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15/04/2017

La morsure des Dieux...

Le nouveau film de Cheyenne-Marie Carron, intitulé La morsure des Dieux est sorti en DVD. Réalisatrice indépendante, Cheyenne-Marie Carron signe là son huitième film après, notamment, Patries (2015) ou La chute des hommes (2016).

Le DVD est disponible sur le site officiel de l'auteur ou sur les grands sites de distribution en ligne.

Ludovic Maubreuil, le critique cinématographique de la revue Éléments,  a consacré un bel article au cinéma de Cheyenne-Marie Carron, mis en ligne sur son blog Cinématique.

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" Sébastien, grand amoureux de sa terre du Pays-Basque, est seul à s'occuper de la ferme familiale alors que les soucis s'accumulent : crédits insurmontables, baisse de la production, désorganisation du milieu paysan… Sébastien se bat et cherche sa voie, qui prend un tour spirituel au contact de sa nouvelle voisine, Juliette, aussi Catholique que lui est Païen. Mais leur amour est remis en question alors que Sébastien, rattrapé par les difficultés, est sur le point de tout perdre… "

 

 

« La Morsure des dieux », le nouveau film de Cheyenne Carron : le cante jondo français

Cheyenne Carron est apparue telle une comète dans le paysage cinématographique français au début du XXIème siècle, une comète parce qu’elle semble venir d’un autre monde, celui de l’innocence et de la fraîcheur, qui se moque de la laideur contemporaine, des conformismes et des diktats de la mode ; mais cet ange attaché aux principes divins est armé d’un glaive. Cheyenne Carron, cependant invitée, n’était donc pas présente à la cérémonie des Césars et pour cause : elle n’avait aucune intention de participer à cette mascarade parisiano-parisienne, épicentre de la bien-pensance cinématographique.

Elle a réalisé son nouveau film, La Morsure des dieux, avec les mêmes moyens financiers que les précédents : ceux de quelques amis qui croient en elle et en son cinéma lumineux, fait d’intuition, de fulgurance et de bienveillance. Ce nouveau film est aussi fait des mêmes ingrédients de base qui sont la marque du cinéma de Cheyenne Carron : une photo qui nous montre de beaux paysages, des acteurs qui jouent comme ils vivent, oubliant la caméra, des silences légers, bercés par le vent, qui en disent plus que des textes, des voix aériennes (que la modernité qualifie de « off ») qui déclament des textes profonds, le « cante jondo » espagnol et, ici, au Pays basque, des chants traditionnels émouvants.

Cheyenne Carron a choisi pour cadre de son film le Pays basque, vieille terre de légendes, dont la langue et les traditions, à nulles autres pareilles, vont chercher leurs racines dans le monde enfoui de nos origines, où les bergers s’interpellent encore de sommet en sommet, comme un cri de perpétuation qui transcende les médiocrités du temps. Vieux peuple basque qui révère toujours un génie féminin, Mari, compromis entre le nom païen d’origine, Maya, et le nom de la Vierge chrétienne, ce qui n’a pas laissé indifférente la réalisatrice.

Cheyenne Carron imagine une rencontre entre un jeune homme qui a choisi de rester sur sa terre, prenant la succession de la ferme familiale, et une jeune fille, Juliette, aide-soignante de son métier qui symbolise, avec son personnage empli de douceur et de force, le rôle de catholique ferme dans sa foi, mais aussi tolérante et charitable, qui lui est dévolu.

Sébastien, comme beaucoup de jeunes gens qui ont décidé leur retour à la terre, seuls ou en communauté, est identitaire, attaché au sol de ses ancêtres, et « païen », terme dont la réalisatrice rappelle la connotation péjorative que les premiers chrétiens donnaient aux paysans ; mais ces nouveaux écologistes enracinés prônent une agriculture saine, tournant le dos au productivisme et à l’empoisonnement des sols et s’intégrant à nouveau dans l’ordre cosmique.

