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  • Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'aveuglement souverainiste...

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    Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine

    Il est des textes dont on partage assez de prémisses pour être d’autant plus contrarié par la conclusion. La tribune d’Henri Roure, intitulée « Renouer avec la Grandeur », appartient à cette famille. Je puis comprendre la défiance envers une Commission européenne qui outrepasse volontiers le rôle que les peuples voudraient lui assigner, l’agacement devant le juridisme communautaire, l’inquiétude migratoire, le refus d’une Europe réduite à un marché surveillé par des fonctionnaires et l’aspiration à rendre aux nations une part de leur liberté politique. Tout cela se discute, et parfois se défend.

    L’affaire se gâte lorsque des critiques raisonnables sont assemblées pour former le tableau d’une vaste entreprise de dépossession, conduite conjointement par Bruxelles, Washington, les banques, les juges, les médias, l’« État profond », l’Allemagne et quelques autres puissances malignes. À force de vouloir expliquer tout par la même cause, on finit par ne plus rien expliquer du tout. La politique cesse alors d’être l’affrontement de volontés, d’intérêts, d’idéologies et de circonstances pour devenir une lanterne magique où, derrière chaque rideau, apparaît le même marionnettiste.

    Cette tentation est d’autant plus dommageable qu’elle dispense de regarder l’histoire telle qu’elle fut. La France décrite par Henri Roure ressemble à une immense citadelle qui aurait prospéré pendant quinze siècles derrière ses murailles avant que les européistes ne vinssent sournoisement en dérober les clefs. Cette France-là n’a jamais existé. La France historique fut constamment européenne, mêlée aux affaires de ses voisins, nouant des alliances, mariant ses dynasties, combattant dans les Flandres et en Italie, négociant à Westphalie, surveillant le Rhin, cherchant l’équilibre entre les puissances, s’alliant un jour avec l’Angleterre contre l’Allemagne après s’être alliée avec d’autres contre l’Angleterre. La souveraineté n’a jamais signifié la solitude.

    Même Louis XIV, que l’on imagine volontiers campé au milieu d’une France toute-puissante, consacra l’essentiel de son règne à une politique européenne. Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques parce que les nécessités de l’équilibre continental primaient les commodités idéologiques. Napoléon voulut organiser l’Europe à sa manière et y laissa son Empire. Clemenceau savait en 1918 que la victoire française n’était pas tombée du ciel de Picardie par les seules vertus de Marianne. Chaque époque eut ses interdépendances. Chacune les nomma autrement.

    L’une des bizarreries du souverainisme contemporain consiste ainsi à projeter sur le passé une conception presque administrative de la souveraineté : une frontière, une monnaie, une armée, une banque centrale, et voilà la nation redevenue maîtresse de son destin. L’histoire est moins obligeante. Une nation peut posséder toutes ces choses et dépendre entièrement du pétrole qu’elle importe, des capitaux qu’elle emprunte, des technologies qu’elle achète ou des marchés où elle vend. La souveraineté n’est pas une collection de tampons officiels. Elle est la capacité effective de décider.

    Le général de Gaulle, que l’on convoque volontiers à l’appui d’une France rendue à son splendide isolement, fournit précisément le contre-exemple. Sa conception européenne était confédérale : il refusait la supranationalité, certes, mais non l’idée européenne, et considérait qu’une Europe organisée pouvait servir la puissance et l’indépendance françaises. Il voulait des nations souveraines associées, non une France enfermée dans son pré carré.

    La même confusion entoure souvent l’OTAN. De Gaulle n’en fit jamais sortir la France : en 1966, il la retira du commandement militaire intégré, exigea le départ des installations étrangères et conserva l’indépendance de la force nucléaire française. La France demeura membre de l’Alliance. Ce modèle, qui distinguait alliance et subordination, était autrement plus subtil que le choix binaire entre obéissance et claquement de porte.

    Il en va de même de la construction européenne. On peut légitimement souhaiter la remettre sur son ouvrage, rendre des compétences aux États, faire respecter davantage la subsidiarité, contenir l’inflation réglementaire et refuser la fuite fédérale. On peut trouver absurde qu’une institution éloignée prétende décider de détails qui devraient relever des peuples, des régions ou des communes. Rien de cela n’oblige à nier ce que l’Europe politique a accompli de plus important.

    Trois fois, entre 1870 et 1945, Français et Allemands se sont affrontés dans des guerres qui ont ravagé notre continent. La construction européenne n’a certes pas créé toute seule la paix qui suivit ; la dissuasion nucléaire, l’alliance américaine, l’épuisement des nations européennes et la menace soviétique y eurent leur part. Il reste ce fait formidable : la rivalité franco-allemande, qui avait empoisonné le continent pendant près d’un siècle, a cessé d’être une perspective militaire raisonnablement concevable.

    C’est beaucoup. Ceux de ma génération savent encore, par leurs parents et leurs grands-parents, ce qu’une guerre européenne signifiait autrement qu’à travers quelques images sur un écran. Préserver cette paix ne commande pas d’aimer tous les règlements de Bruxelles ni de considérer Mme von der Leyen comme une nouvelle Charlemagne ; cela commande simplement de ne pas jeter le mécanisme entier parce que quelques rouages grincent.

    On peut trouver l’actuelle Union européenne bureaucratique, timorée, intrusive, idéologique et parfois fort sotte sans souhaiter revenir au jeu ancien des puissances nationales enfermées dans leurs calculs particuliers. Les institutions passent ; la géographie demeure. L’Allemagne restera à l’est de la France, l’Italie au-delà des Alpes, l’Espagne au-delà des Pyrénées et l’Angleterre de l’autre côté de la Manche. Aucun décret souverainiste ne déplacera le continent.

    Le retour au franc possède la même vertu incantatoire. Il suffirait, nous dit-on, de rendre la Banque de France « aux ordres », de rétablir le lien entre le gouvernement et le Trésor, et la liberté serait reconquise. J’ai assez vécu pour me souvenir du temps où le franc existait réellement. Il n’avait rien d’un talisman. Il se dévaluait, subissait la spéculation internationale, dépendait des taux étrangers et obligeait les gouvernements français à des arbitrages qui n’avaient rien de souverain dans leur résultat.

    Il y a surtout dans ce procès fait à l’euro un extraordinaire moyen de disculper les gouvernements français. La France n’est pas devenue faible parce qu’un fonctionnaire de Bruxelles serait venu nuitamment lui dérober sa bourse ; elle est faible parce qu’elle gère mal ses affaires depuis des décennies. Elle dépense davantage qu’elle ne perçoit, promet ce qu’elle ne peut financer, réforme à moitié, renonce au premier mouvement de rue et remet le redressement au gouvernement suivant. En 2025 encore, le déficit public français s’est élevé à 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Voilà une continuité nationale dont nous nous passerions volontiers.

    Il serait trop commode de mettre ce désordre au débit de l’Europe. Bruxelles n’a pas obligé la France à empiler les administrations, à multiplier les dispositifs illisibles, à entretenir des dépenses sans s’interroger sur leur efficacité ni à différer perpétuellement l’examen de ses comptes. La classe politique française ressemble depuis longtemps à ces vieilles familles qui maudissent leur banquier parce qu’il leur rappelle le montant du découvert, alors que personne ne les avait contraintes à dépenser leur rente avant la Saint-Jean.

    Voilà même l’un des curieux paradoxes du souverainisme : réclamer davantage de souveraineté à un État qui n’emploie déjà pas convenablement celle qu’il possède. La souveraineté budgétaire précède peut-être toutes les autres. Celui qui vit durablement à crédit dépend de son créancier, que sa monnaie s’appelle franc, euro, peso ou patagon.

    Posséder sa monnaie donne assurément un instrument supplémentaire. Cela ne transforme pas les déficits en richesses, les importations en production nationale, les fonctionnaires en entrepreneurs ni les dettes en créances. Une souveraineté monétaire sans industrie, sans énergie abondante, sans finances publiques solides et sans confiance ressemble fort à un sabre dont on aurait oublié la lame.

    Même chose pour les frontières. Il serait parfaitement raisonnable de réclamer que la France contrôle mieux les siennes et, surtout, que l’Europe protège enfin sérieusement sa frontière extérieure. Schengen n’est pas une Sainte Écriture. L’immigration massive, les trafics, le terrorisme et les mouvements de population rendent nécessaire une révision de nombreux dogmes des années heureuses où l’on croyait que la mondialisation ferait disparaître les frontières avec les guerres.

    Il reste à comprendre qu’une frontière française ne protège pas davantage contre le monde qu’un octroi municipal ne protégeait autrefois contre une invasion. La maîtrise des flux migratoires venus d’Afrique ou du Proche-Orient, la surveillance méditerranéenne, les accords de réadmission, la lutte contre les passeurs et la pression diplomatique sur les pays d’origine gagnent à être exercées par un ensemble continental plutôt que par vingt-sept petits guichets jaloux les uns des autres. La coopération n’abolit pas nécessairement la souveraineté ; elle peut en être le multiplicateur.

    Le paradoxe devient éclatant lorsque la tribune oppose à l’Europe le modèle des BRICS+. Leur montée en puissance est réelle et mérite d’être étudiée sans les ricanements auxquels l’Occident s’est trop longtemps abandonné. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres grands pays émergents entendent peser davantage sur l’ordre mondial, développer leurs échanges en monnaies nationales et réduire certaines dépendances envers le système financier occidental.

    Quelle leçon en tire-t-on ? Précisément qu’ils s’associent. Ces États jaloux de leur souveraineté ont compris qu’elle pèse davantage lorsqu’elle s’exerce en commun sur certains sujets. Voilà un singulier argument à employer contre toute coopération européenne.

    Encore faut-il ne pas transformer les BRICS en nouveau pays de Cocagne. Henri Roure affirme qu’ils créent une monnaie reposant à 30 % sur l’or. Or il n’existe pas à ce jour de monnaie commune des BRICS ainsi constituée ; les travaux portent notamment sur les règlements en monnaies nationales et les systèmes de paiement entre membres. Une bonne cause ne transforme pas une information douteuse en vérité utile.

    La même prudence devrait présider à tout le reste. L’Union européenne possède réellement des tendances centralisatrices, certaines législations concernant les plateformes et la désinformation posent de véritables questions de liberté, et la Commission aime élargir son domaine comme toute administration depuis que l’administration existe. Le Parlement européen nourrit en son sein un courant fédéraliste puissant. Tout cela peut être critiqué sans faire intervenir une caste occulte réunissant banquiers, Allemands, Américains et juges félons dans quelque arrière-boutique de Bruxelles.

    Cette facilité conspirationniste finit surtout par cacher la véritable question : que peut encore la France seule ? Elle demeure une puissance importante, dotée de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’un domaine maritime immense, de territoires sur plusieurs océans, d’une industrie militaire remarquable, de compétences nucléaires, aéronautiques et spatiales et d’une langue mondiale. Il serait sot de traiter ce patrimoine comme les accessoires poussiéreux d’une grandeur défunte.

    Imaginer cependant que la France puisse, en « peu de temps », redevenir l’une des trois principales puissances mondiales par la seule restauration du franc, des frontières et de quelques institutions nationales relève davantage de la chanson de geste que de la géopolitique. Les États-Unis, la Chine et l’Inde disposent d’échelles démographiques, industrielles et économiques avec lesquelles aucun État d’Europe occidentale ne peut désormais rivaliser isolément. Le monde n’est plus celui de 1960.

    Il existe encore une raison, plus intime, pour laquelle je ne souhaite nullement voir disparaître l’échelon européen. Je vis en Bretagne, et à mesure que les années passent je me sens moins disposé à croire que Paris serait par nature le meilleur gardien de nos libertés. L’État français possède une vieille passion pour l’uniformité. Il aime les territoires à condition qu’ils se ressemblent, les langues à condition qu’il n’y en ait qu’une dans les affaires sérieuses, et les particularismes à condition qu’ils servent à vendre des cartes postales aux touristes.

    Bruxelles a bien des défauts, Dieu sait si elle en a. Elle possède toutefois un avantage considérable pour un Breton : elle sait que l’Europe est faite de régions, parce qu’elle doit composer quotidiennement avec des Flamands, des Catalans, des Bavarois, des Tyroliens, des Écossais, des Galiciens, des Sardes et quantité d’autres peuples ou territoires dont les rapports avec leur État ne sont pas ceux d’un arrondissement avec sa préfecture. L’Union s’est même dotée d’un Comité européen des régions, et sa politique de cohésion prend institutionnellement les régions et les villes comme niveaux d’action. Ce n’est pas l’autonomie bretonne, certes ; c’est déjà une grammaire politique que Paris comprend avec peine.

    Entre un interlocuteur à Bruxelles qui sait au moins ce qu’est une région et un interlocuteur parisien qui soupçonne volontiers toute différence d’être le commencement d’une sécession, mon choix de Breton n’est pas nécessairement celui qu’attendent les souverainistes français. L’Europe peut être pour les peuples sans État ou pour les vieilles provinces à forte personnalité non une ennemie supplémentaire, mais un étage de liberté. Je ne lui demande pas de gouverner la Bretagne à notre place ; je lui demande, le cas échéant, de nous aider à empêcher Paris de prétendre le faire jusque dans les moindres replis de notre existence.

