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  • Le laboratoire des marges : l’illusion d’une révolution sans peuple...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré au rêve de la révolution par les marges...

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    Preciado et son trans-héros Loredana Rossi

     

    Naples, laboratoire des marges : Paul B. Preciado ou l’illusion d’une révolution sans peuple

    En ce samedi matin breton, après une matinée de forte pluie, d’éclairs et de tonnerre, je marche sur la plage à marée basse. Le soleil revenu réchauffe les algues échouées sur le sable. Elles dégagent une odeur forte et familière, mélange de sel, de vase et de fermentation. Cette senteur lourde monte  du rivage avec la chaleur, prend à la gorge et semble s’attarder longtemps après avoir quitté l’estran.

    De retour chez moi, alors que je rattrape mon retard de lecture, cette odeur revient curieusement dans mon esprit à mesure que j’avance dans l’article de Paul B. Preciado publié dans Libération. Mélange de remugle et d’effluves de sentine, elle colle bien à l’univers mental de cette égérie du quotidien qui fut libertaire.

    Le texte, consacré à une figure trans napolitaine et à l’univers militant qui l’entoure, semble prolonger cette impression sensorielle. Non par son sujet lui-même, mais par son attrait constant pour les marges, pour ces territoires humains situés à la périphérie de la norme, là où une partie de la pensée contemporaine cherche moins à comprendre la société qu’à en célébrer les fissures.

    Le point de départ est simple : à la différence du jeune prince du RN qui y est allé pêcher sa promise, Preciado se rend à Naples pour participer à un festival queer et rencontrer des activistes trans locaux. Le texte repose sur une opposition implicite entre l’image traditionnelle de Naples, ville de religion, de machisme, de Camorra et de culture populaire, et une Naples réinventée comme laboratoire de fluidité identitaire. Ce renversement est central. Naples n’est plus décrite comme une ville historique, mais comme une matière poreuse, une texture sociale ouverte, capable d’absorber et de dissoudre les frontières entre les genres, les identités et les appartenances.

    Avant même d’entrer dans le détail du texte, il faut replacer Preciado dans une généalogie intellectuelle plus large. Il n’est pas une singularité absolue, mais la figure la plus récente et la plus médiatique d’une tradition d’intellectuels fascinés par les marges sociales. Depuis plusieurs décennies, une partie de la pensée de gauche ne se contente plus d’étudier la prostitution, la délinquance, les sexualités non normatives ou les sous‑cultures ; elle leur attribue une fonction transformatrice. Ces marges ne sont plus seulement perçues comme des symptômes sociaux ou des objets d’analyse. Elles deviennent l’incarnation de valeurs positives, des foyers de résistance morale et politique, capables de révéler une société nouvelle et, peut-être, de la remodeler.

    Michel Foucault, influence revendiquée de Preciado, voyait déjà dans les prisons, la folie ou les sexualités autrefois « déviantes », des lieux permettant de comprendre la manière dont le pouvoir s’exerce sur les corps. Georges Bataille cherchait dans l’érotisme, la dépense et la transgression une rupture avec l’ordre bourgeois. Jean Genet transformait le voleur, le prostitué ou le traître en figures sacrées. Plus tard, Guy Hocquenghem fit du désir homosexuel une force de contestation politique, tandis que Virginie Despentes érigeait les périphéries sexuelles et sociales en contre‑culture légitime.

    Chez tous ces auteurs, les marges ne sont pas seulement observées ; elles sont investies d’une mission. Elles deviennent des laboratoires moraux où l’intellectuel jour à l’apprenti sorcier, des lieux de vérité, parfois même des refuges spirituels. Preciado appartient pleinement à cette tradition. Il ne regarde pas les marges comme un ethnologue ou un sociologue. Il ne se contente pas de les habiter symboliquement : il en est lui-même une expression, presque une incarnation. Son œuvre, sa trajectoire personnelle et son discours intellectuel se confondent avec cet univers périphérique qu’il décrit et qu’il érige en horizon politique.

    Ce déplacement est intéressant parce qu’il révèle une transformation intellectuelle plus large. Le marxisme classique parlait de classes, de travail, de propriété ou de production. Le militantisme contemporain, tel qu’il apparaît ici, remplace ces catégories par des notions affectives et symboliques : fluidité, expérience, vulnérabilité, visibilité, reconnaissance. Le conflit social est déplacé vers la subjectivité.

    Loredana Rossi est présentée comme une héroïne populaire. Elle devient une figure presque mythologique, à mi-chemin entre la sainte laïque, la militante et la matrone napolitaine. Son langage cru, ses récits de prostitution, sa violence assumée contre les agressions policières ou masculines servent à produire un effet d’authenticité. Loredana n’est pas seulement une personne rencontrée : elle devient un symbole. Son appartement est décrit comme un sanctuaire, sa cuisine comme une scène politique, sa parole comme une vérité incarnée.

    Le texte possède d’ailleurs une dimension quasi religieuse. On y retrouve un vocabulaire de révélation, de communauté, de bénédiction et de conversion. Preciado ne raconte pas une enquête. Il décrit une initiation. Le lecteur est invité à pénétrer dans un monde où la marginalité devient source de sagesse et où l’expérience minoritaire, y compris la marchandisation de son propre corps, prend une valeur quasi sacrée.

    Il faut aussi noter que Naples sert ici de décor symbolique plus que de réalité sociale. La ville réelle, avec ses contradictions, sa pauvreté, ses tensions politiques ou son catholicisme populaire, disparaît largement derrière une Naples imaginaire, transformée en métaphore de la révolution des identités. Le Vésuve lui-même devient une image de soulèvement futur. La révolution n’est plus pensée comme un programme politique, mais comme une éruption émotionnelle et culturelle.

    Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’article efface presque entièrement la contradiction ou la distance critique. Aucun doute n’est exprimé. Aucun recul n’est pris sur le discours militant. Les paroles de Loredana, y compris lorsqu’elles évoquent la violence, le fascisme omniprésent ou une révolution imminente qu’elle appelle de ses voeux, sont accueillies comme des vérités révélées.

    Pour un lecteur extérieur, le texte peut apparaître comme un exemple typique de la littérature idéologique woke : un mélange de témoignage, de poésie urbaine, d’homosexualité germanopratine et de récit de conversion personnelle. Il ne cherche pas à convaincre par l’argumentation, mais par l’immersion affective à forte dose de moraline progressiste. La politique y devient esthétique.

    C’est ici qu’apparaît un paradoxe plus profond. Les intellectuels fascinés par les marges imaginent souvent dans ces univers périphériques une énergie révolutionnaire que le prolétariat traditionnel aurait perdue. Pourtant, aucune révolution née de la marginalité n’a jamais pris et conservé le pouvoir. Les grandes ruptures historiques du XXe siècle, qu’il s’agisse de la Russie bolchevique, de la Chine maoïste ou de Cuba, se sont appuyées sur une organisation, une discipline, un parti et une structure collective. Les marges ont parfois fourni l’étincelle, rarement l’architecture.

    Marx lui-même se méfiait du lumpenprolétariat. Dans ses textes, les marginaux, les délinquants ou les vagabonds apparaissent comme des groupes instables, facilement récupérables par la réaction. Le sujet révolutionnaire devait naître du travail industriel, de la discipline collective et d’une conscience de classe structurée.

    Preciado semble connaître ce paradoxe, mais il ne prend aucune distance critique lorsqu’il écoute Loredana appeler à une révolution future tout en dénonçant le « fascisme » omniprésent. Le cri de cette figure napolitaine est accueilli comme une vérité morale, non comme une parole qui pourrait être interrogée. Pourtant, l’histoire invite à une prudence élémentaire. Les révolutions des marges existent souvent dans le langage, dans le symbole, dans la dramaturgie militante. Elles produisent une intensité, une esthétique, parfois une mythologie. Elles produisent plus rarement un pouvoir.

    On peut voir dans cette absence de recul une conséquence du déplacement théorique opéré par Preciado. Chez lui, la révolution n’est plus une prise de pouvoir, mais une mutation continue des subjectivités. Elle ne vise plus l’État, mais les corps. Elle ne cherche plus à conquérir une institution, mais à dissoudre les frontières identitaires. Cette révolution permanente, presque moléculaire, permet précisément de contourner la question de son efficacité historique.

    Ce glissement explique peut-être pourquoi l’article ne doute jamais. La révolution y est moins un horizon politique qu’une atmosphère. Elle flotte dans les ruelles de Naples, dans la cuisine de Loredana, dans le volcan et dans les mots. Elle relève davantage de l’odorat que du programme, plus du parfumeur que de l’idéologue.

    Une autre question taquine le lecteur : pourquoi ces intellectuels des marges cherchent-ils aujourd’hui leur espérance politique dans ces univers périphériques ? La réponse tient peut-être à une évolution plus profonde de la gauche occidentale. Le prolétariat classique, celui des ateliers, des chaînes de montage et des banlieues ouvrières, n’est plus perçu comme le sujet révolutionnaire naturel qu’imaginait Marx. Dans une grande partie de l’Europe, il vote désormais davantage pour des partis conservateurs, populistes ou nationaux que pour la gauche radicale.

    Ce déplacement produit une conséquence intellectuelle majeure. Là où Marx voyait dans l’ouvrier industriel le moteur historique de la révolution, au XXe siècle, cette vision a été progressivement corrigée ou déplacée. Frantz Fanon voit dans les exclus coloniaux, les déracinés et les habitants des bidonvilles une énergie révolutionnaire que les élites ouvrières intégrées auraient perdue. Herbert Marcuse affirme que le prolétariat occidental a été neutralisé par la société de consommation et que la contestation viendra désormais des outsiders, des minorités, des ghettos, des marges sexuelles et culturelles. L’autonomisme italien, puis certaines théories post‑marxistes, élargissent encore cette idée : la révolution ne partirait plus de la production, mais des subjectivités refusant les normes.

