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  • Au-delà de la gauche et de la droite...

    Les éditions de L'Artilleur viennent de publier un essai d'Arnaud Imatz intitulé Histoire des idées politiques nationales - Au-delà de la droite et de la gauche.

    Docteur en sciences politiques, fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz est déjà l'auteur de plusieurs ouvrages, dont  La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996), José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000), Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016) et Résister au dénialisme en histoire (Perspectives libres, 2023).

     

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    " Qui aurait prophétisé, il y a moins de trente ans, la "droitisation" économique des gauches et la "gauchisation" culturelle des droites ?
    Qui aurait prédit le collapsus du "Nouvel ordre mondial" et le développement de courants transversaux de type « Gilets jaunes », rebelles et populistes ?
    Devant cette évolution rapide et inattendue, activée par la crise industrielle, les vagues migratoires et les attentats islamistes, la plupart des acteurs et observateurs politiques réagissent de façon convenue. Mais le mur se lézarde et les organisations supranationales (UE, ONU, OMS, OTAN, etc…) soutenues jusque-là par tous les partis, ne font plus beaucoup illusion.
    La division droite - gauche, présentée comme "l'horizon indépassable de la pensée démocratique", apparaît pour ce qu'elle est : une mystification antidémocratique dont l'effet est de perpétuer la rupture peuple - élite.
    Un nouveau clivage politique, désormais tangible, oppose les partisans de la Nation aux adeptes du mondialisme universaliste (défendu par exemple par la Fondation Open Society de George Soros ou les Think Tanks puissants comme le Forum de Davos).
    Cette histoire des idées et des valeurs nationales du XIXe au XXIe siècle est une introduction aux courants de pensée qui luttent contre l'homogénéisation consumériste, le multiculturalisme et la gouvernance globale au nom de la diversité culturelle, de la souveraineté populaire et du bien commun.
    Elle dévoile une histoire méconnue, caricaturée et refoulée. "

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  • 1936 : qui a vraiment tué Federico García Lorca ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un article d'Arnaud Imatz cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à la mort du poète Federico García Lorca au début de la guerre d'Espagne.

    Fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz vient de publier Histoire des idées politiques nationales - Au-delà de la droite et de la gauche (L'Artilleur, 2026). Il a précédemment publié  La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996), José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000), Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016) et Résister au dénialisme en histoire (Perspectives libres, 2023).

    Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre de Federico García Lorca, on pourra utilement consulter le Lorca de Annick Le Scoëzec Masson publié en 2019 aux éditions Pardès dans l'excellente collection « Qui suis-je ? ».

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    1936 : qui a vraiment tué Federico García Lorca ?

    Federico García Lorca est sans nul doute le poète et le dramaturge le plus connu de la littérature espagnole du XXe siècle. Il est, pendant la Guerre d’Espagne, avec le dramaturge Pedro Muñoz Seca, qui lui est mis à mort par des miliciens de gauche, l’une des plus célèbres victimes du fanatisme de miliciens de droite. Arrêté illégalement, le 16 août 1936, en pleine guerre civile, il est assassiné à l’âge de 38 ans sur la route qui mène de Viznar à Alfarez, près de Grenade. Le 16 octobre 2008, la décision du juge madrilène, Baltasar Garzón, de procéder à l’ouverture de dix-neuf fosses, dont celle où, selon divers témoignages, se trouvaient les restes du poète, n’avait pas manqué de raviver les débats et les polémiques sur les troublantes circonstances de sa mort. D’autant plus, que cette décision controversée s’est accompagnée de continuelles pressions destinées à faire fléchir la volonté expresse de la famille García Lorca, qui manifestait clairement son refus d’exhumer les restes du poète et son désir de respecter le repos éternel des morts. Refusant d’accéder à la requête des héritiers, le juge de l’Audience nationale, Baltasar Garzón (radié de la magistrature pour corruption en 2012) avait imposé de procéder d’urgence à l’exhumation, mais dans « l’intimité », et en autorisant la présence de la famille. Depuis, les tentatives d’exhumation du corps du poète, effectuées sur la base des différents témoignages recueillis depuis 1955, se sont toutes avérées infructueuses.

    Qui sont les vrais responsables de l’assassinat de Federico García Lorca ? Grâce aux travaux d’une pléiade de journalistes et d’historiens, parmi lesquels Marcelle Auclair, Ricardo de la Cierva, Ian Gibson, José Luis Vila San Juan, Luis Hernández del Pozo, Eduardo Molina Fajardo, Manuel Titos Martínez, Manuel Ayllon, Miguel Caballero et Pilar Gongora, pour ne citer qu’eux, la réponse est aujourd’hui bien connue. Quels sont donc les faits bien établis sur le crime de Viznar ? Comment sont-ils interprétés ? Federico García Lorca est-il mort en raison de ses sympathies pour le Front populaire et de son combat contre le « fascisme » ? Est-il le symbole ou la victime la plus célèbre de l’intransigeance de l’Espagne traditionnelle, de « l’implacable mécanisme d’extermination mis en place par l’Espagne franquiste » ? A-t-il été plutôt le jouet d’une rivalité séculaire entre deux familles aisées d’Andalousie ? A-t-il été, au contraire, un malheureux bouc émissaire désigné en raison de son homosexualité déclarée ?

    Selon le mythe le plus répandu, popularisé à l’envi par le cinéma, la presse, la télévision et la radio, Federico García Lorca est « un intellectuel du Front populaire assassiné par la Phalange ». Une légende qui n’a pourtant que de lointains rapports avec la réalité. Le neveu du poète, secrétaire de la Fondation qui porte son nom, Manuel Fernández-Montesinos García-Lorca, a protesté, énergiquement, « contre ceux qui cherchent à minimiser la valeur littéraire de Federico […] contre l’acharnement politique à vouloir ouvrir la fosse où repose son corps […] contre l’utilisation de sa tombe à des fins de propagande ».

    Le refus de l’embrigadement

    La vérité historique dément bien sûr les interprétations partisanes. Non seulement les phalangistes ne sont pas les auteurs du crime, mais paradoxalement, dans le camp national, ils sont les seuls à avoir fait tout leur possible pour que le poète recouvre sa liberté. Ce crime barbare est en réalité le résultat d’une manœuvre machiavélique orchestrée par des membres de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), principal parti libéral-conservateur de la IIe République espagnole, qui cherchaient à s’attirer la sympathie des militaires et à discréditer la Phalange josé-antonienne en démontrant que certains de ses chefs protégeaient et cachaient des « rouges » dans leurs propres foyers.

    García Lorca peut-il pour autant être considéré comme un militant de gauche ? Rien n’est moins sûr. Tous ceux qui l’ont vraiment connu en ont témoigné : la politique n’était pas sa préoccupation première. Lorca était avant tout un écrivain à la fois élitiste, précieux, baroque, avant-gardiste et populaire. En lui convergeaient la tradition et la modernité, la culture libérale sécularisée et la religiosité traditionnelle, le particularisme et l’universalisme. Né dans une famille aisée, sa sensibilité le portait à défendre les plus pauvres, les paysans et les gitans, au nom de la justice sociale, mais il n’avait rien d’un révolutionnaire. Il avait coutume de dire : « J’ai plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et qui n’en a pas la possibilité que pour n’importe quel affamé. »

    Lorca refusait, par principe, de participer à un acte politique, quand bien même celui-ci avait une connotation culturelle. À plusieurs reprises, il manifesta de l’irritation lorsque son nom fut utilisé à des fins politiques. Interrogé sur ses préférences politiques, il répondit un jour qu’il se sentait « catholique, communiste, anarchiste, traditionaliste et monarchiste ». Son détachement envers la politique lui permettait de conserver des relations amicales avec des écrivains aux convictions fort différentes : communistes comme Rafael Alberti, socialistes comme Fernándo de los Rios ou phalangistes comme Agustin de Foxá, Edgar Neville ou Felipe Ximenez de Sandoval.