    C’est aussi ce qui rend la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national plus complexe qu’elle ne le paraît vue d’une terrasse parisienne. Je puis partager avec lui certaines analyses nationales, particulièrement sur l’immigration, la sécurité ou la nécessité de restaurer l’autorité publique, tout en regardant avec circonspection sa vieille matrice jacobine. Le centralisme ne devient pas plus sympathique lorsqu’il porte une cravate bleu marine.

    L’évolution récente de Marine Le Pen sur la Corse constitue, de ce point de vue, une heureuse fissure dans le vieux mur. En juin 2026, elle a proposé un statut d’« autonomie insulaire » reconnaissant la singularité géographique, historique, linguistique et culturelle de l’île et permettant à la collectivité corse d’adapter certaines normes. On aurait tort de ne pas saluer cette évolution. Elle signifie qu’au sein même du RN certains commencent à comprendre que l’unité politique n’exige pas nécessairement l’uniformité administrative.

    La coupe demeure cependant loin des lèvres. Cette conversion a été soigneusement circonscrite à l’insularité afin, précisément, de ne pas ouvrir la même brèche aux revendications bretonnes ou basques, et le groupe RN a finalement voté presque unanimement contre le projet constitutionnel adopté par l’Assemblée. L’ancien réflexe reste donc bien vivant sous les habits neufs du pragmatisme.

    Des responsables comme Jean-Philippe Tanguy incarnent à mes yeux ce danger davantage que Marine Le Pen elle-même, dont la doctrine semble au moins se mouvoir sous l’effet du réel. Je me méfie de cette droite qui veut libérer la France de Bruxelles pour mieux remettre ensuite toutes les provinces au pas de Paris. Pour un Breton, remplacer un centralisme européen hypothétique par un centralisme français bien réel et vieux de plusieurs siècles ne constitue pas exactement une émancipation.

    C’est là qu’apparaît une autre Europe possible. Non l’État fédéral rêvé par quelques bureaucrates, non davantage le marché abstrait où circuleraient capitaux, marchandises et individus interchangeables, mais une Europe où les nations et les régions retrouveraient précisément de l’air entre le sommet et la base. Le principe de subsidiarité devrait être pris au sérieux : ce qui peut être décidé à Quimper n’a pas à l’être à Paris ; ce qui peut l’être à Paris n’a pas à remonter à Bruxelles ; ce qui exige la puissance du continent ne doit pas être abandonné à vingt-sept impuissances jalouses.

    L’enjeu véritable est donc moins de choisir entre la France et l’Europe que de savoir quelle France et quelle Europe nous voulons. Je préfère une France forte dans une Europe organisée à une France souveraine sur le papier, endettée jusqu’au cou, incapable de tenir ses comptes et condamnée à quémander demain à Washington, Pékin ou aux marchés ce qu’elle aurait refusé de négocier avec ses voisins.

    Une Europe des nations et des régions, des coopérations renforcées, des frontières extérieures défendues, une préférence industrielle européenne, une politique énergétique débarrassée de quelques lubies, une défense capable d’agir sans demander chaque fois la permission de Washington, des États retrouvant les compétences que Bruxelles n’a nulle nécessité d’exercer et des régions délivrées d’une partie de la tutelle des capitales : voilà qui me paraît autrement plus ambitieux qu’une restauration de la France de papa.

    Ce serait d’ailleurs plus fidèle à l’intuition gaullienne que le souverainisme de claquemurage aujourd’hui vendu sous son nom. L’Europe puissance n’exige pas que la France disparaisse. Elle exige au contraire que des nations suffisamment assurées d’elles-mêmes cessent d’avoir peur de coopérer.

    La paix elle-même réclame cette dimension. Il ne s’agit pas de croire que les Européens seraient devenus bons parce qu’ils siègent autour des mêmes tables. Les peuples restent des peuples ; les intérêts demeurent, les rivalités aussi. Justement pour cette raison, mieux vaut avoir bâti entre eux tant d’intérêts communs que la rupture devienne ruineuse pour tous.

    Il y a enfin quelque chose qui me frappe, moi qui suis né assez loin de France pour ne jamais regarder tout à fait ce pays avec les yeux d’un Français. Les Français aiment parler de grandeur comme si elle consistait à retrouver une photographie ancienne. Ils voudraient parfois remettre le général à l’Élysée, le franc dans la poche, le douanier dans sa guérite, le poinçonneur dans le métro et les Trente Glorieuses dans les statistiques.

    L’histoire ne fonctionne pas ainsi, et ses chemins ne se remontent guère. Les nations qui survivent ne sont pas celles qui reproduisent leur passé, mais celles qui savent en tirer une force pour prendre rang dans le monde qui vient.

    De Bretagne, où la mer rappelle chaque jour qu’une frontière peut être à la fois une limite et une route, la leçon paraît assez simple. La France ne sera pas plus française parce qu’elle sera plus seule. La Bretagne ne sera pas davantage libre parce que Paris aura récupéré les prérogatives de Bruxelles. L’une et l’autre seront plus fortes lorsqu’elles sauront ce qu’elles veulent conserver, ce qu’elles veulent reprendre et ce qu’elles ont intérêt à accomplir avec les autres peuples européens.

    Bruxelles n’est pas l’Europe. La Commission n’est pas l’Europe. L’euro lui-même n’est pas l’Europe. L’Europe est une civilisation plus ancienne que tous ces organismes et, pour la France comme pour la Bretagne, une géographie dont on ne sort que sur les cartes de l’imagination.

    Il faut donc certainement renouer avec la grandeur. Encore faudrait-il cesser de la chercher dans le rétroviseur, et commencer par remettre de l’ordre dans la maison avant d’accuser les voisins d’avoir laissé les lumières allumées.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 17 août 2026)

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  • Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Union européenne...

    Nous reproduisons ci-dessous une excellente mise au point de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux origines de l'Union européenne...

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    Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Europe

    Il existe une maladie singulière dans certains milieux souverainistes : la réalité n’y paraît jamais suffisamment éloquente. Lorsqu’un fait est grave, il faut encore l’orner ; lorsqu’une influence est attestée, il faut lui découvrir un dessein secret ; lorsqu’une politique se poursuit pendant plusieurs décennies, il faut qu’un cénacle l’ait conçue dès l’origine jusque dans ses moindres conséquences. La vérité, décidément, n’est jamais assez belle. On lui plante un décor derrière, on ajoute quelques personnages dans la pénombre et, bientôt, l’Histoire ressemble à une mauvaise pièce où Bilderberg tient lieu de Deus ex machina.

    C’est le sentiment que m’a laissé la récente tribune publiée dans Breizh-info sur les origines de la construction européenne et le supposé projet mondialiste dont elle serait l’instrument. Le plus irritant est que ce texte repose, pour partie, sur des faits parfaitement réels. L’influence américaine dans l’Europe d’après-guerre est une évidence historique ; le soutien de Washington à l’unification européenne également ; Jean Monnet était bien partisan d’un dépassement progressif des souverainetés ; le référendum de Maastricht fut remporté en France d’extrême justesse ; celui de 2005 fut perdu par les partisans de la Constitution européenne avant qu’une bonne partie du dispositif institutionnel ne reparaisse dans le traité de Lisbonne. Autrement dit, le dossier est déjà copieux. Pourquoi diable éprouver le besoin de le gâter ?

    Prenons Jean Monnet. Il n’est nul besoin de lui prêter le projet clandestin d’abolir les peuples européens, de mélanger leurs populations et d’instaurer à terme un gouvernement mondial. Son fédéralisme européen est suffisamment explicite. Monnet voulait créer graduellement des intérêts communs administrés par des institutions communes auxquelles seraient déléguées des parts de souveraineté. L’institut qui porte aujourd’hui son nom le présente lui-même sans ambages. On peut juger cette conception funeste, technocratique, antidémocratique ou au contraire providentielle ; encore faut-il la juger pour ce qu’elle fut.

    Sa fameuse méthode n’était d’ailleurs pas véritablement secrète. Elle consistait à rendre l’intégration politique possible par l’intégration fonctionnelle : le charbon et l’acier d’abord, puis le marché, les normes, la monnaie, avec chaque fois des institutions communes créant à leur tour la nécessité de nouvelles institutions. C’est précisément ce mécanisme que peuvent critiquer les souverainistes. Nul besoin de faire de Monnet un Fantômas de la géopolitique. Il suffit de lire ses textes.

    L’influence américaine mérite, elle aussi, mieux que le roman. L’American Committee on United Europe a bel et bien existé. Son président fut William Donovan, ancien patron de l’OSS et figure majeure de la naissance du renseignement américain ; les archives de la CIA elles-mêmes rappellent son rôle à la tête de cette organisation destinée à favoriser l’unité de l’Europe occidentale face à la menace communiste. (CIA) Voilà un fait considérable. Il nous renseigne sur la stratégie américaine de l’après-guerre, sur la volonté de structurer l’Europe occidentale, sur l’anticommunisme et sur les réseaux transatlantiques qui accompagnèrent la construction européenne.

    Pourquoi transformer cette politique d’influence, bien réelle, en preuve d’un dessein mondial ourdi pendant quatre-vingts ans ? Les États-Unis avaient des intérêts. La France avait les siens. L’Allemagne en avait d’autres. Les fédéralistes européens poursuivaient leurs propres rêves, les gaullistes la combattaient, les Britanniques tergiversaient, les gouvernements changeaient, les crises bouleversaient les plans. L’Histoire est pleine de coalitions provisoires, d’arrière-pensées, de financements occultes, de services secrets et de diplomates retors. Elle est aussi pleine d’échecs, d’accidents, de rivalités et d’imbécillités. Le complotisme commence précisément lorsque cette mêlée confuse devient rétrospectivement un plan.

    L’affaire du projet Manhattan est, à cet égard, assez extraordinaire. La tribune affirme que Roosevelt ne pouvait constitutionnellement financer secrètement la bombe atomique et que des sociétés privées auraient donc « entièrement pris en charge » le projet, donnant ainsi naissance au complexe militaro-industriel. C’est faux. Le projet Manhattan fut un programme fédéral américain placé sous l’autorité de l’armée et financé par des crédits publics dont la destination était dissimulée dans différentes lignes budgétaires. Le secret fut effectivement gardé à l’égard de l’immense majorité du Congrès, tandis qu’un petit nombre de parlementaires de haut rang furent finalement informés. Des entreprises privées comme DuPont furent des contractants cruciaux ; elles ne furent nullement les banquiers clandestins de la bombe. Les documents historiques américains décrivent précisément cette combinaison de crédits publics secrets, d’administration militaire, de laboratoires universitaires et d’industrie privée.

    La différence n’est pas vétilleuse. Elle détruit tout simplement le chaînon censé relier Manhattan à la naissance d’un pouvoir financiaro-militaro-industriel autonome qui aurait ensuite entrepris de gouverner la planète. Eisenhower mettra effectivement en garde, en 1961, contre l’influence croissante du complexe militaro-industriel. Cette puissance était assez considérable pour qu’on l’étudie sans lui inventer un péché originel imaginaire.

    Même confusion avec l’AMGOT. Les Alliés avaient bien préparé des dispositifs d’administration militaire pour les territoires libérés ou occupés. Il exista également des projets concernant la France, auxquels de Gaulle s’opposa avec la dernière vigueur. De là à faire de l’AMGOT la matrice d’une occupation américaine permanente de l’Europe occidentale, puis le prélude de l’OTAN et enfin celui de l’Union européenne, il y a un fossé que les archives ne permettent pas de franchir. Les fonds des National Archives que je connais bien témoignent d’une administration militaire alliée réelle et de travaux relatifs à la France ; ils ne démontrent nullement l’existence de cette magnifique autoroute historique conduisant tout droit de 1944 à Bruxelles.

    Arrive enfin David Rockefeller, et avec lui le morceau de bravoure. La tribune reproduit cette fameuse déclaration attribuée à une réunion de Bilderberg en 1991 : remerciements à la grande presse pour quarante années de discrétion, « plan pour le monde », gouvernement mondial, souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers internationaux. Voilà qui tombe à pic. Trop à pic, justement.

    On sait que Rockefeller participait à la réunion de Bilderberg de Baden-Baden en 1991. Ce que l’on ne trouve pas, c’est une source primaire solide établissant qu’il y aurait prononcé ce texte. La citation circule depuis des décennies de site en site, jusque sur Goodreads, auquel renvoie d’ailleurs la tribune. On trouve quantité de reproductions, d’affirmations et de transcriptions tardives ; on cherche vainement l’enregistrement, le procès-verbal authentifié ou le document contemporain permettant d’en établir la provenance. Un historien peut travailler sur une archive secrète devenue publique. Il ne peut faire d’une citation sans pedigree la clef de voûte d’une démonstration.

