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alain de benoist

  • Guerre, puissance et réveil stratégique européen...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré au changement d'ère que nous vivons qui voit « la fin d'un monde régi par des normes abstraites »...

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    Sortir de San Francisco, guerre, puissance et réveil stratégique européen

    Il est devenu courant, depuis plusieurs décennies, de présenter la guerre comme une anomalie morale, une régression, voire une pathologie de l’humanité. Cette représentation, rassurante pour des sociétés désireuses d’oublier le tragique, relève pourtant d’un contresens historique. La guerre n’a jamais constitué une parenthèse dans l’histoire des sociétés humaines, elle en a longtemps formé la grammaire élémentaire. Elle réglait les conflits, redistribuait les puissances et tranchait ce que les palabres et les traités ne pouvaient résoudre. Les sociétés européennes, façonnées par des siècles de conflits armés, s’y sont structurées, souvent au prix du sang, mais fréquemment au bénéfice d’un ordre plus stable que le précédent.

    Dans cette perspective, Raymond Aron rappelait que tout ordre international est d’abord territorial, consacrant un accord entre des souverainetés et un compartimentage de l’espace humain. Il soulignait également que le système international fonctionne toujours « à l’ombre de la guerre », la menace latente structurant durablement les relations entre États. La paix n’est jamais qu’un équilibre provisoire, garanti par des rapports de force, non par des proclamations morales.

    L’année 1945 introduit toutefois une rupture inédite. Pour la première fois, un ordre mondial se donne pour principe affiché l’abolition de la guerre comme instrument légitime des relations internationales. La Charte des Nations unies, adoptée à San Francisco quelques semaines après la fin des combats en Europe, entérine cette ambition. La violence armée subsiste, mais sous d’autres vocables, opérations de maintien de la paix, interventions humanitaires, actions de police internationale. La guerre entre ainsi dans un art sophistiqué de la dissimulation. Cet ordre, souvent perçu comme un progrès moral définitif, repose en réalité sur un équilibre de forces précis, issu de la victoire américaine et soviétique, puis figé par la dissuasion nucléaire. Il produit une stabilité relative, mais aussi une hypocrisie structurante, la guerre continue partout, sauf dans le langage officiel.

    L’un des effets les plus tangibles de la présidence de Donald Trump aura été de fissurer ce décor. Non par pacifisme, mais par un retour brutal au réel. L’ordre mondial fondé sur la fiction d’une paix permanente disparaît de facto. Les rapports de force redeviennent lisibles, les alliances contingentes, les intérêts assumés. Cela heurte des élites formées au catéchisme onusien, mais l’histoire, indifférente aux incantations, reprend ses droits.

    La question centrale devient alors européenne. Sommes-nous prêts à ce monde qui revient. Les élites européennes, en particulier celles des petits États, vivent depuis plusieurs générations dans un bain transatlantique. Elles raisonnent selon des catégories importées, ont souvent été formées sur les campus américains et entretiennent des réseaux qui rendent impensable toute autonomie stratégique. Cette vassalité consentie s’accompagne d’un sentiment de culpabilité profondément ancré dans l’interprétation dominante de la Seconde Guerre mondiale, qui positionne l’Europe comme fautive par essence. La mise sous tutelle américaine apparaît dès lors comme une pénitence prolongée. Ce désarmement moral précède le désarmement stratégique et prive le continent d’un système de valeurs apte à le protéger.

    Hubert Védrine a exprimé cette impasse avec lucidité en appelant l’Europe à devenir plus machiavélienne, c’est-à-dire à défendre ses intérêts sans illusion sur la nature des alliances. Il a également souligné que les valeurs ne sont plus identiques de part et d’autre de l’Atlantique, rendant illusoire toute fusion durable des intérêts européens et américains.

    Ce défaut de préparation apparaît avec une acuité particulière face à la guerre en Ukraine, installée durablement sur le continent depuis 2022. Ce conflit échappe aux grilles de résolution héritées de 1918 et de 1945, où la fin des guerres européennes passait pra l’intervention massive d’une grande puissance extérieure. Cette solution n’est plus disponible. Le retrait progressif du soutien américain a laissé l’Europe assumer l’essentiel de l’effort financier et logistique. Le constater ne revient pas à l’approuver, mais à en mesurer la portée stratégique.

    La résistance ukrainienne repose sur une capacité d’adaptation tactique remarquable qui compense son infériorité matérielle. L’investissement massif dans les drones, l’automatisation partielle des fonctions défensives, la gestion contrainte de la pénurie humaine et l’apprentissage continu d’une cruelle guerre d’usure ont profondément transformé la conduite des opérations. La guerre s’installe dans une temporalité longue, sans capacité de rupture stratégique identifiable à court terme, les lignes de front demeurant largement figées.

    Dans ce contexte, le centre de gravité du conflit se déplace vers l’arrière, notamment sur le terrain énergétique. Les frappes russes sur les infrastructures ukrainiennes ont un impact réel, mais celui-ci est amorti par l’adaptation sociale. Ce n’est pas la dispersion de la production qui réduit l’effet stratégique, mais la transformation des usages, générateurs, batteries, solutions locales. À l’inverse, les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes ont révélé des vulnérabilités structurelles. L’histoire rappelle que la guerre énergétique obéit à des lois constantes, comme l’illustra l’inefficacité initiale des bombardements américains sur le Nord-Vietnam avant le minage des ports en 1972.