    Gabriel Celaya, poète basque et militant communiste, en a témoigné. Il a même raconté l’anecdote (contestée) suivante : fin février 1935, García Lorca et Celaya se donnèrent rendez-vous au cabaret de Madrid Casablanca. Dès son arrivée, Celaya eut la surprise de voir Federico en compagnie de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. « Hé ! Viens ici ! s’écria Federico. Je vais te présenter José Antonio. Tu verras, c’est un type très sympa. » Les trois hommes passèrent la soirée ensemble autour d’une bonne bouteille de whisky (voir Gabriel Celaya, « Un recuerdo de Federico García Lorca », Realidad : revista de cultura y política, Rome, 9, avril 1968). Gabriel Celaya rapporte une seconde anecdote tout aussi surprenante. L’année suivante, le 8 mars 1936, il retrouva Federico García Lorca à l’hôtel Biarritz de Saint-Sébastien. Quelle ne fut pas sa surprise de retrouver Lorca cette fois en compagnie de l’architecte José Maria Aizpurua, fondateur de la Phalange de la province basque de Guipúzcoa. Cette rencontre intervint au lendemain des élections de février qui avaient porté le Front populaire au pouvoir et les esprits étaient particulièrement échauffés. Celaya refusa de serrer la main d’Aizpurua. Mais une fois que le phalangiste eut quitté la salle, García Lorca lui reprocha vertement d’avoir refroidi l’ambiance. Espiègle, il lui confia d’un air badin : « Aizpurua est un bon type, qui admire mes poèmes. D’ailleurs, c’est comme José Antonio. Voilà un autre bon type. Sais-tu que tous les vendredis nous dînons ensemble ? »

    Le principal contact de Lorca avec le mouvement phalangiste était Luis Rosales, un jeune poète de Grenade, étudiant en philosophie et en droit, collaborateur de la revue madrilène El Gallo. Rosales devait jouer un rôle clef dans les derniers jours de Lorca.

    La traque

    Le 12 juillet 1936, au cours d’un dîner chez le poète chilien, Pablo Neruda, Federico García Lorca manifesta son intention de quitter Madrid pour « se mettre à l’abri de la foudre ». Le lendemain, il confiait à un autre de ses amis phalangistes, Edgar Neville : « Je m’en vais parce qu’ici, on veut m’impliquer dans la politique, alors que je n’y entends rien et que je ne veux rien savoir. Je suis l’ami de tous et je souhaite seulement que tout le monde puisse travailler et manger. »

    Le 15 juillet, il parvient sans encombre à Grenade, où il vit désormais tranquille dans la ferme familiale, la Huerta de San Vicente, en compagnie de ses parents, de sa sœur Concha, de ses deux neveux et de la nurse Angelina. Mais les affres de la guerre civile vont vite le rattraper. Le 18 juillet 1936, alors que les premières informations sur le soulèvement militaire lui parviennent, à Madrid, l’extrême gauche publie dans la presse une cruelle caricature. On voit Federico vêtu en premier communiant et la légende douteuse qui figure sous le dessin est sans ambiguïté : « García Lorca : enfant mignon, fierté de sa maman. » Plus grave, le poète communiste Rafael Alberti récite à la radio des vers injurieux contre les militaires soulevés qu’il attribue indûment à Lorca. Le prestigieux écrivain libéral, Ramón Pérez de Ayala, accusera plus tard Alberti d’avoir cherché sciemment à provoquer la mort de son ami. Pour sa part, la sœur du poète téléphonera à Alberti pour le supplier de ne plus mettre en danger la vie de son frère.

    Le soulèvement éclate à Grenade le 20 juillet. Les militaires insurgés, commandés par de jeunes officiers et appuyés par plusieurs groupes de civils, militants des partis de droite et de la Phalange, s’imposent en trois jours. Dans la ville, isolée et encerclée par les forces du Front populaire, la tension est extrême. Les informations qui parviennent sur les massacres perpétrés par les miliciens de gauche à Malaga ont tôt fait de déclencher une terrible répression. Dans toute la Péninsule, les massacres répondent aux massacres, la répression à la répression.

    À Grenade, le commandant José Valdés Guzmán assume le pouvoir de Gouverneur civil. Il nomme ses hommes aux postes clefs et constitue une section chargée de la répression. Valdés est un militaire qui se prétend phalangiste, mais qui provient en fait de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), un parti libéral-conservateur. À la veille des élections de février 1936, il était l’un des responsables de la formation des candidats de ce parti, bête noire de la Phalange. Autour de lui, se retrouvent le chef de la Police, Julio Romero Funes, l’ancien député de la CEDA, Ramón Ruiz Alonso, un groupe hétérogène de militants de droite et enfin un autre groupe nourri de néo-phalangistes ou chemises neuves (par opposition aux militants josé-antoniens d’avant le déclenchement de la guerre civile, qualifiés de vieilles chemises).

    Dans toute l’Espagne, la Phalange – dont plus de 60 % des leaders ont été assassinés ou sont détenus – est littéralement submergée par les nouvelles recrues. Le mouvement phalangiste de José Antonio ne comptait pas plus de 30 à 40 000 adhérents à la veille du conflit. Il voit ses effectifs monter subitement à 200, puis à 500 000 affiliés. Ces chemises neuves, commandées par des cadres improvisés, nommés en l’absence de toute direction, ne savent rien du national-syndicalisme et, provenant des partis de droite, sont généralement dépourvues de toute préoccupation sociale.

    Dans la seule ville de Grenade, les quelques dizaines de vieilles chemises ou de phalangistes josé-antoniens sont débordés par plus de mille chemises neuves issues des partis de droite. À leur tête, le commandant Valdés impose le capitaine de la Garde d’assaut (sorte de Garde républicaine), Manuel Rojas Feijespan. Très tôt, le commandant Valdés entre en conflit avec le leader des vieilles chemises, qui avait été nommé directement par José Antonio Patricio González de Canales, une sorte de saint laïc. Celui-ci refuse obstinément que ses hommes participent aux détentions et exécutions sommaires. Soucieux de s’en débarrasser au plus vite, en accord avec le général Queipo de Llanos, Valdés requiert un avion, qui, après avoir volé de Séville à Grenade, emporte de force le responsable phalangiste récalcitrant.