    Aujourd’hui, despérés par la désertion du travailleur européen, les intellectuels de gauche cherchent désormais ce potentiel de rupture dans les marges : migrants, précaires, minorités sexuelles, prostituées, sans-abri, sous‑prolétariat urbain. La périphérie remplace l’usine, la backroom éclipse la réunion de cellule.

    Preciado appartient clairement à cette filiation. Sa révolution n’est plus celle des classes sociales mais celle des corps. Il ne parle pas d’ateliers, de syndicats ou de prise du pouvoir. Il parle de porosité, de sexualité, de pharmacologie, de mutation identitaire. Chez lui, le marginal devient la figure prophétique d’un monde à venir.

    Ce qui mérite peut-être d’être interrogé, dans une perspective plus large, n’est pas seulement le militantisme de Preciado, mais le rôle que Libération lui accorde. En publiant ce type de texte, le journal ne se contente pas de relayer une opinion. Il construit une sensibilité. Il donne à voir un monde où certaines catégories deviennent morales et d’autres suspectes, où la porosité est valorisée comme horizon social ultime.

    Reste une dernière interrogation, peut-être la plus sensible. Pourquoi cette attirance presque systématique pour les marges chez une partie des intellectuels contemporains ? Pourquoi cette fidélité à la prostitution, à la déviance, aux identités instables, aux figures qui vivent en rupture avec la société ordinaire ?

    Il serait simpliste d’y voir seulement une posture théorique. Beaucoup de ces auteurs comme Paul B. Preciado ou comme son frère de plume Geoffroy D. de Lagasnerie partagent une expérience personnelle d’exclusion ou de décalage à l’égard de la société traditionnelle. Minorités sexuelles, trajectoires dissidentes, biographies marquées par le sentiment de ne pas trouver leur place dans le monde ancien : leurs œuvres prolongent souvent cette fracture intime.

    Chez Preciado, cette dimension est visible. Femme biologique se présentant comme homme, cet auteur s’est lui‑même défini dans une de ses œuvres comme un « monstre ». Le terme est révélateur, non parce qu’il décrirait une réalité, mais parce qu’il exprime un rapport conflictuel à l’ordre social.

    Pourtant, l’histoire longue invite à nuancer cette idée d’exclusion absolue. Dans la plupart des sociétés traditionnelles, il existait une place, parfois ambiguë mais réelle, pour les hommes féminins, les femmes masculines ou les individus vivant à la frontière des rôles sexuels habituels. Cette place était souvent périphérique, parfois discriminante, mais elle reconnaissait leur existence. Certaines cultures leur attribuaient même une fonction sociale, rituelle ou symbolique.

    Le paradoxe historique est que le XIXe siècle bourgeois et libéral, marqué par la morale chrétienne rigide et la pruderie victorienne, a souvent détruit ces niches sociales anciennes. Là où des formes de tolérance implicite existaient dans des sociétés populaires ou méditerranéennes, le triomphe d’une norme familiale stricte a réduit les espaces de coexistence. Les comportements minoritaires, les sexualités dissidentes ou les identités ambiguës ont alors connu une période de marginalisation particulièrement forte.

    Le XXe siècle, puis le début du XXIe siècle, ont au contraire vu s’élargir considérablement l’acceptation publique de ces minorités. Les comportements affectifs ou sexuels non conformes sont devenus visibles, protégés juridiquement et souvent valorisés culturellement. C’est précisément ce qui rend la posture de Preciado paradoxale : jamais les sociétés occidentales n’ont autant intégré ces formes de différence, et pourtant le discours demeure celui de la haine absolue du corps socil qui l’a pourtant engendré.

    Il faut aussi distinguer les minorités sexuelles de la dysphorie de genre. Les comportements homosexuels, les identités ambiguës ou les rôles sociaux atypiques ont toujours existé. Ce qui change aujourd’hui est moins leur présence que la croyance nouvelle selon laquelle l’identité sexuelle pourrait être transformée entièrement par la volonté, indépendamment du corps biologique. Cette idée constitue une rupture anthropologique récente, qui dépasse les formes traditionnelles de marginalité. Le corps trans n’est pas seulement un sujet philosophique ; il devient un instrument critique. La famille, les normes sexuelles, la différence homme‑femme, la reproduction, l’ordre symbolique hérité de la tradition apparaissent moins comme des structures à réformer que comme des systèmes à dissoudre. La révolution n’est plus dirigée contre une classe dominante, mais contre un ordre culturel perçu comme intrinsèquement oppressif.

    C’est sans doute ici que l’attrait pour les marges prend tout son sens. Les périphéries sociales deviennent les laboratoires d’un monde alternatif. Les prostituées, les exclus, les identités mouvantes, les corps transformés acquièrent une valeur prophétique. Non parce qu’ils seraient majoritaires, mais parce qu’ils représenteraient la négation même de la norme.

    Naples n’est peut-être pas un hasard dans ce récit. Ville de théâtre, de masques et d’apparences, elle offre à Preciado un décor presque parfait. Tout y devient scène : la cuisine de Loredana, les ruelles, le Vésuve, les gestes, les proclamations révolutionnaires. Naples est cette ville où la frontière entre le réel et la représentation se brouille avec une facilité déconcertante.

    Preciado semble y évoluer comme dans un miroir. Son texte est porté par un double récit. D’un côté, une histoire personnelle, celle d’une identité construite contre les catégories héritées. De l’autre, une ambition plus vaste : imaginer une société débarrassée des frontières fixes, de la famille structurante, de la continuité symbolique et des filiations anciennes.

    Dans cette perspective, les marges cessent d’être périphériques. Elles deviennent le centre, le modèle, l’avant-garde. Elles se veulent porteuses de la promesse d’un monde nouveau. Pourtant, une difficulté demeure. Les marges produisent une esthétique, une contestation, une intensité. Elles produisent plus rarement une durée.

    Les sociétés se construisent sur la transmission. Elles vivent moins de l’éclat du présent que de la répétition lente des héritages. Il existe dans toute civilisation une image simple : celle d’un fils qui reprend un jour le flambeau de son père, non pour répéter exactement le passé, mais pour prolonger une mémoire, un nom, une manière d’habiter le monde.

    Les marges intellectuelles, elles, dépendent davantage du climat d’une époque. Elles brillent par leur capacité à troubler, à déplacer les limites, à provoquer. Mais elles rencontrent une difficulté à produire une continuité. Stériles biologiquement, elles séduisent le présent plus qu’elles n’organisent l’avenir.

    Peut-être est-ce là l’ambiguïté profonde du texte de Preciado. Il célèbre les marges comme une promesse de transformation, mais sans interroger pleinement leur capacité à devenir autre chose qu’une scène. Naples lui offre le décor idéal : une ville où le théâtre ressemble à la vie, et où la vie finit parfois par ressembler à une mise en scène.

    Les volcans fascinent parce qu’ils brûlent, parce qu’ils menacent, parce qu’ils rappellent que la terre reste instable. Ils impressionnent par la violence de leur surgissement et par la promesse d’un bouleversement absolu. Pourtant, lorsque la lave se fige, la vie reprend son cours. Les façades sont relevées, les volets repeints, les enfants reviennent jouer dans les ruelles. Les éruptions bouleversent le paysage, mais elles ne fondent pas une civilisation. Elles interrompent le temps ; elles ne le remplacent pas.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 4 mai 2026)

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  • Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée...

    Alors que la question des Malouines semblent revenir dans l'actualité, vous pouvez découvrir ci-dessous une intéressante chronique de Balbino Katz, cueillie sur Breizh-Info, sur ce conflit congelé qui oppose l'Argentine à la Grande-Bretagne...

     

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    Malouines, 2 avril 1982 : des fusiliers marins britanniques se rendent aux commandos argentins...

     

     

    Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée

    Dans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre. Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer. Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin. Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.

    Sur ce cylindre défraîchi figurait une inscription tracée au feutre noir, légèrement effacée par le temps : « 1982, Malouines ».

    Je demeurai un instant immobile. J’avais complètement oublié son existence.

    Je l’ouvris avec précaution, comme on manipule un objet dont on pressent qu’il contient davantage qu’un simple souvenir. À l’intérieur reposait une carte marine roulée depuis plus de quarante ans. Je la déroulai lentement sur une table improvisée, et je reconnus aussitôt cette grande feuille achetée auprès du Service hydrographique de la Marine à une époque où je travaillais pour une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies.

    Nous étions en 1982. L’Argentine venait de reprendre les îles Malouines par une opération militaire aussi hardie qu’inattendue. Internet n’existait pas encore. Les nouvelles voyageaient lentement, fragmentaires, souvent contradictoires. Je suivais les événements à travers la BBC, quelques journaux étrangers, des dépêches tardives et les conversations passionnées d’amateurs d’histoire navale.

    J’avais besoin d’une carte, non pour satisfaire une curiosité abstraite, mais pour donner une forme concrète à ce conflit lointain qui occupait alors mon esprit.

    Lorsque je reçus cette carte de Brest, une surprise m’attendait. Sur cette carte, imprimée comme au XIXe siècle à partir d’une plaque de cuivre, les côtes étaient dessinées avec une précision remarquable. Les baies, les caps, les mouillages, les reliefs côtiers apparaissaient avec netteté. Pourtant, l’intérieur des îles demeurait presque entièrement vide. Aucune topographie détaillée, presque rien, sinon la silhouette générale du territoire, comme si la terre elle-même s’était volontairement retirée derrière son contour.

    En lisant les notes techniques, je découvris que la base cartographique provenait directement des relevés réalisés par l’expédition du Beagle, avec Darwin à son bord. Les contours côtiers avaient été établis au XIXe siècle, puis enrichis au fil des décennies uniquement par des données bathymétriques destinées à perfectionner la connaissance des profondeurs marines.

    Autrement dit, la carte que j’avais sous les yeux appartenait à l’histoire britannique des Malouines. Une histoire de navigation, de science nautique, de relevés hydrographiques et de permanence maritime. Les îles existaient ici moins comme territoire politique que comme espace observé, mesuré, sillonné par des marins.

