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  • Après Khamenei, la fin de l’illusion post-1945...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à l'élimination du Guide suprême iranien, Ali Khamenei ...

     

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    Après Khamenei, la fin de l’illusion post-1945

    La mort confirmée de l’ayatollah Ali Khamenei, à la suite d’une frappe israélo-américaine d’une précision inédite, ne constitue pas seulement un tournant iranien. Elle marque un basculement d’époque. L’opération, patiemment préparée, a visé le sommet même du régime réuni en un seul lieu. Ce n’était pas une campagne aérienne classique, mais une décapitation stratégique. La cible n’était pas une infrastructure, mais une cohésion. L’effet recherché ne relevait pas seulement du militaire, mais du politique au sens le plus schmittien du terme : celui de la désignation de l’ennemi et de la décision souveraine.

    La fin de la primauté du droit ?

    Il serait réducteur de voir dans cet événement la simple clôture de la parenthèse ouverte en 1979 par la révolution islamique. Le véritable cadre historique est plus ample. Il remonte à 1945, à la construction d’un ordre international fondé sur la primauté du droit, la centralité des organisations multilatérales et la conviction, typiquement wilsonienne, que l’institutionnalisation progressive des relations internationales neutraliserait la logique tragique de la puissance.

    L’Organisation des Nations unies, les architectures de sécurité collective, le maillage des traités et des conférences permanentes traduisaient cette ambition. Hans Morgenthau, pourtant théoricien du réalisme, rappelait déjà que les institutions n’abolissent jamais la nature conflictuelle des relations internationales : elles n’en sont que l’expression provisoire. Raymond Aron, dans Paix et guerre entre les nations, soulignait que la diplomatie et la stratégie demeurent inséparables, même lorsque les formes juridiques semblent dominer la scène.

    L’opération qui a coûté la vie au Guide suprême iranien consacre le retour explicite de cette vérité. Elle signifie que la puissance technologique, le renseignement et la décision politique convergent désormais sans le filtre paralysant d’un consensus international. L’ordre procédural s’efface devant l’acte. Le monde ne bascule pas dans l’anarchie : il retrouve une hiérarchie fondée sur la capacité d’agir.

    Les BRICS fragilisés ?

    Ce tournant a des répercussions immédiates sur l’équilibre global. Les espoirs placés dans un ordre alternatif structuré autour des BRICS apparaissent fragilisés. La capacité de la Chine à convertir sa puissance économique en levier stratégique crédible se trouve mise à l’épreuve. La Russie, engagée sur d’autres fronts, constate les limites d’une coalition de circonstance. Le projet d’un système monétaire parallèle au dollar demeure embryonnaire. Le retour des États-Unis comme acteur déterminé, capable d’une coordination opérationnelle d’une telle ampleur, redistribue les cartes.

    La question de la République de Chine (Taïwan), en ce sens, devient un test historique. Si Pékin s’abstient de toute initiative majeure malgré cette séquence, cela signifiera que la puissance chinoise reste contenue par des calculs de risque plus que par une volonté de rupture. Si elle agit, le monde entrera dans une phase d’instabilité ouverte. Dans les deux cas, le paradigme du monde post-guerre froide, fondé sur l’interdépendance économique comme facteur de pacification, se révèle insuffisant.

    L’Europe face à son destin

    Pour l’Europe, l’enjeu est décisif. Depuis 1945, le continent vit sous la double tutelle stratégique et intellectuelle de l’ordre atlantique. Cette dépendance ne fut pas seulement militaire : elle fut conceptuelle. L’Europe a progressivement internalisé les catégories normatives américaines, qu’il s’agisse des droits de l’homme érigés en étalon universel ou d’une conception procédurale de la souveraineté. Carl Schmitt, dans Le Nomos de la Terre, avait déjà analysé la transformation du droit international moderne en instrument de légitimation de certaines puissances dominantes.

    Le problème n’est pas l’alliance en elle-même, mais la vassalité mentale. Guillaume Faye parlait d’« occidentalisation amputée » pour décrire une Europe réduite à l’état de périphérie morale de l’Atlantique Nord. Alain de Benoist a, quant à lui, insisté sur la nécessité pour l’Europe de redevenir sujet de l’histoire et non simple théâtre des stratégies d’autrui. Ces analyses, souvent caricaturées, retrouvent une acuité singulière à l’heure où l’ordre de 1945 se recompose.

    La seconde entrave européenne est d’ordre psychologique. La repentance permanente, érigée en posture morale, est devenue un outil de désarmement symbolique. Oswald Spengler rappelait que les civilisations ne déclinent pas d’abord sous les coups extérieurs, mais par épuisement intérieur, lorsqu’elles cessent de croire en leur propre forme. Une Europe qui s’enferme dans l’auto-accusation systématique se prive de la légitimité nécessaire pour défendre ses intérêts.

    Le moment actuel ouvre donc une fenêtre d’opportunité. La recomposition du système international offre au continent la possibilité de redéfinir sa doctrine stratégique, de renforcer son autonomie capacitaire, d’assumer une politique de puissance adaptée à ses intérêts propres. Cela suppose de sortir d’une posture purement normative pour renouer avec une pensée géopolitique structurée, au sens où l’entendait Ernst Jünger lorsqu’il évoquait le passage de l’ère bourgeoise à l’ère des titans technologiques.

    La fin d’une illusion

    Il ne s’agit pas de rompre avec les États-Unis, mais de cesser de s’y dissoudre. Il ne s’agit pas d’abandonner les principes, mais de les inscrire dans une vision cohérente de la souveraineté européenne. L’histoire récente rappelle que le droit ne protège que s’il est adossé à la puissance. Une Europe stratégiquement adulte doit être capable d’agir sans attendre l’autorisation morale d’autrui.

    La mort de Khamenei et l’opération qui l’a rendue possible signalent la fin d’une illusion : celle d’un monde gouverné par la seule normativité. Le siècle qui s’ouvre réhabilite la décision, la cohérence stratégique et la volonté politique.

