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  • Le cœur rebelle...

    Les éditions de La Nouvelle Librairie viennent de rééditer, avec une préface de Bruno de Cessole, les superbes souvenirs de Dominique Venner intitulés Le cœur rebelle.

    Écrivain, journaliste et historien, figure de proue du combat identitaire, Dominique Venner (1935-2013) a publié un grand nombre d’ouvrages, parmi lesquels Histoire et tradition des Européens (2002), Le Siècle de 1914 (2006) et Un samouraï d'Occident (Pierre-Guillaume de Roux, 2013).

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    " « Il a fallu du temps pour digérer les passions, les affronts, les massacres, toute cette haine déversée sur les nôtres. Il fallut du temps pour atteindre à une vue élargie et apaisée, pour passer d’un nationalisme de combat à la conscience sereine de l’identité. Oui, il a fallu du temps pour en arriver à cette idée nouvelle qu’en affirmant l’identité de ‘‘mon peuple’’, je défends celle de tous les peuples, qu’en assurant le droit égal de chaque culture, j’assume le même droit pour les miens. »

    C’est Dominique Venner (1935-2013), l’historien qui revient sur les années d’action du soldat puis du militant politique qu’il fut entre 1954 et 1970. Avec le temps, son regard, dénué de toute complaisance, ne cesse d’éclairer la valeur d’un engagement total, qui fut façonné dans la rigueur et l’abnégation. La guerre d’Algérie, revisitée sous tous ses aspects, fournit l’un des théâtres les plus retentissants d’une méditation élevée sur la force. Force des causes égales en dignité. Force et foi – souvent variables – des hommes confrontés à l’épreuve du choix et de la mort. Force insidieuse des événements qu’on ne peut toujours mesurer.

    C’est encore la même force qui inspirera à Dominique Venner l’instinct de se retirer au cœur de l’étude, fidèle à sa quête d’authenticité."

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  • La rébellion spirituelle : Dominique Venner et Julius Evola contre le monde moderne...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Carlos N. Mancini, cueilli sur le site de Terre & Peuple et consacré à la mise en parallèle des rébellions spirituelles de Julius Evola et de Dominique Venner.

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    La rébellion spirituelle : Dominique Venner et Julius Evola contre le monde moderne

    Dominique Venner, penseur français, et Julius Evola, qui n’a plus besoin d’être présenté à nos lecteurs, partagent une vision radicale : la rébellion n’est pas seulement un acte politique, mais une affirmation existentielle et spirituelle face à un monde en déclin. À travers leurs écrits, ces deux penseurs défient la modernité, la soumission et le déterminisme historique, et proposent un retour aux principes transcendants qui donnent un sens à la lutte humaine.

    Exister, c’est résister

    Dominique Venner, dans son ouvrage Le Samouraï d’Occident, propose une vision profondément combative de l’existence : « Exister, c’est lutter contre ce qui me nie ». Pour Venner, la vie n’est pas un état passif, mais un acte continu de défi face aux forces qui cherchent à annuler l’essence de l’individu. Se rebeller, dans ce sens, n’est ni un geste impulsif ni une simple réaction ; c’est rester debout face au néant, s’accrocher à une norme supérieure qui transcende les contingences du moment. Ce principe trouve un écho dans la pensée de Julius Evola, qui, dans « Révolte contre le monde moderne », introduit la figure de « l’homme différencié ». Cet homme ne se définit pas par les circonstances qui l’entourent, mais par son opposition consciente et délibérée à la médiocrité et au vide de l’époque contemporaine. Sa résistance ne naît pas d’un caprice ou d’une rébellion adolescente, mais d’une nécessité ontologique : affirmer son être comme une réalité inébranlable, enracinée dans l’éternel et l’absolu.

    Pour Venner comme pour Evola, la rébellion acquiert une dimension qui dépasse le simple aspect pratique ou utilitaire. Il ne s’agit pas d’un simple rejet du statu quo ou d’un combat pour des objectifs matériels ou immédiats. C’est, en réalité, une posture existentielle qui vise à restaurer un ordre perdu, un idéal que le monde moderne a défiguré sous le poids de la banalité et du relativisme. Pour eux, résister est un acte de fidélité à une vérité supérieure, une manière de préserver l’étincelle du sacré en un temps de décadence. Ainsi, l’existence devient une forme de combat, et le rebelle, le gardien de ce qui demeure face à l’avancée implacable de l’éphémère.

    Contre l’histoire écrite

    Ni Dominique Venner ni Julius Evola ne se soumettent aux interprétations qui conçoivent l’histoire comme un processus linéaire ou un mécanisme inéluctable. Venner, avec son approche viscérale et combative, rejette catégoriquement les théories déterministes de penseurs comme Karl Marx, qui réduit l’existence humaine à un rouage des forces économiques, ou Francis Fukuyama, avec sa proclamation de la « fin de l’histoire » comme triomphe passif du libéralisme. Pour Venner, de telles visions dépouillent l’homme de son statut d'agent/d'acteur, le condamnant à n’être qu’un simple spectateur d’un scénario déjà écrit. Il propose au contraire une existence active et volontariste, où l’individu ne se limite pas à accepter le cours des événements, mais le façonne par sa propre détermination, s’affirmant face aux courants qui veulent dissoudre son identité et son but.

    Julius Evola, quant à lui, pousse cette critique encore plus loin dans Les hommes au milieu des ruines. Il ne s’oppose pas seulement aux récits linéaires de progrès ou de décadence, mais remet également en question les conceptions cycliques de l’histoire, comme celles proposées par Oswald Spengler. Bien que Spengler décrit l’essor et la chute des civilisations comme un rythme organique et inévitable, Evola voit dans cette perspective une forme de passivité résignée, qu’il considère inacceptable. Pour lui, le déclin n’est pas un destin auquel l’homme doit se soumettre avec fatalisme ; c’est un défi à relever. «L’homme authentique», dans la vision d’Evola, s’élève avec une volonté souveraine, non comme simple produit de son temps, mais comme un être capable de le transcender.