    La perception du conflit demeure profondément brouillée par un flot continu de récits contradictoires. Les réseaux sociaux, devenus un théâtre informationnel permanent, oscillent entre deux affirmations également simplificatrices. D’un côté, la Russie serait au bord de l’effondrement économique, militaire et politique, promise à une chute imminente. De l’autre, la victoire russe serait inéluctable, portée par le temps long, la masse et l’endurance stratégique. Ces narrations opposées ont un effet commun, elles empêchent toute lecture réaliste de la guerre comme processus d’usure prolongée, sans victoire décisive à court terme, et substituent à l’analyse stratégique une attente quasi eschatologique de l’événement final.

    Ce brouillard informationnel a une conséquence majeure, il masque les effets structurels et de long terme déjà à l’œuvre, au premier rang desquels figure la catastrophe démographique qui frappe simultanément l’Ukraine et la Russie. L’attention se focalise sur les lignes de front, alors que le véritable bilan se dessine dans la durée, par l’érosion humaine, la désorganisation sociale et la rupture de la reproduction démographique. Un indicateur symbolique en donne la mesure, la durée de la guerre en Ukraine dépasse désormais celle de la Grande Guerre patriotique. Les Soviétiques avaient atteint Berlin en moins de temps que la Russie n’en a aujourd’hui passé à progresser de manière centimétrique. Cette comparaison ne préjuge pas de l’issue militaire, mais elle rappelle une vérité stratégique souvent oubliée, la puissance ne se mesure pas seulement à la capacité de détruire, mais à celle de durer sans se dissoudre.

    C’est dans ce contexte que la contribution intellectuelle de la Nouvelle Droite prend tout son sens. Dès les années 1970, elle a formulé une critique radicale de l’ordre issu de 1945, dénonçant l’illusion d’un universalisme juridique capable de neutraliser la puissance. Alain de Benoist a montré que la construction européenne avait commis une erreur originelle en privilégiant l’économie et le commerce au détriment de la politique et de la culture. Il identifie le capitalisme libéral comme un facteur d’aliénation des peuples et plaide pour une Europe multipolaire, libérée de la tutelle américaine, capable de nouer des alliances fondées sur des intérêts concrets plutôt que sur une idéologie universaliste.

    Dans le prolongement de cette analyse, Jean-Yves Le Gallou a insisté sur la dimension démographique et identitaire de la souveraineté. Il rappelle que ce qui était hier considéré comme une trahison, l’abandon de souveraineté, est aujourd’hui présenté comme un progrès. Il dénonce une culpabilisation européenne fondée sur une lecture militante de la Seconde Guerre mondiale, paralysant toute capacité d’action. Pour lui, les peuples européens partagent une mémoire commune et une histoire millénaire, sans lesquelles aucune autonomie stratégique n’est pensable. La souveraineté ne survit pas à la disparition du peuple qui la porte.

    Une nouvelle génération politique, principalement à droite, commence à intégrer ces analyses. Elle ne raisonne plus à partir des promesses iréniques de San Francisco, mais à partir du réel, de la guerre, du déclin démographique, des recompositions de puissance. Elle sait que l’autonomie stratégique suppose une continuité humaine et culturelle, et que l’effacement n’a jamais protégé les peuples.

    L’Europe se trouve ainsi à un moment de vérité. Elle peut persister dans l’illusion d’un monde régi par des normes abstraites ou accepter de redevenir un sujet stratégique conscient de ses intérêts, de ses limites et de ses périls. Sortir de San Francisco ne signifie pas glorifier la guerre, mais reconnaître qu’un ordre politique ne se maintient que s’il est capable de se défendre, matériellement, mentalement et démographiquement. Dans le monde qui vient, la lucidité stratégique ne sera pas un luxe intellectuel, mais une condition de survie.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Polémia, 21 janvier 2026)

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  • L’intervention des USA au Vénézuela : la fin de la souveraineté des États...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist consacré à l'affaire du Venezuela vue comme l'entrée dans une nouvelle ère politique...

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023) et, dernièrement Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025).

     

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    L’intervention des USA au Vénézuela : la fin de la souveraineté des États

    Les récents événements au Venezuela ont été commentés de façon purement partisane. Ceux qui détestent Nicolás Maduro ont applaudi à son kidnapping, ceux qui l’apprécient ont crié au scandale. Deux façons également détestables de passer à côté de l’essentiel. L’essentiel en effet n’est pas de savoir si Maduro est un « good guy » ou un affreux dictateur, mais de comprendre qu’avec cet enlèvement on est entré définitivement dans une ère nouvelle : celle où la souveraineté des États n’est plus reconnue par la puissance dominante.