    Durant les semaines du conflit, cette carte fut affichée à côté de mon bureau. J’y suivais les mouvements de la flotte, les trajectoires aériennes, les débarquements, les attaques contre les bâtiments britanniques. Elle devenait chaque jour un théâtre silencieux où l’on déplaçait mentalement des escadres et des avions.

    À chaque fois qu’un navire anglais était endommagé ou coulé, une bouteille de champagne s’ouvrait dans notre rédaction. Je la partageais avec mon rédacteur en chef de l’époque, passionné d’aviation militaire. Les exploits des pilotes argentins nous remplissaient d’admiration. Leur manière d’attaquer à très basse altitude contre une flotte technologiquement supérieure possédait quelque chose de chevaleresque.

    D’une certaine manière, nous nous sentions vengés à travers eux. Les humiliations anciennes infligées par l’Angleterre à la France, de Mers el‑Kébir à Madagascar, ressurgissaient dans les mémoires. Bien avant l’Entente cordiale de la Belle Époque, Londres avait rarement considéré Paris comme un allié naturel. L’histoire commune des deux nations fut longtemps celle d’une cruelle rivalité maritime, d’une méfiance obstinée et d’une suite de manœuvres où l’intérêt britannique primait toujours. Les siècles avaient laissé un arrière‑goût de coups bas et de concurrence impériale. Dans mon village on n’avait pas oublié l’amiral Boscawen qui en 1755, en pleine paix, a raflé des milliers de pêcheurs français dans l’Atlantique nord afin de priver la Royale d’équipages pour la guerre que voulaient déclarer les Anglais. Ce printemps austral de 1982 semblait offrir, à travers les Argentins, une revanche symbolique.

    La fin de la guerre fut pourtant aussi amère que son commencement avait été exaltant.

    Lorsque la dernière position argentine tomba, le régime militaire de Leopoldo Galtieri accepta la défaite sans transformer l’événement en conflit prolongé. Les dirigeants argentins considérèrent la perte des îles comme un échec définitif et non comme la première phase d’une guerre longue. Je demeure convaincu qu’un gouvernement civil aurait pu adopter une autre logique.

    Les militaires argentins raisonnèrent en professionnels. Ils évaluèrent le rapport de forces immédiat, la supériorité britannique du moment, la difficulté logistique et la fragilité de leur propre position. Ils ne virent pas que Londres se retrouvait lui aussi dans une situation stratégique coûteuse, obligé de maintenir durablement une présence militaire considérable à l’autre bout du monde.

    Car une fois les îles reprises, les Britanniques n’étaient pas sortis du problème. Ils entraient dans une gestion permanente de celui-ci.

    Depuis 1982, les Malouines connaissent une prospérité que leurs habitants n’avaient jamais véritablement connue auparavant. Londres a développé les infrastructures, renforcé les liaisons aériennes, modernisé les équipements et accordé à l’archipel une autonomie économique significative.

    La pêche est devenue la principale richesse des îles. Les licences accordées dans les eaux environnantes ont produit des revenus considérables pour une population réduite. Les perspectives pétrolières offshore ont renforcé l’intérêt stratégique de cet espace maritime, transformant un territoire longtemps périphérique en zone de valeur économique croissante.

    Les îles, autrefois négligées, presque oubliées dans les marges de l’Empire, sont entrées dans une forme d’âge d’or discret. Pour les habitants, la guerre a paradoxalement ouvert une période de stabilité matérielle et de développement.

    Pour autant, cette prospérité n’a jamais réglé la question cruciale. Les Malouines demeurent un territoire contesté, c’est notamment important pour les exploration pétrolières qui exigent des investissements colossaux et des durées de retour sur investissement très longues.

    Depuis le Brexit, la situation géopolitique s’est subtilement déplacée. Lorsque le Royaume‑Uni appartenait à l’Union européenne, ses territoires d’outre‑mer bénéficiaient indirectement d’un environnement diplomatique plus protecteur. La sortie de Londres de l’Union a replacé la question dans un cadre plus solitaire.

    Le Royaume‑Uni se retrouve désormais à défendre seul une souveraineté éloignée, dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, où les espaces maritimes retrouvent une importance stratégique croissante et où les vieilles questions territoriales cessent d’être de simples reliques diplomatiques.

    Les Britanniques répètent volontiers que les Malouines sont définitivement britanniques. Cette affirmation possède une efficacité réthorique certaine. Elle repose sur la conviction que répéter infatigablement la même affirmation va la transformer en réalité, mais aussi sur une administration stable, une présence humaine continue et une réalité institutionnelle qui semble solidement installée.

    Pourtant, cette certitude n’est pas juridiquement fondée. Les Malouines ne sont pas un territoire dont la souveraineté a fait l’objet d’une reconnaissance universelle et incontestée. Elles constituent un espace disputé, où deux légitimités historiques se croisent, se répondent et se neutralisent.

    Les fondements britanniques

    La revendication britannique ne surgit pas en 1833 comme une invention tardive, née d’un simple geste de puissance. Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps, dans ces premiers siècles de navigation où l’Atlantique Sud demeurait encore un espace imprécis, traversé par des marins qui cherchaient autant des routes nouvelles que des terres de relâche.

    Les îles, désertes à l’arrivée des Européens, furent aperçues dès 1592 par le capitaine anglais John Davis, puis à nouveau par Richard Hawkins en 1594. Les récits demeurent imprécis, comme souvent dans les premières chroniques de navigation, mais ils suffirent à nourrir une mémoire britannique de la découverte. Le premier débarquement attesté intervint en 1690 lorsque le capitaine John Strong traversa le détroit séparant les deux îles principales. Il donna à ce passage le nom de Falkland Sound, en hommage à Anthony Cary, cinquième vicomte Falkland. C’est de ce simple baptême nautique que devait naître plus tard le nom anglais de l’archipel.

    Ces présences anglaises restèrent longtemps intermittentes. Elles n’avaient rien d’une colonisation organisée. Pourtant, dans les archives diplomatiques comme dans les traditions maritimes, Londres n’oublia jamais cette antériorité. Les Britanniques considèrent encore aujourd’hui que leur relation avec les îles commence avant toute implantation durable, à travers cette chaîne de découvertes, de reconnaissances côtières et de prises de possession symboliques.

    Les prétentions britanniques se croisèrent rapidement avec celles d’autres puissances européennes. En 1764, Louis‑Antoine de Bougainville fonda à Port Louis le premier établissement permanent de l’archipel. Il donna aux îles le nom de Malouines, en hommage aux marins de Saint‑Malo qui composaient une partie de son équipage. Quelques familles acadiennes, déplacées après leur expulsion du Canada, furent même installées sur place.

    L’année suivante, ignorant la présence française, le commodore John Byron prit possession de l’île occidentale au nom de George III et fonda Port Egmont sur Saunders Island. Cette double implantation donna immédiatement naissance à une rivalité diplomatique.

    L’Espagne, qui considérait ces terres comme relevant naturellement de la sphère sud‑américaine dépendant du vice‑royaume du Río de la Plata, protesta vigoureusement. La France, alliée de Madrid par le Pacte de Famille, choisit finalement de se retirer. En 1767, Bougainville céda officiellement son établissement à la Couronne espagnole contre indemnité. Port Louis devint Puerto Soledad.

    À partir de ce moment, les tensions se concentrèrent entre Madrid et Londres. En 1770, une expédition espagnole venue de Buenos Aires expulsa les Britanniques de Port Egmont. La crise faillit provoquer une guerre ouverte entre les deux monarchies. Londres protesta avec fermeté et obtint finalement, par l’accord de 1771, la restitution du comptoir dans l’état exact où il se trouvait avant l’expulsion.

    Cet épisode demeure capital dans l’argumentation britannique. Car si l’Espagne récupéra son influence régionale, elle ne parvint jamais à obtenir une renonciation formelle de Londres. La déclaration espagnole accompagnant l’accord précisait même que la restitution ne devait en aucune manière préjuger de la question de souveraineté.

    En 1774, pour des raisons budgétaires et stratégiques, les Britanniques évacuèrent volontairement Port Egmont. Ce départ n’avait rien d’un abandon juridique. Avant de quitter les lieux, ils laissèrent une plaque de plomb et un drapeau affirmant solennellement les droits de la Couronne.

    Dans la logique britannique, cette plaque n’était pas un simple symbole cérémoniel. Elle constituait un acte de continuité. Londres considère depuis lors que sa revendication n’a jamais été interrompue.

    De 1774 à 1811, l’occupation effective fut exercée par l’Espagne depuis Puerto Soledad. Madrid administra les îles par l’intermédiaire de gouverneurs successifs, maintenant une présence modeste mais réelle jusqu’à l’effondrement progressif de l’empire espagnol.

    Lorsque les guerres napoléoniennes et les mouvements indépendantistes obligèrent l’Espagne à évacuer en 1811, les îles entrèrent dans une période d’incertitude. C’est dans ce vide politique que s’inscrivit la jeune Argentine.

    Du point de vue britannique, le retour de 1833 ne constitue donc pas une conquête nouvelle mais une reprise de possession. Londres considère qu’il ne faisait alors que renouer avec un droit ancien, jamais abandonné.

    Depuis cette date, hormis l’interruption brève de 1982, le Royaume‑Uni a exercé un contrôle continu sur l’archipel. Le droit international contemporain accorde une importance considérable à cette permanence administrative, qui renforce la stabilité des situations de fait.

    Les Britanniques invoquent également le principe d’autodétermination. Les habitants actuels des îles, descendants majoritairement de colons britanniques, expriment régulièrement leur volonté de demeurer liés à Londres.

    Cet argument n’est pas dépourvu de force morale ni politique. Il mérite cependant d’être replacé dans son contexte juridique. Le droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes apparaît véritablement après 1945, avec la naissance des Nations unies et la décolonisation progressive du monde. Pourtant, ce principe n’est pas appliqué indistinctement à toutes les situations. Le droit international distingue généralement les populations autochtones, historiquement enracinées, des populations implantées par une puissance administrante.