    Depuis cette position élevée, ancrée dans des principes métaphysiques et éternels, il défie la décadence non par nostalgie ou désespoir, mais avec une force intérieure qui cherche à réaffirmer un ordre supérieur face au chaos et à la dissolution du monde moderne. Ainsi, Venner et Evola transforment la résistance historique en un acte de création, un refus radical d’être prisonnier d’une narration imposée.

    La tradition comme boussole

    Pour Dominique Venner, la figure d’Antigone transcende le cadre de la tragédie grecque et s’érige en symbole éternel de la rébellion légitime. Dans son interprétation, Antigone ne se rebelle pas par caprice ou pour une cause personnelle égoïste, mais agit par une loyauté inébranlable envers une tradition sacrée qu’elle estime supérieure aux lois humaines.

    Face à la tyrannie de Créon, qui représente le pouvoir arbitraire et l’imposition d’une autorité dépourvue de racines transcendantes, Antigone incarne la résistance fondée sur un ordre plus élevé : les lois non écrites des dieux, qui pour Venner symbolisent une continuité spirituelle et morale que l’homme moderne a oubliée. Cette vision fait de la tradition une boussole, un phare qui guide l’individu au milieu de la confusion et du déracinement, lui offrant un sens profond dans sa lutte contre les forces qui menacent de le dépouiller de son essence.

    Julius Evola, dans une perspective similaire mais avec son approche métaphysique caractéristique, approfondit encore cette idée. Pour lui, la Tradition — écrite avec une majuscule pour la distinguer des simples coutumes passagères — n’est pas un ensemble d’habitudes héritées ni une relique du passé conservée par nostalgie. Dans La tradition et les traditions, Evola soutient que la Tradition est un ordre cosmique, une structure éternelle qui relie l’homme à des principes universels et transcendants. Il ne s’agit pas d’une répétition mécanique de pratiques obsolètes, mais d’un cadre vivant qui légitime l’action humaine en l’alignant sur une réalité supérieure. Depuis cette perspective, la résistance n’est ni un acte arbitraire ni une réaction viscérale face aux injustices du moment ; elle n’acquiert sens et autorité qu’en s’appuyant sur ces principes éternels qui transcendent les contingences historiques.

    Antigone, en privilégiant les lois divines sur l’édit humain de Créon, devient l’archétype de cet idéal : son défi n’est pas une simple désobéissance, mais une affirmation d’un ordre sacré qui dépasse et juge les prétentions du pouvoir terrestre. Pour Venner et Evola, la tradition n’est donc pas un poids qui attache au passé, mais une force libératrice qui oriente la rébellion vers un but supérieur, la transformant en un acte de restauration cosmique face à la tyrannie et au chaos.

    Des mots qui libèrent

    Dominique Venner accorde aux mots un rôle central dans la lutte pour la liberté intérieure et l’autonomie de l’individu. Pour lui, ils ne sont pas de simples outils de communication, mais des armes puissantes capables de briser les chaînes de l’oppression, qu’elles soient imposées par des structures extérieures ou par la tyrannie des idées dominantes. Dans sa pensée, des mots bien choisis et prononcés avec conviction ont le pouvoir de défier la narration imposée, de rendre à l’homme le contrôle de son propre destin. Venner trouve l’inspiration chez des figures comme Friedrich Nietzsche, dont la prose acérée et provocatrice démantèle les certitudes de la morale conventionnelle, et Alexandre Soljenitsyne, qui par son témoignage littéraire a mis à nu les mensonges du totalitarisme soviétique.

    Pour Venner, ces auteurs incarnent l’acte de se définir soi-même par le langage, un geste qui libère non seulement l’individu des entraves extérieures, mais l’élève aussi au-dessus de la médiocrité et du conformisme de son époque. Les mots, dans ce sens, deviennent un moyen de résistance active, un outil pour revendiquer la souveraineté sur son propre être face à un monde qui cherche à le faire taire ou à le soumettre.

    Julius Evola, dans Chevaucher le tigre, partage cette révérence pour le pouvoir du langage, bien qu’il l’intègre dans sa vision plus large de l’autonomie spirituelle. Pour Evola, l’homme moderne vit au milieu des ruines, entouré par une civilisation qui s’effondre sous le poids de la manipulation, du matérialisme et de la perte de sens.

    Dans ce contexte, le langage et les symboles émergent comme des bastions de résistance, des outils essentiels pour que «l’homme différencié» préserve son intégrité et son essence inconquise. Evola soutient que la manipulation moderne — qu’elle passe par la propagande, la culture de masse ou la dégradation de la pensée — opère précisément en privant l’individu de sa capacité à nommer et comprendre le monde par lui-même.

    En retrouvant l’usage conscient des mots et des symboles, l’homme peut contrer cette dissolution, affirmant son indépendance face aux forces qui tentent de le réduire à un rouage passif.

    Dans la vision d’Evola, le langage ne reflète pas seulement la réalité, il la façonne : c’est un acte créateur qui permet à l’individu de rester ferme, comme un cavalier qui maîtrise la bête du chaos, dans un monde qui s’enfonce dans la confusion et la décadence. Ainsi, pour Venner et Evola, les mots transcendent leur fonction pratique et deviennent un véhicule de libération, un moyen d’affirmer la volonté et l’identité face à l’oppression et à la ruine.

    Lutter sans capituler

    Dominique Venner, avec son intensité caractéristique, proclame une maxime qui condense sa vision de l’existence : «Face aux revers, ne te demande jamais si la lutte est inutile». Dans ces mots résonne une éthique guerrière qui dépasse les calculs pragmatiques et rejette les doutes qui paralysent l’esprit.

    Pour Venner, la lutte ne se mesure pas par son résultat immédiat ni ne se soumet à l’analyse froide de l’utilité ; sa valeur réside dans l’acte même de résister, dans la décision de rester ferme face à l’adversité, peu importe à quel point elle paraît écrasante.