    L’enlèvement de Maduro a eu lieu le 3 janvier, trente-six ans jour pour jour après celle du président panaméen (et ancien informateur de la CIA) Manuel Noriega. Mais aussi un mois après la grâce accordée par le même Donald Trump à l’ancien président du Honduras Juan Orlando Hernández, condamné en 2024 à quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue par un tribunal new yorkais. Donald Trump a décidé de cette intervention militaire, baptisée « Absolute Revolve », sans tenir compte du droit international (il est vrai très maltraité depuis plusieurs décennies) et même sans consulter le Congrès, comme la Constitution l’y obligeait en principe. Elle lui a permis de réaliser l’enlèvement du président en exercice d’un État souverain. La vraie leçon de ce kidnapping, c’est que Washington revendique désormais le droit d’agir unilatéralement partout où il le veut, y compris contre des États souverains ou des pays alliés. Dès leur fondation les Nations Unies s’étaient définies comme une « ligue d’États souverains ». S’il n’y a plus d’États souverains, elles n’ont plus de raisons d’être.

    C’est aussi un coup de force contre la démocratie, puisque celle-ci repose sur la souveraineté populaire : le Venezuela n’appartient en toute rigueur ni à Trump ni à Maduro, mais d’abord au peuple vénézuélien. Trump n’a pas appelé à de nouvelles élections au Venezuela, il a préféré annoncer aux Vénézuéliens que c’est désormais lui qui dirigerait leur pays.

    Les trumpistes européens sont généralement souverainistes. Ils devront désormais s’accommoder d’un président qui, en matière de souveraineté, ne reconnaît que la sienne. Alors que les partis populistes italiens ou espagnols se sont ouvertement réjouis de l’enlèvement de Maduro, seule Marine Le Pen a eu le courage de déclarer : « Il existe une raison fondamentale pour s’opposer au changement de régime que les États-Unis viennent de provoquer au Venezuela. La souveraineté des États n’est jamais négociable, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur puissance, quel que soit leur continent. Elle est inviolable et sacrée. Renoncer à ce principe aujourd’hui pour le Venezuela, pour n’importe quel État, reviendrait à accepter demain notre propre servitude ».

    L’alibi du « narcoterrorisme »

    L’accusation lancée contre Maduro d’être l’un des chefs du « narcoterrorisme » n’a convaincu personne : le Venezuela n’est pas un producteur de cocaïne et aucun pays d’Amérique latine ne fabrique de Fentanyl. L’accusation d’être le chef d’un prétendu « cartel des Soleils » a d’ailleurs été discrètement abandonnée au moment de son inculpation. Pour expliquer l’enlèvement de Maduro, l’ambassadeur américain auprès de l’ONU a invoqué une autre raison : les États-Unis, a-t-il tout bonnement déclaré, « ne peuvent pas avoir des adversaires qui contrôlent les plus grandes réserves de pétrole au monde » !

    Le Venezuela possède les plus grandes réserves mondiales prouvées de pétrole (303 milliards de barils, soit 17 % du total mondial). Leur exploitation est certes dans un état lamentable, car les prix mondiaux actuels ne rendent rentables ni son extraction ni son raffinage. Mais une infrastructure pétrolière peut être reconstruite quand on en possède les clefs. Même si les États-Unis sont autosuffisants dans ce domaine, le contrôle stratégique du pétrole vénézuélien est de première importance. D’autant que la Chine était jusqu’ici le principal acheteur du pétrole vénézuélien (entre 55 et 90 % selon les mois).

    L’enlèvement de Maduro est surtout de nature à montrer que la politique de Donald Trump n’a rien d’une politique isolationniste. L’isolationnisme aux États-Unis trouve son origine dans le célèbre discours prononcé en 1796 par George Washington au moment de quitter son mandat, pour adjoindre les Américains de « ne s’engager en aucune façon dans des alliances permanentes (no entangling alliances) avec aucun pays étranger ». « Notre grande règle de conduite, vis-à-vis des nations étrangères, est d’avoir avec elles le moins possible de relations politiques, tout en développant nos rapports commerciaux […] L’Europe a une série d’intérêt primordiaux qui ne signifient pas grand-chose pour nous [..] Il serait donc insensé de notre part de nous engager par des liens artificiels à prendre part aux vicissitudes de sa politique ou aux multiples combinaisons qu’engendrent ses alliances et ses inimitiés ». Trump n’adhère pas du tout cette position. Ce qu’il retient du discours de Washington, c’est que les États-Unis ne doivent pas s’engager dans des alliances qui ne leur seraient pas profitables.

    Ce n’est bien sûr pas nouveau. Les États-Unis sont depuis longtemps habitués à intervenir dans les affaires du monde. Depuis 1947, ils même ont participé à plus de 70 changements de régime, en violation flagrante du droit international ! Pascal disait que la force sans le droit est injuste – mais le droit sans la force nécessaire pour l’instituer et le garantir n’est qu’un mirage ou un vœu pieux.

    Trump est interventionniste comme l’ont été presque tous ses prédécesseurs, mais il l’est d’une façon nouvelle. D’une part, il souhaite se borner à des interventions rapides (quelques semaines pour l’Iran, quelques heures pour Maduro), sachant que sa base électorale n’acceptera pas un enlisement du type Vietnam ou Afghanistan. D’autre part, et surtout, il abandonne sans état d’âme le vernis idéologique ou moral dont les Américains étaient jusqu’ici coutumiers. Abandonnant toute hypocrisie, il ne prétend pas se battre pour imposer « la démocratie libérale et la liberté » (freedom and democracy). Et c’est sans aucun souci de justification idéologique ou morale qu’il s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique de tous les États qui ne lui déplaisent.