Sébastien semble être enfermé dans ses velléités, ses faiblesses, ses agressivités et ses frustrations de rebelle, alors que nous aurions attendu un personnage solaire, sûr de ses choix, chevauchant le tigre, mais nous sentons là les probables influences et références de Cheyenne Carron au cinéma intimiste et parfois bavard de la Nouvelle vague comme celui de Truffaut ou à des réalisateurs qui y furent assimilés comme Eric Rohmer ou Maurice Pialat.

C’est que Cheyenne Carron tient à nous faire découvrir, avec un peu de didactisme, son coup de foudre pour l’univers immense et en partie occulté des anciennes spiritualités européennes, qui avaient fondé et structuré notre monde avant l’apparition du monothéisme chrétien. Face au délitement de notre société, aux bourdonnements et aux craquements inquiétants qui annoncent le raz-de-marée qui emportera tout ce qui n’a pas d’attaches suffisantes pour préparer un monde plus serein, Cheyenne Carron prône un rapprochement entre chrétiens et païens, avec leurs spiritualités inévitablement convergentes qui lui semblent indispensables à la renaissance du monde européen, ou du monde tout court.

Le meilleur ami de Sébastien est un vieux paysan qui sera acculé au suicide. Une scène du film symbolise tout le drame de la paysannerie actuelle : la voiture du vieil homme tombe en panne et il continue sa route à pied ; Sébastien l’invite sur sa moto, le vieil homme enlève alors son béret basque pour mettre le casque de Sébastien, qui va contenir sa tête, bien serrée, casque rigide, plein de règles imposées par la nouvelle société. La paysannerie va mourir, si rien ne change, des assauts répétés des règlements de l’Union européenne, vouée au mondialisme, de ses représentants syndicaux attachés au productivisme, des lobbies agro-alimentaires, des miettes jetées « fastueusement » aux paysans par les grandes surfaces…

On songe à ces paroles d’Oswald Spengler, visionnaire, en 1917, il y a cent ans cette année : « Le paysannat a enfanté un jour le marché, la ville rurale, et les a nourris du meilleur de son sang. Maintenant, la ville géante, insatiable, suce la campagne, lui réclame sans cesse de nouveaux flots d’hommes qu’elle dévore, jusqu’à mourir elle-même exsangue dans un désert inhabité… et le paysan reste sur le pavé, figure idiote, ne comprenant rien, incompris de tous, idoine assez pour être un personnage de comédie et pour approvisionner de pain cette cité mondiale. »

C’est cette figure immuable du vieux paysan, immuable parce qu’il est passé dans l’autre monde, qui conseille à Sébastien d’aller aux sources du monde, à Delphes, d’où partait Apollon vers les terres d’Hyperborée pour se ressourcer et régénérer le monde en permanence. Cheyenne Carron a peut-être compris qu’au-delà du christianisme et du paganisme, existait un pôle, invisible et indicible, auxquels se réfèrent l’un et l’autre, une source invariable, transcendante, qui gère le monde qui tourne autour d’elle comme les rayons de la roue autour du moyeu, la Tradition primordiale.

Pierre-Emile Blairon (Metamag, 2 mars 2017)

 

                       

 

 

13/03/2017

La république n'a pas besoin de savants...

Les éditions Pierre-Guillaume de Roux viennent de publier La République n'a pas besoin de savants, un livre d'entretiens de Michel Marmin avec Ludovic Maubreuil. Journaliste, Michel Marmin a dirigé pendant de nombreuses années la rédaction de la revue Eléments et est aussi l'auteur de plusieurs essais sur le cinéma, dont, notamment, une biographie de Fritz Lang, (Pardès, 2005). Ludovic Maubreuil, quant à lui, est responsable des pages Cinéma dans la revue Eléments et est l'auteur de plusieurs es­sais comme Bré­viaire de ci­né­p­hi­lie dis­si­dente (Alexipharmaque, 2009) ou Ci­né-mé­ta-gra­p­hiques (Alexipharmaque, 2016).