    Dès le 20 juillet, Federico García Lorca apprend la nouvelle de l’arrestation de son beau-frère, Manuel Fernández Montesinos, maire socialiste de Grenade. À la Huerta de San Vicente, l’atmosphère est lourde et tendue. Les vieilles querelles ou relations conflictuelles, qui divisent pour des raisons économiques trois riches familles de propriétaires terriens de la région (qui ont fait fortune dans le négoce de la betterave sucrière), d’une part, la famille du père de Federico, Federico García Rodriguez, un libéral républicain et, d’autre part, les familles Roldán et Alba, l’une proche de la CEDA (Confédération des droites autonomes) et l’autre monarchiste libérale (alphonsine), vont confluer et entraîner la mort du poète. À cela s’ajoute le fait que les Alba vouent une haine particulièrement farouche à Federico depuis qu’ils ont eu vent de son œuvre La Casa de Bernarda Alba, critiquant sévèrement leur famille.

    Le 5 août, sur dénonciation du clan des Roldán, le capitaine Rojas, à la tête d’un groupe de néo-phalangistes, perquisitionne la maison de famille des Lorca. Rojas prétend ne rechercher que le frère de l’intendant de la ferme. Les coups et les insultes pleuvent. Federico est battu, traité de « pédé », jeté dans l’escalier. Lassés, les miliciens quittent enfin les lieux.

    Le soir, inquiet pour sa vie, Federico García Lorca appelle au téléphone son ami Luis Rosales et lui demande de le protéger. Professeur de littérature à l’Université, Luis Rosales s’apprête à rejoindre le front comme volontaire phalangiste. Il accourt immédiatement à la ferme de San Vicente. Après un rapide conciliabule, il décide de loger Lorca chez lui, au centre de la ville, à trois cents mètres du siège du gouverneur civil où réside le commandant Valdés. Dès son arrivée dans la demeure des Rosales, les frères aînés de Luis, Miguel et Pepe – deux phalangistes de la première heure – et leurs parents accueillent le poète à bras ouverts.

    Soutien phalangiste

    Valdés et Ruíz Alonso vont mettre onze jours pour découvrir la cachette. Le 16 août, la sœur de Federico, Concha, dont le mari a été arrêté le 20 juillet, parle, apeurée sous la menace de voir son père emmené en otage. Pour Valdés et Ruiz Alonso, l’aubaine est trop belle. Ils vont enfin pouvoir se débarrasser des Rosales et du groupe des vieilles chemises qui leur sont ouvertement hostiles.

    Le jour même, Ruiz Alonso, muni d’un mandat d’arrêt et accompagné de deux sections de miliciens de la CEDA, se présente au domicile des Rosales. En l’absence des trois frères et de leur père, il est reçu par Madame Rosales. Ruiz Alonso se veut rassurant. Son attitude est tellement mielleuse que le malheureux Lorca se convainc qu’il ne lui arrivera rien. Prudente, Madame Rosales retient Ruiz Alonso pendant qu’elle fait chercher son fils d’urgence au siège de la Phalange. Miguel accourt en hâte et s’interpose, mais en vain. Emmené de force, Federico García Lorca est fouillé et emprisonné.

    Dès le soir, Luis et Pepe, de retour du front, décident d’agir avec l’appui d’une demi-douzaine de phalangistes. Indignés, tous se rendent au siège du gouverneur civil dans l’intention de libérer leur ami. À l’entrée, Pepe bouscule les gardes qui barrent le passage ; il surgit dans le bureau du gouverneur civil et récrimine durement Ruiz Alonso et le Commandant Valdés. L’altercation est d’une extrême violence. Pepe sort son revolver, mais à un contre cinq, la détermination du petit groupe de phalangistes ne suffit pas. Finalement, Pepe Rosales obtient l’autorisation de voir le prisonnier.

    Le 17, Pepe se présente à nouveau devant Valdés. Il est cette fois en possession d’un ordre de libérer García Lorca, qui a été signé par le gouverneur militaire, le colonel Antonio Gómez Espinosa. Mais rien n’y fait. Valdés ne se démonte pas et répond qu’il regrette, mais que le prisonnier n’est plus là. Un mensonge gobé par Pepe Rosales qui ignore que Lorca est encore là pour quelques heures.

    Le 18 août au matin, Federico García Lorca est transféré en secret à l’ancienne résidence pour enfants de la Colonia, qui a été convertie depuis peu en lieu de détention. Conduit sur la route d’Alfaraz, il est sommairement exécuté avec deux compagnons d’infortune, le maître d’école, Dióscoro Galindo et le banderillero Francisco Galadi, à 4 heures 45 du matin, au pied des oliviers du ravin de Viznar.

    Des années durant, le principal responsable de sa mort, le Commandant Valdés, niera toute implication dans l’affaire. Mais depuis 1983, grâce aux recherches du journaliste de Grenade, Eduardo Molina Fajardo, la déclaration originelle des frères Rosales a été retrouvée et la responsabilité directe du Commandant Valdés établie.

    L’exécution de Federico García Lorca fut bel et bien ordonnée par le Commandant Valdés avec l’aval du général Queipo de Llano. Au lendemain de ce crime barbare, Luis Rosales sera emprisonné à son tour et évitera d’être passé par les armes grâce à l’amende substantielle que versera sa famille et, plus encore, grâce à l’arrivée inespérée, à Grenade, de l’un des plus prestigieux chefs phalangistes de la première heure, le médecin Narciso Perales.

    Fidèle parmi les fidèles de José Antonio, lui-même théoricien du national-syndicalisme, Perales se heurte dès son arrivée au Commandant Valdés. Il témoignera plus tard qu’au cours de leur dispute, Valdés lui avait déclaré cyniquement : « Écoutez, pour moi, dans toute cette histoire de national-syndicalisme, ce qui est national me semble bien, mais ce qui est syndicalisme me donne des maux d’estomac. » Curieusement, le commandant Valdés, toujours affublé de la chemise bleue phalangiste dans les films et les séries télévisées, ne la porte jamais sur les photos de l’époque, comme celles publiées dans le journal Ideal entre juillet 1936 et juillet 1937.

    Après la création de la nouvelle Phalange traditionaliste de Franco (FET), en avril 1937, mouvement né de la fusion imposée de la Phalange originelle et des divers partis de droite et la condamnation à mort consécutive du second chef national de la Phalange, Manuel Hedilla, parce qu’il refuse ce « décret d’unification » (rejet qui vaut au phalangiste Pedro Durruti, frère du leader anarchiste, Buenaventura Durruti d’être fusillé), le docteur Narciso Perales entre dans la dissidence et la clandestinité. Quant à Luis Rosales après avoir collaboré à de nombreuses revues littéraires phalangistes, pendant les années 1940 et 1950, il prend également ses distances avec le régime.

    En mars 1937, peu de temps avant la disparition de la Phalange de José Antonio, deux revues phalangistes ont expressément condamné l’assassinat de Lorca par la voix du phalangiste Francisco de Villena de Saragosse. En hommage à Lorca, une belle élégie a été publiée par lui dans le quotidien Amanecer, puis dans l’hebdomadaire Antorcha. À nouveau, le 11 mars 1937, Luis Hurtado Álvarez a publié un article dans le journal phalangiste de Saint-Sébastien, Unidad, dont les premiers mots étaient sans équivoque : « On a assassiné le meilleur poète de l’Espagne impériale. » Toujours en 1937, le poète sévillan, Joaquín Romero Murube, proche lui aussi des milieux phalangistes, a dédié à Lorca son recueil de poèmes Siete romances. Plus tard, en 1939, pour ne citer qu’un seul exemple de plus, le poète phalangiste, José María Castroviejo, a dédié lui aussi un poème à Federico García Lorca, repris dans son recueil Altura.

