précisément lorsqu’elle cesse d’apparaître comme telle et que ses idées deviennent du sens commun.

    Vox n’a d’ailleurs nullement adopté en bloc les positions de la Nouvelle Droite. L’antichristianisme de certains de ses auteurs, leur critique radicale de l’américanisme ou certaines de leurs conceptions européennes sont fort éloignés de l’univers du parti de Santiago Abascal. L’influence s’est exercée ailleurs, dans la conviction qu’un mouvement politique digne de ce nom ne peut abandonner à l’adversaire le droit de nommer le monde.

    Miguel Ángel Quintana Paz, également étudié par Nancy Sender, représente une génération plus récente et une autre étape de cette maturation. Philosophe universitaire venu notamment de la pensée herméneutique et postmoderne, il est aujourd’hui intégré à plusieurs structures de l’écosystème intellectuel proche de Vox. Son importance tient moins à une doctrine originale qu’à sa capacité à fournir un vocabulaire cohérent aux conflits culturels contemporains.

    Sa formule sur la droite gestionnaire mérite, à cet égard, d’être retenue. Vouloir conquérir le pouvoir politique tout en abandonnant la culture à la gauche reviendrait, explique-t-il en substance, à prétendre gagner un concours gastronomique sans jamais entrer dans les cuisines. Toute la faiblesse des droites européennes est contenue dans cette image. Elles arrivent au restaurant avec leurs comptables, vérifient les dépenses, dénoncent le gaspillage, puis découvrent que d’autres choisissent les ingrédients, écrivent les recettes et fixent ce qu’il est convenable de servir.

    Quintana Paz intervient ainsi dans la critique du wokisme, qu’il analyse comme une forme de religion séculière avec ses dogmes, ses péchés, ses excommunications et ses procédures de purification. Il recourt également à Gadamer pour rappeler une vérité que l’idéologie de l’individu désincarné voudrait abolir : personne ne pense à partir de nulle part. Nous venons toujours d’une langue, d’une histoire, d’un héritage, de préjugés au sens premier du terme, c’est-à-dire de jugements antérieurs à notre propre réflexion et sans lesquels aucune compréhension du monde ne serait possible.

    De là vient son insistance sur l’héritage européen d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. L’important n’est pas ici de savoir si cette triade résume parfaitement la civilisation européenne, entreprise qui ouvrirait d’interminables querelles. Elle signifie que l’homme européen ne peut faire table rase de ce qui l’a produit et qu’une politique digne de ce nom doit commencer par savoir ce qu’elle entend transmettre.

    Son « néogibelinisme » illustre parfaitement cette volonté de donner une architecture conceptuelle à une difficulté politique très concrète. Une droite catholique peut-elle s’opposer aux positions de la hiérarchie ecclésiastique sur l’immigration ou sur d’autres sujets sans renoncer pour autant à l’héritage chrétien ? Quintana Paz va chercher dans l’ancienne querelle des guelfes et des gibelins une manière de penser l’autonomie du politique à l’égard du clerc. On peut trouver la référence savante, discutable ou même un peu plaisante ; elle démontre au moins qu’une contradiction est ici traitée par la pensée plutôt que dissimulée sous un communiqué de presse.

    Une colonne vertébrale intellectuelle à l’épreuve du pouvoir

    À travers Bueno, Portella, Esparza et Quintana Paz, on voit apparaître quelque chose qui ressemble moins à une orthodoxie qu’à un milieu intellectuel. Les divergences entre ces auteurs sont parfois considérables. Bueno était matérialiste et athée ; la Nouvelle Droite française est païenne ou postchrétienne ; Esparza a retrouvé une inspiration catholique ; Vox est sur plusieurs questions géopolitiques beaucoup plus atlantiste que les auteurs français auxquels une partie de son environnement s’est intéressée.

    Cette diversité n’infirme pas la thèse, elle la confirme. Une colonne vertébrale idéologique n’est pas un catéchisme où chaque responsable réciterait les mêmes articles de foi. Elle est un ensemble de questions fondamentales auxquelles une famille politique a pris l’habitude de chercher ses propres réponses : qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qui fonde une communauté politique ? Que doit-on transmettre ? Quelles limites donner au marché ? Quel rapport entre démocratie et souveraineté ? Quelle place accorder à l’histoire, aux frontières, aux appartenances et à la civilisation ?

    Un parti qui se pose ces questions peut naturellement se tromper. Il peut choisir de mauvaises réponses, subir des divisions et commettre des erreurs politiques considérables. Il possède néanmoins quelque chose qui devient précieux lorsque survient l’épreuve du pouvoir : une hiérarchie des fins. Il sait, au moins approximativement, ce qui peut être négocié et ce qui ne doit pas l’être, ce qui relève de la tactique et ce qui touche à son identité même.

    C’est précisément ce dont est dépourvu le parti qui a fait de l’absence de doctrine une vertu. Celui-ci se félicite d’être pragmatique, moderne, délivré des vieilles idéologies. En réalité, il ne gouverne jamais sans idéologie : il finit simplement par utiliser celle des autres, car le vide politique n’existe pas plus que le vide culturel.

    Tant qu’il demeure dans l’opposition, cette faiblesse peut rester invisible. Il lui suffit de dénoncer les échecs du gouvernement, de promettre davantage d’ordre, moins d’impôts, une immigration réduite ou une meilleure gestion des services publics. Rien de tout cela n’exige une philosophie particulièrement profonde, et les mécontentements accumulés peuvent même lui offrir des succès électoraux spectaculaires.

    La situation change brutalement lorsque vient le pouvoir. L’administration possède ses habitudes et souvent sa propre vision du monde ; les juridictions ont élaboré une doctrine ; l’Union européenne dispose d’un droit, d’institutions et d’une philosophie politique ; les grands intérêts économiques défendent leurs exigences ; les médias imposent quotidiennement leurs catégories morales. Face à cet ensemble extraordinairement structuré, que vaut un parti qui a passé vingt ans à expliquer qu’il ne croyait à rien d’autre qu’au bon sens ?

    Chaque recul lui semblera raisonnable. On invoquera le pragmatisme, les contraintes juridiques, les marchés, Bruxelles, la nécessité de rassurer, l’opinion publique ou le rapport de forces. Pris isolément, chacun de ces accommodements pourra se défendre. Additionnés, ils auront simplement reconduit l’ordre que le parti avait été élu pour modifier.

    C’est en cela que l’expérience espagnole mérite d’être observée depuis la France. Vox n’a pas la garantie du succès parce qu’il possède un environnement intellectuel ; aucun livre ne protège un parti de ses propres erreurs. Il bénéficie pourtant d’un avantage essentiel : une partie de ses cadres et de son entourage considère encore que les idées politiques ne sont pas une maladie honteuse et qu’un mouvement destiné à gouverner doit savoir ce qu’il entend faire de l’État avant d’y entrer.

    La comparaison avec certaines droites françaises vient naturellement à l’esprit. Le Rassemblement national peut continuer de progresser dans les urnes, profiter de l’usure du système politique et même accéder demain aux responsabilités les plus élevées. La question véritable commencera alors. Que restera-t-il lorsqu’il faudra arbitrer entre les impératifs économiques et la souveraineté, entre le droit européen et certaines promesses, entre la logique du marché et la protection d’un mode de vie, entre les injonctions administratives et la volonté affichée de rupture ?

    Si l’on a passé des années à expurger toute pensée jugée trop encombrante, à se défier des intellectuels, à traiter toute doctrine comme une menace électorale et à remplacer la vision du monde par des fiches de communication, le réveil risque d’être pénible. Un parti peut parvenir au pouvoir porté par la colère, l’inquiétude ou le désir d’alternance. Il ne transforme durablement un pays que s’il sait où il veut le conduire.

    C’est sans doute la leçon la plus importante qui ressort des deux volets de l’étude de Nancy Sender. Les idées ne remplacent ni le talent politique, ni les circonstances favorables, ni l’organisation électorale. Elles donnent cependant un sens à la victoire et, plus encore, permettent de résister lorsque cette victoire cesse d’être une promesse pour devenir une épreuve.

    Une formation politique sans pensée peut gagner une élection et même plusieurs. Une formation qui refuse par principe toute colonne vertébrale intellectuelle peut connaître une irrésistible ascension. Elle découvrira seulement, une fois parvenue au sommet, que conquérir le pouvoir est beaucoup plus facile que de savoir quoi en faire.

    Balbino Katz (Polémia,12 septembre 2026)

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  • Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'aveuglement souverainiste...

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    Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine

    Il est des textes dont on partage assez de prémisses pour être d’autant plus contrarié par la conclusion. La tribune d’Henri Roure, intitulée « Renouer avec la Grandeur », appartient à cette famille. Je puis comprendre la défiance envers une Commission européenne qui outrepasse volontiers le rôle que les peuples voudraient lui assigner, l’agacement devant le juridisme communautaire, l’inquiétude migratoire, le refus d’une Europe réduite à un marché surveillé par des fonctionnaires et l’aspiration à rendre aux nations une part de leur liberté politique. Tout cela se discute, et parfois se défend.

    L’affaire se gâte lorsque des critiques raisonnables sont assemblées pour former le tableau d’une vaste entreprise de dépossession, conduite conjointement par Bruxelles, Washington, les banques, les juges, les médias, l’« État profond », l’Allemagne et quelques autres puissances malignes. À force de vouloir expliquer tout par la même cause, on finit par ne plus rien expliquer du tout. La politique cesse alors d’être l’affrontement de volontés, d’intérêts, d’idéologies et de circonstances pour devenir une lanterne magique où, derrière chaque rideau, apparaît le même marionnettiste.

    Cette tentation est d’autant plus dommageable qu’elle dispense de regarder l’histoire telle qu’elle fut. La France décrite par Henri Roure ressemble à une immense citadelle qui aurait prospéré pendant quinze siècles derrière ses murailles avant que les européistes ne vinssent sournoisement en dérober les clefs. Cette France-là n’a jamais existé. La France historique fut constamment européenne, mêlée aux affaires de ses voisins, nouant des alliances, mariant ses dynasties, combattant dans les Flandres et en Italie, négociant à Westphalie, surveillant le Rhin, cherchant l’équilibre entre les puissances, s’alliant un jour avec l’Angleterre contre l’Allemagne après s’être alliée avec d’autres contre l’Angleterre. La souveraineté n’a jamais signifié la solitude.