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" Figure emblématique de la « Nouvelle Droite » aux côtés d’Alain de Benoist, ancien rédacteur en chef de la revue Eléments à laquelle il contribue toujours, Michel Marmin s’est également imposé très tôt comme l’un des meilleurs critiques de cinéma de sa génération. Il a illustré son talent à Valeurs actuelles, Spectacle du Monde et au Figaro. Ce livre d’entretiens permet de retracer un itinéraire très riche en découvertes, en rencontres et en points de vue toujours plus originaux et personnels où prime le décloisonnement et la place grandissante faite à l’émotion esthétique. Fervent défenseur du « Macmahonisme », dans sa jeunesse, il porte aux nues le cinéma de Raoul Walsh, Otto Preminger ou Samuel Fuller puis fait l’expérience inédite des créations tout à fait singulières de Jean-Luc Godard. Son regard s’ouvre aussi au fil du temps avec bonheur sur les œuvres de Bresson, de Rohmer ou de Jacques Rozier. Son amitié avec Alain Corneau qui date des années de collège sera très fructueuse : si le musicien développe en lui une sensibilité toute particulière pour le jazz, c’est Michel Marmin qui révèlera sa fibre cinématographique avec la postérité que l’on sait. Collaborateur de Pierre Schaeffer dans les années 60, au Service de la Recherche de l’Ortf, il étend sa palette artistique à la musique concrète qui représente alors l’avant-garde. Grand ami de Léo Malet, il fera publier au Fleuve noir son Journal secret. Jean-Pierre Martinet, dont il fait la connaissance à l’Idhec, enrichit d’autant son goût littéraire jusqu’alors très « hussard »  par une note à la fois plus noire, plus âcre et plus ample. De son côté, Michel Marmin a pris conscience rétrospectivement du talent cinématographique méconnu de l’auteur. Parmi d’autres  amitiés décisives, on retiendra Jacques Vergès, l’avocat du FLN, Alexandre Astruc, cinéaste et critique éminent de la Nouvelle Vague ou encore Raymond Abellio, l’auteur de La Fosse de Babel. "

21/01/2017

Droite/gauche : c'est fini !...

Le nouveau numéro de la revue Eléments (n°164, janvier - février 2017) est disponible en kiosque à compter de ce jour, 21 janvier 2017.

A côté du grand entretien avec Marcel Gauchet et du dossier consacré à la fin du clivage droite/gauche,  on trouvera les rubriques «Cartouches», «Le combat des idées» et «Panorama» et les jeunes plumes talentueuses qui font le succès, mérité, de la nouvelle formule de notre revue préférée.

Bonne lecture !

Vous pouvez commander ce numéro ou vous abonner sur le site de la revue : http://www.revue-elements.com.

 

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Au sommaire de ce numéro :

 

L'éditorial d'Alain de Benoist : Deux dynamiques et une question

Forum          

L’entretien

Marcel Gauchet sans tabous

Cartouches

Le regard d’Olivier François : L’AF et ses dissidents

Une fin du monde sans importance par Xavier Eman

Cinéma : Un coup de tonnerre (de Brest) pour rien

Champs de bataille : La dernière charge des cuirassés

Musique : Grand Blanc, avis de tempête

Sciences

Le combat des idées

Les nouvelles têtes à claques du libéralisme

Éric Brunet, le Père Ubu du libéralisme

Guy Verhofstadt, alias « Baby Thatcher »

La France buissonnière de Sylvain Tesson

Vivre et penser comme des loups

Littérature : entretien avec Louis Jeanne

La leçon de Gabriel Matzneff

Tintin : retour au pays des Soviets

Or noir : la guerre du Chaco

À la redécouverte de Thomas Sankara

Entretien avec Ludovic Maubreuil

Après nous le déluge ? La réponse de Sloterdijk           

 

Dossier

Droite-gauche, c’est fini !

Fiction : Le Pen-Mélenchon au second tour ?