    La vérité prend l’escalier

    Après la guerre civile, alors que dans l’Espagne franquiste, personne n’ose plus évoquer officiellement les véritables circonstances de l’assassinat du poète, des phalangistes amis de José Antonio ne se privent pas d’affirmer publiquement que « Lorca était le poète préféré de José Antonio. » Dans les années 1940, 1950 et 1960, les revues des jeunes du Front de la Jeunesse et de la Section féminine, dirigée par Pilar Primo de Rivera, publient régulièrement les poèmes de Lorca. En 1952, les théâtres ambulants de la Section féminine représentent la Zapatera prodigiosa.

    Bien des années plus tard, en 2012, bien après le retour de la démocratie, Juan Ramirez de Lucas, collectionneur et critique d’art connu, rompra enfin un long silence en évoquant sa relation homosexuelle avec Federico. C’était en 1936, il était alors âgé de 19 ans et il reçut vraisemblablement la dernière lettre écrite par le poète andalou, datée du 18 juillet 1936. Depuis cette révélation, l’énigmatique inspirateur des célèbres Sonetos de amor oscuro est enfin connu. Auteur de plusieurs livres, défenseur du Valle de los Caidos, œuvre de l’architecte Diego Mendez, Juan Ramirez de Lucas, a été le grand amour de Federico. À vingt-cinq ans, il s’est engagé dans la 3e batterie du Régiment d’artillerie de la Division Azul pour lutter contre le communisme sur le Front de l’Est. Par la suite, de retour en Espagne, il est entré à la rédaction du journal ABC, sur la recommandation de Luis Rosales, avant de devenir un spécialiste de l’art populaire et un expert de la critique d’architecture.

    L’histoire, on le sait, est toujours plus subtile et plus complexe que ne le laissent accroire les idéologues. Grâce aux efforts de quelques historiens sérieux, la fausse rengaine d’un Federico García Lorca, « intellectuel de gauche assassiné par la Phalange », si appréciée des propagandistes du Komintern, alors qu’en réalité il fut victime de la droite libérale-conservatrice, n’est désormais plus acceptée comme vraie et sûre.

    Arnaud Imatz (Site de la revue Éléments, 2 septembre 2026)

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  • Décadence ?...

    Le numéro 58 de la revue Krisis, dirigée par Alain de Benoist, avec pour rédacteur en chef Thomas Hennetier, vient de paraître. Cette nouvelle livraison est consacrée à la question de la décadence...

    Vous pouvez commander ce nouveau numéro sur le site de la revue Éléments.

    Bonne lecture !

     

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    Au sommaire :

    Entretien avec Pierre-André Taguieff / « La grande illusion est de croire qu’on ne peut en finir avec le catéchisme progressiste qu’en adoptant le catéchisme décliniste. »

    Jerónimo Molina / Une « banalité oubliée » : la décadence selon Julien Freund.

    Michel Lhomme / La décadence, dernière catin de l’extrême dévastation.

    David Engels / L’Europe du xxie siècle entre Rome et la Grèce, réflexions au sujet du déclin civilisationnel.

    Baptiste Rappin / Heidegger : décadence, nihilisme et commencement.

    Dominique Wohlschlag / René Guénon et le « kali-yuga ».

    Juan Asensio / « Les Français de la décadence » : André Lavacourt vit-il encore dans la plus secrète mémoire des hommes

    Entretien avec Michel Onfray / « La décadence advient quand la mémoire identitaire de la civilisation est perdue. »

    Document : Juvénal / Rome, sauve qui peut !

    Sylvain Gouguenheim / La fin des empires médiévaux.

    Arnaud Imatz / Hégémonie et décadence de l’empire hispanique.

    Juan Asensio / Très brève méditation sur la décadence dans quelques textes de Jean Cau.

    Philippe Barascud / Et « À rebours » fut. Huysmans et la « bible de la décadence ».

    Jacques Bressler / L’idée de décadence chez Gobineau.

    Le Texte : Edward Gibbon / Observations générales sur la chute de l’empire romain dans l’Occident.

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  • José Antonio Primo de Rivera, le politicien-poète du XXe siècle...

    Le gouvernement socialo-communiste espagnol, composé des successeurs de ceux-là mêmes qui, au début de la guerre civile espagnole, ont assassiné José Antonio Primo de Rivera (1903-1936), le fondateur de la Phalange, vient d'essayer de tuer symboliquement ce dernier une deuxième fois, quatre-vingt-sept ans plus tard, en retirant sa dépouille du mausolée du Valle de los Caídos, dédié à toutes les combattants tombés pendant la guerre civile. Face à cette ignominie, Javier Portella revient sur la figure exceptionnelle de José Antonio.

    Directeur d’El Manifiesto et essayiste, Javier Portella écrit régulièrement dans la revue Éléments ou sur les sites de Boulevard Voltaire et Polémia. Il est déjà l'auteur de  Les esclaves heureux de la liberté (David Reinarch, 2012) et N'y a-t-il qu'un dieu pour nous sauver ? (La Nouvelle Librairie, 2021).

     

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    José Antonio Primo de Rivera, le politicien-poète du XXe siècle

    « En hissant notre drapeau, nous allons le défendre joyeusement, poétiquement. Parce qu’il y a des gens qui croient que pour unir les volontés […] il faut cacher tout ce qui peut susciter l’émotion ou indiquer une attitude énergique et extrême. Quelle erreur ! »

    Ce drapeau que José Antonio Primo de Rivera voulait hisser était évidemment un drapeau politique. En le levant, il ajoutait : « Les peuples n’ont jamais été conduits que par les poètes, et malheur à celui qui ne sait pas élever, face à la poésie qui détruit, la poésie qui promet. »

    Jamais de tels mots – la conjonction du poétique et du politique – n’avaient résonné avec autant de force dans l’espace public. On ne les avait même jamais entendus à des époques – polis grecque, res publica romaine, monarchie de droit divin – où une sorte de souffle sacré soufflait sur le politique.

    Mais qu’en est-il aujourd’hui, alors que la vie politique est devenue une prosaïque affaire de marchands ? Ces paroles – prononcées le 29 octobre 1933 lors de la cérémonie de fondation de la Phalange espagnole – paraissent à nos oreilles modernes aussi extravagantes que bizarres, et ce malgré le fait – ajoutera-t-on peut-être – qu’elles sont esthétiquement fort jolies. Oh oui, elles sont fort jolies, on peut le dire ! Et elles sont très bien dites, ajoutera-t-on sans doute aussi ! Et qu’il était beau, ce pauvre homme, vraiment ! Et cetera.

    La conciliation des contraires

    La conjonction du poétique et du politique – la tentative de mobiliser les masses en invoquant un souffle poétique ou spirituel – est, il est vrai, une contradiction dans les termes. Mais il y a contradiction et contradiction. Il y a, d’une part, les contradictions affreuses, les non-sens dépourvus de sens. Et il y a, d’autre part, la Grande Contradiction – l’« étreinte des contraires », comme je l’appelle – qui, comme Héraclite le savait déjà, conduit le monde et la vie : cette vie qui n’existerait jamais sans être aiguillonnée par la mort ; ou cet ordre de l’intelligible qui n’existerait jamais sans être entrelacé avec celui du sensible ou de l’émotion.