    Cette posture trouve un profond écho dans La Métaphysique de la guerre de Julius Evola, où l’action acquiert une dimension quasiment sacrée. Pour Evola, le combat — qu’il soit physique, spirituel ou intellectuel — ne se justifie pas par la certitude de la victoire, mais par sa capacité à refléter une dignité intrinsèque, une noblesse qui se manifeste dans le refus absolu de se soumettre aux forces de la décadence ou du chaos.

    Venner et Evola élèvent tous deux la résistance à un plan qui transcende le contingent et le matériel. Pour eux, agir ne dépend pas de la promesse d’un triomphe tangible ni de l’approbation d’un monde qui, selon eux, a perdu le cap. La lutte, même lorsqu’elle semble vouée à l’échec dans une perspective extérieure, devient un témoignage d’honneur, un geste qui affirme l’essence de l’être face à la tentation de capituler.

    Cette approche aristocratique — au sens d’une élévation de l’âme au-dessus des préoccupations ordinaires — imprègne leurs écrits d’un mépris pour la mentalité utilitariste qui domine la modernité. La reddition, pour eux, n’est pas seulement une défaite pratique, mais une trahison des principes qui donnent sens à l’existence. Ainsi, la lutte sans capitulation se transforme en un acte d’affirmation suprême: un défi lancé au destin, une déclaration que l’homme, en résistant, préserve son humanité et sa connexion à quelque chose d’éternel, au-delà des ombres passagères de l’histoire. Dans cet ethos, Venner et Evola voient la résistance non comme un moyen vers une fin, mais comme une fin en soi, une forme de vie qui incarne la grandeur face à la médiocrité et à la décomposition.

    L’histoire comme poésie

    Dominique Venner conçoit l’histoire non comme une simple succession de faits froids ou un dossier poussiéreux plein de données factuelles, mais comme une fusion de «connaissance et poésie». Pour lui, l’histoire est un art vivant, une narration qui entrelace la rigueur de l’intelligence et la beauté de l’imagination, permettant à l’homme de retrouver la mémoire de ce qui fut et, ainsi, de donner sens au chaos du présent.

    Dans cette vision, le passé n’est pas un poids mort ni un simple registre d’événements ; c’est une source d’inspiration, un réservoir d’expériences et de leçons qui, contemplées avec des yeux poétiques, offrent à l’individu et à la communauté une boussole pour naviguer dans les tempêtes de leur temps. Venner préconise de «voler au passé» non pas dans un sens nostalgique ou escapiste, mais comme un acte créatif : saisir les fragments lumineux de l’histoire — ses héros, ses mythes, ses moments de grandeur — et les projeter vers l’avenir comme des phares qui éclairent le chemin vers une existence plus pleine et plus consciente.

    Julius Evola, bien que moins sensible à la lyrique de Venner, partage cette révérence pour le passé, mais l’aborde sous un angle plus métaphysique et combatif. Dans Révolte contre le monde moderne, Evola ne voit pas l’histoire comme une simple chronique, mais comme un champ de bataille où se livre une lutte éternelle entre la Tradition — toujours avec une majuscule, comprise comme un ordre cosmique et éternel — et les forces de la décadence qui érodent cet ordre.

    Pour lui, les civilisations anciennes ne sont pas seulement des reliques d’un temps perdu, mais des modèles vivants de régénération spirituelle, des exemples de la manière dont l’homme peut s’aligner sur des principes transcendants pour surmonter la médiocrité et la dissolution de la modernité. Bien que son ton soit plus analytique que poétique, son approche résonne avec l’idée de Venner d’extraire du passé une force vitale : les cultures de l’Antiquité, avec leurs structures hiérarchiques, leurs valeurs sacrées et leur connexion à l’éternel, deviennent des miroirs dans lesquels l’homme contemporain peut se regarder pour redécouvrir son potentiel de grandeur.

    Ainsi, tandis que Venner tisse l’histoire avec des fils de poésie pour inspirer, Evola la dissèque avec la précision d’un philosophe guerrier, cherchant en elle les clés d’une restauration spirituelle. Tous deux, à leur manière, conviennent que le passé n’est pas un but, mais un moyen : un écho puissant qui, s’il est entendu attentivement, illumine l’avenir et donne sens à la lutte du présent.

    Un legs contre la décadence

    En résumé, Dominique Venner et Julius Evola articulent une rébellion spirituelle qui se dresse comme un rempart face aux assauts de la modernité, défiant ses fondements avec une force qui transcende le politique et le temporel. Cette rébellion repose sur trois piliers fondamentaux.

    Premièrement, un rejet catégorique du déterminisme historique — qu’il s’agisse du matérialisme de Marx, du fatalisme cyclique de Spengler ou du triomphalisme libéral de Fukuyama — qui réduit l’homme à un spectateur impuissant d’un scénario déjà écrit. À la place, ces penseurs proposent une vision volontariste de l’existence, où l’individu revendique sa capacité à façonner son destin par des actes de résistance consciente.

    Deuxièmement, un engagement passionné pour la tradition comme source de légitimité : non comme un attachement aveugle à l’ancien, mais comme une connexion vivante à un ordre éternel qui donne sens et autorité à la lutte face à l’arbitraire du présent. Pour Venner, cette tradition s’exprime dans la mémoire poétique des peuples ; pour Evola, dans un cadre cosmique qui relie l’homme au transcendant.

    Troisièmement, une défense inébranlable de l’action désintéressée, une éthique guerrière qui méprise l’obsession moderne pour l’utilité et le succès immédiat, et qui trouve sa valeur dans la dignité intrinsèque du geste rebelle, même lorsque le monde le condamne à l’échec apparent.

    Face aux « tyrannies masquées » du présent — ces formes subtiles d’oppression qui se cachent derrière la façade du progrès, de l’égalité creuse ou de la consommation anesthésiante —, le message de Venner et Evola résonne avec une clarté implacable : la vraie liberté ne se conquiert pas dans les promesses éphémères de la modernité, ni dans la soumission à ses dogmes déguisés en libération. Elle naît, au contraire, d’une fidélité inébranlable à l’éternel, à ces principes intemporels qui transcendent les modes et les ruines d’un monde en déclin.