L’obsolescence programmée du clivage droite-gauche

Droite + gauche, et vice versa

Le moment populiste

Permanence du clivage droite-gauche

Pourquoi les vrais socialistes font la guerre à la gauche

Entretien avec Charles Robin

Rencontre avec Bernard Langlois

 

Panorama

L’œil de Slobodan Despot

Série télé : Black Sails

Philosophie : L’esprit dépend-il de la matière ?

L’esprit des lieux : Venise

C’était dans Éléments : Pourquoi le terrorisme ?

Éphémérides

 

13/12/2016

Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron...

Nous reproduisons ci-dessous un bel article de Ludovic Maubreuil, consacré à la réalisatrice Cheyenne-Marie Carron, mis en ligne sur son blog Cinématique, après avoir été publié initialement dans la revue Eléments (n°162, septembre - octobre 2016).

Vous pouvez également découvrir la bande-annonce de son prochain film, La Morsure des Dieux.

Les films de Cheyenne-Marie Carron sont disponibles en DVD sur son site officiel.

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Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron

C’est l’histoire d’une jeune fille de la Drôme qui monte à Paris à sa majorité, CAP de secrétariat en poche, avec la ferme intention de devenir réalisatrice. Née à Valence de parents kabyles, placée à trois mois en famille d’accueil, déclarée Pupille de L’Etat des années plus tard, elle est officiellement adoptée à l’âge de 20 ans par les Carron et décide alors de changer de prénom. Par fidélité à son petit frère d'origine indienne mais également en hommage à l’un des derniers films de John Ford, Les Cheyennes (1964). En 2014, elle le compose avec Marie, suite à son baptême catholique. C’est l’histoire de Cheyenne-Marie Carron, qui a réalisé à ce jour deux courts-métrages (dont le premier à 25 ans) et six longs, deux autres étant en préparation.

Viennent dans l’ordre, Ecorchés (2005), huis-clos étouffant sur un couple reclus volontaire dans une vaste maison, peu à peu anéanti par son propre nihilisme ; Extase (2010), somptueuse méditation sur l'enfantement et la mort, la foi et le doute, l'art et le sexe ; Ne nous soumets pas à la tentation (2011), drame à tiroirs et à révélations, raconté successivement par ses trois protagonistes ; La Fille Publique (2012), superbe portrait de son adolescence, retraçant avec une franchise exemplaire, cette période délicate ; L'Apôtre (2014), itinéraire douloureux d'un musulman finissant par devenir chrétien, dont la sortie fut plusieurs fois repoussé en raison des attentats en France ; Patries (2015), intense film sur la banlieue, croisant les destinées de Sébastien, en butte au racisme anti-blancs, et de Pierre, Africain en France depuis l'âge de cinq ans.

Que ce soit en raison de la hardiesse de ses sujets ou du fait qu'elle ne fasse pas partie du sérail, Cheyenne-Marie Carron bâtit son œuvre en dehors du système. Elle écrit, réalise et produit elle-même ses films, les tourne avec peu de moyens, pour quelques dizaines de milliers d'euros, avec bien souvent des acteurs et des techniciens en participation, c'est à dire rétribués en fonction des recettes. La dernière ligne du générique de fin de Ne nous soumets pas à la tentation est un extrait du Manuel de survie de Werner Herzog, décapante charge contre l'industrie cinématographique : « Tu ne dois jamais dépendre de quiconque. Deviens ton propre producteur. L'argent suivra… »