    Qu’est-ce que ce désir, qu’est-ce que ce combat ? Il s’agit d’une aspiration et d’une lutte – l’essence même du projet joséantonien – où s’entremêlent deux termes on ne peut plus contradictoires : révolution et conservation. La révolution qui conduit à rompre avec l’ancienne conception rétrograde du monde, tout en conservant tout ce que, de la tradition, il est impératif de préserver.

    C’est là, dans cet embrassement des contraires, que se situe la conjonction du politique et du poétique : dans le combat qui, nécessairement enlisé dans la boue de l’espace public, est animé d’une aspiration poétique ou spirituelle.

    Le nœud de la révolution et de la conservation

    Ce qu’il faut rompre, selon José Antonio, ce sont les flagrantes injustices sociales du capitalisme libéral (non pas, bien sûr, pour les remplacer par les injustices bien pires du socialisme). Mais ce à quoi il faut mettre également fin, c’est au dépérissement des choses, à la perte de leur sève ou de leur substance : cette conséquence de l’individualisme et du matérialisme qui conduit, écrit-il, « non pas à la mort par catastrophe, mais à la stagnation dans une existence sans grâce ni espoir, où toutes les attitudes collectives naissent chétives […] et où la vie de la communauté s’aplatit, s’entrave, sombrant dans le mauvais goût et la médiocrité ».

    Face à cette vie médiocre et chétive, il s’agit d’élever son souffle poétique, de miser sur la renaissance spirituelle d’un monde gouverné aujourd’hui par des désirs matériels exclusifs et présidé par l’égalité et les libertés que, contrairement à ce que prétendent ses ennemis, José Antonio ne rejette nullement. Au contraire, tout en regrettant leur caractère purement formel, il cherche à les revitaliser, à leur donner un sens et un contenu réels.

    C’est pourquoi il écrit : « Lecteur, si tu vis dans un État libéral, essaie d’être millionnaire, beau, intelligent et fort. Alors, oui […], la vie est à toi. Tu auras la presse pour exercer ta liberté de pensée, des automobiles pour exercer ta liberté de mouvement. Si tu n’en as pas, si tu n’es pas au cœur du pouvoir économique, tu resteras dans le caniveau. »

    La nation au cœur

    Et avec tout cela, l’Espagne, la Nation : cette « unité de destin ».

    La nation, la patrie : le grand pilier de cet ordre substantiel et organique pour lequel José Antonio plaide et qui est aux antipodes de ce que Zygmunt Bauman appelle la « modernité liquide ».

    La nation, la patrie : le lieu de la tradition, des origines, du destin. De tout ce sans quoi nous ne serions rien ni ne dirions rien.

    La nation, l’histoire, la tradition : cette lave incandescente qui se déploie au fil des siècles, reliant les vivants aux morts et les projetant vers ceux qui viendront à l’avenir.

    La nation : la négation du nationalisme étroit, maussade, grossier, car la patrie, comprise comme elle doit l’être, représente la négation même du patriotisme grossier, plat, chauvin.

    La nation : cette unité de destin qui s’oppose au terroir, dont José Antonio combat farouchement l’étroitesse provinciale.

    Et le franquisme dans tout cela ?

    Quel rapport tout cela a-t-il avec le régime mis en place après la victoire du camp national dans la guerre civile ? Le franquisme a fait de José Antonio un saint et a porté la Phalange sur les autels ; mais ses idéaux n’avaient pas grand-chose à voir avec la réalité de ce régime prosaïque, gris, de plus en plus bourgeois, si éloigné du souffle poétique qui « conduit les peuples ».

    Qu’y avait-il de commun entre « l’Espagne joyeuse et en jupe courte » prônée par José Antonio et l’Espagne pudibonde, aux vêtements bienséants et à la pruderie dominante que l’on encourageait du haut des chaires ? La vérité, c’est qu’au-delà des apparences, au-delà de l’attirail de ceintures, d’escadrons et de chemises bleues, les deux n’ont pratiquement rien à voir.

    Quinze jours avant d’être fusillé, et alors qu’il se proposait comme médiateur pour essayer de faire cesser l’affrontement mortel entre les deux camps, José Antonio avait eu lui-même l’intuition de tout ce qui le séparait du franquisme naissant. En des termes sommaires – ce sont les notes d’un brouillon – mais profonds et durs, il avait analysé la nature sociale, politique et idéologique de ceux qui avaient pris les armes.

    La grandeur de José Antonio

    « Un groupe, écrit-il, de généraux d’une médiocrité politique désolante. De purs clichés élémentaires (ordre, pacification des esprits…). Derrière eux : 1) le vieux carlisme intransigeant, borné, inamical. 2) Les classes conservatrices, intéressées, myopes, paresseuses. 3) Le capitalisme agraire et financier, c’est-à-dire : […] l’absence d’un profond sens national ».

    Le profond sens national, la clairvoyance, le regard d’aigle : voilà ce qui caractérisait l’homme qui, par un de ces miracles qui ne se produisent que de loin en loin, réunissait deux traits extraordinaires : celui d’un combattant aguerri au combat acharné de l’arène politique, et celui d’un penseur profond et subtil, consacré aux grands défis de l’esprit.

    Mais ce miracle fut de courte durée, à peine cinq ans. La rafale d’un peloton de miliciens l’a tué. Ceux qui ont appuyé sur la détente sont pareils aux pilleurs de tombe qui s’imaginent aujourd’hui pouvoir effacer la présence de José Antonio. Vaine tentative ! Car ils ne peuvent rien contre la présence et la mémoire du seul politicien-poète, du seul politicien-philosophe de l’histoire espagnole.

    Javier Portella, traduction d’Arnaud Imatz (Site de la revue Éléments, 24 mai 2023)

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  • Résister au dénialisme en histoire...

    Les éditions Perspectives libres viennent de publier un essai d'Arnaud Imatz intitulé Résister au dénialisme en histoire.

    Fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz a notamment publié  La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996), José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000) et Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016).

     

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    " Jalons pour un savoir non contaminé par l’idéologie mondialiste.

    Les droits de l’homme sont-ils l’horizon indépassable de notre temps ? Comment penser le fascisme ? De Gaulle était-il un modéré ou un gentil centriste ? La démocratie est-elle devenue une religion séculière ? La gauche et la droite existent-elles encore ? Sur ces questions et sur bien d’autres cet ouvrage vous propose une vue historiquement documentée et dérangeante loin des idées reçues de la bienséance actuelle. Un petit manuel de désintoxication idéologique que vous ne devriez pas offrir à un ami woke. "

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  • Pío Moa et les mythes de la Guerre d’Espagne...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné à la revue Conflits par Arnaud Imatz, le préfacier de l'essai historique de Pio Moa, Les mythes de la guerre d'Espagne (L'Artilleur, 2022).

    Fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz a notamment publié  La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996) et José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000) et Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016).