    Le plus cocasse est que le texte comporte ailleurs des erreurs beaucoup plus triviales. Il transforme ainsi le « serpent monétaire européen » apparu en 1972 en SME, avant d’affirmer que celui-ci se serait transformé en Système monétaire européen en 1977. Le serpent date bien de 1972 ; le Système monétaire européen entre en vigueur en 1979. La bévue n’est pas pendable. Elle devient cependant fâcheuse lorsqu’on prétend reconstituer, année après année, les rouages secrets d’une mécanique historique.

    Tout cela est d’autant plus dommage que la critique de la construction européenne peut parfaitement se passer de ces colifichets. Maastricht fut approuvé en France par 51,04 % des suffrages exprimés. Une moitié du pays engagea donc l’autre, presque exactement, dans une transformation monétaire et politique dont le caractère difficilement réversible apparaissait déjà. En 2005, le peuple français refusa le projet de Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprit une large part de son architecture institutionnelle et fut ratifié par voie parlementaire. Le souverainiste dispose là d’un grief autrement plus sérieux qu’un déjeuner de Rockefeller à Baden-Baden.

    La construction européenne peut être critiquée pour ce qu’elle est : une architecture juridique et institutionnelle qui organise des transferts successifs de souveraineté ; une mécanique dont chaque étape tend à rendre la précédente irréversible ; un système où la compétence appelle la compétence, où l’intégration économique nourrit l’intégration politique et où l’éloignement du centre de décision rend progressivement plus difficile la sanction populaire. Il est également parfaitement légitime de rappeler que les États-Unis ont encouragé cette construction lorsqu’elle servait leurs intérêts stratégiques. Tout cela appartient à l’histoire politique ordinaire, laquelle est déjà suffisamment rude.

    Ce que je récuse, c’est le passage subreptice de l’influence au commandement, du réseau au complot, du projet politique au plan occulte universel. Qu’un banquier parle avec un ministre ne signifie pas qu’il le dirige. Qu’un service secret finance une organisation ne signifie pas qu’il contrôle cinquante ans d’histoire. Que plusieurs hommes partagent un objectif à un instant donné ne signifie pas que leurs successeurs exécuteront jusqu’au bout un programme écrit dans quelque arrière-salle. Prendre ces raccourcis, c’est prendre des vessies pour des lanternes et offrir de surcroît à l’adversaire le meilleur moyen de ne jamais répondre aux vraies questions.

    Le complotisme possède en effet un avantage délicieux pour ceux qu’il prétend combattre : il transforme une critique sérieuse en caricature. Montrez le contournement du référendum de 2005, et l’on devra vous répondre. Parlez de transferts de souveraineté, il faudra discuter des traités. Étudiez les financements américains du fédéralisme européen, vous ouvrirez un véritable dossier historique. Ajoutez Rockefeller, le gouvernement mondial, Manhattan financé par des industriels conspirateurs et quatre-vingts années d’un plan sans accroc : votre contradicteur n’a plus qu’à sourire, relever trois erreurs et jeter le reste avec.

    C’est se tirer soi-même une balle dans le pied.

    Je ne crois pas davantage à l’innocence perpétuelle des puissants qu’à leur omnipotence. Les gouvernements mentent, les services secrets conspirent, les industriels font pression, les banques défendent leurs intérêts, les organisations internationales produisent leurs propres oligarchies et les hommes d’influence aiment infiniment mieux travailler loin du regard populaire. Refuser le complotisme ne consiste aucunement à croire au monde des Bisounours. Cela consiste seulement à ne pas attribuer à quelques hommes une prescience et une maîtrise de l’Histoire dont ils sont, heureusement, dépourvus.

    Les souverainistes devraient être les premiers à s’en souvenir. Leur critique porte sur une question immense : qui décide ? À quel peuple appartient le pouvoir politique ? Jusqu’où peut-on transférer la souveraineté sans vider la démocratie de sa substance ? Ces questions sont assez graves pour ne pas être ensevelies sous le fatras des citations apocryphes et des généalogies imaginaires.

    La vérité est souvent moins romanesque que le complot. Elle possède une qualité autrement précieuse : elle résiste à l’examen. Et lorsque la vérité suffit à accuser, celui qui l’enjolive ne la fortifie pas. Il lui fait tort.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 13 août 2026)

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  • Les iconoclastes du vent...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux éoliennes...

     

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    Les iconoclastes du vent

    Ayant achevé de repasser toute la lessive rapportée de mon périple dans les Balkans, je gagnai le bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat, dans l’espoir d’y trouver quelque délassement. La mer était presque étale. Au-delà du port du Guilvinec, l’archipel des Étocs dessinait sur l’horizon sa modeste géographie de granit, battue depuis des siècles par les vents et les marées, sans réclamer ni subvention ni planification pluriannuelle.

    Mon repos fut de courte durée. Une petite confrérie de dames d’âge mûr venait d’abandonner devant l’établissement des bicyclettes d’un jaune éclatant. Leurs cheveux, bleus pour les unes, verts pour les autres, les désignaient comme les vestales d’une religion contemporaine dont la liturgie consiste à se distinguer du commun jusque dans le choix de la teinture. Elles contemplaient les Étocs avec cette assurance particulière aux gens qui, n’ayant jamais commandé un bateau, cultivé un champ, construit un mur ni produit quoi que ce soit de leurs mains, se sentent néanmoins appelés à réorganiser l’existence matérielle de leurs contemporains.

    L’une d’elles imagina tout haut que ces îlots recevraient admirablement les nouvelles générations d’éoliennes géantes. Ses compagnes opinèrent avec enthousiasme. Elles voyaient déjà les mâts s’élever au large, le port alimenté par un vent inépuisable, les automobiles roulant toutes à l’électricité vertueuse et les centrales nucléaires enfin fermées, comme autant de temples maudits d’une civilisation coupable.

    À les entendre, des machines hautes de deux cents mètres ne défigureraient nullement le paysage. Elles l’embelliraient par la grâce de leur mission climatique. L’industrie est donc laide lorsqu’elle produit de l’acier, du ciment, des automobiles ou de l’électricité nucléaire ; elle devient poésie dès qu’elle dresse des aérogénérateurs subventionnés dans la mer.

    Un ancien patron-pêcheur, assis non loin de là, finit par intervenir. J’étais trop éloigné pour entendre le détail de l’algarade, quoique le ton dispensât de sous-titres. L’homme ne goûtait guère l’idée de voir l’entrée du port hérissée d’immenses éoliennes. Il déclara même, suprême blasphème, qu’il préférerait encore une centrale nucléaire à Plogoff plutôt que ces épouvantails industriels semés jusqu’au large du Guilvinec.

    La querelle fut vive et brève. Les dames repartirent sur leurs bicyclettes couleur de poussin, le marin quitta le bar, et les Étocs retrouvèrent leur antique indifférence aux sottises humaines.

    Je revenais des Balkans, où l’écologisme politique n’a pas encore pris la forme de cette affection bourgeoise qui, chez nous, accable les pêcheurs, les paysans, les artisans et les habitants des campagnes au nom d’une nature abstraite. Là-bas, on sait encore que l’électricité doit être produite, que l’eau doit être captée, que les forêts doivent être entretenues et que les routes ne se construisent point avec de bons sentiments. Ici, une partie des classes tertiaires s’imagine que le monde matériel fonctionne par décret, entre deux colloques sur la sobriété heureuse.

    La scène des Brisants résumait assez bien le malentendu français. Les écologistes prétendent défendre les paysages tout en acceptant de les couvrir de machines gigantesques. Ils dénoncent l’artificialisation du monde, puis transforment des côtes entières en zones industrielles. Ils veulent protéger les oiseaux, sauf lorsque ceux-ci rencontrent les pales de leurs moulins. Ils célèbrent la proximité, tout en soumettant les régions à des plans conçus dans les bureaux parisiens et bruxellois.

    L’État entend aujourd’hui relancer le nucléaire après avoir méthodiquement affaibli la filière pendant plusieurs décennies. Cette ruine ne fut pas le résultat d’une mystérieuse fatalité administrative. Les écologistes y prirent une part décisive. Minoritaires dans les urnes, ils surent monnayer leur présence dans les coalitions de gauche et obtenir, en échange de quelques circonscriptions ou de leur soutien parlementaire, l’abandon de projets, la fermeture de réacteurs, l’interruption de programmes de recherche et le dépérissement de compétences industrielles patiemment acquises.

    Superphénix, Fessenheim, l’abandon progressif de toute ambition en matière de surgénération et les hésitations imposées à la construction de nouveaux réacteurs furent autant de gages offerts à une formation politique qui n’avait jamais reçu du peuple mandat pour désarmer énergétiquement le pays. La fermeture de Fessenheim eut même cette vertu pédagogique de montrer qu’un équipement industriel parfaitement réel pouvait être sacrifié à un accord électoral parfaitement dérisoire.

    Le préjudice ne se mesure pas seulement en milliards d’euros. Une filière industrielle ne se range pas dans un tiroir pour être rouverte vingt ans plus tard. Elle repose sur des ingénieurs, des soudeurs, des chaudronniers, des bureaux d’études, des entreprises sous-traitantes et une expérience transmise de génération en génération. En affaiblissant le nucléaire, les écologistes ont rompu une chaîne technique, renchéri notre énergie, accru notre dépendance et contraint l’État à reconstruire dans l’urgence ce qu’il avait détruit par complaisance politicienne.

    La France doit désormais financer la relance de l’atome tout en développant parallèlement des milliers d’éoliennes terrestres et maritimes afin de ne point froisser les anciennes puissances de veto écologistes. Six nouveaux réacteurs représenteraient environ 80 milliards d’euros. Les aides aux énergies renouvelables atteignent déjà plusieurs milliards chaque année, tandis que le soutien public aux futurs parcs éoliens en mer se comptera en dizaines de milliards. La France, qui ne sait plus équilibrer ses comptes, entretenir ses ponts ou faire fonctionner convenablement ses hôpitaux, se paie ainsi deux politiques énergétiques à la fois.

    L’une est indispensable : la reconstruction d’une puissance nucléaire capable de garantir une électricité abondante, pilotable et décarbonée. L’autre sert surtout à acquitter la dîme idéologique due aux Verts, aux industriels de l’intermittence et aux collectivités qui ont pris goût aux rentes du vent. Le contribuable finance d’abord les moyens de produire lorsque le vent ne souffle pas, puis les machines qui ne produisent que lorsqu’il consent à souffler.

    La politique énergétique française ressemble ainsi à un équipage qui réparerait son navire tout en perçant de nouveaux trous dans la coque pour ménager ceux qui détestent la navigation.

    Ce dualisme n’est pas une doctrine. Il est un marchandage. On construit du nucléaire pour que le pays continue de fonctionner et de l’éolien pour que les écologistes continuent de se croire indispensables.

    Il importe ici de distinguer l’écologie de l’écologisme. L’écologie est d’abord une science des milieux, des équilibres et des relations entre les êtres vivants. Elle peut aussi désigner le souci légitime de préserver les sols, les eaux, les forêts, la faune, les paysages et la santé des hommes. L’écologisme est autre chose. C’est une idéologie politique qui s’est emparée de ces préoccupations pour promouvoir une vision générale de la société.

    Cette idéologie s’est développée à gauche, ou plus exactement dans les décombres du gauchisme des années 1960 et 1970. Lorsque le prolétariat occidental refusa obstinément de faire la révolution, une partie de l’extrême gauche se mit en quête de nouveaux sujets historiques. Elle trouva successivement les minorités, les immigrés, les femmes, les animaux et finalement la planète. La lutte des classes devint lutte contre le climat, contre la croissance, contre l’industrie, contre la consommation et, au bout du compte, contre l’homme lui-même, présenté comme un parasite pullulant sur une Terre innocente.

    L’écologisme politique ne se contente donc pas d’aimer les arbres. Il transporte avec lui un vieux fonds de ressentiment contre la société technique, la prospérité, la propriété, la transmission et les libertés ordinaires. Il ne veut pas seulement protéger. Il veut interdire, taxer, rationner, surveiller et rééduquer.

    Le vocabulaire change, la disposition d’esprit demeure. Hier, il fallait nationaliser les moyens de production. Aujourd’hui, il convient de réglementer les moyens d’existence. La chaudière, le véhicule, le logement, le repas, le voyage, le chauffage, la climatisation et jusqu’au nombre d’enfants deviennent des objets de délibération administrative. Le commissaire politique a troqué la casquette contre le gilet sans manches et le plan quinquennal contre le bilan carbone.

    Cette écologie par la norme frappe d’abord ceux qui ne peuvent y échapper. Le cadre supérieur parisien prend le train à grande vitesse, télétravaille dans son appartement rénové et se donne une conscience en achetant des légumes biologiques. L’aide-soignante qui habite à quarante kilomètres de son emploi doit conserver sa voiture. L’artisan possède une camionnette. Le paysan travaille avec un tracteur. Le pêcheur brûle du gazole pour gagner sa vie. C’est à eux que l’on explique qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens écologiques.

    L’expression d’« écologie punitive » s’est imposée parce qu’elle décrit exactement l’expérience du pays réel : les coûts sont supportés par ceux qui travaillent, tandis que les vertus sont proclamées par ceux qui administrent.