    Leur héritage n’est pas une simple critique, mais un appel à l’action, un défi pour que l’homme se lève, retrouve sa souveraineté spirituelle et s’affirme comme gardien d’un ordre supérieur face au vide qui avance. En ce sens, Venner et Evola ne se contentent pas de diagnostiquer la maladie de leur époque : ils offrent un antidote, une vision de l’homme comme rebelle et créateur, capable de transformer la lutte contre la décadence en un acte d’affirmation suprême.

    Carlos N. Mancini (Site de Terre et Peuple, 6 avril 2026)

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  • La gauche et la guerre culturelle, chronique d’un réveil douloureux...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la guerre culturelle...

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    La gauche et la guerre culturelle, chronique d’un réveil douloureux

    Je suis assis tranquillement dans ma cuisine, à cette heure incertaine où le matin n’a pas encore choisi son camp. Le Monde est déplié devant moi, étalé comme une nappe rituelle. Le journal a cette manière de s’imposer dans l’espace domestique, comme s’il occupait naturellement la place du prêtre et du notaire. Une page entière retient l’attention. Le titre est sans détour, presque inquiet, « L’extrême droite mène sa bataille culturelle », signé par Julie Carriat. Une page entière, illustrée, pesée, grave, pour constater ce que le quotidien de référence a longtemps refusé de voir.

    Quand la gauche se désespère, elle ne commence jamais par s’interroger sur ses propres échecs. Elle cherche des causes extérieures à ses défaites. La « guerre culturelle » devient alors l’explication commode, le démon explicatif qui permet d’éviter toute autocritique. L’article du Le Monde s’inscrit pleinement dans cette tradition. Il ne s’agit pas d’un texte de compréhension, mais d’un texte de constat anxieux, presque d’un chant funèbre discret, où affleure la stupeur d’un camp qui découvre que le terrain qu’il croyait définitivement conquis ne lui appartient plus sans partage.

    L’effort de contextualisation historique mérite toutefois d’être relevé. Julie Carriat remonte à Antonio Gramsci, rappelle le concept d’hégémonie culturelle, reconnaît que la droite française marginalisée des années soixante a puisé dans cette réflexion pour tenter de survivre intellectuellement après la Seconde Guerre mondiale. Elle admet que la notion de « gramscisme de droite » a été formulée tôt, officialisée même lors d’un congrès du GRECE en 1981. Sur le papier, l’honnêteté semble au rendez-vous.

    Ce que le journal se garde pourtant bien de raconter, c’est le contexte existentiel de cette conversion stratégique. En 1965, l’échec de la campagne présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancourt ferme définitivement la voie électorale à toute une génération. L’activisme, quant à lui, s’épuise dans la stérilité. Lorsque Dominique Venner choisit de déposer le fusil de la révolution pour s’éloigner celui des battues de chasse, une génération entière se retrouve alors sans horizon politique immédiat, contrainte de penser autrement sa survie.

    C’est là que surgit ce que Le Monde désigne avec une prudence soupçonneuse comme une entreprise de « brouillage des frontières ». Le mérite d’Alain de Benoist et de ceux qui l’entourent est pourtant ailleurs. Il consiste à avoir compris que la droite avait perdu bien avant de perdre les élections. Elle avait perdu la bataille des catégories mentales, du langage, des évidences. À défaut de pouvoir conquérir l’Elysée ou la rue, il fallait reconquérir ce qui précède toute victoire politique, l’imaginaire, les idées, les représentations.

    Après 1945, un partage tacite s’était imposé en Europe occidentale. À l’Est, la gauche s’emparait de tous les leviers de pouvoir. À l’Ouest, elle investissait les pouvoirs culturels, universitaires, éditoriaux, médiatiques, laissant à la droite libérale la gestion de l’économie. Cette dernière acceptait volontiers ce compromis. À vous la culture et ses prébendes, laissez-nous administrer les marchés. Le Monde est l’un des produits les plus achevés de ce modus vivendi, cette répartition des territoires qui assurait à la gauche un monopole moral sans partage.

    Fondé en 1968, le GRECE va entreprendre un travail de fond, patient, souvent ingrat, qui n’a rien d’une manœuvre opportuniste. Contrairement à ce que suggère l’article, il ne s’agit pas de recycler cyniquement Gramsci, mais de produire un corpus cohérent. L’ethno-différentialisme, qui enterre définitivement le racisme biologique, la critique de l’universalisme abstrait, le refus de réduire l’homme à l’homo œconomicus, la mise en valeur de l’identité, de l’héritage, de la transmission, autant de thèmes que Le Monde préfère réduire à une simple « guerre des mots ».

    L’article affirme qu’il n’y aurait eu aucun renouvellement doctrinal depuis la Nouvelle Droite. Cette accusation trahit moins une analyse qu’un malentendu fondamental. Une pensée conservatrice n’a pas vocation à se réinventer au rythme des modes. Elle se mesure à sa capacité à durer, à nommer ce qui persiste lorsque le décor change. Ce qui dérange Le Monde, ce n’est pas l’absence de nouveauté, mais la persistance d’idées qu’il croyait disqualifiées.

    La véritable inquiétude affleure lorsque l’article évoque la constitution d’un écosystème culturel alternatif. Chaînes de télévision, radios, maisons d’édition, fondations, cercles de formation, financements privés. Vincent Bolloré devient la figure commode du Mal, Pierre-Édouard Stérin l’incarnation d’un capital enfin réveillé. Ce passage est révélateur. Pendant des décennies, la gauche a vécu sur l’idée que les capitalistes financeraient indéfiniment un système culturel hostile à leurs propres intérêts, comme dans la formule attribuée à Lénine sur la corde et le pendu. Or ces capitalistes ont fini par comprendre que la gauche les conduit à une société où eux-mêmes n’ont plus de raison d’être. Il ne s’agit plus de philanthropie, mais de survie.