     

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    Pío Moa et les mythes de la Guerre d’Espagne. Entretien avec Arnaud Imatz

    Comment analyser la guerre civile espagnole, au-delà des mythes et des passions politiques ? Comment effectuer un travail d’historien car l’histoire est encore chaude et soumise aux passions de la mémoire et des jeux partisans ? C’est tout le travail exercé par Pio Moa dans son livre sur les mythes de la guerre d’Espagne, dont la traduction vient de paraitre en français. L’ouvrage est préfacé par Arnaud Imatz, membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne, historien, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Espagne

     

    Vous avez accepté de préfacer la traduction française du dernier livre à succès de l’historien espagnol Pio Moa. Son travail est-il rigoureux, et si oui, pourquoi suscite-t-il la polémique en France après un entretien dans le Figaro histoire

    A.I. : J’ai préfacé ce livre pour une série de raisons, générales et particulières. La première tient, je crois, à la conception de l’histoire des idées et des faits qui m’a été transmise par mes maîtres à une époque déjà lointaine – les années 1970 – lorsque je préparais ma thèse de doctorat d’État de sciences politiques. Mes maîtres m’avaient alors appris que la qualité de la recherche historique (qui ne se confond pas avec la mémoire historique, vision émotionnelle et réductrice de l’histoire) dépend à la fois de la formation de l’auteur, de sa curiosité intellectuelle, de sa capacité de discernement, de sa créativité, de sa conscience et de son intégrité morale. Ils m’avaient inculqué l’idée que l’historien doit chercher ardemment la vérité tout en sachant qu’il n’y parviendra que partiellement. Ils m’avaient aussi convaincu que tout ici est affaire de subtilité, de degré, de nuances, de bon sens et d’honnêteté.

    Ayant été d’abord, en quelque sorte, une victime collatérale du lynchage médiatique subi par Moa en Espagne, j’ai mis des années avant de me décider à dépasser mes préjugés pour lire cet auteur étiqueté « sulfureux ». Une démarche que les censeurs de Moa – pour la plupart des universitaires socialo-marxistes favorables au Front populaire, mais aussi des « spécialistes » soucieux de leur promotion, pour ne pas parler des légions de néo-inquisiteurs qui sévissent aujourd’hui sur les réseaux sociaux – refusent obstinément de faire. On ne se commet pas avec le diable ! Pour ma part, je suis ressorti, je l’avoue, impressionné et étonné par cette lecture de Moa, et surtout avec la ferme conviction que contrairement à beaucoup de ses contempteurs, il remplit les critères de l’historien honnête, intègre et désintéressé.

    Il me faut bien sûr évoquer ici mon intérêt spécial pour la Guerre civile espagnole. Cet intérêt ne s’est jamais démenti depuis près d’un demi-siècle. Il m’a conduit à publier d’abord une thèse de doctorat d’État sur le fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, plus tard préfacée par le prestigieux économiste et académicien espagnol, Juan Velarde Fuertes ; à publier ensuite un livre préfacé par Pierre Chaunu, membre de l’Institut de France (La guerre d’Espagne revisitée, 1989), puis, à préfacer moi-même le livre d’un des meilleurs spécialistes du thème, injustement victime en France d’une véritable omerta pendant près de quarante-cinq ans, l’Américain Stanley Payne (La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, 2010), et enfin, à multiplier les articles sur le sujet au cours des années 2000-2020. Cela dit, il y a bien sûr, parmi les raisons de mon intérêt, celles qui tiennent spécifiquement au cas particulier de la vie et de l’œuvre de Moa.

    Moa est la bête noire de la gauche, de l’extrême gauche et d’une bonne partie de la droite. La haine et les insultes dont il est périodiquement l’objet, dans les milieux journalistiques, mais aussi universitaires, sont proprement sidérants. Il est « l’incarnation du mal », un « négationniste », un « révisionniste dangereux », un « fasciste », un « nazi camouflé », un « auteur médiocre », un « historien dépourvu de méthodologie », « un pseudo-historien qui n’est pas universitaire », « un écrivain sans aucune perspicacité ni culture », « un provocateur », « un menteur » dont « l’indigence intellectuelle est reconnue », pire, un « agent camouflé de la police franquiste ». Les adeptes de l’attaque ad hominem s’en donnent avec lui à cœur joie. Pour les plus excités, il n’est rien moins qu’un « apologiste des crimes de l’humanité ». Les raccourcis infamants, les injures, les invectives et les calomnies, tout a été bon pour le faire taire dans la Péninsule et les polémiques qu’il suscite aujourd’hui dans l’Hexagone, après son intéressant et complet entretien dans le Figaro histoire (été 2022), ne peuvent en donner qu’un faible écho.

    Mais la question Moa n’est pas aussi simple que le laissent accroire ses nombreux détracteurs qui ont pour habitude de confondre, plus ou moins consciemment, la diatribe avec le débat. Démocrate-libéral déclaré, Pío Moa a manifesté à plusieurs reprises son respect et sa défense de la Constitution de 1978. C’est donc en réalité son passé et son parcours atypique – sacrilège absolu aux yeux des socialistes-marxistes et autres crypto-marxistes – qui lui sont secrètement et invariablement reprochés. Il a d’abord été communiste-maoïste sous le régime de Franco. Il appartenait alors au mouvement terroriste du GRAPO bras armé du PCr (le Parti communiste reconstitué). Il n’était pas un militant antifranquiste d’opérette, comme le sont aujourd’hui tant d’intellectuels et de politiciens bien établis, mais un résistant armé et déterminé, prêt à mourir pour sa cause. C’est d’ailleurs en sa qualité de marxiste, combattant contre le franquisme, d’homme de gauche insoupçonnable, et de bibliothécaire de l’Ateneo de Madrid, qu’il a eu accès à la documentation de la Fondation socialiste Pablo Iglesias. Cette recherche a été la source principale de son premier livre, véritable bombe médiatique : Los orígenes de la guerra civil española (1999).

    Après avoir dépouillé et étudié minutieusement ces archives socialistes, Moa a changé radicalement d’idées, n´hésitant pas à sacrifier pour elles son avenir professionnel et sa vie sociale. Il a découvert l’écrasante responsabilité du parti socialiste et de la gauche en général dans le putsch de 1934, et dans les origines de la guerre civile. On parlait jusqu’alors de « Grève des Asturies » ou de « Révolution de Asturies », après son livre on parle de « Révolution socialiste de 1934 ». J’ai raconté en détail dans ma préface l’histoire étonnante de son premier livre à succès. Mais c’est son best-seller, Los mitos de la guerra civil, publié en 2003, réimprimé ou réédité une vingtaine de fois, vendu à plus de 300 000 exemplaires, numéro un des ventes en Espagne pendant plus de six mois, qui a suscité la colère proprement hallucinante des médias « mainstream ». Par la voix de l’historien démocrate-chrétien, Javier Tussell, le journal socialiste, El País, a demandé la censure pour l’insupportable « révisionniste », des syndicats ont protesté devant les Cortès, une campagne de propagande hystérique a même suggéré l’incarcération et la rééducation du coupable. Depuis Moa est persona non grata dans les Universités d’État et les médias du service public.

    Dès lors, rares ont été les universitaires, académiciens et historiens indépendants qui ont osé prendre parti pour Moa. Certains sont cependant fameux. On peut citer notamment : Hugh Thomas, José Manuel Cuenca Toribio, Carlos Seco Serrano, César Vidal, José Luis Orella, Jesús Larrazabal, José María Marco, Manuel Alvarez Tardío, Alfonso Bullón de Mendoza., José Andrés Gallego, David Gress, Robert Stradling, Richard Robinson, Sergio Fernandez Riquelme, Ricardo de la Cierva, etc. Il y a aussi l’un des plus prestigieux spécialistes, l’Américain Stanley Payne, qui a écrit ces quelques mots particulièrement justes et instructifs :

    « L’œuvre de Pío Moa est novatrice. Elle introduit un peu d’air frais dans une zone vitale de l’historiographie contemporaine espagnole, qui était enfermée, depuis trop longtemps, dans d’étroites monographies formelles, vétustes, stéréotypées, soumises à la correction politique. Ceux qui divergent de Moa doivent affronter son œuvre sérieusement. Ils doivent démontrer leur désaccord par la recherche historique et l’analyse rigoureuse et cesser de dénoncer son œuvre en utilisant la censure, le silence et la diatribe, ces méthodes qui sont davantage le propre de l’Italie fasciste et de l’Union soviétique que de l’Espagne démocratique ».