    Dans cet environnement, les peuples qui survivront seront ceux qui accepteront de regarder la réalité sans fard. Les autres continueront à commenter l’histoire au lieu de la faire.

    Balbino Katz (Polémia, 1er mars 2026)

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  • La gauche et la guerre culturelle, chronique d’un réveil douloureux...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la guerre culturelle...

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    La gauche et la guerre culturelle, chronique d’un réveil douloureux

    Je suis assis tranquillement dans ma cuisine, à cette heure incertaine où le matin n’a pas encore choisi son camp. Le Monde est déplié devant moi, étalé comme une nappe rituelle. Le journal a cette manière de s’imposer dans l’espace domestique, comme s’il occupait naturellement la place du prêtre et du notaire. Une page entière retient l’attention. Le titre est sans détour, presque inquiet, « L’extrême droite mène sa bataille culturelle », signé par Julie Carriat. Une page entière, illustrée, pesée, grave, pour constater ce que le quotidien de référence a longtemps refusé de voir.

    Quand la gauche se désespère, elle ne commence jamais par s’interroger sur ses propres échecs. Elle cherche des causes extérieures à ses défaites. La « guerre culturelle » devient alors l’explication commode, le démon explicatif qui permet d’éviter toute autocritique. L’article du Le Monde s’inscrit pleinement dans cette tradition. Il ne s’agit pas d’un texte de compréhension, mais d’un texte de constat anxieux, presque d’un chant funèbre discret, où affleure la stupeur d’un camp qui découvre que le terrain qu’il croyait définitivement conquis ne lui appartient plus sans partage.

    L’effort de contextualisation historique mérite toutefois d’être relevé. Julie Carriat remonte à Antonio Gramsci, rappelle le concept d’hégémonie culturelle, reconnaît que la droite française marginalisée des années soixante a puisé dans cette réflexion pour tenter de survivre intellectuellement après la Seconde Guerre mondiale. Elle admet que la notion de « gramscisme de droite » a été formulée tôt, officialisée même lors d’un congrès du GRECE en 1981. Sur le papier, l’honnêteté semble au rendez-vous.

    Ce que le journal se garde pourtant bien de raconter, c’est le contexte existentiel de cette conversion stratégique. En 1965, l’échec de la campagne présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancourt ferme définitivement la voie électorale à toute une génération. L’activisme, quant à lui, s’épuise dans la stérilité. Lorsque Dominique Venner choisit de déposer le fusil de la révolution pour s’éloigner celui des battues de chasse, une génération entière se retrouve alors sans horizon politique immédiat, contrainte de penser autrement sa survie.

    C’est là que surgit ce que Le Monde désigne avec une prudence soupçonneuse comme une entreprise de « brouillage des frontières ». Le mérite d’Alain de Benoist et de ceux qui l’entourent est pourtant ailleurs. Il consiste à avoir compris que la droite avait perdu bien avant de perdre les élections. Elle avait perdu la bataille des catégories mentales, du langage, des évidences. À défaut de pouvoir conquérir l’Elysée ou la rue, il fallait reconquérir ce qui précède toute victoire politique, l’imaginaire, les idées, les représentations.

    Après 1945, un partage tacite s’était imposé en Europe occidentale. À l’Est, la gauche s’emparait de tous les leviers de pouvoir. À l’Ouest, elle investissait les pouvoirs culturels, universitaires, éditoriaux, médiatiques, laissant à la droite libérale la gestion de l’économie. Cette dernière acceptait volontiers ce compromis. À vous la culture et ses prébendes, laissez-nous administrer les marchés. Le Monde est l’un des produits les plus achevés de ce modus vivendi, cette répartition des territoires qui assurait à la gauche un monopole moral sans partage.

    Fondé en 1968, le GRECE va entreprendre un travail de fond, patient, souvent ingrat, qui n’a rien d’une manœuvre opportuniste. Contrairement à ce que suggère l’article, il ne s’agit pas de recycler cyniquement Gramsci, mais de produire un corpus cohérent. L’ethno-différentialisme, qui enterre définitivement le racisme biologique, la critique de l’universalisme abstrait, le refus de réduire l’homme à l’homo œconomicus, la mise en valeur de l’identité, de l’héritage, de la transmission, autant de thèmes que Le Monde préfère réduire à une simple « guerre des mots ».

    L’article affirme qu’il n’y aurait eu aucun renouvellement doctrinal depuis la Nouvelle Droite. Cette accusation trahit moins une analyse qu’un malentendu fondamental. Une pensée conservatrice n’a pas vocation à se réinventer au rythme des modes. Elle se mesure à sa capacité à durer, à nommer ce qui persiste lorsque le décor change. Ce qui dérange Le Monde, ce n’est pas l’absence de nouveauté, mais la persistance d’idées qu’il croyait disqualifiées.

    La véritable inquiétude affleure lorsque l’article évoque la constitution d’un écosystème culturel alternatif. Chaînes de télévision, radios, maisons d’édition, fondations, cercles de formation, financements privés. Vincent Bolloré devient la figure commode du Mal, Pierre-Édouard Stérin l’incarnation d’un capital enfin réveillé. Ce passage est révélateur. Pendant des décennies, la gauche a vécu sur l’idée que les capitalistes financeraient indéfiniment un système culturel hostile à leurs propres intérêts, comme dans la formule attribuée à Lénine sur la corde et le pendu. Or ces capitalistes ont fini par comprendre que la gauche les conduit à une société où eux-mêmes n’ont plus de raison d’être. Il ne s’agit plus de philanthropie, mais de survie.

    Ce qui désoriente profondément la gauche, et l’article du Monde en est l’aveu involontaire, c’est la perte de son monopole sur le Bien. Se pensant depuis des décennies comme le camp moral par excellence, elle ne supporte pas de voir ce statut contesté. Elle observe avec stupeur que des mots naguère bannis pénètrent le langage politique, que des notions qu’elle croyait enterrées ressurgissent, que le peuple ne se laisse plus dicter ses catégories par l’université et les rédactions.