    Ce qui désoriente profondément la gauche, et l’article du Monde en est l’aveu involontaire, c’est la perte de son monopole sur le Bien. Se pensant depuis des décennies comme le camp moral par excellence, elle ne supporte pas de voir ce statut contesté. Elle observe avec stupeur que des mots naguère bannis pénètrent le langage politique, que des notions qu’elle croyait enterrées ressurgissent, que le peuple ne se laisse plus dicter ses catégories par l’université et les rédactions.

    L’article tente de se rassurer en citant des experts expliquant que les intellectuels ne feraient pas basculer les masses. C’est précisément ce qui effraie la gauche. Si les masses cessent d’obéir aux prescripteurs culturels, alors tout l’édifice s’effondre. Ce n’est pas la victoire culturelle de la droite qui inquiète Le Monde, c’est la fin de la docilité culturelle.

    La droite, longtemps aveugle à cette dimension, a fini par comprendre que la guerre culturelle faisait partie intégrante du combat politique. En France, l’irruption d’Éric Zemmour dans l’arène électorale a brisé un plafond de verre médiatique, permettant à des idées longtemps confinées aux marges d’atteindre l’ensemble des Français. En Argentine, l’arrivée au pouvoir de Javier Milei a placé la guerre culturelle au cœur même de l’action gouvernementale. Aux États-Unis, plus aucun acteur politique conservateur ne conçoit désormais l’affrontement électoral sans combat frontal contre l’hégémonie culturelle progressiste.

    La gauche demeure puissante. Dominante à l’université, influente dans les médias, majoritaire parmi les étudiants. Cette domination n’est cependant plus absolue. Des failles sont apparues. Elles permettent à des idées élaborées voici trente, quarante ou cinquante ans d’atteindre enfin ceux auxquels elles étaient destinées. C’est cette fissure que Le Monde contemple avec inquiétude.

    Derrière le vocabulaire faussement analytique, l’article de Julie Carriat est un requiem discret. Il constate l’incapacité de la gauche à produire des idées nouvelles, attractives, capables de séduire les jeunes générations. Il découvre que la guerre culturelle, qu’elle croyait imaginaire ou marginale, est devenue un champ de bataille réel. Non parce que la droite l’aurait inventée, mais parce que la gauche a cessé de la gagner.

    La tentation de la censure apparaît alors comme un réflexe de fin de cycle. Quand on ne parvient plus à convaincre, on rêve d’interdire. Quand on ne domine plus intellectuellement, on invoque la régulation. Ce réflexe n’a rien de nouveau. Il accompagne toujours les fins de monde.

    La guerre culturelle n’a pas commencé aujourd’hui. Ce qui est nouveau, c’est que Le Monde reconnaît enfin son existence. Non pour la mener, mais pour s’en plaindre.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 10 février 2026)

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  • Une question taboue posée par Julien Rochedy...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Yves Le Gallou consacré à l'ouvrage que Julien Rochedy vient de publier, Qui sont les Blancs - Généalogie d'une identité interdite (Hétairie, 2025).

     

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    Qui sont les Blancs ? Une question taboue posée par Julien Rochedy

    Une question taboue

    « Qui sont les Blancs ? » : avec ce nouveau livre, Julien Rochedy s’attaque à un tabou.
    Pour les décolonialistes et les « progressistes », la réponse est simple : ce sont des « salauds », coupables de la Shoah, de la colonisation, de l’esclavage, du réchauffement climatique. Pour beaucoup d’autres, les Blancs sont « cancellisés », niés. Ils n’existent pas, ou s’ils existent, il est plus prudent de n’en point parler ! Car l’essentialisation est recommandée pour les autres groupes humains, mais interdite pour eux.

    Et pourtant, quiconque prend le métro dans une grande ville d’Europe trouve vite la réponse à la question : « Qui sont les Blancs ? » — la nouvelle minorité. La « question blanche » se pose ici et aujourd’hui comme il y eut hier une « question noire » dans les périphéries urbaines américaines.

    Rochedy affronte le problème sans faux-semblants ni complexe, en commençant par l’origine : l’ethnogenèse lors de la préhistoire et de la protohistoire, c’est-à-dire la fusion de trois groupes de peuples très proches :

    • Les chasseurs-cueilleurs, artistes de la grotte Chauvet, à l’origine de nos « 30 000 ans d’identité » selon Dominique Venner, dont les caractères ont été sélectionnés par les exigences de l’âge glaciaire ;
    • Les agriculteurs anatoliens arrivés il y a 7 000 ans, porteurs de la révolution néolithique et des mégalithes ;
    • Et, il y a 5 000 ans, la grande vague des Yamnayas, issus eux aussi des chasseurs-cueilleurs, apportant les langues indo-européennes et une vision du monde fondée sur les trois fonctions que l’on identifie dans toute l’histoire européenne.

    Rochedy insiste sur l’unité biologique des Européens : du Portugal aux pays baltes, de l’Italie à l’Irlande, on retrouve les mêmes composantes génétiques d’origine — variables dans leurs proportions, mais marquant une grande homogénéité. Ce socle, absent chez d’autres peuples plus diversifiés, est resté inchangé et imperméable à toute immigration externe jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

    Le récit civilisationnel : de la Grèce au nihilisme contemporain

    Après ce développement sur les origines, Rochedy passe au récit civilisationnel. De généticien pensif, il devient historien méditatif. Après les millénaires de la préhistoire glaciaire viennent les périodes historiques:

    • La rationalité, avec l’empreinte grecque — Grèce, Rome, Moyen Âge (Aristote et les thomistes), Renaissance, Lumières ;
    • Le pragmatisme, avec Rome et son droit : « pour schématiser, le monde grec imprime l’Être du Blanc, celui de Rome inspire son Faire » ;
    • La moralité, avec l’empreinte chrétienne ;
    • La force, avec l’empreinte germanique — le Moyen Âge y est vu comme un « sas de décompression avec l’origine orientale du christianisme » ;
    • L’individualisme, avec la Renaissance ;
    • Le sentimentalisme, avec les Lumières, perçu comme une « réponse à une bascule anthropologique tragique », substituant aux liens anciens des affects volatils et un altruisme abstrait ;
    • Le travail, avec l’empreinte industrielle ;
    • Le nihilisme, avec l’époque contemporaine.