    Même Louis XIV, que l’on imagine volontiers campé au milieu d’une France toute-puissante, consacra l’essentiel de son règne à une politique européenne. Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques parce que les nécessités de l’équilibre continental primaient les commodités idéologiques. Napoléon voulut organiser l’Europe à sa manière et y laissa son Empire. Clemenceau savait en 1918 que la victoire française n’était pas tombée du ciel de Picardie par les seules vertus de Marianne. Chaque époque eut ses interdépendances. Chacune les nomma autrement.

    L’une des bizarreries du souverainisme contemporain consiste ainsi à projeter sur le passé une conception presque administrative de la souveraineté : une frontière, une monnaie, une armée, une banque centrale, et voilà la nation redevenue maîtresse de son destin. L’histoire est moins obligeante. Une nation peut posséder toutes ces choses et dépendre entièrement du pétrole qu’elle importe, des capitaux qu’elle emprunte, des technologies qu’elle achète ou des marchés où elle vend. La souveraineté n’est pas une collection de tampons officiels. Elle est la capacité effective de décider.

    Le général de Gaulle, que l’on convoque volontiers à l’appui d’une France rendue à son splendide isolement, fournit précisément le contre-exemple. Sa conception européenne était confédérale : il refusait la supranationalité, certes, mais non l’idée européenne, et considérait qu’une Europe organisée pouvait servir la puissance et l’indépendance françaises. Il voulait des nations souveraines associées, non une France enfermée dans son pré carré.

    La même confusion entoure souvent l’OTAN. De Gaulle n’en fit jamais sortir la France : en 1966, il la retira du commandement militaire intégré, exigea le départ des installations étrangères et conserva l’indépendance de la force nucléaire française. La France demeura membre de l’Alliance. Ce modèle, qui distinguait alliance et subordination, était autrement plus subtil que le choix binaire entre obéissance et claquement de porte.

    Il en va de même de la construction européenne. On peut légitimement souhaiter la remettre sur son ouvrage, rendre des compétences aux États, faire respecter davantage la subsidiarité, contenir l’inflation réglementaire et refuser la fuite fédérale. On peut trouver absurde qu’une institution éloignée prétende décider de détails qui devraient relever des peuples, des régions ou des communes. Rien de cela n’oblige à nier ce que l’Europe politique a accompli de plus important.

    Trois fois, entre 1870 et 1945, Français et Allemands se sont affrontés dans des guerres qui ont ravagé notre continent. La construction européenne n’a certes pas créé toute seule la paix qui suivit ; la dissuasion nucléaire, l’alliance américaine, l’épuisement des nations européennes et la menace soviétique y eurent leur part. Il reste ce fait formidable : la rivalité franco-allemande, qui avait empoisonné le continent pendant près d’un siècle, a cessé d’être une perspective militaire raisonnablement concevable.

    C’est beaucoup. Ceux de ma génération savent encore, par leurs parents et leurs grands-parents, ce qu’une guerre européenne signifiait autrement qu’à travers quelques images sur un écran. Préserver cette paix ne commande pas d’aimer tous les règlements de Bruxelles ni de considérer Mme von der Leyen comme une nouvelle Charlemagne ; cela commande simplement de ne pas jeter le mécanisme entier parce que quelques rouages grincent.

    On peut trouver l’actuelle Union européenne bureaucratique, timorée, intrusive, idéologique et parfois fort sotte sans souhaiter revenir au jeu ancien des puissances nationales enfermées dans leurs calculs particuliers. Les institutions passent ; la géographie demeure. L’Allemagne restera à l’est de la France, l’Italie au-delà des Alpes, l’Espagne au-delà des Pyrénées et l’Angleterre de l’autre côté de la Manche. Aucun décret souverainiste ne déplacera le continent.

    Le retour au franc possède la même vertu incantatoire. Il suffirait, nous dit-on, de rendre la Banque de France « aux ordres », de rétablir le lien entre le gouvernement et le Trésor, et la liberté serait reconquise. J’ai assez vécu pour me souvenir du temps où le franc existait réellement. Il n’avait rien d’un talisman. Il se dévaluait, subissait la spéculation internationale, dépendait des taux étrangers et obligeait les gouvernements français à des arbitrages qui n’avaient rien de souverain dans leur résultat.

    Il y a surtout dans ce procès fait à l’euro un extraordinaire moyen de disculper les gouvernements français. La France n’est pas devenue faible parce qu’un fonctionnaire de Bruxelles serait venu nuitamment lui dérober sa bourse ; elle est faible parce qu’elle gère mal ses affaires depuis des décennies. Elle dépense davantage qu’elle ne perçoit, promet ce qu’elle ne peut financer, réforme à moitié, renonce au premier mouvement de rue et remet le redressement au gouvernement suivant. En 2025 encore, le déficit public français s’est élevé à 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Voilà une continuité nationale dont nous nous passerions volontiers.

    Il serait trop commode de mettre ce désordre au débit de l’Europe. Bruxelles n’a pas obligé la France à empiler les administrations, à multiplier les dispositifs illisibles, à entretenir des dépenses sans s’interroger sur leur efficacité ni à différer perpétuellement l’examen de ses comptes. La classe politique française ressemble depuis longtemps à ces vieilles familles qui maudissent leur banquier parce qu’il leur rappelle le montant du découvert, alors que personne ne les avait contraintes à dépenser leur rente avant la Saint-Jean.

    Voilà même l’un des curieux paradoxes du souverainisme : réclamer davantage de souveraineté à un État qui n’emploie déjà pas convenablement celle qu’il possède. La souveraineté budgétaire précède peut-être toutes les autres. Celui qui vit durablement à crédit dépend de son créancier, que sa monnaie s’appelle franc, euro, peso ou patagon.

    Posséder sa monnaie donne assurément un instrument supplémentaire. Cela ne transforme pas les déficits en richesses, les importations en production nationale, les fonctionnaires en entrepreneurs ni les dettes en créances. Une souveraineté monétaire sans industrie, sans énergie abondante, sans finances publiques solides et sans confiance ressemble fort à un sabre dont on aurait oublié la lame.

    Même chose pour les frontières. Il serait parfaitement raisonnable de réclamer que la France contrôle mieux les siennes et, surtout, que l’Europe protège enfin sérieusement sa frontière extérieure. Schengen n’est pas une Sainte Écriture. L’immigration massive, les trafics, le terrorisme et les mouvements de population rendent nécessaire une révision de nombreux dogmes des années heureuses où l’on croyait que la mondialisation ferait disparaître les frontières avec les guerres.

    Il reste à comprendre qu’une frontière française ne protège pas davantage contre le monde qu’un octroi municipal ne protégeait autrefois contre une invasion. La maîtrise des flux migratoires venus d’Afrique ou du Proche-Orient, la surveillance méditerranéenne, les accords de réadmission, la lutte contre les passeurs et la pression diplomatique sur les pays d’origine gagnent à être exercées par un ensemble continental plutôt que par vingt-sept petits guichets jaloux les uns des autres. La coopération n’abolit pas nécessairement la souveraineté ; elle peut en être le multiplicateur.

    Le paradoxe devient éclatant lorsque la tribune oppose à l’Europe le modèle des BRICS+. Leur montée en puissance est réelle et mérite d’être étudiée sans les ricanements auxquels l’Occident s’est trop longtemps abandonné. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres grands pays émergents entendent peser davantage sur l’ordre mondial, développer leurs échanges en monnaies nationales et réduire certaines dépendances envers le système financier occidental.

    Quelle leçon en tire-t-on ? Précisément qu’ils s’associent. Ces États jaloux de leur souveraineté ont compris qu’elle pèse davantage lorsqu’elle s’exerce en commun sur certains sujets. Voilà un singulier argument à employer contre toute coopération européenne.

    Encore faut-il ne pas transformer les BRICS en nouveau pays de Cocagne. Henri Roure affirme qu’ils créent une monnaie reposant à 30 % sur l’or. Or il n’existe pas à ce jour de monnaie commune des BRICS ainsi constituée ; les travaux portent notamment sur les règlements en monnaies nationales et les systèmes de paiement entre membres. Une bonne cause ne transforme pas une information douteuse en vérité utile.

    La même prudence devrait présider à tout le reste. L’Union européenne possède réellement des tendances centralisatrices, certaines législations concernant les plateformes et la désinformation posent de véritables questions de liberté, et la Commission aime élargir son domaine comme toute administration depuis que l’administration existe. Le Parlement européen nourrit en son sein un courant fédéraliste puissant. Tout cela peut être critiqué sans faire intervenir une caste occulte réunissant banquiers, Allemands, Américains et juges félons dans quelque arrière-boutique de Bruxelles.

    Cette facilité conspirationniste finit surtout par cacher la véritable question : que peut encore la France seule ? Elle demeure une puissance importante, dotée de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’un domaine maritime immense, de territoires sur plusieurs océans, d’une industrie militaire remarquable, de compétences nucléaires, aéronautiques et spatiales et d’une langue mondiale. Il serait sot de traiter ce patrimoine comme les accessoires poussiéreux d’une grandeur défunte.

    Imaginer cependant que la France puisse, en « peu de temps », redevenir l’une des trois principales puissances mondiales par la seule restauration du franc, des frontières et de quelques institutions nationales relève davantage de la chanson de geste que de la géopolitique. Les États-Unis, la Chine et l’Inde disposent d’échelles démographiques, industrielles et économiques avec lesquelles aucun État d’Europe occidentale ne peut désormais rivaliser isolément. Le monde n’est plus celui de 1960.

    Il existe encore une raison, plus intime, pour laquelle je ne souhaite nullement voir disparaître l’échelon européen. Je vis en Bretagne, et à mesure que les années passent je me sens moins disposé à croire que Paris serait par nature le meilleur gardien de nos libertés. L’État français possède une vieille passion pour l’uniformité. Il aime les territoires à condition qu’ils se ressemblent, les langues à condition qu’il n’y en ait qu’une dans les affaires sérieuses, et les particularismes à condition qu’ils servent à vendre des cartes postales aux touristes.

    Bruxelles a bien des défauts, Dieu sait si elle en a. Elle possède toutefois un avantage considérable pour un Breton : elle sait que l’Europe est faite de régions, parce qu’elle doit composer quotidiennement avec des Flamands, des Catalans, des Bavarois, des Tyroliens, des Écossais, des Galiciens, des Sardes et quantité d’autres peuples ou territoires dont les rapports avec leur État ne sont pas ceux d’un arrondissement avec sa préfecture. L’Union s’est même dotée d’un Comité européen des régions, et sa politique de cohésion prend institutionnellement les régions et les villes comme niveaux d’action. Ce n’est pas l’autonomie bretonne, certes ; c’est déjà une grammaire politique que Paris comprend avec peine.

