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28/02/2014

La dignité humaine : une notion fourre-tout ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à la notion de dignité humaine, utilisée dans le débat publique pour justifier aussi bien l'interdiction des spectacle de Dieudonné que l'autorisation de l'euthanasie...

 

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La dignité humaine : une notion fourre-tout

Manuel Valls a obtenu du Conseil d’État qu’il interdise un spectacle de Dieudonné au motif que celui-ci portait atteinte à la « dignité humaine ». On évoque aussi la dignité humaine à propos de l’euthanasie. L’expression n’est certes pas nouvelle, mais que vous inspire son emploi tous azimuts ?

La « dignité » fait partie de ces mots dont le sens a complètement évolué au fil des siècles. Chez les Romains, la dignitas est une vertu au même titre que la gravitas ou la pietas. Tous ne la possèdent pas également, car elle s’apparente au mérite. Il y a ceux qui en font preuve, face aux épreuves et aux revers de la vie par exemple, et ceux qui en sont incapables. Chez Montesquieu, la dignité dénote encore la distinction et, en ce sens, elle s’oppose à l’égalité. Mais aujourd’hui, la « dignité » a une tout autre signification. Conformément à la Déclaration des droits de l’homme de 1948 (« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité en en droits »), elle est perçue comme un attribut de l’individu à seule raison de son appartenance à l’espèce humaine, une qualité morale inaliénable liée à son essence qui, à ce titre, exigerait un respect inconditionnel. Tout homme est réputé être détenteur d’une « dignité » intrinsèque inhérente à sa personne, que cette personne s’appelle Staline, Hitler ou Mère Teresa. On ne saurait plus être ontologiquement indigne, la dignité n’étant pas susceptible d’un plus ou d’un moins.

Il y a donc des façons très différentes de comprendre le concept formel de « dignité humaine ». On le voit bien dans les débats sur la bioéthique, la même expression pouvant être alléguée pour défendre l’euthanasie active (le « droit de mourir dans la dignité ») ou au contraire pour la condamner (« l’égale dignité de toute vie »). En proclamant en 1991 que « la dignité de l’homme tient à son humanité même », le Comité consultatif national d’éthique n’a strictement rien éclairé. Il est tout aussi difficile de faire de la « dignité humaine » un élément constitutif de l’ordre public, à la façon d’un Manuel Valls voulant interdire un spectacle avant même qu’il ait eu lieu, c’est-à-dire pour restaurer la censure préalable. Plusieurs juristes n’ont pas manqué de le souligner. Tel est le cas d’Anne-Marie le Pourhiet, professeur de droit public à l’université de Rennes I, qui n’hésite pas à parler de « notion fourre-tout ». « Ériger cette notion philosophique et morale, éminemment subjective et relative, en norme juridique, écrit-elle, est une folie […] aboutissant à un arsenal répressif menaçant notamment la liberté d’expression. »

Avant la fin de vie, il y a la vie tout court. La marchandisation des personnes n’est-elle pas une autre forme d’atteinte à la dignité humaine ?

C’est l’évidence. Les moralistes ont d’ailleurs de tout temps opposé ce qui a un prix à ce qui a une dignité. « Ce qui a un prix, écrit Kant, peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. » Disons que ce qui fait la valeur des individus, c’est qu’ils ne sont pas substituables : de ce point de vue, aucun n’en vaut un autre. Dès l’instant où l’existence humaine est réduite au domaine du calculable, de l’évaluation comptable, dès l’instant où, au lieu de reconnaître que l’homme est une « totalité de sens », comme le disait Hegel, on considère que ce qui n’a pas de sens économique n’en a aucun, on porte atteinte à la dignité humaine. Mais c’est précisément ce que fait le système de l’argent, dont le présupposé implicite est que l’on n’est que ce que l’on a. Soit l’on donne la priorité à l’être, soit on la donne à l’avoir. Nous sommes aujourd’hui dans la civilisation de l’avoir.

Pour le dire autrement, nous sommes passés d’une époque où l’on était riche parce que l’on était puissant à une époque où l’on est puissant parce que l’on est riche. Comme le disait Jacques Séguéla, « si t’as pas de Rolex à cinquante ans, c’est que t’as raté ta vie ». Les États, quant à eux, vivent désormais dans la dépendance des marchés financiers et des agences de notation. Ne nous étonnons pas que la plupart des démocraties soient devenues de simples oligarchies financières.

Pareillement, il paraît de plus en plus difficile à de plus en plus de gens de vivre dignement de leur travail. Encore une autre atteinte à cette même dignité humaine ?

Quand on parle de dignité, il est de coutume de citer la maxime kantienne selon laquelle il faut toujours traiter autrui comme une fin et non comme un moyen (Critique de la raison pratique). Dans les faits, c’est évidemment la pratique inverse qui prévaut. De même que le droit au travail n’a jamais fourni un emploi, la « dignité » qu’on attribue à chacun n’a jamais empêché le capital d’exploiter le travail vivant. De même, si la « réussite » sociale est ce qui s’exprime d’abord en termes monétaires, alors il n’est pas immoral de recourir à tous les moyens pour s’enrichir. Les milliardaires du CAC 40 le savent depuis longtemps.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 16 février 2014)