Une main glisse le long d’une façade d’immeuble, d’une grille de jardin, d’une cloison d’appartement. Elle en effleure les arêtes de métal, la douceur un peu rêche du papier-peint, les aspérités du crépi. La caméra suit celle ou celui qui marche ainsi d’un pas décidé, tout en se focalisant sur cette main qui malgré la hâte, l’inquiétude ou la détermination, s’attarde encore un peu, profite de ces sensations bientôt évanouies, puisqu’il faudra bien finir par quitter cet immeuble, ce jardin, cet appartement. Ce plan récurrent dans le cinéma de Cheyenne-Marie Carron donne assez bien la mesure du caractère fordien de ses personnages, lesquels ne vont jamais de l’avant sans garder chevillée au corps, la mémoire de ce qui les a fondés, comme un peu de terre natale au fond de la poche. Chez Ford en effet, le héros n’envisage l’autre, ne part à sa découverte ou à son affrontement, qu’en fonction de ce qu’il sait de lui-même et de sa communauté. C’est même parce qu’il a besoin de la compléter, de l’affermir ou d’enfin l’accepter, qu’il se confronte à d’autres identités que la sienne, comme le capitaine Thomas Archer face aux indiens de Cheyennes.

La rencontre avec l’autre, chez Ford comme chez Cheyenne-Marie Carron, n’est jamais anodine, mais au contraire décisive. Elle permet de départager ce qui n'a jamais été que postures machinales et ce qui demeure essentiel, ce qui résulte de racines profondes et ce qui ne relève que de du cosmétique, ce qui s’impose et ce que l’on prétend. La relation violente à l’autre, après les mensonges et les simagrées de la ressemblance, permet de déployer son identité sans pour autant en renier l'origine. C’est ainsi que Pierre, Camerounais élevé en France, cheminera tout au long de Patries, notamment grâce à son amitié manquée avec Sébastien, jusqu’à désirer rejoindre la terre de ses ancêtres ; mais c’est aussi de la sorte qu’Akim, dans L’Apôtre, de confession musulmane mais se heurtant aux principes rigoristes de son frère, deviendra chrétien. Dans les deux cas, chacun des personnages s’est pleinement réalisé, après avoir quitté ce qu’il pensait être et devenu ce que profondément il était. Deux leitmotivs de son cinéma peuvent alors être rapprochés : la rixe brutale, qui voit l’un contre l’autre, frères, sœurs ou camarades se combattre, et puis le plan intimiste, avec une porte entrouverte en amorce, dévoilant un personnage qui dans le secret d’une chambre, entonne un chant ou récite une prière. D’un côté, la violence sans fard, filmée au plus près par une caméra incisive, et de l’autre, la lente maturation dans le retrait de l’arrière-plan. Le combat-chrysalide, qui permet de se nourrir et se démarquer de cet autre au reflet inversé, et puis la métamorphose, qui n’est finalement qu’une réappropriation définitive de soi.

La richesse des films de Cheyenne -Marie Carron tient à cette dialectique fordienne, à cette quête acharnée de ce qui fonde puis forge une identité. Elle procède également d’un style audacieux, tentant de lier la rigueur de l'enchaînement classique aux bouleversements du cinéma-vérité. Cette démarche esthétique, que l’on peut cette fois rapprocher du cinéma de Pialat, apparaît d’autant plus anachronique que la mode, tout juste à l'opposé, est aux dérèglements formels les plus hauts en couleurs, combinés au chiqué relationnel, aux témoignages parodiques, aux faux-semblants de la sincérité … On observe en effet dans cette œuvre d’une grande cohérence, une oscillation permanente entre l’implacable progression dramatique et le maelstrom d'émotions qui figent les personnages. Il en va de même entre le sens précis d'une séquence et la kyrielle de sensations qui viennent s'y inviter, entre la vérité d'un acteur et la logique de son rôle. Ces trois registres d'opposition montent ainsi chaque film jusqu’à son point de rupture, exerçant une tension bouleversante entre le documentaire et l’allégorie. A ce titre, on peut remarquer qu’à de nombreuses reprises, la caméra vient capter la position des mains des acteurs. Qu’ils les saisissent dans la justesse d'une attitude, le savoir-faire d’un travail, qu’ils les montrent ouvertes pour la gifle ou le pardon, qu’ils les préfèrent caressantes ou crispées sur un refus, ces plans magnifient autant le caractère immuable d’un langage que la beauté évidente de l’instant.