    Entre un interlocuteur à Bruxelles qui sait au moins ce qu’est une région et un interlocuteur parisien qui soupçonne volontiers toute différence d’être le commencement d’une sécession, mon choix de Breton n’est pas nécessairement celui qu’attendent les souverainistes français. L’Europe peut être pour les peuples sans État ou pour les vieilles provinces à forte personnalité non une ennemie supplémentaire, mais un étage de liberté. Je ne lui demande pas de gouverner la Bretagne à notre place ; je lui demande, le cas échéant, de nous aider à empêcher Paris de prétendre le faire jusque dans les moindres replis de notre existence.

    C’est aussi ce qui rend la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national plus complexe qu’elle ne le paraît vue d’une terrasse parisienne. Je puis partager avec lui certaines analyses nationales, particulièrement sur l’immigration, la sécurité ou la nécessité de restaurer l’autorité publique, tout en regardant avec circonspection sa vieille matrice jacobine. Le centralisme ne devient pas plus sympathique lorsqu’il porte une cravate bleu marine.

    L’évolution récente de Marine Le Pen sur la Corse constitue, de ce point de vue, une heureuse fissure dans le vieux mur. En juin 2026, elle a proposé un statut d’« autonomie insulaire » reconnaissant la singularité géographique, historique, linguistique et culturelle de l’île et permettant à la collectivité corse d’adapter certaines normes. On aurait tort de ne pas saluer cette évolution. Elle signifie qu’au sein même du RN certains commencent à comprendre que l’unité politique n’exige pas nécessairement l’uniformité administrative.

    La coupe demeure cependant loin des lèvres. Cette conversion a été soigneusement circonscrite à l’insularité afin, précisément, de ne pas ouvrir la même brèche aux revendications bretonnes ou basques, et le groupe RN a finalement voté presque unanimement contre le projet constitutionnel adopté par l’Assemblée. L’ancien réflexe reste donc bien vivant sous les habits neufs du pragmatisme.

    Des responsables comme Jean-Philippe Tanguy incarnent à mes yeux ce danger davantage que Marine Le Pen elle-même, dont la doctrine semble au moins se mouvoir sous l’effet du réel. Je me méfie de cette droite qui veut libérer la France de Bruxelles pour mieux remettre ensuite toutes les provinces au pas de Paris. Pour un Breton, remplacer un centralisme européen hypothétique par un centralisme français bien réel et vieux de plusieurs siècles ne constitue pas exactement une émancipation.

    C’est là qu’apparaît une autre Europe possible. Non l’État fédéral rêvé par quelques bureaucrates, non davantage le marché abstrait où circuleraient capitaux, marchandises et individus interchangeables, mais une Europe où les nations et les régions retrouveraient précisément de l’air entre le sommet et la base. Le principe de subsidiarité devrait être pris au sérieux : ce qui peut être décidé à Quimper n’a pas à l’être à Paris ; ce qui peut l’être à Paris n’a pas à remonter à Bruxelles ; ce qui exige la puissance du continent ne doit pas être abandonné à vingt-sept impuissances jalouses.

    L’enjeu véritable est donc moins de choisir entre la France et l’Europe que de savoir quelle France et quelle Europe nous voulons. Je préfère une France forte dans une Europe organisée à une France souveraine sur le papier, endettée jusqu’au cou, incapable de tenir ses comptes et condamnée à quémander demain à Washington, Pékin ou aux marchés ce qu’elle aurait refusé de négocier avec ses voisins.

    Une Europe des nations et des régions, des coopérations renforcées, des frontières extérieures défendues, une préférence industrielle européenne, une politique énergétique débarrassée de quelques lubies, une défense capable d’agir sans demander chaque fois la permission de Washington, des États retrouvant les compétences que Bruxelles n’a nulle nécessité d’exercer et des régions délivrées d’une partie de la tutelle des capitales : voilà qui me paraît autrement plus ambitieux qu’une restauration de la France de papa.

    Ce serait d’ailleurs plus fidèle à l’intuition gaullienne que le souverainisme de claquemurage aujourd’hui vendu sous son nom. L’Europe puissance n’exige pas que la France disparaisse. Elle exige au contraire que des nations suffisamment assurées d’elles-mêmes cessent d’avoir peur de coopérer.

    La paix elle-même réclame cette dimension. Il ne s’agit pas de croire que les Européens seraient devenus bons parce qu’ils siègent autour des mêmes tables. Les peuples restent des peuples ; les intérêts demeurent, les rivalités aussi. Justement pour cette raison, mieux vaut avoir bâti entre eux tant d’intérêts communs que la rupture devienne ruineuse pour tous.

    Il y a enfin quelque chose qui me frappe, moi qui suis né assez loin de France pour ne jamais regarder tout à fait ce pays avec les yeux d’un Français. Les Français aiment parler de grandeur comme si elle consistait à retrouver une photographie ancienne. Ils voudraient parfois remettre le général à l’Élysée, le franc dans la poche, le douanier dans sa guérite, le poinçonneur dans le métro et les Trente Glorieuses dans les statistiques.

    L’histoire ne fonctionne pas ainsi, et ses chemins ne se remontent guère. Les nations qui survivent ne sont pas celles qui reproduisent leur passé, mais celles qui savent en tirer une force pour prendre rang dans le monde qui vient.

    De Bretagne, où la mer rappelle chaque jour qu’une frontière peut être à la fois une limite et une route, la leçon paraît assez simple. La France ne sera pas plus française parce qu’elle sera plus seule. La Bretagne ne sera pas davantage libre parce que Paris aura récupéré les prérogatives de Bruxelles. L’une et l’autre seront plus fortes lorsqu’elles sauront ce qu’elles veulent conserver, ce qu’elles veulent reprendre et ce qu’elles ont intérêt à accomplir avec les autres peuples européens.

    Bruxelles n’est pas l’Europe. La Commission n’est pas l’Europe. L’euro lui-même n’est pas l’Europe. L’Europe est une civilisation plus ancienne que tous ces organismes et, pour la France comme pour la Bretagne, une géographie dont on ne sort que sur les cartes de l’imagination.

    Il faut donc certainement renouer avec la grandeur. Encore faudrait-il cesser de la chercher dans le rétroviseur, et commencer par remettre de l’ordre dans la maison avant d’accuser les voisins d’avoir laissé les lumières allumées.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 17 août 2026)

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  • Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Union européenne...

    Nous reproduisons ci-dessous une excellente mise au point de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux origines de l'Union européenne...

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    Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Europe

    Il existe une maladie singulière dans certains milieux souverainistes : la réalité n’y paraît jamais suffisamment éloquente. Lorsqu’un fait est grave, il faut encore l’orner ; lorsqu’une influence est attestée, il faut lui découvrir un dessein secret ; lorsqu’une politique se poursuit pendant plusieurs décennies, il faut qu’un cénacle l’ait conçue dès l’origine jusque dans ses moindres conséquences. La vérité, décidément, n’est jamais assez belle. On lui plante un décor derrière, on ajoute quelques personnages dans la pénombre et, bientôt, l’Histoire ressemble à une mauvaise pièce où Bilderberg tient lieu de Deus ex machina.

    C’est le sentiment que m’a laissé la récente tribune publiée dans Breizh-info sur les origines de la construction européenne et le supposé projet mondialiste dont elle serait l’instrument. Le plus irritant est que ce texte repose, pour partie, sur des faits parfaitement réels. L’influence américaine dans l’Europe d’après-guerre est une évidence historique ; le soutien de Washington à l’unification européenne également ; Jean Monnet était bien partisan d’un dépassement progressif des souverainetés ; le référendum de Maastricht fut remporté en France d’extrême justesse ; celui de 2005 fut perdu par les partisans de la Constitution européenne avant qu’une bonne partie du dispositif institutionnel ne reparaisse dans le traité de Lisbonne. Autrement dit, le dossier est déjà copieux. Pourquoi diable éprouver le besoin de le gâter ?

    Prenons Jean Monnet. Il n’est nul besoin de lui prêter le projet clandestin d’abolir les peuples européens, de mélanger leurs populations et d’instaurer à terme un gouvernement mondial. Son fédéralisme européen est suffisamment explicite. Monnet voulait créer graduellement des intérêts communs administrés par des institutions communes auxquelles seraient déléguées des parts de souveraineté. L’institut qui porte aujourd’hui son nom le présente lui-même sans ambages. On peut juger cette conception funeste, technocratique, antidémocratique ou au contraire providentielle ; encore faut-il la juger pour ce qu’elle fut.

    Sa fameuse méthode n’était d’ailleurs pas véritablement secrète. Elle consistait à rendre l’intégration politique possible par l’intégration fonctionnelle : le charbon et l’acier d’abord, puis le marché, les normes, la monnaie, avec chaque fois des institutions communes créant à leur tour la nécessité de nouvelles institutions. C’est précisément ce mécanisme que peuvent critiquer les souverainistes. Nul besoin de faire de Monnet un Fantômas de la géopolitique. Il suffit de lire ses textes.

    L’influence américaine mérite, elle aussi, mieux que le roman. L’American Committee on United Europe a bel et bien existé. Son président fut William Donovan, ancien patron de l’OSS et figure majeure de la naissance du renseignement américain ; les archives de la CIA elles-mêmes rappellent son rôle à la tête de cette organisation destinée à favoriser l’unité de l’Europe occidentale face à la menace communiste. (CIA) Voilà un fait considérable. Il nous renseigne sur la stratégie américaine de l’après-guerre, sur la volonté de structurer l’Europe occidentale, sur l’anticommunisme et sur les réseaux transatlantiques qui accompagnèrent la construction européenne.

    Pourquoi transformer cette politique d’influence, bien réelle, en preuve d’un dessein mondial ourdi pendant quatre-vingts ans ? Les États-Unis avaient des intérêts. La France avait les siens. L’Allemagne en avait d’autres. Les fédéralistes européens poursuivaient leurs propres rêves, les gaullistes la combattaient, les Britanniques tergiversaient, les gouvernements changeaient, les crises bouleversaient les plans. L’Histoire est pleine de coalitions provisoires, d’arrière-pensées, de financements occultes, de services secrets et de diplomates retors. Elle est aussi pleine d’échecs, d’accidents, de rivalités et d’imbécillités. Le complotisme commence précisément lorsque cette mêlée confuse devient rétrospectivement un plan.