    Trump a annoncé que les États-Unis vont désormais « diriger » le Venezuela. Il n’a pas dit comment (Marco Rubio comme gouverneur ?). Dans l’immédiat, l’enlèvement de Maduro est un précédent dont la Chine pourra se prévaloir lorsqu’elle envahira Taiwan, et dont Poutine pourra se servir pour ridiculiser les prétentions des Occidentaux à lui donner des leçons en matière de respect des frontières. A Kiev, Zelensky a déjà suggéré à Donald Trump de faire enlever le président tchétchène !

    Cette tactique est en revanche en parfaite consonance avec les orientations de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » (National Security Strategy) rendue publique le 5 décembre dernier par la Maison-Blanche. Les États-Unis y font savoir sans états d’âme que l’hémisphère occidental est désormais leur zone d’influence exclusive – leur chasse gardée. Les « réseaux d’alliance et alliés » des États-Unis y sont mentionnés à la rubrique « moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », ce qui a le mérite de la clarté. Révélateurs sont les mots utilisés par Stephen Miller, conseiller politique de Trump, pour justifie l’intervention américaine à Caracas : « Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir ». Ce qui signifie clairement que les droits de l’homme, les considérations morales et l’État de droit n’appartiennent pas au « monde réel ».

    Business first !

         Trump en raisonne en hommes d’affaires, en termes de deals et de profits. Abandonnant aussi la doctrine du libre-échange, il utilise les tarifs douaniers pour en faire des outils de politique et de géostratégie. Dans tous les domaines, les États-Unis assument désormais un réalisme brutal : seuls comptent les rapports de force. On peut parler de « loi du plus fort » ou de « loi de la jungle », ou encore de retour à l’« état de nature » tel que le concevait Thomas Hobbes. Mais on peut aussi se demander si ce tournant radical ne marque pas plus simplement un retour à une conception réaliste de ce qu’est véritablement la politique, dont le moteur et la marque caractéristique ont de tout temps été l’inimitié.

    Le tournant majeur est donc celui-ci : Washington veut toujours pouvoir intervenir partout dans le monde où il le veut, mais ne prétend plus agir en garant d’un ordre normatif universel. Il n’agit plus en défenseur de l’ordre libéral international mis en place après 1945, mais en fonction de ses seuls intérêts nationaux et régionaux. Qu’importent les frontières et les États amis ou alliés, seuls comptent les intérêts de l’Amérique. Comme l’a écrit l’ancien secrétaire d’État Pierre Lellouche, « cette Amérique a volontairement abdiqué son rôle de leader du “monde libre”, et plus encore de garant d’un ordre international reposant sur des règles. Ce qui compte, ce sont ses intérêts ». Dans ce contexte, la légalité internationale n’est qu’un instrument comme les autres, au même titre que le dollar ou l’extraterritorialité du droit américain.

    A qui le tour maintenant ? La prochaine intervention américaine visera-t-elle l’Iran, Cuba, le Groenland, la Colombie ou le Mexique ? Le Groenland est un territoire constitutif du royaume du Danemark (il l’était déjà avant que ne soit proclamée l’Indépendances des États-Unis !) Il recèle 1,5 million de tonnes de « terres rares » (contre 2 millions aux États-Unis). Outre son intérêt géostratégique évident, son annexion par Washington permettrait aux États-Unis de devenir le pays le plus vaste de la Terre (22 millions de km2, contre 17 millions à la Russie et 9,5 millions à la Chine). Pourquoi le Groenland ? Réponse de Trump : « Parce que les États-Unis en ont besoin ». C’est aussi simple que cela. Le Danemark est aussi membre de l’OTAN. Et alors ?

    Trump parle déjà de « mon hémisphère », comme il dirait « ma femme » ou « ma voiture ». Pour revendiquer tous les droits dans les pays d’Amérique latine, qu’il considère comme son arrière-cour, il allègue la célèbre « doctrine Monroe ». Mais l’interprétation qu’il en donne ne correspond pas à la réalité historique.

    Une « doctrine Monroe » dévoyée

    Dans son discours du 2 décembre 1823, le président James Monroe n’avait nullement voulu conférer aux États-Unis le droit d’intervenir à leur gré dans l’hémisphère occidental ou de s’immiscer outre-mesure dans les affaires des pays du continent latino-américain. Sa « doctrine » consistait uniquement à refuser toute intervention européenne sur le continent américain. C’est aux Européens qu’il s’intéressait lorsqu’il affirmait, « comme principe touchant les droits et les intérêts des États-Unis, que les continents américains […] ne sauraient être considérés comme des sujets de colonisation future par quelque puissance européenne que ce soit ». C’est bien pourquoi Carl Schmitt s’était prononcé en son temps en faveur d’une « doctrine Monroe européenne », interdisant aux pays anglo-saxons toute présence ou intervention militaire sur le territoire européen, mers comprises.

    On ne peut certes pas reprocher à Trump de vouloir défendre en priorité les intérêts de son pays. On devrait plutôt se demander pourquoi les Européens ne se préoccupent pas d’abord de défendre les leurs. La réponse est simple. La construction européenne ayant été liée depuis ses débuts au lien transatlantique, ils ne parviennent pas à comprendre que l’Europe pourrait aussi se construire sans eux.