Il est bien d’autres raisons pour lesquelles ces films se révèlent précieux. Le cinéma français contemporain, par exemple, paraît ne rien penser des paysages dont il agrémente ses récits. Il les oublie dans le flou des arrière-fonds ou bien les maquillent de grandiloquence publicitaire. Réduites à un décor, les expressions de la nature ne sont plus là qu’en supplément, profondément désaffiliées. A l'inverse, les héroïnes et les héros de Cheyenne-Marie Carron font corps avec la nature, leurs sentiments les plus contrastés en épousent les formes, un lien organique s'établit entre la mer, le vent, la forêt et leur psyché. Il peut s’agir d’exaltation comme d’apaisement, de rencontre tragique comme de recours inespéré. L'escalade meurtrière des amants d'Ecorchés se nourrit des bourrasques qui frappent à leur porte et dévastent les alentours ; les souvenirs et les craintes d'Extase s’accompagnent en fond sonore d’eau qui s’écoule lentement, de vagues violentes, de pluie régulières ; Yasmeen (La Fille publique) croise souvent des arbres à ses moments de grand désarroi, y grimpe même pour s’y réfugier. Akim (L’Apôtre), en plein conflit spirituel, trouve le réconfort en enserrant de ses mains le tronc d'un arbre, tandis que le groupe d'anciens musulmans convertis au christianisme se réunit en secret dans une clairière ; Pierre (Patries) retrouve entre les arbres d'un parc, la musique traditionnelle de son pays. Tout comme la sensualité mystique qui émane de la plupart des films de Cheyenne-Marie Carron, cette union vivifiante entre l'homme et la nature, ce rapport charnel à la terre, transcende ces récits de vengeance et de conquête, d'accomplissement et de renoncement, de foi et de doute. La rencontre enthousiaste avec la spiritualité païenne, dont la cinéaste nous parle dans l'entretien qui suit, semble ainsi un aboutissement logique, tant la matière de son cinéma en était déjà, depuis l’origine, profondément imprégnée.

Catholique fervente néanmoins sensible à l'effusion païenne, cinéaste autodidacte affinant des mises en scène toujours plus exigeantes, auteur exclue du système continuant de ne faire aucune concession à l’air du temps, Cheyenne-Marie Carron n'a sans doute pas fini de remuer le monde désenchanté, désengagé et désespérant du cinéma français. Comme Dumont, Brisseau, Viel et quelques autres, elle en sauve même l'honneur.

Ludovic Maubreuil (Cinématique, 5 décembre 2016)

 

                    

19/11/2016

Quand le renouveau vient de l'est...

Le nouveau numéro de la revue Eléments (n°163, novembre - décembre 2016) est disponible en kiosque à compter de demain, 19 novembre 2016.

A côté du grand entretien avec Patrick Buisson et du dossier consacré au renouveau qui vient de l'est,  on trouvera les rubriques, toujours aussi riches, «Cartouches», «Le combat des idées» et «Panorama».

Bonne lecture !

Vous pouvez commander ce numéro ou vous abonner sur le site de la revue : http://www.revue-elements.com.

 

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Au sommaire de ce numéro

Éditorial           

À l’Est, du nouveau
Alain de Benoist           

Forum           


L’entretien
Patrick Buisson, la démocratie confisquée   
        

 


Cartouches

Le regard d’Olivier François : Montmartre retrouvé

Une fin du monde sans importance
par Xavier Eman

Cinéma : Pierre Étaix n’est plus
par Ludovic Maubreuil

Champs de bataille : Le ciel bas d’Austerlitz
par Laurent Schang

Benoît Duteurtre, la nostalgie heureuse
par Thomas Hennetier

Les duellistes : le remède suisse en débat
par David L'Épée et Oskar Freysinger

Léo Ferré, anarchiste monégasque
par Christophe A. Maxime

 

Sciences
Le Nobel de médecine au Japonais
par Jean-François Gautier

 