    L’affaire du projet Manhattan est, à cet égard, assez extraordinaire. La tribune affirme que Roosevelt ne pouvait constitutionnellement financer secrètement la bombe atomique et que des sociétés privées auraient donc « entièrement pris en charge » le projet, donnant ainsi naissance au complexe militaro-industriel. C’est faux. Le projet Manhattan fut un programme fédéral américain placé sous l’autorité de l’armée et financé par des crédits publics dont la destination était dissimulée dans différentes lignes budgétaires. Le secret fut effectivement gardé à l’égard de l’immense majorité du Congrès, tandis qu’un petit nombre de parlementaires de haut rang furent finalement informés. Des entreprises privées comme DuPont furent des contractants cruciaux ; elles ne furent nullement les banquiers clandestins de la bombe. Les documents historiques américains décrivent précisément cette combinaison de crédits publics secrets, d’administration militaire, de laboratoires universitaires et d’industrie privée.

    La différence n’est pas vétilleuse. Elle détruit tout simplement le chaînon censé relier Manhattan à la naissance d’un pouvoir financiaro-militaro-industriel autonome qui aurait ensuite entrepris de gouverner la planète. Eisenhower mettra effectivement en garde, en 1961, contre l’influence croissante du complexe militaro-industriel. Cette puissance était assez considérable pour qu’on l’étudie sans lui inventer un péché originel imaginaire.

    Même confusion avec l’AMGOT. Les Alliés avaient bien préparé des dispositifs d’administration militaire pour les territoires libérés ou occupés. Il exista également des projets concernant la France, auxquels de Gaulle s’opposa avec la dernière vigueur. De là à faire de l’AMGOT la matrice d’une occupation américaine permanente de l’Europe occidentale, puis le prélude de l’OTAN et enfin celui de l’Union européenne, il y a un fossé que les archives ne permettent pas de franchir. Les fonds des National Archives que je connais bien témoignent d’une administration militaire alliée réelle et de travaux relatifs à la France ; ils ne démontrent nullement l’existence de cette magnifique autoroute historique conduisant tout droit de 1944 à Bruxelles.

    Arrive enfin David Rockefeller, et avec lui le morceau de bravoure. La tribune reproduit cette fameuse déclaration attribuée à une réunion de Bilderberg en 1991 : remerciements à la grande presse pour quarante années de discrétion, « plan pour le monde », gouvernement mondial, souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers internationaux. Voilà qui tombe à pic. Trop à pic, justement.

    On sait que Rockefeller participait à la réunion de Bilderberg de Baden-Baden en 1991. Ce que l’on ne trouve pas, c’est une source primaire solide établissant qu’il y aurait prononcé ce texte. La citation circule depuis des décennies de site en site, jusque sur Goodreads, auquel renvoie d’ailleurs la tribune. On trouve quantité de reproductions, d’affirmations et de transcriptions tardives ; on cherche vainement l’enregistrement, le procès-verbal authentifié ou le document contemporain permettant d’en établir la provenance. Un historien peut travailler sur une archive secrète devenue publique. Il ne peut faire d’une citation sans pedigree la clef de voûte d’une démonstration.

    Le plus cocasse est que le texte comporte ailleurs des erreurs beaucoup plus triviales. Il transforme ainsi le « serpent monétaire européen » apparu en 1972 en SME, avant d’affirmer que celui-ci se serait transformé en Système monétaire européen en 1977. Le serpent date bien de 1972 ; le Système monétaire européen entre en vigueur en 1979. La bévue n’est pas pendable. Elle devient cependant fâcheuse lorsqu’on prétend reconstituer, année après année, les rouages secrets d’une mécanique historique.

    Tout cela est d’autant plus dommage que la critique de la construction européenne peut parfaitement se passer de ces colifichets. Maastricht fut approuvé en France par 51,04 % des suffrages exprimés. Une moitié du pays engagea donc l’autre, presque exactement, dans une transformation monétaire et politique dont le caractère difficilement réversible apparaissait déjà. En 2005, le peuple français refusa le projet de Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprit une large part de son architecture institutionnelle et fut ratifié par voie parlementaire. Le souverainiste dispose là d’un grief autrement plus sérieux qu’un déjeuner de Rockefeller à Baden-Baden.

    La construction européenne peut être critiquée pour ce qu’elle est : une architecture juridique et institutionnelle qui organise des transferts successifs de souveraineté ; une mécanique dont chaque étape tend à rendre la précédente irréversible ; un système où la compétence appelle la compétence, où l’intégration économique nourrit l’intégration politique et où l’éloignement du centre de décision rend progressivement plus difficile la sanction populaire. Il est également parfaitement légitime de rappeler que les États-Unis ont encouragé cette construction lorsqu’elle servait leurs intérêts stratégiques. Tout cela appartient à l’histoire politique ordinaire, laquelle est déjà suffisamment rude.

    Ce que je récuse, c’est le passage subreptice de l’influence au commandement, du réseau au complot, du projet politique au plan occulte universel. Qu’un banquier parle avec un ministre ne signifie pas qu’il le dirige. Qu’un service secret finance une organisation ne signifie pas qu’il contrôle cinquante ans d’histoire. Que plusieurs hommes partagent un objectif à un instant donné ne signifie pas que leurs successeurs exécuteront jusqu’au bout un programme écrit dans quelque arrière-salle. Prendre ces raccourcis, c’est prendre des vessies pour des lanternes et offrir de surcroît à l’adversaire le meilleur moyen de ne jamais répondre aux vraies questions.

    Le complotisme possède en effet un avantage délicieux pour ceux qu’il prétend combattre : il transforme une critique sérieuse en caricature. Montrez le contournement du référendum de 2005, et l’on devra vous répondre. Parlez de transferts de souveraineté, il faudra discuter des traités. Étudiez les financements américains du fédéralisme européen, vous ouvrirez un véritable dossier historique. Ajoutez Rockefeller, le gouvernement mondial, Manhattan financé par des industriels conspirateurs et quatre-vingts années d’un plan sans accroc : votre contradicteur n’a plus qu’à sourire, relever trois erreurs et jeter le reste avec.

    C’est se tirer soi-même une balle dans le pied.

    Je ne crois pas davantage à l’innocence perpétuelle des puissants qu’à leur omnipotence. Les gouvernements mentent, les services secrets conspirent, les industriels font pression, les banques défendent leurs intérêts, les organisations internationales produisent leurs propres oligarchies et les hommes d’influence aiment infiniment mieux travailler loin du regard populaire. Refuser le complotisme ne consiste aucunement à croire au monde des Bisounours. Cela consiste seulement à ne pas attribuer à quelques hommes une prescience et une maîtrise de l’Histoire dont ils sont, heureusement, dépourvus.

    Les souverainistes devraient être les premiers à s’en souvenir. Leur critique porte sur une question immense : qui décide ? À quel peuple appartient le pouvoir politique ? Jusqu’où peut-on transférer la souveraineté sans vider la démocratie de sa substance ? Ces questions sont assez graves pour ne pas être ensevelies sous le fatras des citations apocryphes et des généalogies imaginaires.

    La vérité est souvent moins romanesque que le complot. Elle possède une qualité autrement précieuse : elle résiste à l’examen. Et lorsque la vérité suffit à accuser, celui qui l’enjolive ne la fortifie pas. Il lui fait tort.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 13 août 2026)

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  • Les iconoclastes du vent...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux éoliennes...

     

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    Les iconoclastes du vent

    Ayant achevé de repasser toute la lessive rapportée de mon périple dans les Balkans, je gagnai le bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat, dans l’espoir d’y trouver quelque délassement. La mer était presque étale. Au-delà du port du Guilvinec, l’archipel des Étocs dessinait sur l’horizon sa modeste géographie de granit, battue depuis des siècles par les vents et les marées, sans réclamer ni subvention ni planification pluriannuelle.

    Mon repos fut de courte durée. Une petite confrérie de dames d’âge mûr venait d’abandonner devant l’établissement des bicyclettes d’un jaune éclatant. Leurs cheveux, bleus pour les unes, verts pour les autres, les désignaient comme les vestales d’une religion contemporaine dont la liturgie consiste à se distinguer du commun jusque dans le choix de la teinture. Elles contemplaient les Étocs avec cette assurance particulière aux gens qui, n’ayant jamais commandé un bateau, cultivé un champ, construit un mur ni produit quoi que ce soit de leurs mains, se sentent néanmoins appelés à réorganiser l’existence matérielle de leurs contemporains.

    L’une d’elles imagina tout haut que ces îlots recevraient admirablement les nouvelles générations d’éoliennes géantes. Ses compagnes opinèrent avec enthousiasme. Elles voyaient déjà les mâts s’élever au large, le port alimenté par un vent inépuisable, les automobiles roulant toutes à l’électricité vertueuse et les centrales nucléaires enfin fermées, comme autant de temples maudits d’une civilisation coupable.

    À les entendre, des machines hautes de deux cents mètres ne défigureraient nullement le paysage. Elles l’embelliraient par la grâce de leur mission climatique. L’industrie est donc laide lorsqu’elle produit de l’acier, du ciment, des automobiles ou de l’électricité nucléaire ; elle devient poésie dès qu’elle dresse des aérogénérateurs subventionnés dans la mer.

    Un ancien patron-pêcheur, assis non loin de là, finit par intervenir. J’étais trop éloigné pour entendre le détail de l’algarade, quoique le ton dispensât de sous-titres. L’homme ne goûtait guère l’idée de voir l’entrée du port hérissée d’immenses éoliennes. Il déclara même, suprême blasphème, qu’il préférerait encore une centrale nucléaire à Plogoff plutôt que ces épouvantails industriels semés jusqu’au large du Guilvinec.

    La querelle fut vive et brève. Les dames repartirent sur leurs bicyclettes couleur de poussin, le marin quitta le bar, et les Étocs retrouvèrent leur antique indifférence aux sottises humaines.