    Dans le cas des Malouines, cette distinction demeure essentielle. Buenos Aires considère que les habitants actuels ne constituent pas un peuple autochtone comparable à ceux des anciennes colonies décolonisées, mais une population issue de la colonisation britannique postérieure à 1833.

    Le référendum organisé en 2013, bien qu’il ait montré une adhésion massive au maintien du statut britannique, ne suffit donc pas à clore juridiquement le débat.

    Pour Londres, pourtant, la logique demeure limpide. Une communauté existe, elle vit depuis plusieurs générations sous souveraineté britannique et souhaite conserver ce lien.

    Dans cette perspective, l’argument suffit à convaincre un journaliste de télévision, mais guère plus.

    Les fondements argentins

    La revendication argentine procède d’une logique différente, moins fondée sur la continuité administrative moderne que sur la succession territoriale et l’héritage juridique de l’Espagne.

    Buenos Aires considère que les îles relevaient naturellement du vice‑royaume du Río de la Plata. Lorsque les Provinces Unies du Río de la Plata accèdent à l’indépendance, elles estiment hériter des territoires auparavant administrés par Madrid selon le principe d’uti possidetis juris, fréquemment invoqué dans l’Amérique hispanique du XIXe siècle.

    L’Espagne, après avoir reçu de la France l’établissement de Port Louis devenu Puerto Soledad, exerça une autorité effective jusqu’en 1811. Cette présence espagnole constitue l’un des fondements essentiels de la position argentine.

    Les Argentins rappellent également qu’ils établirent une administration réelle sur les îles avant 1833. Luis Vernet, nommé commandant civil et militaire en 1829, y exerçait une juridiction concrète. Il accordait des concessions de terres, réglementait la chasse aux phoques, gérait les ressources et représentait l’autorité de Buenos Aires.

    À cela s’ajoute une lecture particulière Convention de Nootka Sound signée le 28 octobre 1790 entre l’Espagne et le Royaume‑Uni. Selon l’interprétation argentine, l’article VI a confirmé l’interdiction faite aux Britanniques d’établir de nouveaux établissements permanents sur les territoires déjà occupés par l’Espagne.
    Article VI
    Il est convenu que les sujets respectifs des deux puissances ne formeront à l’avenir aucun établissement sur les côtes orientales ou occidentales de l’Amérique méridionale, ni sur les îles adjacentes déjà occupées par l’Espagne.
    Toutefois, les sujets britanniques conserveront la liberté de débarquer sur les côtes et dans les lieux non occupés, afin d’y exercer la pêche ou d’y ériger des installations temporaires nécessaires à cette activité.

    Pourtant, cette occupation argentine intervint sur un territoire dont les prétentions demeuraient déjà contestées. Les droits historiques des parties se faisaient face avec une intensité comparable.

    Autrement dit, l’Argentine exerça une souveraineté de fait sur un territoire dont la légitimité britannique n’avait pas été éteinte comme l’avait été celle de la France.

    Ici, la force finit par primer le droit, car les titres se répondaient sans qu’aucun ne puisse éliminer complètement l’autre. L’expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833 constitue, du point de vue de Buenos Aires, un acte de dépossession territoriale.

    Il existe d’ailleurs une symétrie troublante entre 1833 et 1982. Dans les deux cas, une puissance entend rétablir par la force une souveraineté qu’elle juge légitime. La différence majeure réside dans le contexte historique. En 1833, le droit international moderne n’existe pas encore. En 1982, les Nations unies, la décolonisation et le principe d’autodétermination modifient profondément la perception juridique du conflit.

    Depuis lors, l’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication. Aucun gouvernement, civil ou militaire, péroniste ou libéral, n’a abandonné cette continuité diplomatique.

    Les Nations unies reconnaissent elles‑mêmes l’existence d’un différend de souveraineté entre les deux États et encouragent une solution négociée.

    Cette précision demeure essentielle. L’ONU ne considère pas la question comme définitivement close. Elle admet l’existence d’un contentieux.

    Deux légitimités, une impasse

    C’est ce qui rend le dossier des Malouines si singulier. On aimerait y voir une opposition simple, une querelle où l’un aurait entièrement raison et l’autre entièrement tort. Les conflits territoriaux résistent pourtant rarement à cette clarté morale que recherchent les opinions publiques.

    Le Royaume‑Uni possède la continuité administrative, une présence humaine stable et la force du fait accompli. L’Argentine dispose d’une logique de succession territoriale, d’une proximité géographique évidente et d’une contestation diplomatique jamais interrompue.

    Les deux récits s’affrontent depuis près de deux siècles, chacun s’appuyant sur une cohérence interne difficile à dissiper. Les archives, les cartes, les décisions diplomatiques et les textes juridiques composent un enchevêtrement où la vérité absolue demeure insaisissable.

    Dans le langage feutré des chancelleries, les Malouines constituent ce que l’on appelle un conflit gelé. Rien n’est entièrement résolu, rien n’est véritablement clos. La guerre de 1982 a consolidé une situation de fait sans produire une solution de droit.

    Le changement de donne

    Dans le droit international, la reconnaissance par des tiers joue un rôle fondamental. Une souveraineté n’existe jamais totalement seule. Elle se nourrit aussi du regard extérieur. L’histoire des royaumes, des protectorats et des États insulaires montre que la légitimité se consolide souvent par l’acceptation internationale.

    Madagascar ou les îles Hawaii illustrèrent autrefois cette réalité : leur statut ne dépendit pas uniquement de leur gouvernement propre, mais du regard que les puissances étrangères acceptèrent de porter sur eux.

    Dans le cas des Malouines, la souveraineté britannique ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime. Les États‑Unis, en particulier, ont toujours maintenu une position de neutralité prudente. Washington reconnaît l’administration britannique de facto mais évite de trancher explicitement la question ultime de souveraineté.

    Cette nuance n’est pas anodine. Elle signifie que, même parmi les alliés de Londres, une réserve diplomatique persiste.

    Ce qui soutient aujourd’hui la souveraineté britannique, c’est avant tout la capacité militaire démontrée en 1982 et entretenue depuis lors par une présence continue.

    La force demeure parfois le prolongement silencieux du droit lorsque les titres se valent.

    Pourtant, la puissance militaire britannique ne possède plus l’ampleur qu’elle avait autrefois. Les moyens déployés dans l’Atlantique Sud restent limités : une garnison réduite, quelques appareils Typhoon, un système Sky Sabre et une flotte dont la projection à longue distance devient plus difficile qu’au temps de la guerre froide.

    La distance croissante entre Washington et le gouvernement de Keir Starmer ajoute une incertitude supplémentaire. Certains signaux venus du Pentagone laissent entendre qu’une partie de l’administration américaine pourrait réexaminer son soutien automatique aux possessions européennes d’outre‑mer.

    Javier Milei, président argentin et allié déclaré de Donald Trump, a récemment réaffirmé la revendication sur les Malvinas et appelé à une reprise des négociations.

    Dans le même temps, l’Argentine entreprend un redressement économique et un lent réarmement. L’acquisition de F‑16 danois, la modernisation de certains équipements et la reconstitution progressive des capacités militaires pourraient, sur le long terme, modifier les équilibres régionaux.

    Si Washington venait un jour à soutenir plus clairement Buenos Aires, le rapport diplomatique évoluerait sensiblement. La stabilité actuelle des Falklands apparaîtrait alors moins comme une certitude que comme une parenthèse.

    Je me suis souvent demandé si cette stabilité n’était pas elle‑même un mirage historique. Les souverainetés maritimes changent moins brutalement qu’on ne l’imagine. Elles se déplacent lentement, au rythme du commerce, des alliances et des transformations géopolitiques.

    Depuis le Brexit, Londres apparaît plus isolé dans la défense de ses territoires éloignés. L’Atlantique Sud redevient une zone stratégique, non seulement pour les ressources halieutiques ou pétrolières, mais aussi en raison de la proximité de l’Antarctique et des routes maritimes futures.

    Les Malouines appartiennent précisément à ces marges où l’histoire hésite à se refermer.

    L’Argentine n’a jamais renoncé. Les Nations unies reconnaissent toujours l’existence d’un différend. Les habitants vivent dans une prospérité paisible, mais sur un territoire dont la souveraineté reste discutée.

    Par la voix de ses ministres, Buenos Aires réaffirme avec constance ses droits souverains sur les Malouines, les Géorgies du sud et les Sandwich du sud ainsi que sur les espaces maritimes qui les entourent. Elle qualifie l’occupation britannique de 1833 d’acte de force contraire au droit de l’époque.

    La résolution 2065 de l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu l’existence du différend et encouragé les deux pays à rechercher une solution négociée. Cet appel a été repris par diverses organisations régionales et internationales.

    Buenos Aires refuse également l’interprétation britannique du principe d’autodétermination, estimant que les habitants des îles ne constituent pas un peuple distinct au sens retenu par les Nations unies.

    Le référendum de 2013 ne possède donc, à ses yeux, aucune portée juridique décisive.

    L’Argentine conteste enfin l’exploitation des ressources naturelles, notamment les projets pétroliers, qu’elle considère comme une violation de ses droits souverains.

    Toutefois, la clef d’une issue éventuelle résiderait peut‑être ailleurs. Elle supposerait une proposition généreuse de Buenos Aires envers les habitants actuels, garantissant leur mode de vie, leur langue, leurs institutions et leur sécurité.

    Elle supposerait également un accord de transition avec Londres, capable de préserver l’honneur des deux nations.

    Sans ces deux conditions, le dossier demeurera probablement gelé, mémoire disputée davantage que problème résolu.

    L’Amérique de Donald Trump détient peut‑être, paradoxalement, une partie de la clef. Washington fut longtemps l’allié naturel de Londres dans cette région du monde. Pourtant, les équilibres changent. Une diplomatie américaine plus transactionnelle, moins attachée aux fidélités héritées de la guerre froide et davantage attentive aux rapports de force économiques, pourrait reconsidérer le dossier sous un angle nouveau. L’Argentine, redevenue fréquentable aux yeux d’une partie des milieux conservateurs américains, bénéficie aujourd’hui d’une proximité idéologique inédite avec certains cercles républicains.