    L’article tente de se rassurer en citant des experts expliquant que les intellectuels ne feraient pas basculer les masses. C’est précisément ce qui effraie la gauche. Si les masses cessent d’obéir aux prescripteurs culturels, alors tout l’édifice s’effondre. Ce n’est pas la victoire culturelle de la droite qui inquiète Le Monde, c’est la fin de la docilité culturelle.

    La droite, longtemps aveugle à cette dimension, a fini par comprendre que la guerre culturelle faisait partie intégrante du combat politique. En France, l’irruption d’Éric Zemmour dans l’arène électorale a brisé un plafond de verre médiatique, permettant à des idées longtemps confinées aux marges d’atteindre l’ensemble des Français. En Argentine, l’arrivée au pouvoir de Javier Milei a placé la guerre culturelle au cœur même de l’action gouvernementale. Aux États-Unis, plus aucun acteur politique conservateur ne conçoit désormais l’affrontement électoral sans combat frontal contre l’hégémonie culturelle progressiste.

    La gauche demeure puissante. Dominante à l’université, influente dans les médias, majoritaire parmi les étudiants. Cette domination n’est cependant plus absolue. Des failles sont apparues. Elles permettent à des idées élaborées voici trente, quarante ou cinquante ans d’atteindre enfin ceux auxquels elles étaient destinées. C’est cette fissure que Le Monde contemple avec inquiétude.

    Derrière le vocabulaire faussement analytique, l’article de Julie Carriat est un requiem discret. Il constate l’incapacité de la gauche à produire des idées nouvelles, attractives, capables de séduire les jeunes générations. Il découvre que la guerre culturelle, qu’elle croyait imaginaire ou marginale, est devenue un champ de bataille réel. Non parce que la droite l’aurait inventée, mais parce que la gauche a cessé de la gagner.

    La tentation de la censure apparaît alors comme un réflexe de fin de cycle. Quand on ne parvient plus à convaincre, on rêve d’interdire. Quand on ne domine plus intellectuellement, on invoque la régulation. Ce réflexe n’a rien de nouveau. Il accompagne toujours les fins de monde.

    La guerre culturelle n’a pas commencé aujourd’hui. Ce qui est nouveau, c’est que Le Monde reconnaît enfin son existence. Non pour la mener, mais pour s’en plaindre.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 10 février 2026)

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  • Nuremberg, ou la victoire des vainqueurs sur l’histoire...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à la sortie du film Nuremberg, de James Vanderbilt, avec Russell Crowe...

     

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    Nuremberg, ou la victoire des vainqueurs sur l’histoire

    À travers le film Nuremberg, Hollywood prétend livrer une leçon d’histoire universelle. En réalité, il impose une lecture idéologique, amputée de ses acteurs essentiels et conforme aux hiérarchies mémorielles anglo-saxonnes. À partir d’une critique rigoureuse publiée dans la presse ukrainienne, cette analyse interroge la transformation d’un tribunal politique en mythe moral, la disparition de l’Europe orientale du récit, et plus largement la manière dont certaines civilisations dominent durablement la mémoire du passé en produisant des images, des récits et des symboles.

    Un film à prétention universelle

    Le film américain Nuremberg, récemment sorti sur les écrans, se présente comme une fresque judiciaire et morale consacrée au Tribunal militaire international de 1945-1946. L’ambition affichée est considérable, rappeler les fondements de la justice internationale moderne et tirer des leçons universelles d’un moment fondateur du XXᵉ siècle. Or, comme l’a montré avec rigueur une tribune du Kyiv Post signée par Bohdan Nahaylo, cette œuvre relève moins de l’histoire que de la mise en récit idéologique, au sens le plus classique du terme.

    L’américanisation du Tribunal militaire international

    La première critique, centrale, porte sur l’américanisation radicale du procès de Nuremberg. Le tribunal est présenté comme une confrontation quasi exclusive entre des procureurs américains et des dignitaires allemands, avec un effacement presque total des autres puissances alliées. Cette lecture est historiquement fausse. Le Tribunal militaire international fut une construction quadripartite associant les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union soviétique et la France. Chacune de ces puissances disposait de juges, de procureurs et d’une influence réelle sur la définition des charges, la procédure et l’interprétation juridique des faits.

    L’effacement de la France et de l’Europe continentale

    La marginalisation de la France n’est pas anodine. Le juge Donnedieu de Vabres, représentant une tradition juridique continentale héritée du droit romain et du droit public français, joua un rôle important dans les débats sur la légalité, la responsabilité pénale individuelle et les limites de la rétroactivité. Son absence à l’écran contribue à donner l’illusion d’une justice anglo-saxonne universelle, alors qu’il s’agissait en réalité d’un compromis fragile entre systèmes juridiques profondément différents.

    La disparition soviétique et l’amnésie de l’Est

    L’effacement le plus lourd de conséquences demeure cependant celui de l’Union soviétique. Comme le souligne la tribune ukrainienne, les Soviétiques furent des acteurs majeurs du procès. Le procureur Rudenko mena certains des interrogatoires les plus décisifs, notamment face à Hermann Göring. Surtout, l’URSS représentait les peuples ayant subi la majorité de la violence allemande, destructions massives, famines organisées, violences sur les populations civiles, traitements inhumains des prisonniers de guerre. En supprimant cette présence, le film efface mécaniquement la mémoire de l’Europe orientale, réduite à une zone muette du conflit.

    Une hiérarchie mémorielle réécrite

    Cette omission entraîne une seconde distorsion majeure, la relecture anachronique des chefs d’accusation. Le film fait de la tragédie vécue par les Juifs d’Europe un angle central du procès, comme si cette question avait structuré l’ensemble des débats dès 1945. Or, les archives montrent autre chose. À Nuremberg, le génocide des Juifs est intégré à la catégorie plus large des crimes contre l’humanité. Le centre de gravité juridique du procès réside ailleurs, dans la qualification de la guerre d’agression comme crime international, notion portée avec insistance par la délégation soviétique. L’objectif premier était de criminaliser l’acte même de déclencher une guerre de conquête.