    La même responsabilité apparaît dans la guerre menée contre les réserves d’eau destinées à l’agriculture. Depuis des années, les mouvements écologistes s’opposent à des retenues permettant de recueillir, pendant les saisons humides, une partie de l’eau disponible afin de la rendre accessible au cœur de l’été. Ils ont forgé pour ces ouvrages le terme menaçant de « mégabassines », comme s’il s’agissait de piscines somptuaires creusées pour l’agrément de quelques hobereaux ruraux.

    Ces réserves peuvent naturellement faire l’objet de discussions techniques. Leur implantation, leur alimentation, leurs dimensions et les règles de partage de l’eau doivent être examinées avec soin. Les ressources souterraines ne sont pas infinies et toute mauvaise installation peut aggraver un déséquilibre local. L’écologisme ne discute pourtant guère : il condamne en bloc.

    Il préfère souvent voir des cultures dépérir, des exploitations disparaître et des denrées agricoles importées de pays moins regardants plutôt que d’admettre que l’eau puisse être aménagée, stockée et répartie par l’intelligence humaine. Il exige une agriculture française sans irrigation, puis tolère que les mêmes produits arrivent d’Espagne, du Maroc ou d’Amérique du Sud, après avoir consommé ailleurs une eau dont personne ne vérifie plus les conditions d’usage.

    Là encore, la doctrine l’emporte sur le réel. Le paysan qui souhaite arroser ses récoltes devient un accapareur du bien commun. Le militant urbain qui vient détruire une canalisation ou affronter les gendarmes s’érige, lui, en gardien du vivant. Le résultat est pourtant fort simple : moins d’eau disponible en été, moins de production française, davantage d’importations et des campagnes toujours plus dépendantes de décisions prises loin d’elles.

    Le même esprit se retrouve dans l’opposition aux organismes génétiquement modifiés, à certaines infrastructures, à la climatisation, à la gestion forestière et parfois même au débroussaillement. Le réel oppose cependant aux doctrines ses réponses brutales. Une forêt qui n’est plus entretenue brûle. Une eau qui n’est pas stockée manque en été. Une population vieillissante privée de climatisation meurt pendant les canicules. Une industrie sans énergie disparaît.

    Les incendies récents ont ainsi révélé une étrange inversion. Les mêmes responsables qui avaient multiplié les obstacles à l’entretien des massifs, combattu les retenues d’eau et réduit toute catastrophe au changement climatique ont désigné leurs adversaires comme des « pyromanes ». Le feu réel devenait aussitôt une métaphore électorale. L’incendie n’était plus un sinistre à combattre par des hommes, des avions, des pistes, des citernes et une politique forestière ; il devenait une occasion de dénoncer le capitalisme, les riches, les automobilistes et la droite.

    Marine Tondelier a poussé la comédie jusqu’à réclamer une nouvelle nuit du 4 août pour abolir les « privilèges climatiques ». Aux privilèges de naissance succéderaient les jets privés, les yachts, les actions de TotalEnergies et les plateaux de télévision climatisés. La Révolution française elle-même est désormais sommée de fournir des accessoires à la communication écologiste.

    Il existe assurément des fortunes arrogantes, des entreprises habiles à contourner l’impôt et des comportements somptuaires qui prêtent le flanc à la critique. Seulement l’objectif n’est plus ici d’établir une politique fiscale précise. Il s’agit de désigner des coupables et de fabriquer une morale de guerre. Les uns brûleraient la planète ; les autres incarneraient les victimes vertueuses. Cette dramaturgie permet ensuite de justifier l’impôt climatique, l’interdiction climatique, la surveillance climatique et, pourquoi pas, la censure climatique.

    La présidente des Écologistes a d’ailleurs envisagé les moyens de fermer le réseau X. La tentation n’a rien d’accidentel. L’écologisme politique entretient depuis longtemps un rapport ombrageux à la liberté. Il supporte mal que les hommes puissent choisir des modes de vie, des opinions ou des sources d’information contraires à ses prescriptions. L’urgence planétaire dispense commodément du débat. Puisque le monde brûle, toute objection devient complicité avec l’incendiaire.

    Une autre mutation s’est produite à mesure que l’écologie politique se fondait dans les combats féministes et intersectionnels. Elle est devenue une sorte de gynocratie militante, non parce que les femmes y seraient simplement nombreuses, ce qui ne constituerait en soi ni un défaut ni même un sujet, mais parce qu’elle a adopté une lecture sexuée de la catastrophe écologique.

    L’ennemi n’est plus seulement l’industrie, la croissance ou la technique. C’est l’homme en général, et le sexe mâle en particulier.

    Dans cette mythologie, la planète serait victime d’un principe masculin associé à la conquête, à la domination, à la puissance, au risque et à la démesure. Le mâle européen, blanc de surcroît, concentrerait en lui l’hubris qui creuse les montagnes, maîtrise les fleuves, fend l’atome, construit des villes, lance des fusées et consume le monde. À cette virilité prométhéenne, l’écoféminisme oppose une féminité supposée pacifique, circulaire, frugale, maternelle et accordée aux rythmes de la Terre.

    Cette opposition doit davantage au catéchisme qu’à l’histoire. Les femmes consomment, voyagent, administrent, entreprennent et participent à la société technique autant que les hommes. Les civilisations ne furent jamais bâties par un sexe contre l’autre, mais par leur coopération, leurs rivalités et la continuité des générations. La fable demeure néanmoins politiquement utile : elle permet d’ajouter à la culpabilité écologique une culpabilité masculine, puis de présenter toute volonté de puissance, toute conquête scientifique et toute maîtrise de la nature comme les symptômes d’une pathologie virile.

    On comprend dès lors pourquoi l’écologie politique combat moins les pollutions concrètes qu’un certain type humain. Elle se défie du bâtisseur, du marin, de l’ingénieur, du paysan qui transforme son sol, de l’ouvrier qui produit, du père qui transmet et de l’explorateur qui repousse les frontières. Elle leur préfère l’homme blanc repentant, sobre, surveillé, débarrassé de son désir de conquête et prié de s’excuser de peser sur le monde. Quant aux hommes d’autres couleurs de peau, ils peuvent agir comme bon leur semble.

    L’écologisme devient ainsi anti-prométhéen jusque dans son anthropologie. Il ne reproche pas seulement à l’homme de mal employer sa puissance. Il lui reproche de vouloir être puissant. C’est en cela qu’il est profondément réactionnaire : sous les dehors de la nouveauté, il rêve d’une humanité diminuée, immobile et réconciliée avec la nature au prix de l’abandon de ses facultés créatrices.

    Les écologistes ressemblent, dans leur furie doctrinale, aux iconoclastes des anciennes querelles religieuses. Ceux-ci détruisaient les images parce qu’elles offensaient leur conception du sacré. Nos nouveaux sectaires veulent abolir les paysages hérités, les techniques qu’ils jugent impures, les habitudes populaires et les paroles dissidentes. Ils ne sont pas toujours violents par les gestes, encore que certains de leurs compagnons goûtent fort le sabotage, les occupations et les affrontements. Leur violence principale réside dans la pensée et dans les lois qu’ils rêvent de faire voter.

    Ils ne brisent pas nécessairement les statues à coups de marteau. Ils les interdisent par circulaire. Ils ne brûlent pas les livres. Ils ferment les réseaux où ces livres pourraient être défendus. Ils ne saccagent pas toujours les maisons. Ils rendent leur chauffage, leur construction ou leur transmission financièrement impossibles. Leur violence est propre, administrative, bardée de formulaires et de bonnes intentions.

    L’écologisme a ainsi conquis une influence sans rapport avec son poids électoral. Dominique Reynié a raison de distinguer l’écologie, préoccupation légitime pour le vivant, de l’écologisme, idéologie mobilisée pour conquérir le pouvoir. Cette idéologie gouverne moins par le suffrage que par l’administration, la réglementation, les agences, les normes européennes, les médias et les appareils culturels.

    Il serait pourtant faux de croire que tout souci écologique appartient à ces gens-là. Dans une autre vie, j’ai contribué au programme d’une liste régionale de centre gauche à sensibilité environnementale. J’y avais proposé la création d’un responsable régional du vivant, chargé de considérer ensemble le monde agricole, le milieu maritime et la vie sauvage. L’idée me paraissait juste. Elle me le paraît encore.

    Cette contribution est aujourd’hui introuvable. Quelque historien facétieux découvrira peut-être un jour que Balbino Katz, honni de certaines chapelles progressistes, avait jadis rédigé et fait adopter une politique publique du vivant à des écologistes modérés. L’histoire cultive ce genre de malices.

    Aimer la nature n’oblige nullement à rejoindre le parti des Verts. On peut vouloir des rivières propres, des mers poissonneuses, des campagnes cultivées, des forêts entretenues et des paysages préservés sans rêver d’une société de pénurie surveillée par des commissaires au carbone. On peut défendre les bêtes sans détester les hommes. On peut protéger une lande bretonne sans condamner l’industrie européenne. On peut refuser que les Étocs soient dominés par des machines gigantesques tout en souhaitant construire des réacteurs nucléaires.

    Guillaume Faye avait employé le mot d’« archéofuturisme » pour désigner la rencontre de l’héritage et de la puissance technique. Le terme conserve ici quelque pertinence. Il ne s’agit ni de retourner à la chandelle ni de livrer le monde aux ingénieurs sans frein. Il s’agit de mettre la technique au service de la continuité des peuples, de leurs paysages et de leur liberté.

    La nature n’est pas un musée immobile. Elle est un ordre vivant que l’homme habite, transforme et transmet. Le paysan qui taille une haie, le forestier qui coupe un arbre, le marin qui prélève du poisson, l’ingénieur qui construit un barrage ou un réacteur ne sont pas nécessairement ses ennemis. Ils peuvent en être les gardiens, précisément parce qu’ils connaissent sa force, ses saisons, ses dangers et ses limites.

    Protégeons donc la nature. Défendons nos côtes, nos eaux, nos terres et les espèces qui les peuplent. Refusons toutefois la vision luddiste, réactionnaire et anti-prométhéenne de ceux qui confondent la sauvegarde du vivant avec l’abolition de la puissance humaine.

    Le soir tombait sur les Étocs lorsque je quittai les Brisants. Aucun aérogénérateur ne découpait encore l’horizon. Les rochers demeuraient à leur place, battus par une mer qui n’avait attendu ni les écologistes ni leurs subventions pour renouveler chaque jour son énergie.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 7 août 2026)

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  • Une réflexion sur la technique...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion de Balbino Katz sur la technique, cueillie sur le site de Breizh-Info...

     

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    Fiché S, refusé par ma banque : et si la technique nous sauvait de l’immigration de masse ?

    Je cherche depuis quelque temps à changer de voiture. L’affaire, à première vue, ne semblait guère devoir me conduire à méditer sur le destin de la civilisation européenne. Elle consistait à comparer des autonomies, des capacités de coffre, des mensualités et ces mille données par lesquelles l’homme contemporain tente de donner une apparence raisonnable à ses désirs.

    Après avoir analysé mes besoins, les distances que je parcours et les trajets qui me conduisent chaque semaine du bord de mer jusqu’au Pays de Rennes, j’en suis arrivé à une conclusion dont je ne me serais guère cru capable autrefois : une voiture électrique pourrait fort bien me convenir. Je dispose d’un endroit où la recharger, mes déplacements sont assez réguliers pour en calculer l’autonomie et je ne suis pas de ceux qui éprouvent le besoin de faire rugir un moteur afin de s’assurer qu’ils existent encore.

    L’affaire aurait donc dû aller son petit bonhomme de chemin. Mes revenus sont réguliers, mes comptes convenablement tenus, mon endettement inexistant. Pourtant, voici le quatrième concessionnaire qui m’annonce que l’organisme financier auquel il transmet ses dossiers refuse le mien.

    Les commerciaux examinent les chiffres, vérifient les pièces, interrogent leurs écrans, puis se font des nœuds au cerveau. À les en croire, mon dossier devrait passer comme une lettre à la poste. Il ne passe pas. Le verdict tombe, sec et sans appel, sans qu’aucune explication intelligible soit fournie.

    Je savais depuis longtemps que j’étais fiché S. Ce classement administratif appartient à ces décorations obscures que la République réserve parfois aux hommes qui s’expriment publiquement en dehors des allées balisées. J’apprends aujourd’hui qu’à la surveillance de l’État pourrait s’ajouter une forme de proscription bancaire. Me voici sans doute devenu une PPE de plus, une « personne politiquement exposée », non parce que j’exerce une fonction ministérielle, possède un palais en Afrique ou dirige quelque république bananière, mais parce que mes opinions, mes relations et mes activités publiques suffisent peut-être à faire de moi un client indésirable.

    Je ne puis évidemment en administrer la preuve. Les banques ne révèlent pas leurs critères, les organismes de crédit ne justifient pas leurs refus et les employés eux-mêmes ignorent généralement ce qui a déclenché l’alarme. Ceux qui savent ne parlent point ; ceux qui parlent ne savent rien. Il n’y a plus de censeur à brassard assis derrière un bureau, une plume rouge à la main. Il existe un dispositif de conformité, un algorithme, un score, un signal remonté d’une base obscure et, quelque part, une case invisible qui se referme sur vous.