    La démission de l’Europe

    Les Européens répètent qu’ils ont besoin des États-Unis et qu’ils veulent rester à tout prix leurs alliés au moment où ceux-ci leur font savoir qu’ils n’ont nullement besoin d’eux. Habitués à se tenir en vassaux soumis, ils sont tétanisés de peur à l’idée de s’opposer frontalement à la Maison-Blanche. Alors que l’on assiste en direct à un « découplage » historique au sein de l’Alliance atlantique, ils se refusent à en tirer la leçon. Ils s’accrochent à Washington comme un chien qui prétendrait négocier la longueur de sa laisse. Au lieu de rechercher les moyens de devenir une puissance autonome, ils sont prêts à accepter d’être humiliés comme l’a été Ursula von der Leyen, lorsqu’elle s’est rendue le 27 juillet dernier sur le golf privé de Trump en Écosse et a cédé sans protester à ses exigences en matière de droits de douane imposés à l’Europe.

    S’en remettre aux Américains du soin de garantir leur défense, ce que les Européens font depuis des décennies, impliquait déjà de leur part un abandon de souveraineté. Au moment où la garantie américaine disparaît, loin de vouloir récupérer leur souveraineté, ils multiplient les démarches pour se proclamer plus que jamais des vassaux. Qu’il s’agisse des données, d’intelligence artificielle, de mise à jour de logiciels, de moyens de défense, l’Europe reste à la merci du bon vouloir américain, au moment même où les États-Unis déclarent froidement qu’il ne faut plus compter sur une protection qui leur coûte trop cher. Ils invoquent le droit international, qui a quasiment disparu, ils parlent de solidarité occidentale alors que l’« Occident » a également disparu, ils persistent à vouloir rester au sein de l’OTAN alors que celui-ci est en passe d’éclater. N’ayant toujours pas compris que l’on est en train de changer de monde (de Nomos de la Terre), ils se raccrochent désespérément au monde ancien qui disparaît sous leurs yeux.

    En cas d’annexion du Groenland, ils protesteront, mais se garderont bien d’engager des représailles. Or, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, pourrait très bien, par exemple, revenir sur sa récente décision d’acquérir des avions de chasse F-35 américains, au lieu de s’équiper d’avions européens (quand la France s’en était étonnée, elle avait répondu que son pays se sentirait toujours plus proche de Washington que de Paris !). Les Européens donneront de la salive et de la voix, et rien d’autre. Une fois encore, ils seront inexistants, faute de moyens, et surtout de volonté.

    On en revient au constat fait il y a plus de 2000 ans par Thucydide : «Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Les faibles, aujourd’hui, ce sont les Européens.

    Alain de Benoist (Site de la revue Éléments, 16 janvier 2026)

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  • Fête de Noël !...

     

    Bonne fête de Noël aux lecteurs de Métapo infos !...

     

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    "La fête de Noël, oh, oui ! Ce doit être un misanthrope, l'homme auquel le retour de Noël n'inspire pas un sentiment de joie, ne rappelle pas quelque agréable souvenir... Approchez votre chaise du feu ardent qui pétille, entonnez la chanson de Noël et si votre chambre est plus petite qu'elle n'était voilà une douzaine d'années environ, ou si votre verre est rempli de punch fumant au lieu d'un vin mousseux, prenez la chose du bon côté...Regardez les visages joyeux de vos enfants assis en cercle autour du feu. Sur ma vie, passez gaiement le jour de Noël, et l'année qui va commencer sera pour vous une heureuse année !"

    Charles Dickens

    (tiré de Alain de Benoist, Fêter Noël)

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  • Ne pas céder au nihilisme...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un long entretien donné par Alain de Benoist au Forum pour la Démocratie (FVD) néerlandais, au cours duquel il répond à des questions sur le gramscisme, la métapolitique, le paganisme, la technique ou encore les relations de l'Europe avec la Russie et les États-Unis...

     

                                            

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  • L’Amérique sonne le glas de l’Europe – et l’Europe ne l’entend pas...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la nouvelle tournure des relations entre les États-Unis et l'Europe...

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    L’Amérique sonne le glas de l’Europe – et l’Europe ne l’entend pas

    Dans ma cuisine de Lechiagat, là où les vents du large s’invitent comme des hôtes anciens, une langue de bœuf d’un kilo quatre repose dans une grande marmite et s’attendrit à feu doux. Ce morceau, autrefois le plus humble des abats, presque un cadeau du boucher, est devenu un bien précieux, preuve minuscule mais obstinée de l’augmentation générale du prix de la vie, y compris des nourritures les plus frugales. Son bonheur, c’est qu’elle se prête à plusieurs apprêts. À la sauce tomate elle devient franche et populaire, à la vinaigrette elle prend un tour aristocratique, presque madré. Et puis elle nourrit plusieurs jours, ce qui n’est pas un mince avantage pour qui mène, comme moi, une existence partagée entre mer, papier et solitude.

    Pendant qu’elle cuit paisiblement, je suis à ma table où s’accumulent journaux froissés, peaux d’oignons, casseroles qui sèchent et je lis le document qu’a publié la Maison-Blanche, censé présenter au monde la vision géostratégique de l’Amérique. J’avais promis de le parcourir sans hâte, parce qu’un tel texte demande plus que de l’attention, il exige cette vieille discipline personnelle à laquelle les Bretons étaient attachés, mélange de prudence et d’obstination.