    Si un jour les États‑Unis choisissaient non plus la neutralité prudente mais une médiation active, voire une pression discrète en faveur d’une négociation, le statu quo pourrait se fissurer. L’histoire des souverainetés insulaires montre que les situations figées ne demeurent immobiles qu’aussi longtemps qu’aucune puissance extérieure ne décide de les remettre en mouvement. Les Malouines ne font peut‑être pas exception.

    Je regardais la vieille carte marine étalée devant moi, cette carte héritée du Beagle, marquée par les profondeurs et les caps, les mouillages et les noms anglais. Elle portait déjà, sans le savoir, toute l’ambiguïté de ces îles.

    Une carte n’est jamais un simple objet technique. Elle traduit une vision du monde. Elle raconte qui nomme, qui explore, qui administre et qui revendique.

    Les Malouines ne sont pas seulement un archipel perdu dans les brumes de l’Atlantique Sud.

    Elles sont une mémoire disputée.

    Et les mémoires, contrairement aux traités, se referment rarement.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 avril 2026)

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  • Le Figaro face aux violences, chronique d’une lâcheté médiatique...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à la cécité volontaire des médias traditionnels sur la désignation des causes de la montée des violences dans notre pays...

     

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    Le Figaro face aux violences, chronique d’une lâcheté médiatique

    La séquence ouverte par les récentes pages du Figaro consacrées à la « flambée des violences » n’est pas un simple épisode médiatique. Elle constitue un symptôme. Non pas tant de la situation sécuritaire, désormais connue, que de l’incapacité organique des médias dominants à nommer ce qu’ils observent.

    Le rôle de l’immigration occulté

    Les faits sont pourtant exposés avec un luxe de détails. Les données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, cet organe officiel du ministère de l’Intérieur qui agrège les remontées de la police et de la gendarmerie, dessinent une trajectoire claire. La délinquance ne se contente plus de croître, elle se transforme. Les villes moyennes, naguère préservées, sont désormais rattrapées. Les violences de rue s’installent. Les cambriolages explosent. Les bandes se structurent. Le phénomène change d’échelle, et de nature.

    Mais au moment d’interpréter, le discours s’interrompt.

    L’immigration n’apparaît qu’à la marge, réduite à quelques notations locales, jamais pensée comme un facteur structurant. Ce silence n’est pas une lacune. Il est la clef du système. Il permet de maintenir intacte une grille de lecture devenue intenable, tout en donnant l’illusion d’une information complète.

    Car les chiffres officiels, eux, ne se taisent pas. Ils montrent que les étrangers représentent environ 8 % de la population, mais près de 17 à 18 % des personnes mises en cause. Cet écart n’est pas marginal, il est constant, documenté, répété année après année. Dans certaines catégories, il devient massif. Les cambriolages de logements atteignent fréquemment des proportions de 35 à 40 % d’étrangers parmi les mis en cause. Les vols dans les véhicules suivent des ordres de grandeur comparables. Les vols violents sans arme dépassent régulièrement les 30 %. Même pour les infractions les plus graves, homicides ou tentatives, les écarts demeurent significatifs.

    Plus encore, la structure même de cette population n’est pas neutre. Une majorité des étrangers mis en cause provient du continent africain, avec une part dominante du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Les taux de mise en cause par habitant y apparaissent, selon les infractions, plusieurs fois supérieurs à ceux de la population française. Ces données ne relèvent ni de la polémique ni de l’interprétation. Elles émanent de l’appareil statistique de l’État.

    Refuser de les articuler à l’analyse générale revient à produire un discours amputé.

    L’autocensure d’un média de droite traditionnel

    Ce mécanisme n’est pas nouveau. Guillaume Faye avait déjà décrit cette incapacité des élites médiatiques à affronter les conséquences de l’immigration de peuplement, préférant se réfugier dans des explications secondaires, économiques ou judiciaires, pour éviter la question identitaire. De son côté, Alain de Benoist n’a cessé de rappeler que toute société qui renonce à se penser comme une continuité historique s’expose à sa propre dissolution. Ces analyses, longtemps marginalisées, trouvent aujourd’hui une confirmation empirique dans les faits eux-mêmes.

    Dans ce dispositif, certains médias jouent un rôle de verrou. Chaque fois qu’un acteur franchit la ligne et relie les faits à leurs causes, la réaction est immédiate. La chaîne CNews en est l’exemple le plus visible. Elle concentre sur elle une hostilité constante, accusée non pas tant d’erreurs que d’avoir brisé un tabou. Les campagnes menées par Mediapart et par une partie de la gauche militante dépassent la simple critique, elles visent à délégitimer, voire à faire taire. L’idée même d’une interdiction n’est plus un impensé, elle est formulée, discutée, banalisée.

    Dans un tel climat, l’autocensure devient une norme professionnelle.

    Ce que l’on observe dans Le Figaro n’est donc pas une faiblesse ponctuelle. C’est l’expression d’un système où la peur de nommer a remplacé la volonté de comprendre. Décrire sans relier, accumuler sans conclure, montrer sans désigner, telle est désormais la méthode.

    Il faut alors revenir aux signatures. Jean-Marc Leclerc et Paule Gonzalès ont posé leur nom au bas de ces pages. Ils ne peuvent ignorer ce qu’ils décrivent. Ils ne peuvent davantage ignorer ce qu’ils omettent. Un jour, lorsque cette période sera examinée avec le recul de l’histoire, leurs articles figureront parmi ceux qui auront approché le réel sans jamais le nommer. Par prudence, par calcul, ou par adhésion à une vision du monde devenue incapable d’affronter ses propres conséquences, ils auront participé à ce grand contournement. Et ce choix, aujourd’hui enveloppé dans les formes policées du journalisme de référence, ne pourra indéfiniment les soustraire à leur part de responsabilité.

    Face à cette cécité organisée, des structures comme l’Observatoire du journalisme jouent un rôle décisif. En analysant les biais, en mettant au jour les angles morts, elles permettent de comprendre comment s’élabore ce discours tronqué. De même, des médias alternatifs comme TV Libertés ou Breizh info ou des sites de réflexion comme Polemia contribuent à réintroduire dans le débat public des éléments que la presse dominante s’interdit d’aborder.

    La fracture est désormais ouverte.

    D’un côté, une presse de référence qui persiste à décrire le réel en le vidant de sa substance. De l’autre, des acteurs qui prennent le risque de le nommer. Entre les deux, un public qui voit, qui compare, et qui tire les conséquences.

    Il ne s’agit plus d’une divergence d’analyse. Il s’agit d’un refus du réel.

    Et ce refus, comme toujours dans l’histoire des civilisations, précède les ruptures.

    Balbino Katz (Polémia, 18 avril 2026)

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  • Citoyenneté sans peuple, la fiction politique du droit du sol...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à la question du droit du sol...

     

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    Citoyenneté sans peuple, la fiction politique du droit du sol

    Une querelle juridique qui masque une question vitale

    L’audience portée devant la Cour suprême des États-Unis à propos du droit du sol est présentée comme une controverse constitutionnelle. Elle est en réalité d’une tout autre nature. Ce qui s’y joue n’est pas seulement l’interprétation d’un amendement, mais la définition même du corps politique.

    Le discours dominant s’efforce de ramener cette question à une opposition morale, ouverture contre fermeture, universalité contre exclusion. Cette rhétorique dispense de penser. Elle évite surtout de poser la question décisive, qu’est-ce qu’un citoyen lorsque le peuple auquel il appartient cesse d’être défini ?

    Comme le pensait Pierre Manent, « il n’y a pas de démocratie sans peuple, et il n’y a pas de peuple sans limites ». Or toute extension indéfinie de la citoyenneté tend précisément à abolir ces limites.

    La grande confusion, citoyenneté et nationalité

    L’un des traits majeurs de la modernité tardive réside dans la confusion entretenue entre citoyenneté et nationalité. Cette confusion n’est pas innocente, elle permet de substituer un statut juridique à une réalité historique.

    La citoyenneté, entendue comme participation aux droits politiques, tend à absorber la nationalité, qui désigne pourtant une appartenance plus profonde, culturelle, historique, parfois même anthropologique. Cette substitution permet de faire croire que l’appartenance peut être produite par le droit.

    Or l’expérience historique montre l’inverse. Même les régimes les plus universalistes ont été contraints de reconnaître cette distinction. L’Union soviétique elle-même distinguait la citoyenneté, soviétique, de la nationalité, ethnique. Cette reconnaissance implicite d’une pluralité irréductible des appartenances traduisait une réalité que l’idéologie ne pouvait abolir.

    La citoyenneté libérale, une construction sans mémoire

    La conception libérale de la citoyenneté repose sur une abstraction fondatrice. Elle suppose que l’individu peut être détaché de ses origines, de son histoire, de ses appartenances, pour être reconnu comme sujet de droit.

    Cette vision trouve son expression classique chez Ernest Renan. Mais l’interprétation contemporaine en trahit profondément l’esprit. Car Renan lui-même insistait sur le « riche legs de souvenirs » sans lequel aucun plébiscite n’est possible. La volonté ne suffit pas, elle suppose une mémoire.

    La modernité tardive, décrite par Marcel Gauchet, tend à dissoudre cette mémoire dans l’universalisme des droits. La citoyenneté devient un attribut, un label, une qualité attribuée indépendamment de toute continuité.

    Le droit du sol constitue l’aboutissement de cette logique. Il transforme la naissance en fait générateur d’appartenance, indépendamment de toute inscription dans une histoire commune. Le territoire devient un support administratif, non plus un espace vécu.

    L’illusion de la citoyenneté universelle

    Cette extension indéfinie de la citoyenneté repose sur une illusion, celle d’une communauté politique sans fondement substantiel. Elle suppose que des individus peuvent partager des droits sans partager un monde.