    Voilà l’un des coûts cachés de l’expression publique. Il ne prend pas toujours la forme théâtrale d’un procès, d’une interdiction ou d’une perquisition à l’aube. Il se glisse dans les gestes ordinaires de l’existence : ouvrir un compte, souscrire une assurance, louer un appartement, obtenir un financement. On demeure juridiquement libre, tandis que certaines portes se ferment avec une régularité troublante. La liberté subsiste dans les textes ; la vie quotidienne, elle, se rétrécit.

    L’ironie de l’affaire ne manque pas de sel. Je me vois peut-être interdire l’achat d’une voiture électrique par un dispositif informatique auquel nul être humain ne semble plus en mesure de demander raison. La technique dont j’espérais profiter devient, dans le même mouvement, l’instrument de mon exclusion. Elle ouvre des possibilités nouvelles et perfectionne simultanément les moyens du contrôle.

    C’est en songeant à cette contradiction que j’ai lu dans Libération un entretien accordé par Thomas Dekeyser, chercheur en géographie numérique à l’université de Southampton et auteur d’un essai intitulé Techno-Negative. A Long History of Refusing the Machine. La « techno-négativité » désigne, selon lui, le sentiment de frustration, de dépossession et de perte de contrôle suscité par le déploiement des nouvelles technologies, puis la transformation de cet affect en langage politique et en répertoire d’actions.

    La première intuition n’est nullement absurde. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que les techniques contemporaines avancent plus vite que notre capacité à en comprendre les effets. L’intelligence artificielle se répand dans les bureaux, les écoles, les administrations et les rédactions. Les images fabriquées deviennent difficiles à distinguer des images véritables. Des métiers que l’on croyait protégés découvrent qu’ils peuvent être automatisés. Les décisions sont confiées à des programmes dont les critères demeurent souvent incompréhensibles, y compris à ceux qui les utilisent.

    Mon aventure bancaire en offre une illustration assez plaisante, encore qu’à mes dépens. Un système peut désormais porter sur un homme un jugement aux conséquences très concrètes sans qu’aucune personne déterminée ait à répondre de ce jugement.

    Thomas Dekeyser ne s’en tient toutefois pas à cette critique. Sous sa plume, la techno-négativité devient une politique du refus. Elle commence par des gestes individuels : ne pas utiliser ChatGPT, s’imposer une cure de désintoxication numérique, limiter l’usage du téléphone ou en interdire l’accès à ses enfants. Elle se poursuit par des recours contre la construction de centres de données, puis par des actions collectives dirigées contre les infrastructures technologiques. Le sabotage lui-même entre dans le répertoire envisagé.

    Le chercheur ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il appelle à tirer le frein d’urgence, voire à faire dérailler le convoi avant d’en sauter. L’image est éloquente. Elle révèle le moment où la critique légitime de la technique bascule dans une théologie de l’abolition.

    La nouvelle religion du refus

    Les centres de données jouent dans cet imaginaire le rôle que les centrales nucléaires, les banques et les palais occupaient autrefois dans la mythologie révolutionnaire. Ils donnent une forme matérielle à une puissance autrement insaisissable. L’intelligence artificielle semble flotter dans un univers sans corps ; le centre de données, avec ses bâtiments aveugles, ses câbles, ses ventilateurs et sa consommation d’énergie, offre une cible que l’on peut désigner, occuper ou détruire.

    L’analyse n’est pas entièrement dépourvue de finesse. La technique contemporaine dissimule volontiers sa matérialité. Le « nuage » informatique est une jolie métaphore pour désigner des milliers de serveurs, des centrales électriques, des mines de métaux rares, des câbles sous-marins et une immense armée d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers. L’écran silencieux posé sur une table bretonne repose sur des infrastructures titanesques dispersées dans le monde entier.

    La critique se gâte lorsqu’elle transforme cette découverte en autorisation de casser. Puisque le milliardaire qui dirige l’ensemble demeure hors d’atteinte, on s’en prendra aux serveurs, aux transformateurs et aux câbles. La machine devient coupable par nature et sa destruction prend la valeur d’une purification.

    Cette mouvance ressemble aux castors qui prétendent faire barrage au Front national. Elle édifie désormais ses digues contre l’avancée technologique. Ses adeptes renoncent à l’avion, conservent leur téléphone jusqu’à l’agonie, proscrivent les écrans domestiques, rêvent de villes sans voitures et regardent avec suspicion toute innovation permettant à l’homme de produire davantage, de parcourir une distance plus grande ou de s’affranchir d’une ancienne contrainte.

    La sobriété devient une pureté. La dépense énergétique tient lieu de péché. Le centre de données devient la cathédrale de Mammon, l’entrepreneur son grand prêtre et le sabotage une sorte d’iconoclasme rédempteur. L’extrême gauche, qui se prétendait jadis matérialiste, réinvente sous nos yeux une religion de l’abstinence.

    Son paradis n’est plus la société d’abondance que l’on promettait naguère aux ouvriers. Il est une société administrée de la pénurie, où l’on se chauffe moins, où l’on voyage moins, où l’on produit moins et où chaque désir doit justifier sa consommation d’énergie devant un clergé de spécialistes. Le progrès ne consiste plus à donner davantage aux hommes, mais à leur apprendre à vouloir moins.

    Le paradoxe politique est plus savoureux encore. Thomas Dekeyser reconnaît que la résistance technologique peut rassembler des syndicalistes, des militants climatiques, des adversaires de l’extraction minière et des personnes venues d’horizons très différents. Il ajoute aussitôt qu’il faudra identifier et écarter les éléments « réactionnaires » ou « fascisants ».

    On peut donc combattre la technique, bloquer ses infrastructures et envisager leur sabotage, à la condition de présenter ses certificats de bonne conduite idéologique. L’inquiétude devient noble lorsqu’elle provient d’un militant écologiste ; elle devient suspecte lorsqu’elle procède d’un attachement à la famille, à la continuité historique ou à l’ordre naturel.

    On retrouve là une vieille coutume de la gauche intellectuelle : appeler toutes les colères à la mobilisation, puis vérifier les papiers de chacun à l’entrée de la barricade.

    Ce que la Nouvelle Droite a compris de la technique

    La critique de la technique ne saurait pourtant être abandonnée à la gauche décroissante. Elle occupe depuis longtemps une place essentielle dans la pensée européenne, et notamment dans cette Nouvelle Droite française dont les travaux ont nourri ma propre réflexion.

    Cette tradition n’a jamais considéré la technique comme un simple assemblage d’outils neutres dont tout dépendrait de l’usage. Une pareille conception relève du libéralisme naïf : le couteau serait bon ou mauvais selon la main qui le tient, l’ordinateur innocent selon le programme qu’on lui confie, l’intelligence artificielle indifférente aux structures qu’elle installe.

    La technique n’est jamais aussi docile. Elle ne se contente pas d’exécuter un projet extérieur. Elle modifie celui qui l’emploie, transforme sa perception du temps et de l’espace, réorganise les rapports sociaux et crée des besoins qui n’existaient pas avant elle.

    L’automobile n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a redessiné les villes, créé les banlieues, déplacé les commerces, vidé certains centres anciens et rendu chacun dépendant de la mobilité individuelle. Le téléphone portable n’est pas seulement un téléphone que l’on aurait glissé dans sa poche. Il transforme l’homme en être continuellement joignable, colonise son attention et abolit la frontière entre le temps privé et le temps professionnel.

    L’algorithme bancaire qui refuse mon dossier ne constitue pas seulement un moyen plus rapide d’accomplir une ancienne tâche. Il produit une nouvelle forme de pouvoir : impersonnelle, opaque, presque impossible à contester, parce qu’elle ne réside plus entièrement dans la volonté d’un homme identifiable.

    Heidegger avait compris que l’essence de la technique ne résidait pas dans les machines. Elle était une manière de dévoiler le monde, de considérer toute chose comme un fonds disponible, calculable et mobilisable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une quantité d’énergie, l’homme lui-même un ensemble de données, une ressource humaine ou un profil de risque.

    Ernst Jünger avait aperçu, sous une autre forme, ce mouvement de « mobilisation totale » par lequel chaque fragment de l’existence se trouve intégré à un dispositif général. L’homme moderne ne se contente plus de travailler avec la machine : il devient l’une des pièces de son organisation. Il remplit des formulaires, fournit des données, répond aux exigences du système et finit par adopter la langue même de celui-ci.

    La Nouvelle Droite n’a cependant jamais conclu de cette critique qu’il fallait retourner à la bougie, au cheval de trait et à la mortalité infantile. Elle ne confond pas la tradition avec la conservation sous cloche d’un état ancien de la société. La tradition vivante n’est pas une photographie jaunie. Elle est une transmission, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à conserver sa forme intérieure à travers les transformations du temps.

    Guillaume Faye avait tenté de résoudre cette contradiction par l’archéofuturisme : unir les formes les plus avancées de la puissance scientifique aux permanences les plus anciennes de notre civilisation. L’idée n’était pas de fabriquer un Moyen Âge équipé d’ordinateurs, comme l’ont cru quelques lecteurs pressés. Elle consistait à reconnaître qu’une civilisation européenne digne de ce nom devait tout à la fois préserver ses peuples, ses héritages et ses différences, tout en se portant à l’avant-garde de la science, de l’énergie, de la génétique, de la robotique et de la conquête spatiale.

    Le choix n’est donc pas entre la technique et la tradition. Il est entre une technique qui désagrège les peuples et une technique qui accroît leur puissance ; entre une innovation qui fabrique des individus interchangeables et une innovation ordonnée à la continuité d’une civilisation.

    Le conservatisme muséal est aussi stérile que le progressisme béat. L’un veut immobiliser le fleuve ; l’autre prétend que tout ce qui descend le courant conduit nécessairement vers le meilleur. La pensée européenne devrait chercher une troisième voie : choisir, hiérarchiser, commander.

    Prométhée demeure à cet égard une figure fondatrice. Il est le héros qui vole le feu aux dieux afin de libérer les hommes de leur impuissance. Il est aussi celui que sa démesure expose au châtiment. L’homme européen se reconnaît dans cette ambiguïté. Il admire les fusées qui s’élancent vers le ciel et redoute en même temps les conséquences d’un monde entièrement livré à la puissance du calcul.

    L’Européen veut franchir les océans, guérir les maladies, prolonger la vie et supprimer les travaux pénibles. Il souhaite aussi demeurer le fils d’un paysage, d’une langue, d’une histoire et d’une lignée. Toute la question consiste à empêcher que la puissance acquise ne détruise l’être même au nom duquel elle fut conquise.

    La machine contre l’immigration de masse

    Il est un aspect de la question que les apôtres du renoncement se gardent ordinairement d’examiner. La technique pourrait devenir l’un des principaux instruments permettant à l’Europe d’échapper à l’immigration massive.

    Depuis plusieurs décennies, les gouvernements, les organisations patronales et les experts nous répètent que les Européens auraient besoin d’une immigration permanente pour accomplir les métiers pénibles, répétitifs ou faiblement qualifiés. Il faudrait importer des bras pour ramasser les fruits, nettoyer les locaux, vider les poubelles, préparer les repas, travailler dans les entrepôts, accomplir certaines tâches hospitalières ou s’occuper des personnes âgées.

    Cette doctrine a fini par donner à l’immigration une apparence de nécessité naturelle. Le maintien de notre niveau de vie exigerait fatalement le bouleversement démographique du continent. Il faudrait transformer la population afin de conserver une organisation économique fondée sur l’abondance du travail peu coûteux.

    Or cette nécessité n’a rien d’éternel. Elle repose sur un modèle économique archaïque, fondé sur une main-d’œuvre nombreuse, interchangeable et faiblement rémunérée. Pourquoi investir dans une machine nouvelle lorsque l’on peut disposer continuellement de travailleurs pauvres ? Pourquoi améliorer les conditions de travail et relever les salaires lorsque l’on peut faire venir de nouveaux bras ?

    L’immigration bon marché dispense les entreprises d’innover. Elle permet de maintenir artificiellement des secteurs à faible productivité, tandis que le coût véritable de cette politique est dispersé entre les contribuables, les communes, les écoles, les hôpitaux, les services sociaux et les générations suivantes. La main-d’œuvre importée paraît peu coûteuse parce qu’une grande partie de son coût n’apparaît jamais sur la feuille de paie de l’employeur.

    La technologie peut rompre ce cercle.

    Les robots agricoles savent déjà surveiller les cultures, désherber les champs et accomplir une part croissante des récoltes. Des machines peuvent nettoyer les locaux, trier les déchets, déplacer les marchandises et automatiser les entrepôts. La cuisine elle-même connaîtra une mécanisation croissante pour les préparations répétitives. Les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle permettront demain d’accomplir une grande partie des tâches qui servent aujourd’hui à justifier l’importation permanente d’une main-d’œuvre ne nécessitant ni longue formation ni haute qualification intellectuelle.