    Mais cette exhortation, propre d’un esprit ouvert et raisonnable, n’a bien évidemment jamais été entendue.

    Il y a une autre raison importante qui explique mon intérêt pour la publication de la version française du best-seller de Pío Moa : la défense de la liberté d’expression, le combat contre toute forme de censure et de vérité officielle, la résistance face à la montée du manichéisme totalitaire. Pío Moa ne cache pas sa sympathie pour Gil Robles, leader de la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas) sous la IIe République. Une sympathie pour le leader du parti conservateur libéral espagnol des années trente que je ne partage pas, pas plus que je ne partage sa justification, à mon sens excessive, des longues années de dictature franquiste. Il est vrai que Français, je ne suis ni franquiste, ni antifranquiste, mais un historien des idées et des faits, passionné par l’histoire du monde hispanique. Mais cela dit, je ne confonds pas les recherches de l’historien Moa avec ses analyses politiques, ses interprétations et ses commentaires au quotidien dans lesquels il donne libre cours à son esprit combatif, à ses penchants pour la polémique et le goût de la diatribe, hérités, pour le bien et pour le mal, de son passé de clandestin et de sa solide formation marxiste. Je suis d’accord avec lui pour dire que la guerre civile et le régime de Franco sont des faits distincts qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manière très différentes. Je suis aussi d’accord avec lui pour dénoncer le raisonnement foncièrement subjectif et faux selon lequel la Seconde république, qui serait le mythe fondateur de la démocratie espagnole postfranquiste, aurait été un régime presque parfait dans lequel l’ensemble des partis de gauche aurait eu une action irréprochable.

    Il y a enfin une dernière raison qui m’a conduit à m’investir directement dans la publication du bestseller de Moa. En 2005, les éditions Tallandier se sont portées acquéreuses des droits de Los mitos de la Guerra Civil. La publication de la version française était prévue pour 2006. Le traducteur avait été engagé, l’ouvrage et son isbn annoncés chez les libraires. Mais étrangement la date de sortie a été reportée et, finalement, l’édition a été déprogrammée sans la moindre explication. En février 2008, lors d’une émission sur la chaîne française Histoire (alors dirigée par Patrick Buisson), consacrée à la Guerre d’Espagne, à laquelle je participais en compagnie de Anne Hidalgo, Éric Zemmour, Bartholomé Bennassar et François Godicheau, j’ai eu la surprise d’apprendre qu’un autre livre sur la Guerre d’Espagne venait d’être publié chez Tallandier. Il s’agissait des actes du colloque Passé et actualité de la guerre d’Espagne, dirigé par le spécialiste du PCF, ancien rédacteur en chef de la revue d’inspiration marxiste, Les Cahiers d’histoire, Roger Bourderon, précédés du discours d’ouverture d’Anne Hidalgo, alors première adjointe du maire de Paris. C’est bien après avoir été mis au courant de cette étonnante expérience, que j’ai décidé de m’impliquer directement dans la recherche d’un nouvel éditeur. Le lecteur francophone aura donc attendu quinze ans de plus, pour avoir enfin accès à cet ouvrage. Gageons qu’il n’aurait probablement pas vu le jour sans l’ouverture d’esprit, l’indépendance et le courage intellectuel de la direction des Éditions l’Artilleur / Toucan.

    Vous êtes-vous aussi un spécialiste de la période, Quelles nouveautés apporte le livre à l’historiographie de la guerre civile ? 

    On entend souvent dire que Moa n’apporte rien de nouveau, rien de plus que ce qui a été dit avant lui par des auteurs favorables au camp national ou au camp « franquiste », comme le premier ministre de la culture du roi Juan Carlos, Ricardo de la Cierva, ou Jesús Larrazabal et Enrique Barco Teruel, voire par des auteurs antifranquistes, tels Gabriel Jackson, Antonio Ramos Oliveira, Claudio Sánchez Albornoz ou Gerald Brenan. Peut-être, mais aucun d’entre eux n’a jamais eu l’aura de Pío Moa dans l’opinion publique. Il faut par ailleurs distinguer ses travaux de recherche [avec ses premiers livres très sourcés et documentés de la trilogie, Los origines de la Guerra Civil, Los personajes de la República vistos por ellos mismos et El derrumbe de la Republica y la Guerra Civil / Les origines de la guerre civile, Les personnages de la République vus par eux-mêmes et L’effondrement de la République] de son effort de synthèse réussi que constitue Les mythes de la guerre d’Espagne.

    Mais l’élément le plus novateur de son œuvre, celui qui n’a pas manqué de faire grincer les dents de ses adversaires est, répétons-le, la divulgation des archives du parti socialiste, un parti totalement bolchevisé à partir de la fin de 1933, et qui est le principal responsable du putsch de 1934. Bien des auteurs en avaient eu l’intuition avant lui. L’antifranquiste Salvador de Madariaga avait même écrit : « Avec la rébellion de 1934, la gauche espagnole a perdu jusqu’à l’ombre d’autorité morale pour condamner la rébellion de 1936 ». Et ces propos sévères avaient été corroborés par les Pères fondateurs de la République, Marañon, Ortega y Gasset et Perez d’Ayala, voire par le philosophe basque Unamuno. On savait aussi que Largo Caballero, principal leader socialiste, surnommé le Lénine espagnol par les jeunesses socialistes (lesquelles fusionnèrent avec les jeunesses communistes au printemps 1936) avait déclaré «Nous ne nous différencions en rien des communistes » « L’essentiel, la conquête du pouvoir ne peut se faire par la démocratie bourgeoise » « Les élections ne sont qu’une étape de la conquête du pouvoir et leur résultat ne s’accepte que sous bénéfice d’inventaire… si la droite gagne nous devrons aller à la guerre civile », ou encore, lisez bien : « Quand le Front populaire s’écroulera, comme cela se produira sans doute, le triomphe du prolétariat sera indiscutable. Nous implanterons alors la dictature du prolétariat ». Mais depuis l’exploitation systématique et la divulgation publique des archives de la Fondation socialiste Pablo Iglesias par Moa, en 1999, le doute n’est plus permis.

    Franco est dépeint comme entrant dans la guerre presque contre son gré, n’est-ce pas un peu exagéré, les communistes ont ils le monopole de la responsabilité historique de la guerre ? 