    Je revenais des Balkans, où l’écologisme politique n’a pas encore pris la forme de cette affection bourgeoise qui, chez nous, accable les pêcheurs, les paysans, les artisans et les habitants des campagnes au nom d’une nature abstraite. Là-bas, on sait encore que l’électricité doit être produite, que l’eau doit être captée, que les forêts doivent être entretenues et que les routes ne se construisent point avec de bons sentiments. Ici, une partie des classes tertiaires s’imagine que le monde matériel fonctionne par décret, entre deux colloques sur la sobriété heureuse.

    La scène des Brisants résumait assez bien le malentendu français. Les écologistes prétendent défendre les paysages tout en acceptant de les couvrir de machines gigantesques. Ils dénoncent l’artificialisation du monde, puis transforment des côtes entières en zones industrielles. Ils veulent protéger les oiseaux, sauf lorsque ceux-ci rencontrent les pales de leurs moulins. Ils célèbrent la proximité, tout en soumettant les régions à des plans conçus dans les bureaux parisiens et bruxellois.

    L’État entend aujourd’hui relancer le nucléaire après avoir méthodiquement affaibli la filière pendant plusieurs décennies. Cette ruine ne fut pas le résultat d’une mystérieuse fatalité administrative. Les écologistes y prirent une part décisive. Minoritaires dans les urnes, ils surent monnayer leur présence dans les coalitions de gauche et obtenir, en échange de quelques circonscriptions ou de leur soutien parlementaire, l’abandon de projets, la fermeture de réacteurs, l’interruption de programmes de recherche et le dépérissement de compétences industrielles patiemment acquises.

    Superphénix, Fessenheim, l’abandon progressif de toute ambition en matière de surgénération et les hésitations imposées à la construction de nouveaux réacteurs furent autant de gages offerts à une formation politique qui n’avait jamais reçu du peuple mandat pour désarmer énergétiquement le pays. La fermeture de Fessenheim eut même cette vertu pédagogique de montrer qu’un équipement industriel parfaitement réel pouvait être sacrifié à un accord électoral parfaitement dérisoire.

    Le préjudice ne se mesure pas seulement en milliards d’euros. Une filière industrielle ne se range pas dans un tiroir pour être rouverte vingt ans plus tard. Elle repose sur des ingénieurs, des soudeurs, des chaudronniers, des bureaux d’études, des entreprises sous-traitantes et une expérience transmise de génération en génération. En affaiblissant le nucléaire, les écologistes ont rompu une chaîne technique, renchéri notre énergie, accru notre dépendance et contraint l’État à reconstruire dans l’urgence ce qu’il avait détruit par complaisance politicienne.

    La France doit désormais financer la relance de l’atome tout en développant parallèlement des milliers d’éoliennes terrestres et maritimes afin de ne point froisser les anciennes puissances de veto écologistes. Six nouveaux réacteurs représenteraient environ 80 milliards d’euros. Les aides aux énergies renouvelables atteignent déjà plusieurs milliards chaque année, tandis que le soutien public aux futurs parcs éoliens en mer se comptera en dizaines de milliards. La France, qui ne sait plus équilibrer ses comptes, entretenir ses ponts ou faire fonctionner convenablement ses hôpitaux, se paie ainsi deux politiques énergétiques à la fois.

    L’une est indispensable : la reconstruction d’une puissance nucléaire capable de garantir une électricité abondante, pilotable et décarbonée. L’autre sert surtout à acquitter la dîme idéologique due aux Verts, aux industriels de l’intermittence et aux collectivités qui ont pris goût aux rentes du vent. Le contribuable finance d’abord les moyens de produire lorsque le vent ne souffle pas, puis les machines qui ne produisent que lorsqu’il consent à souffler.

    La politique énergétique française ressemble ainsi à un équipage qui réparerait son navire tout en perçant de nouveaux trous dans la coque pour ménager ceux qui détestent la navigation.

    Ce dualisme n’est pas une doctrine. Il est un marchandage. On construit du nucléaire pour que le pays continue de fonctionner et de l’éolien pour que les écologistes continuent de se croire indispensables.

    Il importe ici de distinguer l’écologie de l’écologisme. L’écologie est d’abord une science des milieux, des équilibres et des relations entre les êtres vivants. Elle peut aussi désigner le souci légitime de préserver les sols, les eaux, les forêts, la faune, les paysages et la santé des hommes. L’écologisme est autre chose. C’est une idéologie politique qui s’est emparée de ces préoccupations pour promouvoir une vision générale de la société.

    Cette idéologie s’est développée à gauche, ou plus exactement dans les décombres du gauchisme des années 1960 et 1970. Lorsque le prolétariat occidental refusa obstinément de faire la révolution, une partie de l’extrême gauche se mit en quête de nouveaux sujets historiques. Elle trouva successivement les minorités, les immigrés, les femmes, les animaux et finalement la planète. La lutte des classes devint lutte contre le climat, contre la croissance, contre l’industrie, contre la consommation et, au bout du compte, contre l’homme lui-même, présenté comme un parasite pullulant sur une Terre innocente.

    L’écologisme politique ne se contente donc pas d’aimer les arbres. Il transporte avec lui un vieux fonds de ressentiment contre la société technique, la prospérité, la propriété, la transmission et les libertés ordinaires. Il ne veut pas seulement protéger. Il veut interdire, taxer, rationner, surveiller et rééduquer.

    Le vocabulaire change, la disposition d’esprit demeure. Hier, il fallait nationaliser les moyens de production. Aujourd’hui, il convient de réglementer les moyens d’existence. La chaudière, le véhicule, le logement, le repas, le voyage, le chauffage, la climatisation et jusqu’au nombre d’enfants deviennent des objets de délibération administrative. Le commissaire politique a troqué la casquette contre le gilet sans manches et le plan quinquennal contre le bilan carbone.

    Cette écologie par la norme frappe d’abord ceux qui ne peuvent y échapper. Le cadre supérieur parisien prend le train à grande vitesse, télétravaille dans son appartement rénové et se donne une conscience en achetant des légumes biologiques. L’aide-soignante qui habite à quarante kilomètres de son emploi doit conserver sa voiture. L’artisan possède une camionnette. Le paysan travaille avec un tracteur. Le pêcheur brûle du gazole pour gagner sa vie. C’est à eux que l’on explique qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens écologiques.

    L’expression d’« écologie punitive » s’est imposée parce qu’elle décrit exactement l’expérience du pays réel : les coûts sont supportés par ceux qui travaillent, tandis que les vertus sont proclamées par ceux qui administrent.

    La même responsabilité apparaît dans la guerre menée contre les réserves d’eau destinées à l’agriculture. Depuis des années, les mouvements écologistes s’opposent à des retenues permettant de recueillir, pendant les saisons humides, une partie de l’eau disponible afin de la rendre accessible au cœur de l’été. Ils ont forgé pour ces ouvrages le terme menaçant de « mégabassines », comme s’il s’agissait de piscines somptuaires creusées pour l’agrément de quelques hobereaux ruraux.

    Ces réserves peuvent naturellement faire l’objet de discussions techniques. Leur implantation, leur alimentation, leurs dimensions et les règles de partage de l’eau doivent être examinées avec soin. Les ressources souterraines ne sont pas infinies et toute mauvaise installation peut aggraver un déséquilibre local. L’écologisme ne discute pourtant guère : il condamne en bloc.

    Il préfère souvent voir des cultures dépérir, des exploitations disparaître et des denrées agricoles importées de pays moins regardants plutôt que d’admettre que l’eau puisse être aménagée, stockée et répartie par l’intelligence humaine. Il exige une agriculture française sans irrigation, puis tolère que les mêmes produits arrivent d’Espagne, du Maroc ou d’Amérique du Sud, après avoir consommé ailleurs une eau dont personne ne vérifie plus les conditions d’usage.

    Là encore, la doctrine l’emporte sur le réel. Le paysan qui souhaite arroser ses récoltes devient un accapareur du bien commun. Le militant urbain qui vient détruire une canalisation ou affronter les gendarmes s’érige, lui, en gardien du vivant. Le résultat est pourtant fort simple : moins d’eau disponible en été, moins de production française, davantage d’importations et des campagnes toujours plus dépendantes de décisions prises loin d’elles.

    Le même esprit se retrouve dans l’opposition aux organismes génétiquement modifiés, à certaines infrastructures, à la climatisation, à la gestion forestière et parfois même au débroussaillement. Le réel oppose cependant aux doctrines ses réponses brutales. Une forêt qui n’est plus entretenue brûle. Une eau qui n’est pas stockée manque en été. Une population vieillissante privée de climatisation meurt pendant les canicules. Une industrie sans énergie disparaît.

    Les incendies récents ont ainsi révélé une étrange inversion. Les mêmes responsables qui avaient multiplié les obstacles à l’entretien des massifs, combattu les retenues d’eau et réduit toute catastrophe au changement climatique ont désigné leurs adversaires comme des « pyromanes ». Le feu réel devenait aussitôt une métaphore électorale. L’incendie n’était plus un sinistre à combattre par des hommes, des avions, des pistes, des citernes et une politique forestière ; il devenait une occasion de dénoncer le capitalisme, les riches, les automobilistes et la droite.

    Marine Tondelier a poussé la comédie jusqu’à réclamer une nouvelle nuit du 4 août pour abolir les « privilèges climatiques ». Aux privilèges de naissance succéderaient les jets privés, les yachts, les actions de TotalEnergies et les plateaux de télévision climatisés. La Révolution française elle-même est désormais sommée de fournir des accessoires à la communication écologiste.

    Il existe assurément des fortunes arrogantes, des entreprises habiles à contourner l’impôt et des comportements somptuaires qui prêtent le flanc à la critique. Seulement l’objectif n’est plus ici d’établir une politique fiscale précise. Il s’agit de désigner des coupables et de fabriquer une morale de guerre. Les uns brûleraient la planète ; les autres incarneraient les victimes vertueuses. Cette dramaturgie permet ensuite de justifier l’impôt climatique, l’interdiction climatique, la surveillance climatique et, pourquoi pas, la censure climatique.

    La présidente des Écologistes a d’ailleurs envisagé les moyens de fermer le réseau X. La tentation n’a rien d’accidentel. L’écologisme politique entretient depuis longtemps un rapport ombrageux à la liberté. Il supporte mal que les hommes puissent choisir des modes de vie, des opinions ou des sources d’information contraires à ses prescriptions. L’urgence planétaire dispense commodément du débat. Puisque le monde brûle, toute objection devient complicité avec l’incendiaire.