    Je m’attendais à un exercice rhétorique, à des formules convenues. Je découvre un acte de rupture.

    Le fragment le plus saisissant du document américain ne tient pas seulement dans l’usage de quelques mots durs, mais dans la construction méthodique d’un réquisitoire, presque d’un acte d’accusation contre l’Europe. Jamais, depuis la rédaction du Traité de l’Atlantique Nord, Washington n’avait parlé de son «alliée» dans un ton si dénudé, sans fard, sans onction diplomatique.

    L’Europe y apparaît comme un continent engagé non pas dans une simple crise passagère, mais dans un processus historique d’effacement, un glissement lent et continu vers ce que les Américains nomment sans trembler «civilizational erasure». L’expression revient à plusieurs reprises, avec une précision clinique. Elle n’appartient ni au registre polémique ni au lexique politique habituel: elle relève de la morphologie historique, presque du diagnostic anthropologique.

    Les rédacteurs du texte décrivent une Europe qui aurait perdu, morceau après morceau, ce qui constituait sa colonne vertébrale. Ils évoquent une «perte de confiance culturelle», formule qui résume en quatre mots l’épuisement moral d’un continent qui doute désormais de sa légitimité à exister. Ils parlent de «cratère démographique», image frappante, rappelant un sol crevé, affaissé, incapable de soutenir la moindre construction durable. Ils insistent sur des politiques migratoires qualifiées d’auto-destructrices, non parce qu’elles accueillent, mais parce qu’elles remplacent.

    Le texte ne s’arrête pas là. Il décrit des gouvernements instables, incapables de représenter des majorités réelles, enfermés dans des coalitions fragiles, dépendants de minorités bruyantes. Il y a quelque chose d’impitoyable dans la manière dont les Américains écrivent que nombre d’États européens sont gouvernés «par des responsables qui n’ont plus le soutien de leur population», comme si la démocratie représentative, chez nous, n’était plus qu’un théâtre d’ombres.

    Puis vient la phrase qui, pour l’Europe, devrait résonner comme un coup de tocsin: l’idée que plusieurs nations pourraient devenir «majoritairement non européennes», non pas dans un avenir lointain, mais «dans quelques décennies au plus tard».

    Le document ne suggère pas un risque, il annonce une transformation irréversible, presque accomplie : «Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans vingt ans.»

    Ce n’est pas une image, c’est une prophétie.
    Ce n’est pas une alerte, c’est un verdict.

    Voilà ce que l’Amérique pense désormais de nous. Voilà ce qu’elle ose écrire, en pleine lumière, sans prendre soin de ménager les susceptibilités européennes. Le voile diplomatique est tombé: il ne reste plus que la nudité du jugement.

    Mais le plus extraordinaire n’est pas seulement le diagnostic. C’est ce qui le suit. Car Washington ne propose pas d’aider l’Europe à se sauver d’elle-même. Elle propose d’ouvrir un siège à l’intérieur même des nations européennes, de «cultiver la résistance à leur trajectoire actuelle». Autrement dit: soutenir, encourager, financer, accompagner toutes les forces politiques qui voudraient rompre avec l’ordre institutionnel et idéologique dominant.

    Ce n’est plus un rapport stratégique. C’est une intervention doctrinale, une feuille de route pour remodeler l’Europe en profondeur, au profit des intérêts américains.

    Et l’on comprend soudain que ce texte marque une rupture radicale dans l’histoire atlantique.

    Les Américains ne craignent plus de dire qu’ils doutent de l’Europe. Ils doutent de ses gouvernements. Ils doutent de sa survie civilisationnelle. Ils doutent même de sa capacité à rester une alliée fiable.

    Ils ne voient plus en nous un partenaire. Ils voient un champ de bataille idéologique, culturel, démographique.

    Voilà la nouveauté. Voilà la bombe politique. Voilà le morceau de vérité brutale qui, d’un seul coup, éclaire tout le reste.

    Il faut mesurer ce que représente une telle franchise. Depuis Woodrow Wilson, souvent guidé par l’influence moins visible mais décisive du colonel House, les États-Unis ont développé un universalisme qu’ils ont présenté comme un idéal mais qui fut avant tout un outil. La Société des Nations puis l’Organisation des Nations unies n’étaient pas natives d’une philanthropie désintéressée. Elles étaient des instruments destinés à organiser le monde autour d’un pivot: Washington.

    Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe, ruinée par un désastre dont les États-Unis avaient été à la fois les arbitres et les bénéficiaires, fut reliée à l’Amérique par deux chaînes scintillantes: le crédit et l’OTAN. Nous avons vécu avec cette alliance comme avec un mariage arrangé dont on finit par oublier qu’il fut d’abord une tutelle.

    L’administration Trump ne se contente pas de rappeler cette vérité. Elle la proclame et l’assume. Et elle franchit un seuil jamais atteint: elle annonce vouloir «cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein même des nations européennes». Ce n’est pas un détail. C’est une doctrine.

    En clair: les États-Unis soutiendront désormais les forces politiques européennes qui contestent l’ordre institutionnel, migratoire et idéologique dominant en Europe. Ils ne s’adresseront plus seulement aux gouvernements, mais aux peuples, aux partis, aux courants souterrains.