    Dominique Schnapper a montré que la citoyenneté moderne repose sur une tension entre universel et particulier. Lorsque cette tension disparaît au profit du seul universel, la citoyenneté perd sa consistance.

    Le résultat n’est pas l’unité, mais la juxtaposition. Des individus juridiquement égaux coexistent sans nécessairement former un peuple. Le droit produit une fiction d’unité que la réalité sociale dément.

    La conception organique, la citoyenneté comme destin partagé

    Face à cette abstraction, une autre conception subsiste, plus ancienne, plus enracinée. Elle considère la citoyenneté comme l’expression d’une continuité historique.

    Alexis de Tocqueville soulignait que les institutions démocratiques reposent sur des mœurs. Ces mœurs, produit d’une histoire longue, constituent le socle invisible de la citoyenneté.

    Dans une perspective proche, Alain de Benoist rappelle que « toute identité est héritée avant d’être choisie ». Cette formule dit l’essentiel, la citoyenneté ne se décrète pas, elle se reçoit et se transmet.

    Le juriste Carl Schmitt apporte une clé décisive. Le politique suppose une distinction, une capacité à dire qui appartient et qui n’appartient pas. Une citoyenneté indifférenciée tend à abolir cette distinction, et avec elle, la possibilité même du politique.

    Le droit du sol, moteur de la déliaison

    Le débat américain met en lumière une transformation du droit du sol lui-même. Ce qui fut un instrument d’intégration devient un mécanisme de déliaison.

    Les critiques soulignent ses effets concrets, attraction migratoire, stratégies d’ancrage par la naissance, transformation de la citoyenneté en moyen d’accès indirect au territoire. La figure des « anchor babies » illustre cette mutation, la citoyenneté cesse d’être un aboutissement pour devenir un levier.

    Plus profondément, elle tend à produire ce que l’on pourrait appeler une citoyenneté de circonstance. Elle ne procède plus d’une appartenance, mais d’un événement, la naissance sur un sol.

    Cette évolution correspond à ce que Oswald Spengler décrivait comme le destin des civilisations tardives, la survie des formes au prix de la disparition de leur contenu.

    Dissocier pour restaurer

    Face à cette crise, une piste consiste à rétablir la distinction entre nationalité et citoyenneté. La première relèverait de l’appartenance historique, la seconde de la participation politique.

    Une telle dissociation permettrait de reconnaître la réalité des sociétés contemporaines tout en préservant l’existence du corps politique. Elle introduirait une hiérarchie là où règne aujourd’hui la confusion.

    Elle suppose toutefois de rompre avec l’illusion selon laquelle le droit peut produire de l’appartenance. Comme le rappelait Guillaume Faye, une société qui ne se définit plus finit toujours par être définie par d’autres.

    Une question européenne décisive

    L’Europe est désormais confrontée à cette question dans toute son ampleur. Le droit du sol, dans ses différentes déclinaisons, participe à une transformation silencieuse du corps civique.

    Cette transformation ne se limite pas à des statistiques ou à des flux. Elle affecte la perception même de l’appartenance, et donc la cohésion politique.

    Le débat américain ne fait qu’anticiper des interrogations qui s’imposeront, tôt ou tard, aux nations européennes.

    Un révélateur

    Le droit du sol n’est pas un simple mécanisme juridique. Il est un révélateur.

    Il révèle une mutation profonde, le passage d’une citoyenneté enracinée dans une histoire à une citoyenneté produite par le droit. Entre ces deux conceptions, le choix n’est pas technique, il est existentiel.

    Car au terme de cette évolution, une question demeure à laquelle il faudra bien un jour donner une réponse : une communauté politique peut-elle survivre lorsque la citoyenneté n’exprime plus une appartenance, mais seulement une procédure ?

    Balbino Katz (Polémia, 1er avril 2026)

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  • Le lent enracinement d’un nationalisme local face aux illusions médiatiques...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré au temps long de la politique...

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    Municipales : le lent enracinement d’un nationalisme local face aux illusions médiatiques

    Dans la pampa argentine, la politique française arrive comme l’écho de la houle d’une mer lointaine. De près, l’écume des vagues aveugle l’observateur et brouille les formes. On croit voir un basculement historique, une rupture décisive, parfois même un cataclysme électoral, alors qu’il ne s’agit que d’un remous de surface. De loin, au contraire, la mer retrouve sa logique. On distingue l’onde entière qui se forme au large, avance lentement, se gonfle, puis vient mourir sur la plage avant qu’une autre ne la remplace. Les élections ressemblent souvent à cette mer agitée. Celui qui reste auprès de l’écume croit vivre une tempête permanente. Celui qui regarde depuis la falaise comprend que les vagues obéissent à un rythme beaucoup plus lent.

    C’est ainsi qu’après avoir réamorcé un moulin à vent qui ne pompait plus d’eau, j’ai parcouru les résultats des élections municipales françaises, assis dans la lumière un peu pâle d’un après-midi de la pampa, à quelques centaines de mètres d’un pré où paissent des chevaux criollos. La distance géographique et le décalage horaire ont parfois des vertus inattendues. Ils débarrassent l’esprit de ce vacarme continu qui accompagne chaque scrutin. On échappe aux cris de victoire prématurés, aux lamentations théâtrales, aux plateaux de télévision où chacun s’efforce de transformer une variation de deux points en tournant historique.

    La bulle médiatique possède un pouvoir singulier. Elle hypnotise ceux qui vivent de la politique, journalistes, militants, stratèges, sondeurs. Pour eux, chaque sondage devient un événement, chaque fluctuation une prophétie. Pourtant, l’électeur moyen n’en a cure. Il ne vit pas dans ce théâtre. Il travaille, élève ses enfants, se préoccupe du prix de l’essence, de la sécurité de son quartier ou de l’école de ses petits. Lorsqu’il vote, il le fait souvent selon des fidélités anciennes, des habitudes familiales, parfois même selon un simple réflexe social hérité de son milieu. Les peuples changent beaucoup plus lentement que les sondages.

    Cette lenteur n’est pas une faiblesse. Elle est la condition même de la stabilité des nations. Les sondages capturent des humeurs, parfois des colères passagères. Les peuples, eux, portent des histoires. Une société ne modifie pas en quelques mois les représentations politiques qu’elle a mis cinquante ans à construire. Les électeurs avancent comme ces grands fleuves sud-américains qui serpentent à travers la plaine. Le courant semble immobile, et pourtant il finit par déplacer des continents de sable.

    À cette lumière, les résultats de ces municipales prennent une signification particulière. Dans les vingt plus grandes villes françaises, les listes situées à la droite de la droite parlementaire passent de 7 % en 2020 à 16 % aujourd’hui. La progression est nette. Dans le même temps, La France insoumise, qui avait largement ignoré les municipales lors du précédent scrutin, s’installe désormais dans le paysage local et dépasse souvent les dix pour cent des voix. Les deux extrémités du champ politique progressent tandis que les formations centrales s’érodent ou se recomposent dans des alliances parfois improbables.

    Encore faut-il lire ces chiffres avec prudence. Car cette progression, déjà visible, demeure en réalité partielle. Les droites dites radicales ne présentent pas de listes partout. Elles restent absentes de nombreuses communes, faute de cadres, de réseaux ou simplement d’ancrage local suffisant. Là où elles se présentent, elles progressent. Là où elles sont absentes, elles n’existent pas dans les urnes. Le pourcentage agrégé ne mesure donc qu’une présence incomplète, comme une marée observée à mi-côte, sans voir ce qui se forme au large.

    Cette limite renvoie à une divergence plus profonde entre les différentes formations de ce courant. Le Rassemblement national, en particulier, ne semble pas avoir fait du développement municipal une priorité stratégique. Son implantation locale existe, certes, mais elle procède davantage par opportunités que par volonté systématique d’enracinement. Le parti fonctionne comme une structure centralisée, concentrée sur les échéances nationales, où l’image, la marque et la figure du chef jouent un rôle déterminant. À bien des égards, il est géré comme une petite entreprise politique, soucieuse d’optimiser ses positions électorales, mais peu encline à investir dans le patient travail de maillage territorial que suppose la conquête municipale.

    À l’inverse, d’autres formations, plus récentes ou plus idéologiques, semblent avoir compris que leur avenir dépend précisément de cette implantation lente. Elles cherchent à s’inscrire dans le tissu local, à constituer des équipes, à ouvrir des permanences, à mener des campagnes de terrain. Là où le Rassemblement national capitalise sur une dynamique nationale déjà acquise, ces mouvements tentent de construire, pierre après pierre, une présence municipale encore embryonnaire.

    Autrement dit, ces 16 % ne disent pas seulement ce qui est, ils suggèrent aussi ce qui pourrait être. Si l’on raisonne non plus en moyenne nationale, mais en intensité locale, le phénomène apparaît sous un jour différent. Dans les villes où ces listes existent réellement, où elles mènent campagne, où elles rencontrent les habitants, leurs scores sont souvent bien supérieurs à cette moyenne. Le chiffre national agrège des absences et des présences, il dilue une dynamique encore inégalement répartie sur le territoire.

    Ce contraste se retrouve, en miroir, dans les résultats de la France insoumise. Le mouvement progresse indéniablement et parvient à s’implanter dans un nombre croissant de villes. Dans plusieurs métropoles, il dépasse les dix pour cent et devient un acteur incontournable des recompositions à gauche. Pourtant, là encore, la lecture globale mérite d’être nuancée. Car cette progression ne s’opère pas de manière homogène. Elle se concentre très nettement dans certains territoires, souvent urbains, souvent populaires, là où les équilibres démographiques ont profondément évolué au cours des dernières décennies. C’est dans ces espaces, déjà transformés, que le mouvement trouve ses points d’appui les plus solides et ses scores les plus élevés.

    À l’inverse, dans de nombreuses villes moyennes ou dans des territoires restés plus stables, son implantation demeure plus fragile, parfois marginale. Ainsi, ce que les chiffres nationaux présentent comme une progression générale recouvre en réalité une géographie politique très contrastée, faite de bastions bien identifiés et de zones encore largement imperméables.