    Une autre mutation s’est produite à mesure que l’écologie politique se fondait dans les combats féministes et intersectionnels. Elle est devenue une sorte de gynocratie militante, non parce que les femmes y seraient simplement nombreuses, ce qui ne constituerait en soi ni un défaut ni même un sujet, mais parce qu’elle a adopté une lecture sexuée de la catastrophe écologique.

    L’ennemi n’est plus seulement l’industrie, la croissance ou la technique. C’est l’homme en général, et le sexe mâle en particulier.

    Dans cette mythologie, la planète serait victime d’un principe masculin associé à la conquête, à la domination, à la puissance, au risque et à la démesure. Le mâle européen, blanc de surcroît, concentrerait en lui l’hubris qui creuse les montagnes, maîtrise les fleuves, fend l’atome, construit des villes, lance des fusées et consume le monde. À cette virilité prométhéenne, l’écoféminisme oppose une féminité supposée pacifique, circulaire, frugale, maternelle et accordée aux rythmes de la Terre.

    Cette opposition doit davantage au catéchisme qu’à l’histoire. Les femmes consomment, voyagent, administrent, entreprennent et participent à la société technique autant que les hommes. Les civilisations ne furent jamais bâties par un sexe contre l’autre, mais par leur coopération, leurs rivalités et la continuité des générations. La fable demeure néanmoins politiquement utile : elle permet d’ajouter à la culpabilité écologique une culpabilité masculine, puis de présenter toute volonté de puissance, toute conquête scientifique et toute maîtrise de la nature comme les symptômes d’une pathologie virile.

    On comprend dès lors pourquoi l’écologie politique combat moins les pollutions concrètes qu’un certain type humain. Elle se défie du bâtisseur, du marin, de l’ingénieur, du paysan qui transforme son sol, de l’ouvrier qui produit, du père qui transmet et de l’explorateur qui repousse les frontières. Elle leur préfère l’homme blanc repentant, sobre, surveillé, débarrassé de son désir de conquête et prié de s’excuser de peser sur le monde. Quant aux hommes d’autres couleurs de peau, ils peuvent agir comme bon leur semble.

    L’écologisme devient ainsi anti-prométhéen jusque dans son anthropologie. Il ne reproche pas seulement à l’homme de mal employer sa puissance. Il lui reproche de vouloir être puissant. C’est en cela qu’il est profondément réactionnaire : sous les dehors de la nouveauté, il rêve d’une humanité diminuée, immobile et réconciliée avec la nature au prix de l’abandon de ses facultés créatrices.

    Les écologistes ressemblent, dans leur furie doctrinale, aux iconoclastes des anciennes querelles religieuses. Ceux-ci détruisaient les images parce qu’elles offensaient leur conception du sacré. Nos nouveaux sectaires veulent abolir les paysages hérités, les techniques qu’ils jugent impures, les habitudes populaires et les paroles dissidentes. Ils ne sont pas toujours violents par les gestes, encore que certains de leurs compagnons goûtent fort le sabotage, les occupations et les affrontements. Leur violence principale réside dans la pensée et dans les lois qu’ils rêvent de faire voter.

    Ils ne brisent pas nécessairement les statues à coups de marteau. Ils les interdisent par circulaire. Ils ne brûlent pas les livres. Ils ferment les réseaux où ces livres pourraient être défendus. Ils ne saccagent pas toujours les maisons. Ils rendent leur chauffage, leur construction ou leur transmission financièrement impossibles. Leur violence est propre, administrative, bardée de formulaires et de bonnes intentions.

    L’écologisme a ainsi conquis une influence sans rapport avec son poids électoral. Dominique Reynié a raison de distinguer l’écologie, préoccupation légitime pour le vivant, de l’écologisme, idéologie mobilisée pour conquérir le pouvoir. Cette idéologie gouverne moins par le suffrage que par l’administration, la réglementation, les agences, les normes européennes, les médias et les appareils culturels.

    Il serait pourtant faux de croire que tout souci écologique appartient à ces gens-là. Dans une autre vie, j’ai contribué au programme d’une liste régionale de centre gauche à sensibilité environnementale. J’y avais proposé la création d’un responsable régional du vivant, chargé de considérer ensemble le monde agricole, le milieu maritime et la vie sauvage. L’idée me paraissait juste. Elle me le paraît encore.

    Cette contribution est aujourd’hui introuvable. Quelque historien facétieux découvrira peut-être un jour que Balbino Katz, honni de certaines chapelles progressistes, avait jadis rédigé et fait adopter une politique publique du vivant à des écologistes modérés. L’histoire cultive ce genre de malices.

    Aimer la nature n’oblige nullement à rejoindre le parti des Verts. On peut vouloir des rivières propres, des mers poissonneuses, des campagnes cultivées, des forêts entretenues et des paysages préservés sans rêver d’une société de pénurie surveillée par des commissaires au carbone. On peut défendre les bêtes sans détester les hommes. On peut protéger une lande bretonne sans condamner l’industrie européenne. On peut refuser que les Étocs soient dominés par des machines gigantesques tout en souhaitant construire des réacteurs nucléaires.

    Guillaume Faye avait employé le mot d’« archéofuturisme » pour désigner la rencontre de l’héritage et de la puissance technique. Le terme conserve ici quelque pertinence. Il ne s’agit ni de retourner à la chandelle ni de livrer le monde aux ingénieurs sans frein. Il s’agit de mettre la technique au service de la continuité des peuples, de leurs paysages et de leur liberté.

    La nature n’est pas un musée immobile. Elle est un ordre vivant que l’homme habite, transforme et transmet. Le paysan qui taille une haie, le forestier qui coupe un arbre, le marin qui prélève du poisson, l’ingénieur qui construit un barrage ou un réacteur ne sont pas nécessairement ses ennemis. Ils peuvent en être les gardiens, précisément parce qu’ils connaissent sa force, ses saisons, ses dangers et ses limites.

    Protégeons donc la nature. Défendons nos côtes, nos eaux, nos terres et les espèces qui les peuplent. Refusons toutefois la vision luddiste, réactionnaire et anti-prométhéenne de ceux qui confondent la sauvegarde du vivant avec l’abolition de la puissance humaine.

    Le soir tombait sur les Étocs lorsque je quittai les Brisants. Aucun aérogénérateur ne découpait encore l’horizon. Les rochers demeuraient à leur place, battus par une mer qui n’avait attendu ni les écologistes ni leurs subventions pour renouveler chaque jour son énergie.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 7 août 2026)

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  • Une réflexion sur la technique...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion de Balbino Katz sur la technique, cueillie sur le site de Breizh-Info...

     

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    Fiché S, refusé par ma banque : et si la technique nous sauvait de l’immigration de masse ?

    Je cherche depuis quelque temps à changer de voiture. L’affaire, à première vue, ne semblait guère devoir me conduire à méditer sur le destin de la civilisation européenne. Elle consistait à comparer des autonomies, des capacités de coffre, des mensualités et ces mille données par lesquelles l’homme contemporain tente de donner une apparence raisonnable à ses désirs.

    Après avoir analysé mes besoins, les distances que je parcours et les trajets qui me conduisent chaque semaine du bord de mer jusqu’au Pays de Rennes, j’en suis arrivé à une conclusion dont je ne me serais guère cru capable autrefois : une voiture électrique pourrait fort bien me convenir. Je dispose d’un endroit où la recharger, mes déplacements sont assez réguliers pour en calculer l’autonomie et je ne suis pas de ceux qui éprouvent le besoin de faire rugir un moteur afin de s’assurer qu’ils existent encore.

    L’affaire aurait donc dû aller son petit bonhomme de chemin. Mes revenus sont réguliers, mes comptes convenablement tenus, mon endettement inexistant. Pourtant, voici le quatrième concessionnaire qui m’annonce que l’organisme financier auquel il transmet ses dossiers refuse le mien.

    Les commerciaux examinent les chiffres, vérifient les pièces, interrogent leurs écrans, puis se font des nœuds au cerveau. À les en croire, mon dossier devrait passer comme une lettre à la poste. Il ne passe pas. Le verdict tombe, sec et sans appel, sans qu’aucune explication intelligible soit fournie.

    Je savais depuis longtemps que j’étais fiché S. Ce classement administratif appartient à ces décorations obscures que la République réserve parfois aux hommes qui s’expriment publiquement en dehors des allées balisées. J’apprends aujourd’hui qu’à la surveillance de l’État pourrait s’ajouter une forme de proscription bancaire. Me voici sans doute devenu une PPE de plus, une « personne politiquement exposée », non parce que j’exerce une fonction ministérielle, possède un palais en Afrique ou dirige quelque république bananière, mais parce que mes opinions, mes relations et mes activités publiques suffisent peut-être à faire de moi un client indésirable.

    Je ne puis évidemment en administrer la preuve. Les banques ne révèlent pas leurs critères, les organismes de crédit ne justifient pas leurs refus et les employés eux-mêmes ignorent généralement ce qui a déclenché l’alarme. Ceux qui savent ne parlent point ; ceux qui parlent ne savent rien. Il n’y a plus de censeur à brassard assis derrière un bureau, une plume rouge à la main. Il existe un dispositif de conformité, un algorithme, un score, un signal remonté d’une base obscure et, quelque part, une case invisible qui se referme sur vous.

    Voilà l’un des coûts cachés de l’expression publique. Il ne prend pas toujours la forme théâtrale d’un procès, d’une interdiction ou d’une perquisition à l’aube. Il se glisse dans les gestes ordinaires de l’existence : ouvrir un compte, souscrire une assurance, louer un appartement, obtenir un financement. On demeure juridiquement libre, tandis que certaines portes se ferment avec une régularité troublante. La liberté subsiste dans les textes ; la vie quotidienne, elle, se rétrécit.

    L’ironie de l’affaire ne manque pas de sel. Je me vois peut-être interdire l’achat d’une voiture électrique par un dispositif informatique auquel nul être humain ne semble plus en mesure de demander raison. La technique dont j’espérais profiter devient, dans le même mouvement, l’instrument de mon exclusion. Elle ouvre des possibilités nouvelles et perfectionne simultanément les moyens du contrôle.

    C’est en songeant à cette contradiction que j’ai lu dans Libération un entretien accordé par Thomas Dekeyser, chercheur en géographie numérique à l’université de Southampton et auteur d’un essai intitulé Techno-Negative. A Long History of Refusing the Machine. La « techno-négativité » désigne, selon lui, le sentiment de frustration, de dépossession et de perte de contrôle suscité par le déploiement des nouvelles technologies, puis la transformation de cet affect en langage politique et en répertoire d’actions.