    Pour Rochedy, les maux actuels — wokisme et transhumanisme — prolongent des tendances anciennes : le constructivisme social des XIXe et XXe siècles, mais aussi l’hybris grecque. Ce qui nous bouleverse aujourd’hui vient de loin, mais aussi de nous-mêmes. D’où la nécessité de retrouver des contrepoids : mesure, limites, héritage commun, continuité historique. Face à la déferlante démographique de l’immigration, il y aurait urgence.

    Un essai polémique dans la tradition des penseurs européens

    Ce livre s’inscrit dans une lignée d’ouvrages sur la civilisation européenne : La Formation de l’Europe de Gonzague de Reynold, Le Génie de l’Occident de Louis Rougier, L’Europe a fait le monde d’André Amar, ou Histoire et tradition des Européens de Dominique Venner.

    Rochedy s’en distingue par le choix du terme « Blanc », assumé, justifié par la minorisation démographique mondiale et par les apports récents de la génétique. Il soutient que la sélection naturelle des peuples européens sous le froid glaciaire a marqué durablement leur civilisation. Certains y verront un « matérialisme biologique » irritant pour les culturalistes.

    Des passages susciteront débat, notamment sur le christianisme, que Rochedy crédite d’un rôle moral, intellectuel et même eugénique — favorisant le brassage des familles et la faible consanguinité européenne. D’autres critiqueront son approche téléologique : chez lui, ce qui advient devait advenir, comme si l’urinoir de Duchamp se trouvait déjà au pied de la grotte de Lascaux.

    Il reconnaît cependant, dans sa conclusion, la part de l’imprévu : la démographie du Nigeria face à l’Europe pourrait « plier le match », mais il croit encore à un sursaut.

    Livre polémique, certes, mais solidement construit, Qui sont les Blancs ? relance un débat ancien sur l’identité et la continuité de la civilisation européenne. Rochedy, « loup solitaire » ardéchois, y apparaît aussi comme une chouette qui réfléchit — et nourrit le débat.

    Jean-Yves Le Gallou (Polémia, 17 octobre 2025)

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  • Hybris : la démesure contre l’Europe...

    Nous reproduisons un point de vue de César Cavallère, cueilli sur le site de l'Institut Iliade et consacré à la question de l'hybris.

     

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    Hybris : la démesure contre l’Europe

     

    « Car le dieu frappe de sa foudre les créatures qui s’élèvent trop haut, sans se soucier des plus humbles. Le dieu frappe de sa foudre tous les êtres vivants qui se distinguent par leur taille et leur grandeur. Ainsi, il abaisse toujours ce qui dépasse la mesure. »
    Hérodote, Livre VII, chapitre 10

     

    L’interdit fondateur : aux origines européennes de la mesure

    Dans l’univers grec, le cosmos est ordonné, et chacun y a sa place. L’homme, les dieux, les héros, la nature coexistent dans un équilibre qu’il appartient à tous de conserver. La Moïra, force impersonnelle du destin, répartit les parts de gloire et de souffrance. Tout ce qui vit – et Zeus lui-même – s’y soumet. L’hybris, c’est vouloir une part de destin qui n’est pas la sienne. C’est Narcisse se noyant, énamouré par son image, Sisyphe se jouant de la mort et des dieux, le prévoyant Prométhée volant le feu divin, ou Icare, s’approchant de trop près du soleil en dépit des mises en garde de son père Dédale.

    Le mythe est la correspondance d’une éthique, d’une esthétique, d’une métaphysique. La tragédie attique, que ce soit chez Sophocle ou Euripide, incarne cette conscience du monde en tant qu’ordre fragile, constamment menacé par l’exaltation du moi. Dans Œdipe-Roi, ce n’est pas un crime volontaire qui provoque la ruine, mais le refus d’entendre le destin. Dans les Perses d’Eschyle, la défaite de Xerxès est celle d’un orgueil impérial aveugle. La tragédie enseigne : l’excès est une faute, non parce qu’il est moralement condamnable, mais parce qu’il viole l’harmonie du tout.

    La théorie de la pleonexia chez Platon, ou la critique de l’excès du désir et de l’envie de tout posséder, s’inscrit dans cette même logique. Dans la République, le philosophe dénonce la logique tyrannique comme issue de l’hybris individuelle : un homme qui désire tout finit par perdre la liberté des autres. Le tyran est le fruit de la démesure. Avec Socrate, les fondements d’une anthropologie politique de la limite ont été durablement établis. Tout à l’inverse, Calliclès, dans le Gorgias, fait l’éloge de l’hybris : il est le prototype du moderne avant la lettre, défenseur de la force contre la justice, de l’excès contre la mesure. Il tourne le dos au « Mêdèn ágan » (« Rien de trop ») inscrit sur le fronton du temple de Delphes.

    L’ordre tragique, ainsi établi, est double : l’homme est tenu à l’humilité par son rang naturel, mais il est aussi, par nature, tenté de s’en écarter. La tragédie, loin de dissuader de toute volonté de grandeur, en rappelle l’horizon : seul celui qui accepte de souffrir selon sa nature peut atteindre la vertu. La proposition grecque est celle d’une anthropologie posant que seule la connaissance des limites peut mener à la grandeur.

    D’Athènes à Rome : la continuité de l’interdit

    Contrairement à l’idée reçue, le christianisme ne rompt pas avec la métaphysique grecque du cosmos. Il en transforme les termes, mais pas la structure. Le Dieu unique remplace les dieux, la loi morale remplace la Moïra, mais l’hybris reste la faute par excellence. Le péché originel, c’est l’homme voulant devenir « comme un dieu ». Lucifer est ainsi déchu pour avoir voulu être l’égal du Créateur. Saint Jean nous dit que le dragon – représentation monstrueuse du diable – a entraîné avec lui « le tiers des étoiles du ciel », un désordre cosmique ! L’orgueil (superbia) devient la matrice de tous les péchés.