    Ce décalage entre la mémoire actuelle et la réalité historique illustre un phénomène bien connu des historiens. Comme l’écrivait Raymond Aron, toute lecture du passé est travaillée par les préoccupations du présent. Le film projette sur Nuremberg une hiérarchie morale construite a posteriori, au prix d’un écrasement des autres crimes allemands, notamment ceux commis à l’Est contre des populations slaves.

    Göring ou la mise en scène du mal

    La focalisation sur Hermann Göring participe de cette simplification. Göring fut incontestablement la figure centrale du banc des accusés. Sa défense, fondée sur la souveraineté des États, la dénonciation de la justice des vainqueurs et la légitimité stratégique des décisions allemandes, constitue l’un des moments les plus révélateurs du procès. Carl Schmitt, dans ses écrits de l’après-guerre, avait parfaitement identifié cette tension fondamentale, la transformation du conflit politique en procès moral, où le vainqueur s’arroge le droit de définir le bien et le mal.

    Nuremberg comme justice de la victoire

    Le tribunal de Nuremberg n’échappe pas à cette logique. Rétroactivité des incriminations, absence de poursuites pour les bombardements alliés, silence sur les crimes soviétiques comme le massacre de Katyn ou les déportations massives, tout concourt à montrer qu’il s’agit moins d’une justice impartiale que d’un acte fondateur de l’ordre international issu de la victoire. Comme l’écrivait Julien Freund, le droit international reste inséparable du rapport de forces qui le sous-tend.

    Mémoire catholique et oubli protestant

    Cette dynamique mémorielle dépasse largement le cas de Nuremberg. Elle s’observe dans le rapport différencié des civilisations à leur passé. Le catholicisme, par exemple, a toujours intégré son histoire, y compris ses parts sombres, en les inscrivant dans une continuité mémorielle. Le culte des martyrs, la centralité du souvenir, la ritualisation du passé ont permis à l’Église catholique de dominer durablement l’espace symbolique chrétien. Le protestantisme, en revanche, en rejetant le culte des morts et des images, a souvent laissé son passé se dissoudre, au profit de récits concurrents plus puissants.

    L’Espagne face à la légende noire

    Ce rapport inégal à la mémoire se retrouve à l’échelle des nations. L’Espagne offre un exemple emblématique. Pendant des siècles, elle a subi la légende noire forgée par ses rivaux protestants et libéraux, relayée avec constance par la littérature et le cinéma anglo-saxons. Inquisition caricaturée, conquête de l’Amérique réduite à une entreprise exclusivement génocidaire, Empire espagnol présenté comme archaïque et sanguinaire, cette vision s’est imposée faute de contre-récit puissant.

    Il est frappant de constater que l’Espagne ne commence que récemment à revendiquer son histoire, à déconstruire cette légende noire et à produire une lecture plus équilibrée de son passé impérial. Longtemps, elle a intériorisé le récit de ses adversaires. Hollywood et la production culturelle anglophone ont joué un rôle décisif dans cette domination symbolique, imposant une vision du monde où les vainqueurs moraux sont toujours les mêmes.

    Hollywood, fabrique du récit dominant

    Le film Nuremberg s’inscrit pleinement dans cette tradition. Il ne cherche pas à comprendre la complexité historique du tribunal, mais à en extraire un mythe mobilisateur, celui d’une justice universelle incarnée par l’Amérique. Comme le notait déjà Ernst Jünger, le vainqueur ne se contente jamais de gagner la guerre, il entend aussi gagner la mémoire.

    La mémoire comme champ de bataille

    Il existe pourtant d’autres voies. Marguerite Yourcenar, dans Les Mémoires d’Hadrien, a montré qu’il était possible de restituer une figure historique sans la trahir, en combinant rigueur documentaire et intelligence psychologique. À l’inverse, la majorité des productions cinématographiques contemporaines préfèrent la simplification, l’émotion immédiate et l’utilité idéologique.

    La conclusion s’impose. La mémoire collective n’est jamais donnée, elle se conquiert. Ceux qui renoncent à raconter leur histoire acceptent que d’autres la racontent à leur place. Le débat suscité par Nuremberg ne porte donc pas seulement sur un film, mais sur une question essentielle, qui maîtrise aujourd’hui le récit du passé et dans quel but.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Polémia, 1er février 2026)

     

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  • Guerre, puissance et réveil stratégique européen...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré au changement d'ère que nous vivons qui voit « la fin d'un monde régi par des normes abstraites »...

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    Sortir de San Francisco, guerre, puissance et réveil stratégique européen

    Il est devenu courant, depuis plusieurs décennies, de présenter la guerre comme une anomalie morale, une régression, voire une pathologie de l’humanité. Cette représentation, rassurante pour des sociétés désireuses d’oublier le tragique, relève pourtant d’un contresens historique. La guerre n’a jamais constitué une parenthèse dans l’histoire des sociétés humaines, elle en a longtemps formé la grammaire élémentaire. Elle réglait les conflits, redistribuait les puissances et tranchait ce que les palabres et les traités ne pouvaient résoudre. Les sociétés européennes, façonnées par des siècles de conflits armés, s’y sont structurées, souvent au prix du sang, mais fréquemment au bénéfice d’un ordre plus stable que le précédent.

    Dans cette perspective, Raymond Aron rappelait que tout ordre international est d’abord territorial, consacrant un accord entre des souverainetés et un compartimentage de l’espace humain. Il soulignait également que le système international fonctionne toujours « à l’ombre de la guerre », la menace latente structurant durablement les relations entre États. La paix n’est jamais qu’un équilibre provisoire, garanti par des rapports de force, non par des proclamations morales.

    L’année 1945 introduit toutefois une rupture inédite. Pour la première fois, un ordre mondial se donne pour principe affiché l’abolition de la guerre comme instrument légitime des relations internationales. La Charte des Nations unies, adoptée à San Francisco quelques semaines après la fin des combats en Europe, entérine cette ambition. La violence armée subsiste, mais sous d’autres vocables, opérations de maintien de la paix, interventions humanitaires, actions de police internationale. La guerre entre ainsi dans un art sophistiqué de la dissimulation. Cet ordre, souvent perçu comme un progrès moral définitif, repose en réalité sur un équilibre de forces précis, issu de la victoire américaine et soviétique, puis figé par la dissuasion nucléaire. Il produit une stabilité relative, mais aussi une hypocrisie structurante, la guerre continue partout, sauf dans le langage officiel.