    La première intuition n’est nullement absurde. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que les techniques contemporaines avancent plus vite que notre capacité à en comprendre les effets. L’intelligence artificielle se répand dans les bureaux, les écoles, les administrations et les rédactions. Les images fabriquées deviennent difficiles à distinguer des images véritables. Des métiers que l’on croyait protégés découvrent qu’ils peuvent être automatisés. Les décisions sont confiées à des programmes dont les critères demeurent souvent incompréhensibles, y compris à ceux qui les utilisent.

    Mon aventure bancaire en offre une illustration assez plaisante, encore qu’à mes dépens. Un système peut désormais porter sur un homme un jugement aux conséquences très concrètes sans qu’aucune personne déterminée ait à répondre de ce jugement.

    Thomas Dekeyser ne s’en tient toutefois pas à cette critique. Sous sa plume, la techno-négativité devient une politique du refus. Elle commence par des gestes individuels : ne pas utiliser ChatGPT, s’imposer une cure de désintoxication numérique, limiter l’usage du téléphone ou en interdire l’accès à ses enfants. Elle se poursuit par des recours contre la construction de centres de données, puis par des actions collectives dirigées contre les infrastructures technologiques. Le sabotage lui-même entre dans le répertoire envisagé.

    Le chercheur ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il appelle à tirer le frein d’urgence, voire à faire dérailler le convoi avant d’en sauter. L’image est éloquente. Elle révèle le moment où la critique légitime de la technique bascule dans une théologie de l’abolition.

    La nouvelle religion du refus

    Les centres de données jouent dans cet imaginaire le rôle que les centrales nucléaires, les banques et les palais occupaient autrefois dans la mythologie révolutionnaire. Ils donnent une forme matérielle à une puissance autrement insaisissable. L’intelligence artificielle semble flotter dans un univers sans corps ; le centre de données, avec ses bâtiments aveugles, ses câbles, ses ventilateurs et sa consommation d’énergie, offre une cible que l’on peut désigner, occuper ou détruire.

    L’analyse n’est pas entièrement dépourvue de finesse. La technique contemporaine dissimule volontiers sa matérialité. Le « nuage » informatique est une jolie métaphore pour désigner des milliers de serveurs, des centrales électriques, des mines de métaux rares, des câbles sous-marins et une immense armée d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers. L’écran silencieux posé sur une table bretonne repose sur des infrastructures titanesques dispersées dans le monde entier.

    La critique se gâte lorsqu’elle transforme cette découverte en autorisation de casser. Puisque le milliardaire qui dirige l’ensemble demeure hors d’atteinte, on s’en prendra aux serveurs, aux transformateurs et aux câbles. La machine devient coupable par nature et sa destruction prend la valeur d’une purification.

    Cette mouvance ressemble aux castors qui prétendent faire barrage au Front national. Elle édifie désormais ses digues contre l’avancée technologique. Ses adeptes renoncent à l’avion, conservent leur téléphone jusqu’à l’agonie, proscrivent les écrans domestiques, rêvent de villes sans voitures et regardent avec suspicion toute innovation permettant à l’homme de produire davantage, de parcourir une distance plus grande ou de s’affranchir d’une ancienne contrainte.

    La sobriété devient une pureté. La dépense énergétique tient lieu de péché. Le centre de données devient la cathédrale de Mammon, l’entrepreneur son grand prêtre et le sabotage une sorte d’iconoclasme rédempteur. L’extrême gauche, qui se prétendait jadis matérialiste, réinvente sous nos yeux une religion de l’abstinence.

    Son paradis n’est plus la société d’abondance que l’on promettait naguère aux ouvriers. Il est une société administrée de la pénurie, où l’on se chauffe moins, où l’on voyage moins, où l’on produit moins et où chaque désir doit justifier sa consommation d’énergie devant un clergé de spécialistes. Le progrès ne consiste plus à donner davantage aux hommes, mais à leur apprendre à vouloir moins.

    Le paradoxe politique est plus savoureux encore. Thomas Dekeyser reconnaît que la résistance technologique peut rassembler des syndicalistes, des militants climatiques, des adversaires de l’extraction minière et des personnes venues d’horizons très différents. Il ajoute aussitôt qu’il faudra identifier et écarter les éléments « réactionnaires » ou « fascisants ».

    On peut donc combattre la technique, bloquer ses infrastructures et envisager leur sabotage, à la condition de présenter ses certificats de bonne conduite idéologique. L’inquiétude devient noble lorsqu’elle provient d’un militant écologiste ; elle devient suspecte lorsqu’elle procède d’un attachement à la famille, à la continuité historique ou à l’ordre naturel.

    On retrouve là une vieille coutume de la gauche intellectuelle : appeler toutes les colères à la mobilisation, puis vérifier les papiers de chacun à l’entrée de la barricade.

    Ce que la Nouvelle Droite a compris de la technique

    La critique de la technique ne saurait pourtant être abandonnée à la gauche décroissante. Elle occupe depuis longtemps une place essentielle dans la pensée européenne, et notamment dans cette Nouvelle Droite française dont les travaux ont nourri ma propre réflexion.

    Cette tradition n’a jamais considéré la technique comme un simple assemblage d’outils neutres dont tout dépendrait de l’usage. Une pareille conception relève du libéralisme naïf : le couteau serait bon ou mauvais selon la main qui le tient, l’ordinateur innocent selon le programme qu’on lui confie, l’intelligence artificielle indifférente aux structures qu’elle installe.

    La technique n’est jamais aussi docile. Elle ne se contente pas d’exécuter un projet extérieur. Elle modifie celui qui l’emploie, transforme sa perception du temps et de l’espace, réorganise les rapports sociaux et crée des besoins qui n’existaient pas avant elle.

    L’automobile n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a redessiné les villes, créé les banlieues, déplacé les commerces, vidé certains centres anciens et rendu chacun dépendant de la mobilité individuelle. Le téléphone portable n’est pas seulement un téléphone que l’on aurait glissé dans sa poche. Il transforme l’homme en être continuellement joignable, colonise son attention et abolit la frontière entre le temps privé et le temps professionnel.

    L’algorithme bancaire qui refuse mon dossier ne constitue pas seulement un moyen plus rapide d’accomplir une ancienne tâche. Il produit une nouvelle forme de pouvoir : impersonnelle, opaque, presque impossible à contester, parce qu’elle ne réside plus entièrement dans la volonté d’un homme identifiable.

    Heidegger avait compris que l’essence de la technique ne résidait pas dans les machines. Elle était une manière de dévoiler le monde, de considérer toute chose comme un fonds disponible, calculable et mobilisable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une quantité d’énergie, l’homme lui-même un ensemble de données, une ressource humaine ou un profil de risque.

    Ernst Jünger avait aperçu, sous une autre forme, ce mouvement de « mobilisation totale » par lequel chaque fragment de l’existence se trouve intégré à un dispositif général. L’homme moderne ne se contente plus de travailler avec la machine : il devient l’une des pièces de son organisation. Il remplit des formulaires, fournit des données, répond aux exigences du système et finit par adopter la langue même de celui-ci.

    La Nouvelle Droite n’a cependant jamais conclu de cette critique qu’il fallait retourner à la bougie, au cheval de trait et à la mortalité infantile. Elle ne confond pas la tradition avec la conservation sous cloche d’un état ancien de la société. La tradition vivante n’est pas une photographie jaunie. Elle est une transmission, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à conserver sa forme intérieure à travers les transformations du temps.

    Guillaume Faye avait tenté de résoudre cette contradiction par l’archéofuturisme : unir les formes les plus avancées de la puissance scientifique aux permanences les plus anciennes de notre civilisation. L’idée n’était pas de fabriquer un Moyen Âge équipé d’ordinateurs, comme l’ont cru quelques lecteurs pressés. Elle consistait à reconnaître qu’une civilisation européenne digne de ce nom devait tout à la fois préserver ses peuples, ses héritages et ses différences, tout en se portant à l’avant-garde de la science, de l’énergie, de la génétique, de la robotique et de la conquête spatiale.

    Le choix n’est donc pas entre la technique et la tradition. Il est entre une technique qui désagrège les peuples et une technique qui accroît leur puissance ; entre une innovation qui fabrique des individus interchangeables et une innovation ordonnée à la continuité d’une civilisation.

    Le conservatisme muséal est aussi stérile que le progressisme béat. L’un veut immobiliser le fleuve ; l’autre prétend que tout ce qui descend le courant conduit nécessairement vers le meilleur. La pensée européenne devrait chercher une troisième voie : choisir, hiérarchiser, commander.

    Prométhée demeure à cet égard une figure fondatrice. Il est le héros qui vole le feu aux dieux afin de libérer les hommes de leur impuissance. Il est aussi celui que sa démesure expose au châtiment. L’homme européen se reconnaît dans cette ambiguïté. Il admire les fusées qui s’élancent vers le ciel et redoute en même temps les conséquences d’un monde entièrement livré à la puissance du calcul.

    L’Européen veut franchir les océans, guérir les maladies, prolonger la vie et supprimer les travaux pénibles. Il souhaite aussi demeurer le fils d’un paysage, d’une langue, d’une histoire et d’une lignée. Toute la question consiste à empêcher que la puissance acquise ne détruise l’être même au nom duquel elle fut conquise.

    La machine contre l’immigration de masse

    Il est un aspect de la question que les apôtres du renoncement se gardent ordinairement d’examiner. La technique pourrait devenir l’un des principaux instruments permettant à l’Europe d’échapper à l’immigration massive.

    Depuis plusieurs décennies, les gouvernements, les organisations patronales et les experts nous répètent que les Européens auraient besoin d’une immigration permanente pour accomplir les métiers pénibles, répétitifs ou faiblement qualifiés. Il faudrait importer des bras pour ramasser les fruits, nettoyer les locaux, vider les poubelles, préparer les repas, travailler dans les entrepôts, accomplir certaines tâches hospitalières ou s’occuper des personnes âgées.

    Cette doctrine a fini par donner à l’immigration une apparence de nécessité naturelle. Le maintien de notre niveau de vie exigerait fatalement le bouleversement démographique du continent. Il faudrait transformer la population afin de conserver une organisation économique fondée sur l’abondance du travail peu coûteux.