    Les trois principaux responsables de la guerre d’Espagne sont dans l’ordre : le leader socialiste Largo Caballero et les présidents Azaña et Alcala-Zamora lesquels auront par la suite des mots terribles pour qualifier le Front populaire. Franco a été longtemps, au moins jusqu’au début du mois de juillet 1936, le général qui refusait l’idée d’un coup d’État. Il semble que l’assassinat d’un des leaders de la droite, Calvo Sotelo, a été l’événement déterminant dans sa décision finale de participer. Le rôle des communistes, qui plus tard a été essentiel, était relativement marginal à la veille du soulèvement. La thèse de Moa sur les antécédents et le déroulement de la guerre civile est globalement juste. Les principaux partis et leaders de gauche, prétendument défenseurs de la République, ont violé la légalité républicaine en 1934. Ils ont alors planifié la guerre civile dans toute l’Espagne. Ils ont ensuite achevé de la détruire lors des élections frauduleuses de février 1936, écrasant la liberté dès leur prise du pouvoir. Je vous renvoie ici aux travaux incontournables de Roberto Villa García et Manuel Álvarez (1936 : Fraude y violencia en las elecciones del Frente popular, 2019), sur les fraudes et les violences du Front Populaire lors des élections de février 1936 (sans les 50 sièges dont la droite a été spoliée par un véritable coup d’État parlementaire, la gauche n’aurait jamais pu gouverner seule).

    La guerre civile n’était pas un combat des démocrates contre les fascistes pas plus qu’elle n’était le combat des rouges contre les défenseurs de la chrétienté. Il y avait en réalité trois forces inégales dans le camp Républicain ou plutôt le Front populaire : la première, de très loin la plus importante, comprenait les communistes, les trotskistes, les socialistes bolchevisés et les anarchistes, qui aspiraient à implanter un régime de type démocratie populaire sur le modèle soviétique et/ou collectiviste anarchiste; la seconde, regroupait les nationalistes-séparatistes (catalans, basques, galiciens, etc.), qui voulaient l’indépendance pour leurs peuples ; et enfin, la troisième, beaucoup plus minoritaire, qui réunissait les partis de la gauche bourgeoise-jacobine ou social-démocrate, lesquels faisaient volontairement ou involontairement le jeu de la première force.  On ne saurait trop souligner que le Front populaire français était très modéré en comparaison du Front populaire espagnol, coalition de gauche dominée à la veille du soulèvement, par un parti socialiste bolchevisé, extrémiste, violent, putschiste et révolutionnaire.

    Il y avait aussi dans l’autre camp, le camp national et non pas nationaliste comme le répètent les médias français par ignorance ou réflexe pavlovien, plusieurs tendances politiques qui allaient des centristes-radicaux (dont un groupe d’ex-ministres furent exécutés par le Front populaire), aux républicains-démocrates, agrariens, libéraux et conservateurs, en passant par les monarchistes libéraux, les monarchistes-carlistes/traditionalistes, les phalangistes et les nationalistes.  Le confit opposait des « totalitaristes » de gauche à des « autoritaristes » de droite, et de part et d’autre les véritables démocrates brillaient par leur absence.

    Le mouvement Vox tente de défendre les aspects positifs de l’héritage franquiste et le livre de Moa se vend très bien. L’Espagne est-elle en train de réhabiliter Franco, est-elle mûre pour regarder son histoire avec objectivité ? 

    Les aspects positifs et négatifs du régime de Franco sont connus des historiens. Au nombre des erreurs que l’on peut reprocher au Caudillo et aux partisans du franquisme, il y a en particulier : la censure drastique appliquée jusqu’au début des années 1960, la dureté de la répression de l’immédiat après-guerre civile (non pas les 100 000 voire 200 000 exécutés selon la propagande du Komintern, mais 14 000 exécutés judiciairement et près de 5 000 règlements de compte ou assassinats politiques extrajudiciaires) et la volonté inflexible du Caudillo de se maintenir au pouvoir jusqu’au bout. Le mouvement Vox, généralement qualifié de populiste, bien qu’il s’agisse en réalité d’un parti libéral-conservateur pro-européen, est en effet actuellement le seul parti qui tente de défendre les aspects positifs du franquisme que sont : les succès économiques indiscutables entre 1961 et 1975 (les années du « miracle espagnol », avec une croissance du PIB qui  a oscillé entre 3,5% et 12, 8% ce qui a permis à l’Espagne se hisser au 9e rang des nations industrialisées  alors qu’elle est aujourd’hui au 14e rang); ensuite, le fait que Franco et les franquistes ont vaincu le communisme (minoritaire au début de la guerre civile, mais devenu hégémonique au cours du conflit), qu’ils ont aussi permis à l’Espagne (d’abord neutre puis non-belligérante) d’échapper à la deuxième guerre mondiale et  enfin, qu’ils ont enrayé le séparatisme et sauvé l’unité du pays. C’est par ailleurs, la droite modérée franquiste qui a pris l’initiative d’instaurer la démocratie, la gauche ayant eu l’intelligence politique de s’adapter et de contribuer à consolider la démocratie.

    Il n’y a pas 36 manières de sortir d’une guerre civile, il n’y en a qu’une : l’amnistie totale et sans réserve. Cela les acteurs de la transition démocratique (1975-1986) le savaient. C’est pourquoi les Cortès démocratiques (dans lesquelles siégeaient la Pasionaria, Santiago Carrillo et Rafael Alberti pour ne citer qu’eux) avaient adopté le 15 octobre 1977 une loi d’amnistie pour tous les crimes politiques et actes terroristes de droite comme de gauche (notamment ceux de l’ETA et de l’extrême gauche). Deux principes animaient alors l’immense majorité de la classe politique : le pardon réciproque et la concertation entre gouvernement et opposition. Il ne s’agissait pas d’imposer le silence aux historiens et aux journalistes, mais de les laisser débattre entre eux librement en se gardant d’instrumentaliser leurs travaux à des fins politiques. Depuis lors, bien de l’eau est passée sous les ponts. Des lois mémorielles (« loi de mémoire historique » de Zapatero en 2007 et projet imminent de « loi de mémoire démocratique » de la coalition de Pedro Sánchez – PSOE/PSC, Podemos/CatComú, PCE/IU, en 2022), ont été adoptées théoriquement pour lutter contre « l’apologie du franquisme, de la violence et de la haine », mais en réalité étant d’essence totalitaire elles sont pratiquement liberticides. Les autorités espagnoles ne semblent plus vouloir rechercher la paix sociale qu’à travers la division, l’agitation, la provocation, le ressentiment et la haine. L’Espagne est bien loin d’essayer de panser définitivement ses plaies et de regarder son histoire avec honnêteté, rigueur et objectivité. Par la faute de sa caste politique, singulièrement médiocre, sectaire et irresponsable, elle réactive l’esprit de guerre civile et s’enfonce lentement, mais inexorablement, dans une crise globale économique, politique, culturelle, démographique et morale d’une ampleur alarmante.

    Les historiens savent qu’en histoire il y a les faits, parfois tus, souvent minorés ou survalorisés, selon les auteurs, et que leurs analyses et interprétations ne sont pas moins différentes selon les convictions et sensibilités de chacun. Mais les historiens savent aussi que personne ne saurait monopoliser la parole et faire un usage terroriste de l’argument dit « scientifique » sans se situer hors de l’espace de la recherche sérieuse et finalement de la démocratie. Tout cela Pío Moa le sait et le clame et c’est pour cela qu’on ne saurait trop recommander la lecture de son beau livre, argumenté, courageux et décapant.

    Arnaud Imatz, propos recueillis par Hadrien Desuin (Conflits, 14 août 2022)

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