    Le soin exige davantage de discernement. Soigner un malade ou accompagner une personne âgée ne consiste pas seulement à exécuter une suite de gestes. La présence, la parole, la sollicitude et la capacité de comprendre une détresse ne peuvent être entièrement confiées à une machine. Il n’en demeure pas moins que nombre de tâches accomplies dans les hôpitaux et les maisons de retraite sont mécaniques, pénibles et répétitives.

    Des appareils peuvent soulever les patients, distribuer les médicaments, surveiller les constantes, prévenir les chutes, assurer certaines opérations de nettoyage ou accomplir des tâches domestiques. La technique ne devrait pas supprimer l’humanité du soin, mais délivrer les soignants de ce qui les empêche précisément d’être humains.

    Une civilisation européenne vieillissante se trouve ainsi devant deux voies. La première consiste à transformer continuellement sa population pour maintenir une économie ancienne. La seconde consiste à transformer son économie pour permettre à son peuple de durer.

    C’est la technique qui peut nous sauver de l’immigration massive, non son absence.

    Le techno-négativisme apparaît ici dans toute sa contradiction. Il prétend combattre le capitalisme, tout en défendant objectivement le modèle économique qui lui fournit une main-d’œuvre à bas prix. Il dénonce la machine, puis accepte que des populations entières soient déplacées afin d’accomplir les travaux que la machine pourrait prendre en charge. Sous prétexte de préserver l’humain, il transforme l’homme en outil importable.

    Une politique européenne de la technique devrait poursuivre l’objectif exactement inverse. Elle automatiserait en priorité les tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Elle augmenterait la productivité, relèverait les salaires des emplois humains demeurés indispensables et réduirait la demande de travail immigré.

    La robotique, l’énergie abondante et l’intelligence artificielle devraient être considérées comme des instruments de souveraineté démographique. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage ou de réaliser quelques économies. Il s’agit d’éviter qu’à chaque pénurie de bras, les gouvernements répondent par une nouvelle transformation de la population.

    La technique peut nous surveiller et nous exclure, comme je le découvre peut-être en tentant d’acheter ma voiture. Elle peut aussi nous affranchir du travail servile, réduire notre dépendance et permettre aux peuples européens de persévérer dans leur être. Tout dépend moins de notre capacité à freiner les innovations que de notre volonté politique de les ordonner.

    Le vieil anticapitalisme sous des habits verts

    Le discours techno-négatif s’enracine dans une vision où la finance, l’industrie, l’innovation et le profit forment une même puissance dissolvante. Le capitaliste n’est plus seulement celui qui possède les moyens de production. Il devient l’agent d’une corruption générale, celui qui transforme le monde en marchandise, détruit les solidarités et accélère un mouvement que la société vertueuse devrait arrêter.

    La société menacée n’est naturellement plus appelée « société traditionnelle ». L’extrême gauche ne saurait employer sans rougir une expression aussi suspecte. Elle parle de société soutenable, inclusive, résiliente ou décarbonée. La structure mentale demeure pourtant comparable : un monde pur aurait été souillé par les forces de l’argent, de la puissance et de l’artifice.

    Dans certaines franges de la gauche radicale, cette vision rejoint désormais un antisionisme où resurgissent des représentations anciennes. Le Juif peut redevenir, sous un langage à peine modernisé, le symbole de la finance sans patrie, du calcul abstrait et de la puissance technologique qui détruit les communautés.

    Ce stéréotype fut l’un des poisons de l’antisémitisme européen des XIXe et XXe siècles. Il revient aujourd’hui par des chemins détournés, associé à la haine de l’État juif et à un philo-arabisme devenu presque mystique. L’ancienne figure du capitaliste juif corrupteur de la société traditionnelle se trouve transposée : il serait désormais l’agent de la technique, de la finance mondialisée et de la société de consommation qui détruisent la communauté vertueuse.

    La gauche extrême est entrée dans une vision religieuse du monde. Elle distribue les états de pureté, désigne les pécheurs et promet la rédemption par le renoncement. Elle ne veut plus s’emparer des moyens de production au nom du prolétariat. Elle veut diminuer la production elle-même.

    L’ancien anticapitalisme promettait de livrer les machines aux ouvriers. Le nouveau rêve de les arrêter.

    La technique comme horizon

    Je ne possède aucune dévotion particulière pour l’automobile électrique. Je constate seulement qu’elle peut correspondre à mes usages. Je peux la recharger chez moi, je préfère le silence de sa propulsion et j’attends avec curiosité les nouvelles générations de batteries, qui rendront sans doute dérisoires plusieurs objections actuelles.

    Mon choix procède d’un calcul pratique, non d’une conversion écologique. C’est précisément ce que le techno-négativisme supporte mal. L’individu pourrait adopter une innovation parce qu’elle lui est utile, et non parce qu’un catéchisme politique la lui impose.

    Un agriculteur peut arracher ses vignes pour installer un poulailler s’il estime que l’opération sauvera son exploitation. Un chef d’entreprise peut automatiser une tâche pour éviter de disparaître. Une famille peut interdire les téléphones pendant les repas sans vouloir incendier le centre de données voisin. La maîtrise ne suppose ni l’idolâtrie ni le sabotage.

    Une technique particulière n’est jamais innocente, puisqu’elle modifie le monde dans lequel elle entre. Elle ne porte pas davantage une condamnation éternelle inscrite dans son métal. Il nous appartient d’examiner ce qu’elle détruit, ce qu’elle libère, le type humain qu’elle favorise et la civilisation qu’elle prépare.

    Un algorithme bancaire peut m’écarter sans explication. Un algorithme comparable peut aider un médecin à repérer une tumeur invisible. Un réseau social peut dissoudre l’attention d’un adolescent ou offrir à une petite publication bretonne une audience autrefois réservée aux grands journaux parisiens. Une intelligence artificielle peut fabriquer un mensonge crédible ou permettre à un chercheur d’explorer en quelques heures une masse documentaire qu’une vie entière n’aurait pas suffi à lire.

    La sagesse ne consiste ni à se prosterner devant la machine ni à la briser. Elle consiste à l’intégrer dans un ordre supérieur et à lui assigner un dessein conforme à la continuité historique du peuple qui l’emploie.

    C’est pourquoi Elon Musk, malgré ses outrances, ses caprices et tout ce qui peut agacer chez un milliardaire devenu personnage de théâtre, exerce une fascination que les docteurs du renoncement ne comprennent pas. Il offre un rêve.

    Ce rêve est peut-être extravagant. Il parle de fusées récupérables, de voyages vers Mars, de robots, de véhicules autonomes et de réseaux planétaires. Plusieurs de ces promesses échoueront sans doute. D’autres prendront une forme inattendue. L’essentiel est ailleurs : des jeunes gens peuvent regarder une fusée s’élever et se dire que leur avenir ne consistera pas seulement à trier leurs déchets, diminuer leur chauffage et calculer l’empreinte carbone de leurs grands-parents.

    Une civilisation ne vit pas uniquement de précautions. Elle vit d’un horizon.

    La gauche techno-négative ne propose plus qu’une politique du moindre : moins de déplacements, moins d’énergie, moins de production, moins de consommation, moins de risques et peut-être moins d’enfants, puisque tout être humain supplémentaire finit par être présenté comme une charge pour la planète.

    Elle veut ralentir, puis arrêter le train, enfin le faire dérailler. Elle ne dit pas ce que deviendront les passagers une fois descendus au milieu de nulle part.

    Le vent et le rivage

    Je suis finalement revenu me garer avec ma vieille voiture devant le bar des Brisants. Sur le port, tout parlait de technique : les moteurs des chalutiers, les radars, les grues, les balises, les vêtements étanches des marins et les cartes météorologiques consultées sur les téléphones.

    Même la mer que nous croyons immémoriale n’est plus affrontée avec les instruments d’autrefois. Les phares ont remplacé les feux incertains. Les satellites complètent l’observation du ciel. Les sauveteurs disposent de moyens que leurs prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer.

    Les médicaments que je prends contre l’hypertension, les verres savamment taillés de mes lunettes, l’ordinateur sur lequel j’écris et la voiture électrique que je tente d’acquérir sont les fruits d’une même aventure. Je n’ai aucune envie de retourner à une existence préindustrielle pour démontrer la pureté de mon rapport au monde.

    Je veux que la technique protège nos frontières au lieu de surveiller nos opinions, qu’elle libère les hommes des besognes serviles au lieu de les transformer en données, qu’elle soigne les vieillards sans abolir la présence humaine et qu’elle permette aux peuples européens de durer sans remplacer continuellement leurs populations.

    La vraie politique de la technique ne consiste pas à sauter du train. Elle consiste à choisir la destination, à reprendre la locomotive et à déterminer quels hommes seront dignes d’en tenir les commandes.

    La mer était grise ce matin-là. De longues lames blanches venaient se briser contre la jetée. Aucun marin sensé ne prétend abolir le vent parce qu’une tempête peut rompre son navire. Il apprend à lire le ciel, renforce sa coque et choisit son cap.

    La technique est notre vent. À nous de ne pas la laisser décider seule du rivage.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 24 juillet 2026)

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  • 25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'inflation de la surveillance policière administrative et à ses causes profondes...

     

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    25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance

    Je connais Barjols et j’y reviens deux ou trois fois l’an, comme on revient à un poste d’observation familier. Le hasard, qui a plus d’esprit que les ministères, m’avait fait garer ma voiture non loin de la gendarmerie. La Provence, ce matin-là, avait cette gravité solaire des pays où l’on comprend que la civilisation commence par l’art de se tenir à l’ombre. Une terrasse, un verre de rosé, les stores immobiles dans la chaleur, et cette paix apparente des bourgs anciens qui fait encore illusion lorsque l’on vient de lire les journaux.

    En passant devant la gendarmerie, j’ai repensé à l’article du Figaro que je venais de lire sur ma tablette. Il était consacré au dernier rapport de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement. On y apprenait que plus de 25 300 personnes avaient fait l’objet, en 2025, d’une demande de surveillance technique en France. Le journal prenait soin de rassurer son lecteur : non, la France ne serait pas le théâtre d’une surveillance généralisée. La formule est intéressante. Elle dit moins ce que nous sommes que ce que le pouvoir redoute que nous pensions de lui.

    Car enfin, 25 300 personnes placées dans le viseur des services, ce n’est pas rien. Ce n’est certes pas la Chine, avec ses caméras à reconnaissance faciale et sa notation sociale de fourmilière électronique. Ce n’est pas encore le vieux rêve soviétique d’une société où chaque concierge aurait été l’oreille du Parti. Toutefois, pour un pays qui se flatte encore d’être la patrie de Montesquieu, de Benjamin Constant et des libertés publiques, le chiffre devrait faire sursauter davantage. D’autant que l’essentiel n’est peut-être pas dans le nombre des personnes, mais dans la prolifération des techniques.

    Le Figaro rapporte que le cap des 100 000 demandes de techniques de renseignement a été franchi. Identifications d’abonnés, fadettes, géolocalisations, poses de capteurs dans des lieux privés, recueils de données informatiques, algorithmes, boîtes noires : tout l’appareillage du Léviathan numérique se déploie avec une tranquillité de bureau. Le vocabulaire est propre, hygiénique, administratif. On ne surveille pas, on sollicite une technique. On ne pénètre pas l’intimité, on recueille des données. La France a toujours eu le génie de donner aux choses redoutables des noms de sous-préfecture.

    Le plus piquant est que tout cela se fait sous le regard d’une commission de contrôle qui reconnaît elle-même peiner à suivre le mouvement. La CNCTR compte vingt-deux collaborateurs, dont quatorze chargés de mission, face à des services dont les moyens humains et techniques ont fortement augmenté. Autrement dit, la surveillance galope, le contrôle trottine derrière. La bride existe, nous dit-on, mais le cheval a déjà pris la route.

    Étant moi-même fiché S, je confesse garder une certaine distance amusée, et parfois inquiète, devant cette liturgie du danger. Je ne me suis jamais pris pour un péril public. Je n’ai ni cave d’explosifs, ni goût du complot, ni vocation de factieux. Mon crime principal est sans doute d’écrire des choses désagréables à l’époque et de fréquenter des milieux où l’on pense encore qu’un peuple n’est pas une poussière d’individus interchangeables.

    Or chacun sait que, dans ces catégories administratives, se trouvent, à côté de véritables menaces, quantité de militants politiques, d’identitaires, de gens de droite, de dissidents paisibles, dont le principal tort est d’être connus des services avant d’être connus des tribunaux. Un islamiste susceptible de passer à l’acte, un militant d’ultragauche tenté par le sabotage, un trafiquant gravitant dans un réseau criminel, un identitaire surveillé parce qu’il colle des affiches ou organise une réunion, tous peuvent se retrouver dans les brumes voisines de la vigilance administrative. La catégorie rassure le ministre, alimente les statistiques et inquiète le public. Elle ne pense pas. Elle mélange.

    Il faut lire attentivement l’article du Figaro pour voir le mécanisme à l’œuvre. La criminalité organisée est désormais le premier motif de surveillance. Rien d’étonnant : le narcotrafic ronge le pays comme une moisissure d’empire en décomposition. Les services suivent aussi des milliers de cibles au titre de la prévention du terrorisme. Là encore, nul homme raisonnable ne souhaite désarmer l’État face à ceux qui rêvent de tuer. Un pays qui ne se défend plus cesse bientôt d’être un pays. La question n’est donc pas de nier la nécessité du renseignement. Elle est de comprendre pourquoi cette nécessité devient chaque année plus vaste, plus intrusive, plus diffuse.