    Or cette nécessité n’a rien d’éternel. Elle repose sur un modèle économique archaïque, fondé sur une main-d’œuvre nombreuse, interchangeable et faiblement rémunérée. Pourquoi investir dans une machine nouvelle lorsque l’on peut disposer continuellement de travailleurs pauvres ? Pourquoi améliorer les conditions de travail et relever les salaires lorsque l’on peut faire venir de nouveaux bras ?

    L’immigration bon marché dispense les entreprises d’innover. Elle permet de maintenir artificiellement des secteurs à faible productivité, tandis que le coût véritable de cette politique est dispersé entre les contribuables, les communes, les écoles, les hôpitaux, les services sociaux et les générations suivantes. La main-d’œuvre importée paraît peu coûteuse parce qu’une grande partie de son coût n’apparaît jamais sur la feuille de paie de l’employeur.

    La technologie peut rompre ce cercle.

    Les robots agricoles savent déjà surveiller les cultures, désherber les champs et accomplir une part croissante des récoltes. Des machines peuvent nettoyer les locaux, trier les déchets, déplacer les marchandises et automatiser les entrepôts. La cuisine elle-même connaîtra une mécanisation croissante pour les préparations répétitives. Les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle permettront demain d’accomplir une grande partie des tâches qui servent aujourd’hui à justifier l’importation permanente d’une main-d’œuvre ne nécessitant ni longue formation ni haute qualification intellectuelle.

    Le soin exige davantage de discernement. Soigner un malade ou accompagner une personne âgée ne consiste pas seulement à exécuter une suite de gestes. La présence, la parole, la sollicitude et la capacité de comprendre une détresse ne peuvent être entièrement confiées à une machine. Il n’en demeure pas moins que nombre de tâches accomplies dans les hôpitaux et les maisons de retraite sont mécaniques, pénibles et répétitives.

    Des appareils peuvent soulever les patients, distribuer les médicaments, surveiller les constantes, prévenir les chutes, assurer certaines opérations de nettoyage ou accomplir des tâches domestiques. La technique ne devrait pas supprimer l’humanité du soin, mais délivrer les soignants de ce qui les empêche précisément d’être humains.

    Une civilisation européenne vieillissante se trouve ainsi devant deux voies. La première consiste à transformer continuellement sa population pour maintenir une économie ancienne. La seconde consiste à transformer son économie pour permettre à son peuple de durer.

    C’est la technique qui peut nous sauver de l’immigration massive, non son absence.

    Le techno-négativisme apparaît ici dans toute sa contradiction. Il prétend combattre le capitalisme, tout en défendant objectivement le modèle économique qui lui fournit une main-d’œuvre à bas prix. Il dénonce la machine, puis accepte que des populations entières soient déplacées afin d’accomplir les travaux que la machine pourrait prendre en charge. Sous prétexte de préserver l’humain, il transforme l’homme en outil importable.

    Une politique européenne de la technique devrait poursuivre l’objectif exactement inverse. Elle automatiserait en priorité les tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Elle augmenterait la productivité, relèverait les salaires des emplois humains demeurés indispensables et réduirait la demande de travail immigré.

    La robotique, l’énergie abondante et l’intelligence artificielle devraient être considérées comme des instruments de souveraineté démographique. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage ou de réaliser quelques économies. Il s’agit d’éviter qu’à chaque pénurie de bras, les gouvernements répondent par une nouvelle transformation de la population.

    La technique peut nous surveiller et nous exclure, comme je le découvre peut-être en tentant d’acheter ma voiture. Elle peut aussi nous affranchir du travail servile, réduire notre dépendance et permettre aux peuples européens de persévérer dans leur être. Tout dépend moins de notre capacité à freiner les innovations que de notre volonté politique de les ordonner.

    Le vieil anticapitalisme sous des habits verts

    Le discours techno-négatif s’enracine dans une vision où la finance, l’industrie, l’innovation et le profit forment une même puissance dissolvante. Le capitaliste n’est plus seulement celui qui possède les moyens de production. Il devient l’agent d’une corruption générale, celui qui transforme le monde en marchandise, détruit les solidarités et accélère un mouvement que la société vertueuse devrait arrêter.

    La société menacée n’est naturellement plus appelée « société traditionnelle ». L’extrême gauche ne saurait employer sans rougir une expression aussi suspecte. Elle parle de société soutenable, inclusive, résiliente ou décarbonée. La structure mentale demeure pourtant comparable : un monde pur aurait été souillé par les forces de l’argent, de la puissance et de l’artifice.

    Dans certaines franges de la gauche radicale, cette vision rejoint désormais un antisionisme où resurgissent des représentations anciennes. Le Juif peut redevenir, sous un langage à peine modernisé, le symbole de la finance sans patrie, du calcul abstrait et de la puissance technologique qui détruit les communautés.

    Ce stéréotype fut l’un des poisons de l’antisémitisme européen des XIXe et XXe siècles. Il revient aujourd’hui par des chemins détournés, associé à la haine de l’État juif et à un philo-arabisme devenu presque mystique. L’ancienne figure du capitaliste juif corrupteur de la société traditionnelle se trouve transposée : il serait désormais l’agent de la technique, de la finance mondialisée et de la société de consommation qui détruisent la communauté vertueuse.

    La gauche extrême est entrée dans une vision religieuse du monde. Elle distribue les états de pureté, désigne les pécheurs et promet la rédemption par le renoncement. Elle ne veut plus s’emparer des moyens de production au nom du prolétariat. Elle veut diminuer la production elle-même.

    L’ancien anticapitalisme promettait de livrer les machines aux ouvriers. Le nouveau rêve de les arrêter.

    La technique comme horizon

    Je ne possède aucune dévotion particulière pour l’automobile électrique. Je constate seulement qu’elle peut correspondre à mes usages. Je peux la recharger chez moi, je préfère le silence de sa propulsion et j’attends avec curiosité les nouvelles générations de batteries, qui rendront sans doute dérisoires plusieurs objections actuelles.

    Mon choix procède d’un calcul pratique, non d’une conversion écologique. C’est précisément ce que le techno-négativisme supporte mal. L’individu pourrait adopter une innovation parce qu’elle lui est utile, et non parce qu’un catéchisme politique la lui impose.

    Un agriculteur peut arracher ses vignes pour installer un poulailler s’il estime que l’opération sauvera son exploitation. Un chef d’entreprise peut automatiser une tâche pour éviter de disparaître. Une famille peut interdire les téléphones pendant les repas sans vouloir incendier le centre de données voisin. La maîtrise ne suppose ni l’idolâtrie ni le sabotage.

    Une technique particulière n’est jamais innocente, puisqu’elle modifie le monde dans lequel elle entre. Elle ne porte pas davantage une condamnation éternelle inscrite dans son métal. Il nous appartient d’examiner ce qu’elle détruit, ce qu’elle libère, le type humain qu’elle favorise et la civilisation qu’elle prépare.

    Un algorithme bancaire peut m’écarter sans explication. Un algorithme comparable peut aider un médecin à repérer une tumeur invisible. Un réseau social peut dissoudre l’attention d’un adolescent ou offrir à une petite publication bretonne une audience autrefois réservée aux grands journaux parisiens. Une intelligence artificielle peut fabriquer un mensonge crédible ou permettre à un chercheur d’explorer en quelques heures une masse documentaire qu’une vie entière n’aurait pas suffi à lire.

    La sagesse ne consiste ni à se prosterner devant la machine ni à la briser. Elle consiste à l’intégrer dans un ordre supérieur et à lui assigner un dessein conforme à la continuité historique du peuple qui l’emploie.

    C’est pourquoi Elon Musk, malgré ses outrances, ses caprices et tout ce qui peut agacer chez un milliardaire devenu personnage de théâtre, exerce une fascination que les docteurs du renoncement ne comprennent pas. Il offre un rêve.

    Ce rêve est peut-être extravagant. Il parle de fusées récupérables, de voyages vers Mars, de robots, de véhicules autonomes et de réseaux planétaires. Plusieurs de ces promesses échoueront sans doute. D’autres prendront une forme inattendue. L’essentiel est ailleurs : des jeunes gens peuvent regarder une fusée s’élever et se dire que leur avenir ne consistera pas seulement à trier leurs déchets, diminuer leur chauffage et calculer l’empreinte carbone de leurs grands-parents.

    Une civilisation ne vit pas uniquement de précautions. Elle vit d’un horizon.

    La gauche techno-négative ne propose plus qu’une politique du moindre : moins de déplacements, moins d’énergie, moins de production, moins de consommation, moins de risques et peut-être moins d’enfants, puisque tout être humain supplémentaire finit par être présenté comme une charge pour la planète.

    Elle veut ralentir, puis arrêter le train, enfin le faire dérailler. Elle ne dit pas ce que deviendront les passagers une fois descendus au milieu de nulle part.

    Le vent et le rivage

    Je suis finalement revenu me garer avec ma vieille voiture devant le bar des Brisants. Sur le port, tout parlait de technique : les moteurs des chalutiers, les radars, les grues, les balises, les vêtements étanches des marins et les cartes météorologiques consultées sur les téléphones.

    Même la mer que nous croyons immémoriale n’est plus affrontée avec les instruments d’autrefois. Les phares ont remplacé les feux incertains. Les satellites complètent l’observation du ciel. Les sauveteurs disposent de moyens que leurs prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer.

    Les médicaments que je prends contre l’hypertension, les verres savamment taillés de mes lunettes, l’ordinateur sur lequel j’écris et la voiture électrique que je tente d’acquérir sont les fruits d’une même aventure. Je n’ai aucune envie de retourner à une existence préindustrielle pour démontrer la pureté de mon rapport au monde.

    Je veux que la technique protège nos frontières au lieu de surveiller nos opinions, qu’elle libère les hommes des besognes serviles au lieu de les transformer en données, qu’elle soigne les vieillards sans abolir la présence humaine et qu’elle permette aux peuples européens de durer sans remplacer continuellement leurs populations.

    La vraie politique de la technique ne consiste pas à sauter du train. Elle consiste à choisir la destination, à reprendre la locomotive et à déterminer quels hommes seront dignes d’en tenir les commandes.

    La mer était grise ce matin-là. De longues lames blanches venaient se briser contre la jetée. Aucun marin sensé ne prétend abolir le vent parce qu’une tempête peut rompre son navire. Il apprend à lire le ciel, renforce sa coque et choisit son cap.

    La technique est notre vent. À nous de ne pas la laisser décider seule du rivage.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 24 juillet 2026)

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