    L’un des effets les plus tangibles de la présidence de Donald Trump aura été de fissurer ce décor. Non par pacifisme, mais par un retour brutal au réel. L’ordre mondial fondé sur la fiction d’une paix permanente disparaît de facto. Les rapports de force redeviennent lisibles, les alliances contingentes, les intérêts assumés. Cela heurte des élites formées au catéchisme onusien, mais l’histoire, indifférente aux incantations, reprend ses droits.

    La question centrale devient alors européenne. Sommes-nous prêts à ce monde qui revient. Les élites européennes, en particulier celles des petits États, vivent depuis plusieurs générations dans un bain transatlantique. Elles raisonnent selon des catégories importées, ont souvent été formées sur les campus américains et entretiennent des réseaux qui rendent impensable toute autonomie stratégique. Cette vassalité consentie s’accompagne d’un sentiment de culpabilité profondément ancré dans l’interprétation dominante de la Seconde Guerre mondiale, qui positionne l’Europe comme fautive par essence. La mise sous tutelle américaine apparaît dès lors comme une pénitence prolongée. Ce désarmement moral précède le désarmement stratégique et prive le continent d’un système de valeurs apte à le protéger.

    Hubert Védrine a exprimé cette impasse avec lucidité en appelant l’Europe à devenir plus machiavélienne, c’est-à-dire à défendre ses intérêts sans illusion sur la nature des alliances. Il a également souligné que les valeurs ne sont plus identiques de part et d’autre de l’Atlantique, rendant illusoire toute fusion durable des intérêts européens et américains.

    Ce défaut de préparation apparaît avec une acuité particulière face à la guerre en Ukraine, installée durablement sur le continent depuis 2022. Ce conflit échappe aux grilles de résolution héritées de 1918 et de 1945, où la fin des guerres européennes passait pra l’intervention massive d’une grande puissance extérieure. Cette solution n’est plus disponible. Le retrait progressif du soutien américain a laissé l’Europe assumer l’essentiel de l’effort financier et logistique. Le constater ne revient pas à l’approuver, mais à en mesurer la portée stratégique.

    La résistance ukrainienne repose sur une capacité d’adaptation tactique remarquable qui compense son infériorité matérielle. L’investissement massif dans les drones, l’automatisation partielle des fonctions défensives, la gestion contrainte de la pénurie humaine et l’apprentissage continu d’une cruelle guerre d’usure ont profondément transformé la conduite des opérations. La guerre s’installe dans une temporalité longue, sans capacité de rupture stratégique identifiable à court terme, les lignes de front demeurant largement figées.

    Dans ce contexte, le centre de gravité du conflit se déplace vers l’arrière, notamment sur le terrain énergétique. Les frappes russes sur les infrastructures ukrainiennes ont un impact réel, mais celui-ci est amorti par l’adaptation sociale. Ce n’est pas la dispersion de la production qui réduit l’effet stratégique, mais la transformation des usages, générateurs, batteries, solutions locales. À l’inverse, les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes ont révélé des vulnérabilités structurelles. L’histoire rappelle que la guerre énergétique obéit à des lois constantes, comme l’illustra l’inefficacité initiale des bombardements américains sur le Nord-Vietnam avant le minage des ports en 1972.

    La perception du conflit demeure profondément brouillée par un flot continu de récits contradictoires. Les réseaux sociaux, devenus un théâtre informationnel permanent, oscillent entre deux affirmations également simplificatrices. D’un côté, la Russie serait au bord de l’effondrement économique, militaire et politique, promise à une chute imminente. De l’autre, la victoire russe serait inéluctable, portée par le temps long, la masse et l’endurance stratégique. Ces narrations opposées ont un effet commun, elles empêchent toute lecture réaliste de la guerre comme processus d’usure prolongée, sans victoire décisive à court terme, et substituent à l’analyse stratégique une attente quasi eschatologique de l’événement final.

    Ce brouillard informationnel a une conséquence majeure, il masque les effets structurels et de long terme déjà à l’œuvre, au premier rang desquels figure la catastrophe démographique qui frappe simultanément l’Ukraine et la Russie. L’attention se focalise sur les lignes de front, alors que le véritable bilan se dessine dans la durée, par l’érosion humaine, la désorganisation sociale et la rupture de la reproduction démographique. Un indicateur symbolique en donne la mesure, la durée de la guerre en Ukraine dépasse désormais celle de la Grande Guerre patriotique. Les Soviétiques avaient atteint Berlin en moins de temps que la Russie n’en a aujourd’hui passé à progresser de manière centimétrique. Cette comparaison ne préjuge pas de l’issue militaire, mais elle rappelle une vérité stratégique souvent oubliée, la puissance ne se mesure pas seulement à la capacité de détruire, mais à celle de durer sans se dissoudre.

    C’est dans ce contexte que la contribution intellectuelle de la Nouvelle Droite prend tout son sens. Dès les années 1970, elle a formulé une critique radicale de l’ordre issu de 1945, dénonçant l’illusion d’un universalisme juridique capable de neutraliser la puissance. Alain de Benoist a montré que la construction européenne avait commis une erreur originelle en privilégiant l’économie et le commerce au détriment de la politique et de la culture. Il identifie le capitalisme libéral comme un facteur d’aliénation des peuples et plaide pour une Europe multipolaire, libérée de la tutelle américaine, capable de nouer des alliances fondées sur des intérêts concrets plutôt que sur une idéologie universaliste.

    Dans le prolongement de cette analyse, Jean-Yves Le Gallou a insisté sur la dimension démographique et identitaire de la souveraineté. Il rappelle que ce qui était hier considéré comme une trahison, l’abandon de souveraineté, est aujourd’hui présenté comme un progrès. Il dénonce une culpabilisation européenne fondée sur une lecture militante de la Seconde Guerre mondiale, paralysant toute capacité d’action. Pour lui, les peuples européens partagent une mémoire commune et une histoire millénaire, sans lesquelles aucune autonomie stratégique n’est pensable. La souveraineté ne survit pas à la disparition du peuple qui la porte.