    C’est un renversement total de posture. Une révolution géopolitique en gants de boxe.

    Les Européens, que disent-ils? Rien ou presque. Les chancelleries se raidissent, s’indignent de la forme, regrettent la brutalité, invoquent les fameuses «valeurs». On ne conteste pas le diagnostic, on conteste le ton. Comme si l’esthétique d’un texte importait plus que son contenu.

    Il y a dans ces réactions une sorte de vacuité tragique. Les dirigeants européens ne semblent pas comprendre ce qui leur est dit. Ils persistent à croire que l’Amérique demeure ce protecteur bienveillant dont il suffirait de caresser l’humeur. Ils pensent que la rupture n’est qu’un orage. Elle est tectonique.

    Pourtant, depuis des décennies, des voix européennes avertissent de cette dépendance. Alain de Benoist a montré que l’atlantisme avait fonctionné comme une dissolution de la souveraineté. Guillaume Faye, avec sa verve prophétique, expliquait déjà que les États-Unis n’hésiteraient pas un jour à se délier de l’Europe si leurs intérêts l’exigeaient. Alexandre Douguine voyait dans l’Union européenne un espace intermédiaire incapable d’être sujet. Même Ernst Jünger, dans ses méditations tardives, pressentait que les nations européennes étaient sur le point de perdre le contrôle sur les grandes forces historiques.

    Ce que Trump dit aujourd’hui n’est que l’écho brutal de ces diagnostics longtemps méprisés.

    Et pourtant, paradoxalement, ce texte américain pourrait être pour l’Europe un électrochoc salutaire. Jamais, depuis soixante-dix ans, les Européens n’avaient reçu une telle invitation à redevenir adultes. L’Amérique ne veut plus être notre tuteur. Elle nous dit: assumez-vous. Défendez-vous. Devenez ce que vous prétendez être.

    Mais nos dirigeants n’entendent rien. Ils ne parlent que de ton, jamais de fond. Ils répètent que «l’alliance est indéfectible», comme si le verbe suffisait à conjurer la réalité.

    La langue est prête. Je coupe le feu, la vapeur s’élève, douce et matérielle, un souffle d’autrefois dans une cuisine bretonne. Je referme le document américain. Je reste un instant immobile, les mains tièdes de chaleur et d’inquiétude.

    Ce gouvernement Trump, par son cynisme franc, nous rappelle une vérité que nous avions soigneusement ensevelie sous des couches de bons sentiments et de discours atlantistes: les États-Unis ne sont pas nos amis. Ils sont une puissance. Une grande puissance, certes, mais une puissance qui agit pour elle-même et non pour nous.

    Rien n’est plus normal, d’ailleurs. Rien n’est plus sain.

    Le vrai scandale n’est pas qu’ils défendent leurs intérêts. Le scandale est que l’Europe ne sache plus défendre les siens.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 7 décembre 2025)

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  • Réflexions sur l’idée européenne...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Pierre de Meuse cueilli sur Polémia et consacré à l'idée européenne.

    Docteur en droit, Pierre de Meuse a enseigné dans une école supérieure de management et à la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Histoire des hérésies (Trajectoire, 2010), Idées et doctrines de la Contre-révolution (DMM, 2019), La famille en question - Ancrage personnel et résistance communautaire (La Nouvelle Librairie, 2021) et  Le dogme de l'antiracisme - Origine, développement et conséquences (DMM, 2024).

     

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    Réflexions sur l’idée européenne

    Un horizon enthousiasmant

    Il y a cinquante ans déjà ! Au cours d’une séance de formation à la Domus, cet éveilleur incomparable et étincelant qu’était Giorgio Locchi nous expliquait ce que devait être la future épine dorsale d’une élite européenne. « Il faut, nous disait-il, former des groupes de familles intelligentes issues des nations européennes, mais liées entre elles par une amitié plus riche que celle qui les reliait à leur propre origine, parce que fondée sur une foi commune dans l’avenir de l’Europe impériale. » Une vision enthousiasmante l’animait, nous communiquant sa force de persuasion incomparable. Il nous exhortait aussi à garder vivante « l’Europe des fils, plutôt que celle des pères », parce qu’elle était le fruit de la volonté plus que de la piété. Une idée quelque peu mazziniste, mais c’était la mode en ce temps-là.
    Nous n’avons pas oublié les leçons de cet Italien brillant et inventif, mais, un demi-siècle plus tard, c’est parmi nos ennemis que s’est répandue cette solidarité de caste, dans l’oligarchie apatride qui écrase de son mépris les peuples dont ils sont originaires, et nos efforts se mobilisent au contraire pour soulever les peuples humiliés contre leurs oppresseurs. Cette réalité a un goût amer, mais elle nous inspire une force nouvelle.