    Le monde médiéval fut un monde ordonné, structuré, hiérarchisé, où chaque chose avait son sens et sa place. La sainteté, la chevalerie, l’art gothique, le droit coutumier : tout visait à restaurer un ordre sacré. La société féodale est toujours celle de la tripartition indo-européenne, un ordre social établi sur la complémentarité, et l’inégalité protectrice.

    Les Pères de l’Église, Augustin en tête, ne font que christianiser un schème très ancien : l’homme ne peut accéder à la vérité ou au salut qu’en reconnaissant sa petitesse. La grandeur de l’homme est dans l’acceptation de son infériorité à Dieu. Cette vision n’est pas étrangère à celle d’Eschyle, chez qui Hybris a pour mère Dyssebeia, qui signifie « l’impiété ». Thomas d’Aquin définira plus d’un millénaire plus tard l’orgueil comme le désordre fondamental : la tentative d’acquérir la béatitude par ses propres forces. La faute n’est pas tant dans l’ambition que dans l’arrogance de croire que l’on peut se sauver seul. Relevons tout de même une nuance : le christianisme a universalisé l’hybris ; tous les hommes sont pécheurs.

    La littérature médiévale reprend cette structure tragique sous une forme nouvelle : la chanson de geste. Roland meurt pour avoir refusé d’appeler au secours en sonnant l’Olifant. Renaud, dans les Quatre Fils Aymon, doit suivre une quête expiatoire et restaurer l’ordre qu’il avait brisé dans l’empire de Charlemagne. Les héros sont toujours confrontés à la tentation de l’excès, et à la nécessité du sacrifice. C’est ce qu’Aristote appelait déjà l’hamartia, « la faute commise par le héros permettant le renversement du malheur en bonheur ou du bonheur au malheur ». Dans le christianisme, l’hamartia est comprise comme l’action du péché, qu’il soit commis par omission ou par commission, en pensée ou par sentiment, en parole ou en acte.

    Les figures bibliques ne témoignent pas d’une autre logique : l’ordre divin est juste parce qu’il est ordonné, mais le refus de cet ordre appelle toujours la sanction. À l’inverse, celui qui agit en conformité avec la volonté de Dieu est récompensé, comme c’est le cas d’Abraham, de Moïse ou de Noé. De même, l’Apocalypse de Saint Jean décrit le moment précédant la fin des temps comme celui du déchaînement de la démesure humaine.

    La modernité ou l’ère de la démesure

    Le basculement moderne n’est pas seulement politique ou scientifique : il est ontologique. Le cosmos se disloque au profit d’un sujet abstrait. La modernité nie le tragique et ne connaît plus de limite. Elle remplace l’hétéronomie par l’autonomie, la hiérarchie par l’égalité, l’ordre cosmique par le désir individuel. Elle produit Faust, Frankenstein, Hamlet. Le péché devient création, la faute, expérience. L’homme ne veut plus s’inscrire dans l’ordre du monde : il veut le refonder.

    Nietzsche, malgré sa nostalgie du tragique grec, participe de ce renversement. En exaltant la volonté de puissance, en sacralisant Dionysos contre Apollon, il légitime une démesure assumée, vitale, éruptive. Le mal n’est plus à fuir, mais à embrasser. Ce renversement ouvre la voie à toutes les transgressions modernes : biologiques, sexuelles, sociales. Dans le sillage de Faust, l’Occident devient alchimiste, individualiste, libertaire.

    Le romantisme puis l’existentialisme prolongent cette tendance. Le héros romantique est celui qui aspire à l’infini, et dont le désir consume l’âme. De Goethe à Byron, de Shelley à Camus, le héros se définit contre l’ordre. Mais ce héros finit seul, brisé, souvent suicidaire. Il incarne un Prométhée dénaturé, détourné de son sens pédagogique antique.

    Pour Giorgio Locchi, la modernité n’est pas seulement une époque, c’est un processus : celui de l’auto-affirmation européenne. Il parle d’européanité comme d’une histoire-sens, c’est-à-dire d’une dynamique intérieure par laquelle l’homme européen se projette dans un au-delà de lui-même, par la création, la volonté, l’action. À ce titre, l’hybris n’est pas une simple pathologie moderne : elle est une tentation propre à l’Europe. La tension entre la limite et son dépassement est un motif fondamental structurant la psyché européenne.

    Mais là où Locchi se distingue des modernes, c’est qu’il ne confond jamais dépassement et négation des limites. Il y a pour lui une tension constitutive de l’Europe entre l’élan prométhéen et la conscience tragique. L’homme européen, dit-il en substance, tend vers l’absolu — mais il sait qu’il ne pourra jamais l’atteindre. Cette tension, qui fonde le tragique européen, est aussi sa grandeur.

    Dès lors, l’hybris moderne — celle du posthumanisme, de l’égalitarisme intégral, du déracinement — n’est pas un prolongement ordinaire de l’élan européen : c’est sa dénaturation. Elle conserve la dynamique du dépassement, mais en détruisant le cadre symbolique, le mythe, la limite cosmique. L’hybris moderne est dévoyée parce qu’elle prétend à la liberté sans tragique, à la puissance sans destin, le dionysiaque sans apollinien. Le « prométhéen » n’est plus le prévoyant, mais plutôt, à l’image d’Épiméthée, celui qui agit avant de réfléchir.

    Afin de trancher avec le marasme des anthropologies modernes (société sans limites, droits sans devoirs, science sans conscience, art sans beauté), il faut à nos contemporains une proposition de retour à une éthique de la limite.

    Lutter contre l’illimité : vers un antimodernisme tragique

    Notre pensée, en filiation avec Nietzsche, mais contre les avatars modernes de sa pensée, réhabilite la notion de limite. Dominique Venner parle de « métaphysique de l’illimité » pour désigner l’essence de la modernité. Alain de Benoist souligne que la véritable identité européenne est tragique : elle reconnaît la mort, la fatalité, le destin. David Engels plaide pour un retour aux structures traditionnelles, hiérarchiques, inspirées du monde chrétien médiéval.