    Une nouvelle génération politique, principalement à droite, commence à intégrer ces analyses. Elle ne raisonne plus à partir des promesses iréniques de San Francisco, mais à partir du réel, de la guerre, du déclin démographique, des recompositions de puissance. Elle sait que l’autonomie stratégique suppose une continuité humaine et culturelle, et que l’effacement n’a jamais protégé les peuples.

    L’Europe se trouve ainsi à un moment de vérité. Elle peut persister dans l’illusion d’un monde régi par des normes abstraites ou accepter de redevenir un sujet stratégique conscient de ses intérêts, de ses limites et de ses périls. Sortir de San Francisco ne signifie pas glorifier la guerre, mais reconnaître qu’un ordre politique ne se maintient que s’il est capable de se défendre, matériellement, mentalement et démographiquement. Dans le monde qui vient, la lucidité stratégique ne sera pas un luxe intellectuel, mais une condition de survie.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Polémia, 21 janvier 2026)

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  • L’enjeu groenlandais et l’autonomie européenne...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux menaces américaines sur le Groenland...

     

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    L’enjeu groenlandais et l’autonomie européenne

    Je me tiens sur le quai du port du Guilvinec. Le jour est blafard, le vent coupe la joue et les coques quittent l’abri avec cette résolution taciturne qui fait les marins bretons. Le froid, ce matin-là, a quelque chose d’orientant. Il pousse l’esprit vers le nord, vers cette île immense et presque vide qui revient dans les conversations des chancelleries, le Groenland. Les mains dans les poches, je pense à cette possession danoise lointaine, entrée dans l’orbite de Copenhague au début du XVIIIᵉ siècle, en 1721, quand le royaume scandinave entreprit d’y rétablir une présence durable. Longtemps marginale, cette terre arctique est aujourd’hui scrutée avec une intensité nouvelle par les États-Unis.

    Nouvelle dans sa forme, ancienne dans son fond. L’intérêt américain pour le Groenland n’est ni improvisé ni capricieux. Il traverse les décennies, des tentatives d’achat du XIXᵉ siècle aux accords de défense conclus pendant la Seconde Guerre mondiale, puis à l’installation de la base de Thulé, devenue aujourd’hui Pituffik, clef de voûte du dispositif antimissile nord-américain. Ce qui frappe désormais, c’est la verbalité assumée, la publicité donnée à cet intérêt par un président des États-Unis qui parle d’annexion, de nécessité stratégique, et le fait sans détour. La parole précède parfois l’acte, parfois elle le prépare.

    Il suffit d’avoir la mémoire un peu longue pour se souvenir que Washington ne découvre pas aujourd’hui le goût des possessions ultramarines européennes. En 1898, profitant d’un prétexte fragile et d’une insurrection cubaine qu’ils soutenaient en sous-main, les États-Unis entrèrent en guerre contre l’Espagne. L’issue fut rapide. Cuba passa sous tutelle, Porto Rico fut annexé, les Philippines arrachées à Madrid. L’Europe observa, choquée sans doute, mais déjà résignée. L’Espagne, elle, encaissa le coup et produisit, dans la douleur, cette « génération de 98 » qui sut transformer la défaite en examen de conscience national.

    L’histoire enseigne aussi l’art de l’oubli. Une fois le choc passé, le monde s’adapte. La puissance américaine est telle qu’on ne peut faire comme si elle n’existait pas, ni demeurer éternellement dans le ressentiment. En 1898, nombre de capitales européennes, Londres comprise, se félicitaient en silence de voir une puissance sœur, anglo-saxonne, prendre le relais d’un empire latin à bout de souffle. L’illusion d’une anglosphère harmonieuse faisait alors florès. Aujourd’hui, le décor a changé. Une prise de contrôle du Groenland sans l’accord de Copenhague poserait une question d’une autre nature, car elle viserait un allié, membre de l’OTAN, et mettrait à nu les lignes de fracture du continent.

    Les scénarios circulent à voix basse. Action militaire rapide, pression politique locale, instrumentalisation du désir d’indépendance groenlandais, rien n’est exclu dans les hypothèses des diplomates. L’Europe, dans tous les cas, encaisserait un choc comparable à celui de l’Espagne finissante. Un choc peut-être salutaire. Le Groenland, à dire vrai, reste périphérique aux intérêts centraux européens, comme Saint-Pierre-et-Miquelon l’est pour la France. Sa perte ne bouleverserait pas l’équilibre géostratégique du Vieux Continent. En revanche, l’onde psychologique serait considérable. Elle poserait frontalement la question de l’alliance atlantique et de sa pertinence hors du cadre qui l’a justifiée, celui de la menace soviétique.

    Ce moment pourrait donc être décisif. Non par la perte d’un territoire, fût-il immense, glacé et chargé de symboles, mais par la révélation brutale d’un malentendu ancien. L’Europe vit encore sur l’idée que l’alliance atlantique est un destin, alors qu’elle n’a jamais été qu’une conjoncture. La disparition de l’Union soviétique aurait dû entraîner sa dissolution naturelle ou, à tout le moins, sa transformation profonde. Rien de tel ne s’est produit. Par inertie, par confort, par peur aussi, les Européens ont prolongé un lien dont les termes se sont inversés. Le Groenland agit ici comme un révélateur chimique, faisant apparaître à la surface ce qui, jusque-là, restait dissous dans le langage diplomatique.

    Cette fenêtre d’opportunité est étroite, et peut-être unique. Elle tient à la conjonction de plusieurs facteurs rarement réunis. Les États-Unis regardent désormais vers le Pacifique, vers la Chine, et considèrent l’Europe moins comme une alliée que comme un théâtre secondaire, utile tant qu’il ne contrarie pas leurs priorités. L’Europe, elle, dispose encore d’une puissance économique, technologique et démographique suffisante pour s’ériger en pôle autonome, à condition de le vouloir. Or la volonté politique naît rarement dans le confort. Elle surgit presque toujours d’un choc.