    La réponse tient en une formule brutale : quand il n’y a plus d’homogénéité, il y a la police.

    Une société homogène n’est pas une société parfaite. Les hommes y mentent, volent, boivent, se jalousent, se battent, héritent mal et se disputent pour des bornes de champ. Les villages provençaux, bretons ou gascons n’ont jamais été des abbayes cisterciennes. Cependant, dans une société relativement homogène, les règles communes précèdent l’intervention publique. Les regards, les familles, les habitudes, la honte, la réputation, le voisinage, le curé jadis, le maire naguère, l’instituteur autrefois, formaient un tissu de contraintes douces ou rudes qui rendaient la police moins nécessaire. La civilité tenait lieu de première gendarmerie.

    La société diversitaire a brisé cette trame. Elle a remplacé la continuité par la juxtaposition, les mœurs communes par le contrat fragile, la confiance par la procédure, l’appartenance par le contrôle. Lorsque les hommes ne partagent plus les mêmes codes, les mêmes pudeurs, les mêmes interdits, les mêmes souvenirs, les mêmes manières de saluer, de parler aux femmes, d’occuper l’espace public, de respecter les morts ou les vivants, il faut compenser par des caméras, des patrouilles, des capteurs, des cellules de veille, des médiateurs, des signalements, des algorithmes et des commissions. L’hétérogène appelle l’agent.

    C’est le prix caché de la diversité. On la vend comme une fête, elle se paie en vigiles. On la chante comme une ouverture, elle exige des portiques. On la célèbre dans les brochures municipales, elle finit dans les rapports de renseignement. On nous promettait la société ouverte ; nous avons reçu la société sous surveillance. Les mêmes qui ont détruit les conditions ordinaires de la confiance s’étonnent ensuite que l’État doive gonfler comme une baudruche policière pour maintenir l’ensemble debout.

    Dans les cafés convenables, on appelle cela la complexité du monde. Au fond, c’est plus simple. Un peuple qui se reconnaît n’a pas besoin d’être surveillé à chaque carrefour. Une foule composite, traversée par des appartenances rivales, des idéologies importées, des fidélités étrangères, des trafics planétaires, des sectes numériques, demande une police toujours plus fine. Là où le lien social disparaît, le renseignement s’installe. Là où l’autorité morale s’effondre, l’autorité technique prolifère.

    Le passage le plus remarquable du papier concerne le séparatisme et l’entrisme. La CNCTR estime qu’en l’état du droit ces phénomènes, lorsqu’ils n’ont pas de dimension violente, ne peuvent pas justifier à eux seuls des techniques de renseignement au titre des atteintes à la forme républicaine des institutions. Voilà un reste de sagesse juridique. Le Conseil constitutionnel avait rappelé que cette notion renvoyait à des réalités lourdes : attentat, complot, mouvement insurrectionnel, levée de forces armées. On n’est pas dans le soupçon mou, dans la suspicion d’ambiance, dans le désaccord culturel. On est dans l’atteinte grave.

    Or le ministre de l’Intérieur, nous dit-on, réfléchit à une interprétation extensive. L’expression devrait faire trembler les vitres. L’interprétation extensive, dans la bouche du pouvoir, signifie presque toujours que la liberté va perdre un morceau. Aujourd’hui, ce serait pour lutter contre l’entrisme islamiste. Demain, contre telle association jugée séparatiste. Après-demain, contre ceux qui contestent la société diversitaire, l’idéologie d’État, les catéchismes scolaires ou les dogmes de la République adjectivée. L’histoire administrative de la France enseigne que les instruments forgés contre des ennemis réels finissent souvent entre les mains de fonctionnaires qui les appliquent à des adversaires commodes.

    C’est ici qu’apparaît, dans le vocabulaire critique de certains dissidents, le fameux « bureau des entraves administratives ». L’expression n’est pas, à ma connaissance, le nom officiel d’un service. Elle n’en dit pas moins quelque chose de très vrai. Notre époque préfère entraver plutôt que juger. Elle aime moins condamner que compliquer. Elle ne vous envoie pas toujours un procureur ; elle vous envoie un formulaire, une banque inquiète, une préfecture soupçonneuse, un assureur prudent, un local annulé, un compte clôturé, une autorisation suspendue, une norme oubliée, un contrôle soudain. Courteline a rencontré Kafka dans un couloir du ministère de l’Intérieur.

    C’est ainsi que se dessinera peu à peu une France à deux populations. La première sera conforme à l’idéal diversitaire : mobile, docile, soluble, accompagnée, subventionnée, protégée par le lexique officiel. La seconde sera celle des réfractaires, de ceux qui ne communient pas dans le mythe du vivre-ensemble obligatoire. Celle-là sera marginalisée, surveillée, traquée sur les réseaux sociaux, censurée, privée de salles, interdite de réunion, frappée de clôtures bancaires, écartée des emplois publics, tenue à distance de la vie sociale ordinaire par mille petites barrières invisibles. Elle ne sera pas toujours condamnée ; elle sera empêchée.

    Le procédé est redoutable parce qu’il demeure souvent sous le seuil du scandale. Un procès fait du bruit. Une dissolution se discute. Une interdiction peut être contestée. Une entrave administrative, elle, épuise. Elle isole. Elle coûte du temps, de l’argent, de l’énergie. Le citoyen n’est pas frappé d’un coup ; il est grignoté. L’État moderne, lorsqu’il devient fou, ne porte pas toujours des bottes. Il porte des mocassins, signe des notes, demande des pièces complémentaires et répond dans un délai de deux mois renouvelable.

    Bien entendu, il existe de vrais dangers. Il serait puéril de nier l’islamisme, le narcotrafic, les réseaux criminels, les puissances étrangères, les saboteurs, les fanatiques, les prédateurs numériques. Une société politique digne de ce nom ne se livre pas pieds et poings liés à ceux qui veulent la détruire. La droite aurait tort de se réfugier dans une naïveté libertaire qui n’a jamais protégé personne. Une police est nécessaire. Un renseignement est nécessaire. Une frontière est nécessaire. Un État désarmé est une proie.

    La folie commence lorsque l’État, ayant contribué à produire le désordre par son idéologie, prétend ensuite le résoudre par la surveillance. Il ouvre les portes, puis installe des caméras dans le vestibule. Il dissout les appartenances, puis crée des cellules de prévention de la radicalisation. Il dénigre les enracinements, puis s’effraie des séparatismes. Il affaiblit la famille, l’école, la commune, l’Église, les corps intermédiaires, puis découvre que l’individu nu face au chaos doit être suivi, orienté, contrôlé, fiché, rééduqué. Le pompier administratif se félicite d’éteindre l’incendie que son propre monde a allumé.

    Ce qui se joue là dépasse donc la querelle technique sur les fadettes ou les algorithmes. C’est une transformation anthropologique. La France est en train de passer d’une société de mœurs à une société de dispositifs. Autrefois, on savait à peu près ce qu’un homme devait faire parce qu’il appartenait à un monde. Désormais, on attend de lui qu’il respecte des procédures parce qu’il n’appartient plus à rien. Le code remplace la coutume. La surveillance remplace la confiance. Le règlement remplace l’honneur. La prévention remplace la vertu. L’algorithme remplace le voisin.

    À Barjols, devant la gendarmerie, cette évidence prenait une forme presque charnelle. La présence de l’uniforme y semblait normale, provinciale, ancienne. La gendarmerie, dans nos campagnes, fut longtemps moins l’avant-poste d’un État soupçonneux que la garde austère d’un ordre partagé. Le gendarme connaissait les familles, les ivrognes, les querelleurs, les mauvais payeurs, les voleurs de poules, les histoires de bornage et les haines de cousins. Il était l’homme de l’État, certes, mais dans une société qui se connaissait encore elle-même. Le renseignement algorithmique, lui, ne connaît personne. Il calcule des signaux. Il remplace la familiarité par la corrélation.

    C’est pourquoi le chiffre de 25 300 personnes n’est qu’une étape. Si la France continue sur cette pente, ce ne sera bientôt plus 25 000, mais 50 000, puis 100 000 personnes surveillées, signalées, entravées, suspectées, classées dans quelque catégorie brumeuse. Chaque crise donnera naissance à une finalité nouvelle. Chaque finalité exigera une technique supplémentaire. Chaque technique créera des données. Chaque donnée appellera son contrôle. Chaque contrôle demandera des moyens. Et l’on nous expliquera, avec ce ton raisonnable qui précède toujours les grandes folies administratives, que tout cela demeure parfaitement encadré.

    Le plus inquiétant n’est pas que l’État voie trop. C’est qu’il comprenne de moins en moins ce qu’il voit. Une société folle de diversité produit des désordres qu’elle refuse de nommer, puis les traite par des catégories abstraites. Elle ne veut pas dire d’où vient la violence, quelles populations la portent, quelles idéologies la travaillent, quels abandons l’ont rendue possible. Elle préfère surveiller large plutôt que nommer juste. Elle accumule les signaux faibles parce qu’elle a perdu les évidences fortes.

    Reste une hypothèse, que l’époque jugera dangereuse parce qu’elle ne comprend plus rien aux forces souterraines de l’histoire. De cette petite population marginalisée, surveillée, censurée, privée d’accès aux salons où l’on distribue les brevets de respectabilité, peut sortir un levain. Les minorités persécutées ne gagnent pas toujours. Beaucoup s’éteignent, se fatiguent, se divisent, se dessèchent. Certaines, pourtant, conservent ce que la majorité conforme a laissé mourir : la mémoire, la fidélité, la langue des pères, le sens de la transmission, le goût de la limite. Il est possible que la renaissance d’une France européenne, conforme à son héritage, ne vienne pas des institutions fatiguées, mais de ces marges où l’on aura gardé, dans le silence et l’opprobre, quelques braises sous la cendre.

    Je quittai la terrasse tandis que le soleil descendait un peu sur les façades. Devant la gendarmerie, rien ne bougeait. Une France ancienne semblait encore tenir dans cette immobilité : un bâtiment sobre, un drapeau, quelques volets fermés, la paix apparente d’un bourg provençal. Pourtant, derrière cette image rassurante, une autre France s’organise, invisible, câblée, procédurale, soupçonneuse, une France qui ne croit plus assez à son peuple pour lui faire confiance, ni assez à son droit pour se passer d’entraves.

    On nous avait promis l’émancipation par la diversité. Nous découvrons la surveillance par nécessité. C’est une vieille leçon politique, et elle n’a rien perdu de sa dureté : plus une société cesse d’être un peuple, plus elle devient un dossier.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh Info, 30 juin 2026)

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  • Le marinisme : solution ou impasse pour la France ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info, qui dénonce les insuffisances idéologiques du populisme de Marine Le Pen...

     

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    Délepéniser la droite : pourquoi le marinisme enferme le peuple qu’il prétend défendre

    À Barjols, en Provence, le marché avait ce matin-là cette paix dont les grandes villes ont perdu jusqu’au souvenir. Il n’y avait point d’ostentation, point de tumulte inutile, point de ces cris métalliques qui transforment désormais tant de lieux publics en salles d’attente de gare. Les allées sentaient le fruit mûr, la tomate encore tiède, le fromage sec, la charcuterie honnête et la poussière blonde des villages du Midi. On regardait, on tâtait, on soupesait. Un homme examinait des courgettes avec la gravité d’un expert en monnaies anciennes. Une femme, panier au bras, demandait si les abricots tiendraient jusqu’au soir. Plus loin, un boucher levait une pièce de viande vers la lumière, et deux vieillards, les mains croisées derrière le dos, jugeaient de sa couleur avec cette science muette qui se transmet moins par les livres que par les dimanches.

    Je me suis arrêté là, sans hâte, dans cette douceur encore habitable. Ce qui me frappait n’était pas seulement la beauté du lieu, ni même cette Provence qui sait encore mêler la pierre, l’ombre et l’olivier comme d’autres accordent trois notes justes. C’était la paix des visages. Non une paix abstraite, décrétée par brochure ministérielle, subventionnée par comité Théodule, affichée sur panneaux municipaux avec des mots anglais et des sourires réglementaires. Une paix plus ancienne, plus modeste, presque animale. Les gens se reconnaissaient sans avoir à se connaître. Ils appartenaient au même monde de gestes, d’accents, de pudeurs, de lenteurs et d’évidences. Ils formaient cette communauté tacite que les sociologues, lorsqu’ils n’ont pas entièrement perdu le sens du réel, appellent confiance.

    Voilà ce que les grands prêtres de la société diversitaire ne comprennent pas. La paix n’est pas d’abord un règlement intérieur. Elle naît souvent d’une continuité. Elle procède d’une familiarité longue, d’une ressemblance de mœurs, de paysages, de souvenirs, de façons de se tenir devant un étal, de saluer le voisin, de marchander sans vilenie, de laisser passer une vieille dame, de ne pas faire de son existence une revendication permanente. Les peuples n’ont pas besoin de doctorats pour savoir cela. Ils le sentent dans leurs os. Ils savent que l’hétérogénéité imposée, lorsqu’elle devient massive, rapide et arrogante, ne produit pas mécaniquement de la richesse humaine, mais souvent du soupçon, du retrait, de la fatigue et, au bout du compte, cette guerre froide civile qui fait de chaque rue un petit traité de sociologie appliquée.