    Ce retour n’est pas réaction, mais renaissance. Renaître, c’est comprendre que le monde n’est pas à bâtir à partir de rien, mais à transmettre, à garder, à respecter. Cela implique de retrouver un sens de la mesure qui seul permettra la régénération d’un éthos européen. C’est cet équilibre qui est la condition pour refonder un art de vivre authentique.

    Nous sommes passés d’un monde tragique à un monde technique, disait Camus. Il est temps de quitter les « gouvernances » pour refaire le Politique, et délaisser l’anecdote des revues de presse pour reprendre l’Histoire. Cela passe par la restauration de l’esthétique tragique. Le héros n’est pas celui qui triomphe de tout, mais celui qui accepte sa part de souffrance et assène le grand « oui » au destin. Le politique n’est pas celui qui déconstruit les normes, mais celui qui veille sur l’harmonie. L’artiste n’est pas celui qui choque, mais celui qui révèle.

    Le combat contre l’hybris moderne passe aussi par une action culturelle, métapolitique, qui réintroduit le sens de la tragédie dans les esprits. Cela implique de redonner une voix aux mythes fondateurs, de revaloriser le sens du destin, de faire de la pensée et de la mémoire un acte vivant.

    Antigone et Achille doivent redevenir les modèles d’une anthropologie enracinée. Antigone désobéit, Achille déborde. La transgression de l’ordre n’est pas toujours une faute, elle peut être la clé d’une résolution dynamique. Mais c’est un dépassement dialectique que nous ne pouvons comprendre que dans une civilisation de l’Interdit.

    Répétons-le : la culture européenne ne fut grande que lorsqu’elle fut tragique. Non pas pessimiste ni résignée, mais lucide dans son rapport à l’histoire. C’est parce que l’homme européen savait que tout passe qu’il a bâti les cathédrales et écrit des épopées. C’est parce qu’il connaissait sa place dans le cosmos qu’il voulait tendre à bâtir une cité juste. C’est parce qu’il savait que la beauté est mortelle qu’il a enfin voulu la transmettre.

    Conclusion : pour un réveil tragique de l’Europe

    L’Europe contemporaine est une tour de Babel : elle parle toutes les langues sauf celle de la limite. Elle est faustienne, déracinée, marchande. Elle ne connaît plus que droit, contrat et jouissance.

    Il ne s’agit pas de revenir à l’ancien monde, mais de retrouver ce qui faisait la poésie de l’ordre ancien. Camus, dans L’Exil d’Hélène, disait que l’homme ne peut se passer de la beauté. Mais la beauté elle-même est limite. Elle est harmonie, règne des proportions justes, et non celui du quantitatif. Elle est tension, non-résolution. Réapprendre à vivre tragiquement, c’est refuser la fuite en avant du désir. C’est réintégrer l’homme dans un ordre où il serait à nouveau le moteur héroïque de l’histoire.

    L’avenir est à ceux qui sauront, selon la formule de Nietzsche, justifier le malheur. Non pour le nier, mais pour en faire une grandeur. Telle est la tâche qui attend les héritiers d’une civilisation tragique. Et cette tâche commence aujourd’hui, dans le silence, dans la transmission, dans l’éveil des consciences, face à un monde qui ne connaît plus que le déni du réel, et a troqué la contemplation pour la compensation. Dans le prolongement d’un Spengler, Locchi soutient que l’Europe ne pourra survivre qu’en redécouvrant une forme de grandeur tragique. Cela signifie : accepter le destin non comme une limite paralysante, mais comme une forme qui rend possible l’action.

    La question de la réintégration de la limite comme facteur de la régénération est un moment essentiel de la révolution métapolitique. Il est temps de rouvrir les tragédies, non pour les admirer, mais pour y puiser une discipline de l’âme. Il est temps de se réapproprier nos interdits, non pour les subir, mais pour y trouver la forme. Il est temps, en un mot, de redevenir Européens.

    César Cavallère (Institut Iliade, 18 août 2025)

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  • Mémoires identitaires...

    Les éditions Via Romana viennent de publier les Mémoires identitaires de Jean-Yves Le Gallou.

    Ancien haut-fonctionnaire, président de la Fondation Polémia, Jean-Yves Le Gallou a, notamment, publié La tyrannie médiatique (Via Romana, 2013),  Immigration : la catastrophe - Que faire ? (Via Romana, 2016), Européen d'abord - Essai sur la préférence de civilisation (Via Romana, 2018) et Manuel de lutte contre la diabolisation (La Nouvelle Librairie, 2020).

    L'ouvrage est d'ores et déjà disponible sur le site des éditions Via Romana.

     

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    " La vie de Jean-Yves Le Gallou témoigne de soixante ans d’engagements pour l’identité et la liberté d’expression. Énarque dissident, haut-fonctionnaire à Beauvau, élu politique, lanceur d’alerte et théoricien de la préférence nationale, il nous livre la somme de ses souvenirs et réflexions à contre-courant de 1954 et son entrée à l’École « républicaine » à 2024 et la débâcle des « valeurs républicaines ».
       De la guerre culturelle de mai 68 à la révolution woke, de Pompidou-Giscard à la Nouvelle Droite, des fraudes de la gauche à l’émergence du Front national, de la manipulation de Carpentras aux dessous de l’« affaire du détail » ou de la scission de Bruno Mégret en 1998, c’est le théâtre de la vie politique, économique, judiciaire, idéologique et sociétale que décrypte Jean-Yves Le Gallou à l’appui de son expérience et de portraits de ses contemporains capitaux : Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Marcellin, Michel Poniatowski, Jean-Marie Le Pen, Jean-Pierre et Marie-France Stirbois, Bruno Gollnisch, Bruno Mégret, Philippe de Villiers, Marine Le Pen, Marion Maréchal, Eric Zemmour et ceux de ses compagnons de route : Alain de Benoist, Guillaume Faye, Dominique Venner, Yvan Blot, Bernard Lugan…
       D’une lucidité revigorante, ces Mémoires identitaires échappent à la nostalgie et tirent un fil d’Ariane d’espérance entre les générations pour la défense et illustration des patries charnelles et spirituelles. "

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