    Le projet européen dévoyé et ses impasses

    Quant à l’Europe, ou du moins les institutions que l’après-guerre avait édifiées pour elle, elles ont poursuivi leur marche non vers la naissance d’un imperium commun, mais vers son contraire : l’expression d’un mondialisme déraciné, un simple échelon régional du magma indifférencié dans lequel les masses humaines sont encouragées à émigrer, avec l’interdiction de plus en plus rigoureuse pour quiconque de s’y opposer. Ses seuls moteurs demeurent le fanatisme libre-échangiste, l’idéologie progressiste et la haine des identités héritées.
    Guillaume Faye, conscient de la contradiction insupportable entre l’Europe telle que nous la rêvions et celle qui se construisait « à petits pas », aimait envisager l’hypothèse du Hold-up, métaphore d’un avion dans lequel des passagers déterminés s’introduiraient dans le cockpit et forceraient le pilote à changer sa destination : le détournement de la machine européiste vers le retour à la puissance historique.
    Nous ne pensons pas que cela ait jamais été possible, d’abord parce que, dès sa formation, son fondateur Jean Monnet, qui n’était rien d’autre qu’un agent américain, avait insisté pour que tous les centres de pouvoir y fussent verrouillés, dans une méfiance assumée envers l’influence des peuples. C’est pour cela que la Commission européenne se cooptait, tandis que le Parlement européen est longtemps resté sans pouvoir.

    Or ce que nous voyons approcher aujourd’hui, c’est un risque de faillite de cette Union européenne. Une faillite en tous les sens du terme : financière, politique, diplomatique, administrative et réglementaire. Tel est le résultat de l’idéologie paralysante qui l’a investie : à la fois ultralibérale et écolo-climatique, libertaire et cosmopolite, mais aussi de sa servilité sans limite envers les USA.
    Depuis trente-cinq ans, l’UE a arraché patiemment des pans entiers des attributions des États, non pour les exercer, mais pour les stériliser. Elle a consenti docilement à toutes les manipulations des néoconservateurs américains qui ont conduit à la guerre du Donbass, puis les a reprises à son compte après l’élection de Trump et l’abandon par les États-Unis de la cause ukrainienne, tout en acceptant sans protester la raclée douanière et tarifaire infligée par le suzerain américain et les additions colossales à venir.
    En bref, l’Union européenne nous a permis d’être plus pauvres, moins puissants, moins libres, moins solidaires, moins fiers de nous-mêmes, plus envahis. La situation ne peut qu’empirer, car la puissance s’est déplacée vers les autres continents. À voir les évènements se succéder, il n’est pas déraisonnable de prévoir à court terme le déraillement du train à la bannière bleue étoilée. Faut-il s’en désespérer ? Il nous semble qu’au contraire ce serait une bonne nouvelle. Comme nous le disait Alain de Benoist, il faut souhaiter la fin de ce projet constitué à l’inverse de ce qu’il fallait faire.

    Souveraineté, identité et avenir politique de l’Europe

    Pourtant, nous aimons l’Europe, héritage commun de cultures et de peuples cousins dont les différences n’effacent pas la communauté de civilisation, mais la révèlent. Massis et Thibon ont célébré ce legs de l’Histoire qui, même dans l’opposition, rapprochait nos vieilles nations. Les questions principales qui se poseront dans les années à venir seront la reconstruction de notre souveraineté et la préservation de notre identité collective.

    Quelle souveraineté ? La seule souveraineté politique réelle est nationale, et pour nous française, car la plupart des pays d’Europe cherchent un protecteur qui sera de moins en moins bienveillant. Nous entrons dans une époque de multilatéralisme aux conflits et concurrences féroces. Pour tisser des alliances, redresser l’économie, recréer une industrie, assainir nos finances, les choix seront exclusifs et demanderont aux gouvernants un civisme oublié. Cela n’empêche pas de créer des rapports privilégiés avec certains États, débouchant sur une coopération durable. Il est temps de se souvenir de l’admonestation de Maurras : « Vous voulez faire l’Europe ? Faites. Mais ne faites pas comme si c’était fait. »

    Et quelle identité ? C’est là que se retrouve la permanence de l’Europe. Locchi nous disait déjà en 1976 : « La France est, en modèle réduit, la reproduction de l’Europe. Celtes, Latins, Germains se sont établis sur le territoire de l’Hexagone dans une antiquité reculée ou tardive. Il faut lui conserver cette composition. » Il ajoutait toutefois : « Elle est aussi ce qu’on pouvait en faire de pire. » Il visait la version jacobine de la nation, qu’il détestait, car rien ne nous oblige à croire que le pays commence en 1789.
    Les immigrations subies ne peuvent être absorbées par la France qu’avec des peuples déjà porteurs de l’héritage de l’Europe. Le défi démographique exige une volonté politique sans faille, ainsi qu’une reconstruction de la société, notamment par la restitution à la famille de ce dont elle a été spoliée. Ce ne sera pas facile. Il n’existe pourtant aucune contradiction essentielle entre souveraineté et identité.

    Quant à la construction d’une Europe politique, il faut se référer à l’Histoire. Dans les temps qui viennent, certaines nations d’Europe réussiront mieux que d’autres. Elles verront la nécessité d’agréger leurs puissances et de résister à leurs ennemis potentiels. Sera-ce sous la forme d’une confédération, comme celle tentée par les Habsbourg jusqu’à Sadowa, ou sous la forme d’une conquête comparable au Risorgimento ? L’avenir le dira. Mais une union durable et réaliste, exempte d’idéologies universalistes, sera indispensable pour survivre dans le monde de demain.

    Pierre de Meuse (Polémia, 11 décembre 2025)

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