    Sur ce point, les analyses de Mary Kaldor, pourtant éloignées de toute tentation continentale, méritent d’être relues. Dès les années 1990, elle soulignait que la communauté d’intérêts entre l’Amérique et l’Europe n’était ni naturelle ni éternelle, et que la divergence stratégique finirait par produire une rupture, non par hostilité idéologique, mais par simple logique de puissance. L’Amérique, écrivait-elle en substance, ne peut accepter durablement un partenaire qui aspire à l’autonomie dès lors que cette autonomie contrarie ses propres impératifs de sécurité globale.

    Les penseurs français n’ont pas dit autre chose, chacun à leur manière. Raymond Aron, lucide jusqu’à la sécheresse, rappelait que les alliances ne survivent pas à la disparition de la menace qui les a fondées. Pierre Hassner insistait sur la fragilité des solidarités occidentales dès lors qu’elles ne reposent plus sur un péril commun clairement identifié. Plus récemment, Marcel Gauchet a montré combien l’Europe s’était enfermée dans une posture post-historique, croyant pouvoir substituer le droit, les normes et les procédures à la décision politique, oubliant que celles-ci ne valent que si elles sont adossées à une force capable de les défendre.

    L’éventuelle prise de contrôle du Groenland par les États-Unis serait alors moins un drame territorial qu’un événement fondateur. Un rappel brutal que la souveraineté ne se délègue pas indéfiniment, que la protection a toujours un prix, et que l’Histoire ne s’arrête jamais, même sous la banquise. L’Europe serait placée devant une alternative simple, presque brutale, continuer à vivre dans l’ombre stratégique d’une puissance extra-européenne, ou accepter le risque, donc la responsabilité, de son indépendance.

    Sur le quai du Guilvinec, le froid finit par engourdir les doigts. Les marins, eux, savent qu’il faut parfois sortir malgré la mer mauvaise, faute de quoi on meurt à quai. Le Groenland pourrait être cette mer mauvaise. Une épreuve rude, inconfortable, mais peut-être nécessaire pour qu’un continent cesse enfin de confondre sécurité et dépendance, et retrouve le goût âpre de la décision.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 8 janvier 2026)

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  • Le laboratoire britannique de la persécution idéologique. Bientôt chez nous ?

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux persécutions idéologiques en Grande-Bretagne...

     

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    Interpellation d'un manifestant anti-immigration à l'été 2024

     

    Le laboratoire britannique de la persécution idéologique. Bientôt chez nous ?

    Il est un peu plus de huit heures au bar des Brisants, à Lechiagat. La nuit s’est retirée sans fracas, laissant derrière elle cette clarté grise et salée que connaissent bien les ports de l’Atlantique. La mer est basse, étalée comme une grande table de métal terne, et les chalutiers, ventrus et silencieux, sont retenus par des amarres fatiguées. Le café est brûlant, presque agressif, et nécessaire. Autour de moi, les habitués parlent peu. On ne parle jamais beaucoup ici le matin. On écoute le vent, on jauge le ciel, on attend.

    Sur la table, mon téléphone éclaire le bois usé. J’y lis The Telegraph. Une lecture qui, d’ordinaire, m’accompagne comme un exercice d’hygiène intellectuelle, cette vieille presse britannique ayant longtemps conservé le goût des faits et le sens de la continuité historique. Ce matin-là, pourtant, l’article me saisit à la gorge. Il raconte l’histoire d’un professeur de sciences politiques, dans un collège anglais, littéralement broyé pour avoir fait son métier, montrer, expliquer, contextualiser. Son crime tient en peu de mots, avoir diffusé à ses élèves des vidéos de Donald Trump, discours d’investiture, extraits de campagne, documents publics accessibles à tous .

    Les faits sont d’une banalité confondante. L’homme, quinquagénaire, enseigne à des élèves de dix-sept et dix-huit ans, des élèves presque adultes, appelés à voter dans peu de temps. Le programme porte sur la politique américaine, la propagande, les mécanismes électoraux. Trump vient de remporter l’élection. Le professeur montre quelques vidéos, y compris des documents issus du camp démocrate. Rien de clandestin, rien d’idéologique au sens militant. Et pourtant, tout bascule à partir de presque rien, deux plaintes d’élèves évoquant un « malaise », un « inconfort émotionnel ».

    Dans le monde ancien, ce genre de plainte aurait donné lieu à un échange, un rappel de cadre, peut-être une explication supplémentaire. Dans le monde nouveau, elle devient un signal. Et le signal déclenche la machine. L’émotion, subjective par nature, est immédiatement traitée comme un fait objectif. Puis comme un fait administratif. Puis comme un fait potentiellement pénal. La vérité disparaît au profit de la procédure.

    L’administration du Henley College agit avec une célérité qui force l’admiration, si elle n’était si sinistre. Aucun doute, aucune hésitation, aucune protection de son enseignant. Des courriels officiels tombent, accusant un enseignement « biaisé », « hors sujet », puis un « préjudice émotionnel ». Le vocabulaire est soigneusement choisi, suffisamment flou pour englober tout et son contraire, suffisamment grave pour justifier l’escalade. Le professeur n’est plus un collègue, il devient un problème à gérer.

    Vient alors l’intervention du Local Authority Designated Officer, ce rouage discret mais essentiel de la nouvelle gouvernance morale britannique. Dans son rapport, il n’est plus question de faits, mais de perceptions. Les opinions du professeur « pourraient être perçues comme radicales ». Cette phrase mérite d’être relue lentement. Elle ne dit rien de ce qui est, tout de ce qui pourrait être imaginé. Le conditionnel règne. Sur cette base, la recommandation tombe, un signalement au programme Prevent est jugé prioritaire.

    Prevent. Ce mot, conçu pour désigner la lutte contre le terrorisme islamiste, se retrouve ici mobilisé contre un professeur montrant des vidéos d’un président démocratiquement élu. Le glissement est total. L’outil change de fonction sans changer de nom. Il ne s’agit plus de prévenir la violence physique, mais de neutraliser la dissidence symbolique. L’enseignant est assimilé, de manière implicite mais implacable, à un risque terroriste potentiel.