    Ce point est essentiel pour comprendre la nature du moment politique. Contrairement aux partis anciens, solidement implantés dans chaque canton, ces mouvements sont encore en phase de constitution. Ils ne disposent ni du maillage patient que les formations traditionnelles ont bâti sur plusieurs décennies, ni de l’appareil militant qui permet de couvrir l’ensemble du territoire. Leur progression ne se mesure donc pas seulement en pourcentage de voix, mais en nombre de points d’ancrage conquis, en communes où une première liste apparaît, en villes où un groupe municipal commence à exister.

    Ainsi, ce qui apparaît dans les chiffres comme une progression significative mais encore limitée pourrait bien être, en réalité, l’indice d’un phénomène plus profond. Non pas une vague déjà formée, mais une houle en train de se constituer, encore inégale, encore fragmentée, mais dont la logique interne est celle de l’expansion.

    Ces évolutions paraîtront spectaculaires à ceux qui vivent dans l’instant médiatique. Elles sont en réalité le produit de transformations beaucoup plus longues, commencées il y a parfois quinze ou vingt ans. La politique ressemble à ces marées profondes que décrivait Oswald Spengler lorsqu’il observait les cycles des civilisations. Les vagues visibles ne sont que l’expression d’un mouvement qui s’est formé bien plus loin au large.

    Avant même de méditer ces tendances générales, mon attention s’était pourtant fixée sur une expérience particulière. J’étais curieux d’observer la campagne menée à Paris par Sarah Knafo et le mouvement Reconquête. La capitale constitue un terrain difficile pour toute formation située à droite de la droite classique. Pourtant, la campagne menée par l’équipe de Reconquête m’avait paru d’une intelligence rare. Programme détaillé, propositions urbaines concrètes, et même cette idée séduisante d’une promenade aménagée au-dessus de la voie sur berge, projet capable de parler à l’imaginaire parisien autant qu’au quotidien des habitants.

    Je me surprenais à rêver d’un résultat frôlant les quinze pour cent.

    La réalité fut plus modeste. Pourtant, vue depuis la pampa, elle apparaît presque rassurante. Elle rappelle cette loi d’inertie qui gouverne les électorats et que les esprits pressés refusent d’admettre. Dans la bulle médiatique, où l’on confond volontiers visibilité et influence, la campagne de Sarah Knafo avait pris des allures de démonstration. Sur les réseaux, dans les cercles militants, jusque dans certains commentaires journalistiques, elle semblait avoir écrasé ses adversaires, imposé ses thèmes, dominé le débat avec une aisance presque évidente.

    Mais cette domination appartenait à un monde particulier, clos sur lui-même, où les mêmes idées circulent entre les mêmes esprits, se renforcent et finissent par donner l’illusion d’une percée déjà accomplie. Ce monde n’est pas celui de l’électeur ordinaire. Celui-ci ne suit pas les joutes numériques, ne mesure pas la qualité d’un programme à la précision de ses chiffres, ne transforme pas une présence médiatique en vote automatique.

    Dès lors, le décalage apparaît inévitable. Ce qui semble massif dans la sphère médiatique devient, une fois passé l’épreuve du suffrage, un simple frémissement. Non par faiblesse intrinsèque, mais parce que le passage du discours à l’enracinement exige un temps que la politique contemporaine, impatiente et fébrile, ne veut plus accorder.

    La politique électorale ressemble à un navire lourd. Lorsque le capitaine ordonne de virer de bord, la coque continue longtemps sur son erre avant que la proue ne modifie réellement sa trajectoire. Les peuples changent plus lentement que les commentateurs ne l’imaginent. Et ceux qui confondent la clameur de l’écume avec la force de la vague s’exposent toujours à cette même surprise, découvrir que la mer, au fond, n’a pas encore changé de direction.

    Cette inertie apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe les villes moyennes. Le cas de Segré, dans le Maine-et-Loire, en offre un exemple presque pédagogique. Jean-Eude Gannat y obtient 21,72 % des voix et fait entrer sept élus au conseil municipal. Le score est remarquable dans une commune mêlant populations ouvrières et rurales. Pourtant, un autre candidat installé depuis plusieurs mandats, héritier d’une droite plus traditionnelle et porté par l’autorité tranquille de l’habitude, doté d’un nom à particule lié au terroir, le devance encore, malgré un programme dont la fadeur n’aurait sans doute guère enthousiasmé les électeurs s’il n’avait été enveloppé dans la continuité municipale.

    Jean-Eude Gannat lui-même en tire une conclusion d’une lucidité presque désarmante dans le texte qu’il a publié après le scrutin. Il écrit ainsi :

    « Malgré la diabolisation, sans débat, en refusant de m’excuser pour mes idées ou de rentrer dans l’arc républicain, c’est une victoire en soi, possible grâce à un vrai programme local et à notre capacité à montrer le réel sans langue de bois. »

    Cette phrase résume à elle seule une évolution intéressante de la nouvelle génération militante. Pendant longtemps, les formations dites radicales ont vécu dans l’illusion d’un basculement rapide de l’opinion. Les élections successives ont montré que la réalité est beaucoup plus lente et beaucoup plus complexe.

    Gannat le reconnaît lui-même lorsqu’il écrit :

    « L’élection est un exercice nécessaire pour faire avancer nos idées et les confronter au réel, mais difficile à doser convenablement pour ne pas susciter de déconvenues et démotiver les troupes. »

    Autrement dit, la compétition électorale possède une vertu pédagogique. Elle oblige les mouvements politiques à quitter le confort des cercles militants pour se confronter au pays réel. On découvre alors que les électeurs ne se déplacent pas pour des slogans, mais pour des questions concrètes, l’état des routes, la gestion des logements sociaux, la sécurité quotidienne, la fiscalité municipale.

    C’est pourquoi Gannat développe dans son texte une idée qui mérite d’être examinée avec attention, celle d’un « nationalisme municipal ». La formule peut surprendre, mais elle renvoie en réalité à une tradition politique bien connue en France. Durant des décennies, le Parti communiste avait construit ce que l’on appelait le communisme municipal. Des mairies, des élus locaux, des réseaux d’associations, une présence quotidienne dans la vie des habitants. Le parti s’était enraciné dans le territoire avant même de peser réellement à l’échelle nationale.

    Gannat propose implicitement d’appliquer la même stratégie à un courant idéologique différent. Il écrit ainsi que la mouvance doit passer de « trois ou quatre à trente porte-paroles capables de s’assumer en public, de tenir des locaux, de parler à tous les âges et toutes les conditions sociales, de faire du porte-à-porte, de gagner des villes ».

    La réflexion se poursuit dans une perspective générationnelle. Il évoque les abstentionnistes qui ne votent pas tant par hostilité que par indifférence, et il insiste sur la nécessité d’aller à leur rencontre. Pour lui, la transformation politique ne viendra pas d’un coup de tonnerre électoral, mais d’un travail patient d’implantation locale.

    Ce passage est sans doute le plus révélateur de son texte :

    « Les boomers seront morts dans quinze ans, et les abstentionnistes de souche ne le sont bien souvent que parce qu’ils ne nous connaissent pas. Notre génération a le pouvoir, entre maintenant et 2050, de créer un tissu politique capable de faire la différence. »

    Il y a dans ces lignes une intuition intéressante. Les transformations politiques profondes ne se produisent presque jamais par rupture brutale. Elles naissent de l’accumulation lente de réseaux, d’élus locaux, de relais associatifs, de militants capables de parler au pays réel.

    Depuis la pampa, où l’horizon semble immobile pendant des jours avant qu’un orage venu du sud ne bouleverse soudain le ciel, cette vérité apparaît avec une clarté presque physique. Les peuples ne changent pas au rythme des sondages. Ils changent au rythme des générations.

    Encore faut-il, toutefois, que ces générations puissent se succéder dans une certaine continuité. Toute transformation politique suppose un socle humain relativement stable, une transmission lente des habitudes, des mœurs, des fidélités. Si cette continuité se trouve rompue, si les équilibres démographiques se modifient trop rapidement, alors le temps long de la politique se trouve lui-même altéré. La vague n’a plus le loisir de se former, elle est dispersée avant d’avoir atteint le rivage.

    La question n’est pas ici celle des slogans ou des formules, mais celle du rythme propre aux sociétés. Une nation ne se transforme pas seulement par ses institutions ou ses lois, elle se transforme d’abord par ceux qui la composent, par leur nombre, leur renouvellement, leur manière d’habiter le territoire. Lorsque ce rythme s’accélère au point de rompre avec les cadences anciennes, la politique elle-même change de nature. Elle cesse d’être une lente dérive pour devenir une suite de secousses, parfois imperceptibles, parfois brutales.

    Ainsi, la temporalité des peuples, celle que j’évoquais en regardant l’horizon de la pampa, suppose une condition préalable, la persistance d’un corps collectif capable de porter cette durée. Sans cela, les cycles politiques ne s’accomplissent plus selon leur logique propre. Ils se trouvent infléchis, parfois contrariés, par des mouvements qui dépassent le seul jeu électoral.

    Dans ce contexte, les idées peuvent surgir sur les plateaux de télévision, y trouver un écho, parfois même y imposer leur cadence. Elles circulent vite, séduisent, inquiètent, s’imposent un instant comme des évidences. Mais cette vitesse est aussi leur faiblesse. Si elles ne rencontrent pas la terre, si elles ne s’enracinent pas dans les communes, dans ces villages où des hommes décident un jour de se présenter devant les leurs, elles demeurent suspendues, sans prise réelle sur le pays.

    Alors le vent les emporte, comme il les avait portées. Et la mer, elle, continue de suivre son rythme propre.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 18 mars 2026)

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  • Bataille culturelle et « wokisme de droite » : affrontement idéologique en vue...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à la guerre culturelle qui fait rage entre la droite civilisationnelle et identitaire et la gauche, jusqu'ici dominante et incontestée...