    C’est pourquoi ces régions votent comme elles votent. Non par mauvais cœur. Non par cette méchanceté provinciale que leur prêtent les journaux de la capitale. Elles votent pour être protégées. Elles votent pour que le marché du matin demeure le marché du matin, et non l’antichambre bariolée d’un pays qui se défait. Elles votent pour que les enfants puissent hériter d’autre chose qu’un discours sur la diversité. Elles votent pour que leur monde ne soit pas dissous au nom d’une idéologie qui leur explique, d’un ton de surveillant général, qu’ils doivent se réjouir de disparaître.

    C’est dans ce décor que je lus sur X le mot de Thomas Ferrier : « Délepéniser la droite ! » La formule a d’abord quelque chose de barbare, comme un terme de clinique politique inventé entre deux réunions. Elle est pourtant juste. Il faut délepéniser la droite française. Non pour revenir à la droite honteuse, gestionnaire, notabiliaire, qui parfumait ses renoncements d’eau bénite gaulliste ou libérale. Non pour livrer le pays aux conservateurs de salon qui ne conservent jamais rien, sinon leurs fauteuils. Il faut délepéniser la droite parce que Marine Le Pen enferme le peuple de droite dans un piège terrible : celui d’un populisme qui, au fond, ne porte pas jusqu’au bout les aspirations profondes du peuple qui vote pour lui.

    Le paradoxe est cruel. Des millions de Français déposent leur bulletin RN dans l’urne afin de défendre une continuité charnelle, une sécurité concrète, une identité menacée, une manière française ou européenne d’habiter le monde. Ils pensent voter pour la protection de leur pays réel. Ils pensent voter pour la possibilité de dire encore « nous » sans demander pardon. Ils pensent voter pour une frontière, pour une école, pour une autorité, pour une mémoire. Ils pensent voter contre la grande entreprise de substitution anthropologique qui avance sous les mots sucrés d’ouverture, d’inclusion et de vivre-ensemble. Or, au sommet de ce mouvement, Marine Le Pen demeure prisonnière d’une idéologie républicaine molle, télévisuelle, presque centriste, où l’on ne défend jamais l’identité qu’à condition de la dissoudre aussitôt dans la liberté religieuse, le pouvoir d’achat, la souveraineté administrative et la laïcité de préfecture.

    Ses récentes déclarations sur l’islam en donnent une illustration parfaite. Marine Le Pen rappelle qu’elle fut attaquée par Éric Zemmour pour avoir dit que « l’islam était compatible avec la République ». Elle ajoute qu’elle s’attaque à « l’idéologie totalitaire islamiste » et qu’elle demeurera le défenseur de la liberté religieuse. On reconnaît là le vieux distinguo de la classe politique française, islam paisible d’un côté, islamisme dévoyé de l’autre, comme si l’affaire relevait seulement d’une mauvaise utilisation du mode d’emploi. La formule rassure les plateaux. Elle apaise les éditorialistes. Elle permet de paraître ferme sans cesser d’être fréquentable.

    Elle ne répond pourtant pas à la question que se posent les Français. Les Français ne demandent pas d’abord si l’islam peut entrer dans un tableau Excel de compatibilité républicaine. Ils se demandent si une civilisation issue d’une histoire chrétienne, gréco-latine, rurale, monarchique, communale, révolutionnaire et nationale peut absorber indéfiniment une religion-civilisation qui porte avec elle d’autres mœurs, d’autres réflexes juridiques, d’autres rapports entre le sacré et le politique, d’autres conceptions de la femme, de la famille, de la pudeur, du blasphème, de l’apostasie et de l’espace public. Ils ne demandent pas que les musulmans soient voués aux gémonies. Ils demandent que l’on cesse de leur mentir. Il faut distinguer les personnes, qui relèvent du droit commun, et un corpus religieux lorsqu’il prétend façonner la cité.

    Éric Zemmour, dans sa réponse, a vu le nœud de l’affaire. Il a demandé à Marine Le Pen de choisir. Si l’islam est compatible avec la République, pourquoi vouloir interdire le voile dans l’espace public ? Si le voile n’est qu’une prescription religieuse parmi d’autres, pourquoi le tenir pour un problème politique ? Toute la contradiction lepéniste tient dans cette oscillation. Elle veut combattre les effets visibles d’un phénomène dont elle refuse de nommer la racine. Elle veut rassurer les Français inquiets sans rompre avec le catéchisme de la République abstraite. Elle veut incarner la rupture tout en parlant la langue de ceux qui ont organisé l’impuissance.

    C’est en cela qu’elle devient un mystère. La fille de Jean-Marie Le Pen semble avoir hérité du nom, de la rente électorale, d’une partie de la clientèle politique, d’un appareil, d’un réflexe populaire, et pourtant non de la substance doctrinale qui permettait de comprendre la question vitale : un peuple n’est pas seulement une addition de citoyens soumis à la même administration. Un peuple est une forme historique. Il a une chair, une mémoire, des limites, des antipathies légitimes, des fidélités, des héritages, une nature propre au sens ancien du terme. La République, lorsqu’elle nie cette nature, n’est plus le cadre du peuple. Elle devient la machine qui le remplace.

    On touche ici à la grande erreur du lepénisme mariniste. Il a cru qu’il suffisait de dédiaboliser le nom pour accéder au pouvoir. Il fallait arrondir les angles, gommer les aspérités, donner des gages, sacrifier les mots dangereux, parler social, parler protection, parler pouvoir d’achat, se dire ni droite ni gauche, expulser les fantômes du père, rassurer les fonctionnaires, cajoler les retraités, promettre l’ordre sans effrayer les studios. La manœuvre a réussi électoralement. Elle a échoué historiquement. Car on peut conquérir des voix en édulcorant une pensée. On ne sauve pas un peuple avec une pensée édulcorée.

    Les études politologiques ont d’ailleurs bien montré cette inflexion : le programme économique de Marine Le Pen a longtemps porté une forte coloration redistributive, presque social-populiste. On y trouvait la retraite, les prix, les salaires, les protections, l’État consolateur, le refus du libéralisme, le vieux soupçon contre l’entreprise, la grande musique du pouvoir d’achat. Tout cela n’est pas illégitime en soi. Les gens modestes ont le droit de vivre. Les Français ordinaires ne sont pas des variables d’ajustement pour cabinets de conseil. Cependant une droite qui ne parle plus que comme une gauche sociale avec des frontières finit par se tromper d’âme. Elle croit flatter le peuple. Elle oublie que le peuple de droite ne veut pas seulement être subventionné. Il veut être continué.

    Cette confusion éclaire aussi la question européenne. Marine Le Pen s’est longtemps enfermée dans un souverainisme défensif, jaloux, parfois rabougri, hostile à toute idée d’identité européenne, comme si l’Europe n’était qu’un piège bruxellois. Il y a certes beaucoup à dire contre Bruxelles, sa bureaucratie, son juridisme, son hybris réglementaire, sa soumission intermittente aux puissances extérieures. Les Bretons savent ce qu’il advient des pêcheurs quand les administrations lointaines prétendent mieux connaître la mer que ceux qui la travaillent. Toutefois confondre l’Union européenne et l’Europe est une erreur de géographe débutant. L’Europe précède Bruxelles comme la mer précède le port de plaisance.

    La droite française devra sortir de ce provincialisme national. Elle devra comprendre que le destin des Français, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Hongrois, des Grecs ou des Croates se joue dans une même épreuve de civilisation. Spengler avait ses duretés, ses excès et ses ombres, mais il avait compris que les civilisations meurent lorsqu’elles ne savent plus se concevoir comme des formes. La droite française, si elle veut survivre à autre chose qu’aux prochaines législatives, devra penser la France dans l’Europe et l’Europe comme demeure commune des peuples européens. Non l’Europe supranationale des commissaires, non l’Europe dissolvante des traités illisibles, mais l’Europe-puissance, l’Europe-civilisation, l’Europe qui sait que les nations sont ses membres et non ses ennemies.

    Le récent épisode du règlement européen « Retour » montre à quel point les contradictions deviennent visibles. Lorsque le Parlement européen durcit les règles permettant d’accélérer les expulsions et d’envisager des centres de retour hors de l’Union, Marine Le Pen y voit d’abord une atteinte à la souveraineté des États. On comprend l’argument en droit. Il n’est pas absurde. Il rappelle que l’Union ne doit pas absorber toutes les compétences. Toutefois le peuple qui vote pour elle ne raisonne pas ainsi. Il ne se demande pas si l’expulsion est nationale, confédérale, européenne ou intergouvernementale. Il demande que les clandestins soient effectivement éloignés. Il préfère une expulsion européenne réelle à une souveraineté française impuissante. Là encore, Marine Le Pen défend le contenant au moment où ses électeurs attendent le contenu.

    Jordan Bardella apparaît, pour cette raison, comme un symptôme intéressant. Il n’est pas certain qu’il ait une doctrine, même si ses lectures de jeune homme sont de bon augure car ils a eu la chance de croiser de bons mentors. Il n’est pas certain qu’il ait cette épaisseur qui distingue l’homme politique du bon élève médiatique. Il est encore enveloppé de communication, de prudence, de sourires réglés, de cette jeunesse qui plaît aux magazines parce qu’elle leur donne l’illusion d’avoir compris l’avenir. Pourtant il semble plus libre que Marine Le Pen à l’égard de certains dogmes hérités. Son rapport à l’union des droites, aux conservateurs européens, à la question économique, à l’idée d’une architecture continentale, indique peut-être la sortie d’un vieux logiciel mariniste. Là où Marine Le Pen conserve la méfiance du vieux « ni droite ni gauche », Bardella paraît comprendre que la droite ne gagnera qu’en cessant d’avoir peur d’être la droite.

    Rien n’est joué. Le dauphin peut devenir un poisson rouge dans un aquarium de sondages. La politique française a déjà produit trop de mirages pour que l’on s’enflamme au premier reflet. Bardella pourrait n’être qu’un produit de transition, un visage plus lisse posé sur les mêmes incertitudes, une manière de changer la vitrine sans changer l’arrière-boutique. Il faudra voir s’il comprend que la question n’est pas de parler plus « business » devant les patrons, plus « social » devant les ouvriers, plus « identité » devant les militants, plus « République » devant les journalistes. La question est de produire une doctrine cohérente, capable de dire au pays ce que la droite veut préserver, ce qu’elle veut transmettre, ce qu’elle veut restaurer et ce qu’elle accepte enfin de combattre.

    Délepéniser la droite ne signifie donc pas haïr Marine Le Pen. Elle a eu sa fonction. Elle a porté, souvent avec courage, un mouvement que tout le système voulait maintenir hors du champ admissible. Elle a donné à des millions de Français le droit minimal de se compter. Elle a tenu face aux insultes, aux procès en illégitimité, aux crachats médiatiques, à cette morgue qui fait de la classe parlante française l’une des plus antipathiques d’Europe. Il serait injuste de l’effacer. Il serait pourtant dangereux de s’y arrêter.

    Car Marine Le Pen appartient désormais à un passé qui a du mal à passer. Elle est le visage d’une transition, non l’instrument d’une fondation. Elle a incarné le moment où le peuple disait non. Il faut maintenant un moment où le peuple dise oui : oui à sa durée, oui à son identité, oui à une Europe des peuples charnels, oui à une autorité qui protège, oui à une politique qui ne confonde pas l’administration de la colère et l’organisation d’un avenir. La préservation de l’identité française et européenne doit devenir prioritaire sur la conservation d’une idéologie républicaine qui, à force de nier les conditions de son existence, porte en elle-même sa propre condamnation à mort.

    Je repensais au marché de Barjols en quittant les allées. Rien n’y ressemblait à un manifeste. Personne ne parlait de doctrine, de souveraineté, de règlement européen ou d’islam compatible. Les gens achetaient des melons, discutaient du prix des œufs, cherchaient une ombre, souriaient à une connaissance. C’est pourtant là que tout se comprend. La politique n’est pas d’abord dans les congrès. Elle est dans cette paix fragile que les peuples veulent transmettre parce qu’ils savent, sans avoir besoin de le formuler, qu’elle peut disparaître.

    La droite française sera digne de ce peuple lorsqu’elle cessera de lui vendre seulement une protestation. Il lui faut un langage de protection et de grandeur, de proximité et d’horizon, de racines et de puissance. Elle devra sortir du nom de Le Pen comme on sort d’une maison trop basse où l’on a pourtant passé des années décisives. On ne renie pas l’abri. On le quitte parce qu’il empêche de grandir. Le marché de Barjols continuait de bruire derrière moi. Il y avait là plus de France réelle que dans cent discours. Encore faut-il qu’un parti, un jour, ose la regarder en face.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 juin 2026)

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