    À aucun moment l’administration scolaire ne s’interpose. À aucun moment elle ne rappelle l’évidence, enseigner la politique suppose d’exposer à des discours politiques. Elle n’oppose pas la raison à l’absurde. Elle applique, elle transmet, elle se protège. La lâcheté institutionnelle s’avance ici à visage découvert. L’enseignant est poussé vers la sortie, psychologiquement brisé, contraint d’accepter une indemnité dérisoire pour préserver ce qu’il lui reste de dignité.

    Au bar des Brisants, quelqu’un parle du prix du gasoil, un autre d’un coup de vent annoncé trop fort pour les petits bateaux. Je continue de lire. Le professeur raconte les nuits sans sommeil, les consultations chez un psychologue, l’effondrement intime. La bureaucratie, elle, ne voit rien de tout cela. Elle n’a ni yeux ni mémoire. Elle n’a que des cases à cocher.

    Ce qui se joue ici dépasse de loin le sort individuel de cet homme. Le Royaume-Uni fonctionne depuis des années comme un laboratoire avancé de la censure procédurale. La gauche militante, profondément installée dans l’appareil éducatif et administratif, n’a plus besoin d’interdictions brutales. Elle a compris la puissance des dispositifs. Protection de l’enfance, bien-être émotionnel, lutte contre la radicalisation. Des concepts mous, extensibles à l’infini, impossibles à contester sans être aussitôt suspect.

    Carl Schmitt écrivait que le politique commence avec la désignation de l’ennemi. Dans cette affaire, l’ennemi n’est plus celui qui agit, mais celui qui dévie. Il n’est plus combattu, il est pathologisé. On ne débat pas avec lui, on le neutralise pour sa propre sécurité et celle des autres. La morale remplace le droit. La peur remplace le jugement.

    Je pense à Guillaume Faye, à sa critique de la tyrannie du Bien, à cette idée que les sociétés terminales préfèrent détruire à bas bruit plutôt que d’assumer la répression ouverte. Ici, rien de spectaculaire. Aucun procès public. Seulement une succession de lettres, de rapports, de recommandations. Une carrière dissoute dans l’acide administratif.

    Depuis la Bretagne, face à l’Atlantique, cette affaire résonne comme un avertissement. Ce que les Britanniques expérimentent aujourd’hui arrive toujours chez nous demain. Les mêmes mots, les mêmes dispositifs, les mêmes lâchetés. La France aime se croire protégée par son esprit critique. Elle oublie que ses administrations et les syndicats d’enseignants partagent la même passion pour la procédure et le conformisme.

    Et l’actualité récente vient donner à cette intuition une résonance plus large encore. Au moment même où je referme l’article du Telegraph, une autre lecture s’impose, celle des déclarations de Pavel Durov, fondateur de Telegram. Dans une série de messages d’une virulence rare, il accuse Emmanuel Macron et l’Union européenne de vouloir instaurer ce qu’il appelle sans détour un « goulag numérique » .

    Le mot est brutal, volontairement excessif diront certains. Il convoque une mémoire lourde, celle de l’enfermement administratif, de la déshumanisation par le système. Durov n’est pourtant ni un marginal ni un provocateur sans poids. Il est un acteur central du numérique mondial, naturalisé français, longtemps célébré par les élites avant de devenir leur accusateur. Son diagnostic est clair. Sous couvert de régulation, de lutte contre la haine et la désinformation, l’Europe met en place un arsenal juridique destiné à surveiller, filtrer, contraindre les discours.

    Le Digital Services Act, le projet Chat Control, les injonctions adressées aux plateformes, tout cela forme un continuum. Le lien avec l’affaire du professeur britannique apparaît alors avec une évidence presque cruelle. Dans les deux cas, le procédé est identique. On ne censure plus frontalement. On encadre, on classe, on transforme l’opinion en risque. À Henley-on-Thames, ce sont les protocoles de safeguarding et Prevent. À Bruxelles et à Paris, ce sont les règlements numériques et les autorités dites indépendantes. Même logique, même finalité.

    Je repense à cette phrase d’Emmanuel Macron, rappelée par Durov, selon laquelle les citoyens auraient tort de s’informer sur les réseaux sociaux et devraient se fier aux médias traditionnels. Elle trahit une défiance profonde envers le jugement des peuples. Une tentation ancienne, confier la vérité à des instances autorisées. Schmitt, encore lui, rappelait que le libéralisme finit toujours par produire son contraire lorsqu’il cherche à neutraliser le conflit. La neutralisation devient domination.

    L’Union européenne, qui se voulait espace de circulation et de liberté, se transforme peu à peu en espace normatif saturé, où chaque parole laisse une trace, chaque contenu appelle une modération, chaque divergence devient suspecte. Le professeur britannique est sanctionné au nom de la protection des élèves. Le citoyen européen de demain sera surveillé au nom de sa sécurité numérique. Les motifs changent. La méthode demeure.

    Au bar des Brisants, je termine mon café. Le vent s’est levé. Les amarres grincent, les coques s’entrechoquent doucement. Ici, en Bretagne, on sait ce que valent les systèmes trop rigides face aux forces profondes. Ils rompent toujours. L’injustice subie par un enseignant anglais et les accusations lancées par un entrepreneur du numérique ne sont pas des anecdotes isolées. Elles dessinent une même ligne de faille, celle d’un pouvoir qui ne supporte plus ce qui lui échappe.

    Guillaume Faye parlait de convergence des catastrophes. Peut-être faut-il aujourd’hui parler de convergence des censures. L’une éducative, l’autre numérique, toutes deux bureaucratiques, toutes deux persuadées d’agir pour le Bien. À ceux qui croient encore que ces dispositifs ne viseront que les autres, l’histoire britannique offre une réponse sans appel. La mer monte toujours plus vite qu’on ne le croit.

    Balbino Katz (Breizh-Info, 27 décembre 2025)

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