Le combat des idées

États-Unis vs Europe. La guerre du droit aura bien lieu
par Pascal Eysseric

De l’urgence d’être conservateur
par Thomas Hennetier

Entretien
Roger Scruton : au royaume du conservatisme

L’éternelle jeunesse du Kindred of Kibbo Kift
par Olivier François

Entretien
sur Kindred of Kibbo Kift avec Annebella Pollen

Entretien
Mathieu Bock-Côté : vie et mort du Québec

Black Lives Matter, les vies noires comptent, les autres aussi
par James Littel

Robespierre, angles morts d’une légende noire
par David L'Épée

Michel de Saint Pierre contre Jean d’Ormesson
par Christian Brosio

Qui se souvient encore de Louis Pauwels ?
par Grégory Pons

Sauvons la série B européenne
par Nicolas Gautier

Le nanar autrement
par David L'Épée          

 

Dossier
À l’Est, du nouveau

Les enragés de la littérature russe. Les bâtards de Joseph Staline et d'Edouard Limonov
par Pascal Eysseric

Zakhar Prilepine, l’enragé
par Slobodan Despot

Entretien avec Zakhar Prilepine
par Michel Thibault

Au-delà de la géopolitique, des hommes
par Xavier Eman

Hubert Seipel : Poutine, une vision du pouvoir
Extrait de son livre

Entretien
Alexandre Latsa : les sanctions contre la Russie

Le traditionalisme de Vladimir Soloviev
Arnaud Guyot-Jeannin

Entretien
Thierry Marignac présente « Zapoï »

Entretien
Alexandre Douguine : qui es-tu, Poutine ?

Le groupe de Visegrád ou les quatre alter-Européens
par Ferenc Almassy         

Panorama

L’œil de Slobodan Despot

Série télé : BrainDead
par Frédéric Dufoing

Philosophie : l'action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l'Histoire
par Jean-François Gautier

L’esprit des lieux : Kiev
par Armand Grabois

C’était dans Éléments : A. Zinoviev, rebelle à l’Occident
par Jean Despert

Éphémérides

 

 

03/11/2016

Le cinéma ne se rend pas !...

Les éditions Alexipharmaque viennent de publier Ciné-méta-graphiques - Le cinéma ne se rend pas II, un recueil de textes de Ludovic Maubreuil. Chroniqueur pour le cinéma dans la revue Éléments et responsable du blog Cinématique, Ludovic Maubreuil est déjà l'auteur, chez le même éditeur, d'un essai intitulé Le cinéma ne se rend pas ainsi que de deux tomes d'un Bréviaire de cinéphilie dissidente.

 

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" Qu’il s’agisse d’études trans­ver­sales au­tour de thé­ma­tiques ci­b­lées (1è­re ­par­tie), d’ar­ticles po­lé­m­iques liés à l’ac­tua­li­té (2ème par­tie), d’ana­lyses mé­t­a­po­li­tiques d’œuvres po­pu­laires ou mé­c­on­nues (3è­m­e ­par­tie), ces textes tentent de cé­l­é­b­rer le ci­né­ma qui ne s’en laisse pas comp­ter, qui ne prend pas ses spec­ta­teurs pour des es­t­hètes do­ciles et des con­som­ma­teurs sou­mis. Ac­ca­b­lé de lieux com­muns re­peints à neuf, d’idées reçues éri­gées en règles d’or, de formes vides fas­ci­nantes, le ci­né­ma post­mo­derne ap­pa­raît sem­b­lable à la Gar­de Im­pé­ria­le ­cer­née par les troupes an­g­laises de Wel­ling­ton : tout comme elle, se­lon le mot du Gé­né­ral Mi­c­hel at­t­ri­bué à Cam­b­ronne, il est en train de mou­rir ; tout comme elle ce­pen­dant, il ne se rend pas. Sous les atours les plus dé­s­or­don­nés du style, la ri­gueur d’une re­p­ré­s­en­ta­tion ou la jus­tesse d’un rap­port d’images, ré­duisent en­core à néant le chaos des signes. Sous la nov­langue et les mots d’ordre, un lan­gage ré­siste."