     

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    Bataille culturelle et «wokisme de droite»: affrontement idéologique en vue

    La domination de la Gauche

    La vie politique européenne est depuis plusieurs siècles structurée par une opposition fondamentale entre deux visions de l’homme et de la société. D’un côté, une conception héritée des Lumières, selon laquelle l’homme serait naturellement libre mais entravé par des structures sociales qu’il conviendrait de déconstruire afin de lui restituer son authenticité. De l’autre, une vision plus organique de la société, pour laquelle l’homme est l’héritier d’une civilisation historique, constituée de traditions, d’institutions et de normes qui forment à la fois son cadre de liberté et le champ de ses devoirs. Cette opposition, que l’on peut schématiquement résumer par la tension entre l’individualisme émancipateur et l’enracinement civilisationnel, structure depuis deux siècles la confrontation entre les familles politiques que l’on nomme communément la gauche et la droite.

    Dans ce conflit de longue durée, la situation contemporaine présente une particularité notable. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la gauche a acquis une position dominante dans ce que l’on peut appeler l’espace culturel des sociétés européennes et plus généralement occidentales. Cette domination ne se limite pas à l’univers universitaire ou intellectuel. Elle s’étend aux médias, aux industries culturelles, au monde de l’enseignement, à une large partie de la production artistique et aux principales institutions chargées de produire et de diffuser les représentations collectives.

    Face à cette domination culturelle progressive, une partie de la droite a commencé depuis quelques années à modifier son attitude. Là où elle se contentait autrefois de contester les décisions de politique économique de la gauche, elle cherche désormais à remettre en cause les cadres intellectuels et culturels dans lesquels ces décisions deviennent possibles. Autrement dit, la confrontation ne se limite plus au terrain institutionnel ou électoral : elle se déplace vers le champ des idées, des représentations et des normes culturelles.

    C’est précisément cette évolution que certains observateurs analysent aujourd’hui avec inquiétude.

    Vers un « wokisme de droite » ?

    Dans un entretien récent, Thibault Muzergues met en garde contre l’émergence de ce qu’il nomme un « wokisme de droite ». Son diagnostic ne porte pas sur l’existence du conflit idéologique entre la droite et la gauche, conflit ancien et bien identifié, mais sur un phénomène plus récent : le fait qu’une partie de la droite ait décidé d’affronter l’hégémonie culturelle progressiste en utilisant les mêmes instruments de mobilisation idéologique que ceux employés depuis plusieurs décennies par la gauche.

    Selon lui, cette transformation se manifeste notamment par la centralité croissante accordée aux questions identitaires dans le discours politique, par l’usage d’une rhétorique victimaire visant à mobiliser l’électorat autour d’un sentiment de dépossession culturelle, et par une tendance à disqualifier ou marginaliser les opinions divergentes au sein même du camp conservateur. Autrement dit, la droite adopterait progressivement les méthodes de la guerre culturelle telles qu’elles ont été développées par ses adversaires : politisation systématique des identités, construction de récits de domination et affirmation d’une orthodoxie idéologique.

    Dans cette perspective, ce que l’auteur appelle le « wokisme de droite » ne correspond pas simplement à une réaction au progressisme contemporain. Il s’agirait d’une transformation plus profonde du conservatisme, qui, confronté à l’hégémonie culturelle de la gauche, aurait enfin choisi d’emprunter ses instruments d’action idéologique. Une telle évolution constituerait, selon Muzergues, une dérive stratégique susceptible d’affaiblir durablement la droite en la faisant basculer dans les logiques militantes qu’elle prétend combattre

    L’argument mérite d’être examiné attentivement, car il révèle en réalité une incompréhension profonde de la nature des conflits politiques contemporains. L’analyse repose en effet sur l’idée implicite selon laquelle la politique pourrait se limiter à la gestion pragmatique des affaires publiques, tandis que les affrontements culturels constitueraient une forme regrettable de radicalisation idéologique. Cette vision correspond à une tradition bien établie dans une partie de la droite européenne depuis la seconde moitié du XXe siècle. Elle repose sur la conviction que la politique doit avant tout assurer la stabilité économique et institutionnelle, tandis que les débats intellectuels ou culturels relèveraient d’une sphère secondaire.

    Or l’histoire politique moderne montre exactement l’inverse. Les transformations politiques durables sont presque toujours précédées par des transformations culturelles profondes. Les sociétés n’adoptent pas durablement des orientations politiques qui contredisent radicalement les représentations dominantes du monde social. Autrement dit, les rapports de force électoraux reflètent en grande partie des rapports de force culturels préexistants.

    La bataille des idées avant la bataille politique

    Cette idée constitue l’un des fondements de la réflexion métapolitique développée en Europe depuis les années 1960, notamment autour du GRECE et de la Nouvelle Droite. Les penseurs qui ont participé à ce courant ont très tôt souligné que le pouvoir politique n’est jamais qu’une traduction institutionnelle d’une hégémonie culturelle préalablement établie. Alain de Benoist rappelait ainsi que la conquête du pouvoir suppose d’abord la transformation des catégories intellectuelles et morales à travers lesquelles une société se pense elle-même. Guillaume Faye insistait de son côté sur le fait que la bataille politique se gagne toujours en amont, dans la formation des esprits et dans la diffusion de nouvelles grilles d’interprétation du réel.

    L’erreur majeure de la droite européenne pendant plusieurs décennies a précisément consisté à ignorer cette dimension culturelle de la politique. Tandis que les mouvements progressistes investissaient systématiquement les institutions éducatives, les médias et les industries culturelles, une grande partie de la droite se concentrait presque exclusivement sur la gestion économique et administrative des États. Cette division implicite du travail idéologique a eu des conséquences profondes. Les catégories morales et intellectuelles qui structurent aujourd’hui les sociétés occidentales ont été largement façonnées par les courants progressistes.

    Les notions de progrès, d’égalité, d’émancipation ou de justice sociale ont progressivement été redéfinies dans un cadre intellectuel largement inspiré par les théories critiques et par les différentes formes de radicalisme culturel issues de la seconde moitié du XXe siècle. Dans un tel contexte, la droite s’est trouvée progressivement privée du langage nécessaire pour défendre sa propre vision du monde. Elle a été contrainte d’évoluer dans un univers symbolique défini par ses adversaires, ce qui l’a placée dans une position structurellement défensive.

    La critique formulée par Thibault Muzergues repose précisément sur cette situation paradoxale. Il observe que certains courants intellectuels conservateurs s’engagent aujourd’hui dans une confrontation culturelle plus directe avec le progressisme et en conclut que cette évolution constituerait une forme de radicalisation idéologique. Une telle interprétation confond cependant la cause et l’effet. Ce que l’auteur décrit comme une dérive correspond en réalité à une tentative tardive de corriger un déséquilibre culturel installé depuis plusieurs décennies.

    La bataille des idées n’est pas une innovation récente introduite par certains courants identitaires. Elle constitue la condition normale de toute vie politique. Carl Schmitt rappelait déjà que la politique repose sur la capacité à distinguer l’ami et l’ennemi, c’est-à-dire à identifier les lignes de fracture fondamentales qui structurent l’espace public. Refuser cette dimension conflictuelle de la politique revient en pratique à abandonner le terrain idéologique à l’adversaire.

    Les transformations culturelles observées dans les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies illustrent clairement ce phénomène. Les débats contemporains sur l’identité, l’histoire, les normes familiales ou les questions anthropologiques ne sont pas des accidents idéologiques. Ils constituent l’expression de transformations profondes dans la manière dont les sociétés occidentales se représentent elles-mêmes.

    La guerre culturelle a commencé

    Dans ce contexte, la notion de guerre culturelle ne doit pas être comprise comme une métaphore polémique, mais comme la description d’un processus réel. Les conflits politiques contemporains portent de moins en moins sur des questions strictement économiques et de plus en plus sur des questions de normes, de valeurs et de représentations collectives. Les affrontements idéologiques portent désormais sur la définition même de l’identité des sociétés, sur les limites de la transformation sociale et sur la légitimité des héritages historiques.

    Face à ces transformations, la stratégie consistant à éviter la confrontation culturelle apparaît de plus en plus intenable. Une société qui renonce à défendre ses propres catégories intellectuelles et morales finit inévitablement par adopter celles de ses adversaires. L’expérience politique des dernières décennies montre que la neutralité culturelle est en réalité une illusion. Dans un espace symbolique structuré par des rapports de force, l’absence de stratégie culturelle équivaut toujours à une forme de capitulation.

    La question décisive n’est donc pas de savoir si la droite doit mener une bataille culturelle, mais de déterminer comment cette bataille peut être conduite de manière efficace. L’enjeu principal réside dans la reconquête de ce que l’on pourrait appeler l’espace culturel intermédiaire des sociétés contemporaines. Entre les sphères de la sous-culture et celles de la haute culture existe un vaste champ de production symbolique constitué par les médias généralistes, les industries culturelles de masse et l’ensemble des dispositifs qui façonnent les représentations ordinaires du monde social.

    C’est dans cet espace que se forme l’opinion publique. C’est également dans cet espace que se construisent les cadres intellectuels à travers lesquels les individus interprètent les événements politiques et sociaux. La domination culturelle du progressisme tient précisément à sa capacité à structurer cet espace intermédiaire.

    Dans ces conditions, la critique du prétendu « wokisme de droite » apparaît largement décalée par rapport à la réalité des rapports de force culturels contemporains. Ce qui est interprété comme une radicalisation idéologique correspond en réalité à la redécouverte d’une vérité stratégique élémentaire : la politique commence toujours par les idées.

    Les sociétés ne se transforment pas uniquement par les lois ou par les élections. Elles se transforment d’abord par les représentations qu’elles se donnent d’elles-mêmes. Les transformations culturelles précèdent toujours les transformations institutionnelles.

    La bataille des idées n’est donc pas une dérive idéologique. Elle constitue le cœur même de la vie politique.

    Balbino Katz (Polémia, 11 mars 2026)

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