Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/10/2013

Les raisons du vote FN...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Marc Crapez, cueilli sur le site de Marianne et consacré au vote en faveur du FN...

Chercheur en sciences politiques, Marc Crapez est l'auteur de plusieurs essais comme La gauche réactionnaire (Berg, 1998), L'antisémitisme de gauche au XIXe siècle (Berg, 2002), Défense du bon sens (Rocher, 2004).

Brignoles - élections - FN.jpg

Les raisons du vote FN

Jadis les sondages sous-estimaient le vote Front national, car les gens hésitaient à se dévoiler. C’est l’inverse aujourd’hui, où certains sondés en profitent pour adresser aux partis traditionnels un coup de semonce qu’ils ne confirment pas toujours dans les urnes. 
 
Pour expliquer le résultat de Brignoles, beaucoup postulent une montée quasi continue du populisme en Occident. A cette vision accusatrice et déterministe, on peut préférer penser que rien n’était entièrement joué d’avance et poser le problème en ces termes : qu’est-ce qui, dans ce petit coin de France, a donné quelques centaines de voix supplémentaires au FN, ou a fait opter pour l’abstention des électeurs qui n’avaient pas envie de voter contre le FN ? 
 
Les commentaires d’Internautes, si l’on écarte ceux qui sont trop politisés, fournissent une série de facteurs et d’indications. Cela permet de mieux comprendre pourquoi, sans forcément franchir le pas du vote FN, certains s’abstiennent pour le laisser élire : ils considèrent parfois le FN comme un moindre mal, dont les défauts ne sont pas pires que ceux d’autres partis. 
 
Ils considèrent même qu’ils sont assez grands pour voir tout seuls les défauts du FN et que les partis traditionnels devraient balayer devant leur porte et cesser de s’exonérer de leurs responsabilités. Un Mariannaute trouve décevant que ces partis se renvoient la balle de l’élection de Brignoles : « Toujours les autres ; jamais eux ». Ils excellent à « faire des déclarations tonitruantes sur le FN ; genre c’est un poison, un parti fasciste ». Mais « vrai ou faux ce n’est pas l’important ».

Les limites du discours paternaliste

Quand l’UMP annonce la formation d’un groupe de travail sur le vote FN, un internaute proteste : « Ainsi donc plus de 6.000.000 de Français auraient besoin d’une psychanalyse ! Un groupe de travail et pourquoi pas un groupe de chercheurs, de scientifiques pour analyser ces individus qui votent FN comme s’il s’agissait d’une nouvelle espèce animale découverte à Brignoles ». 
 
Ainsi, les démarches paternalistes sont mal perçues. Certains commentateurs ont tendance à croire les autres quelque peu attardés ou prisonniers de handicaps. Or, les électeurs FN ne sont pas en proie à des pathologies, ils sont sensés et ont des QI normaux. Se targuer d’avoir « siphonné » les voix du FN ne fonctionne qu’une fois, parce que la formule est péjorative et laisse un mauvais souvenir. 
 
A Brignoles, la candidate UMP n’a pas été à la hauteur : en appeler à la res-pon-sa-bi-li-té, insinuait, ipso facto, que les électeurs du Front national seraient irresponsables et que le Front républicain jusqu’aux communistes serait un procédé salvateur. Les gens vers lesquels on remue l’index en disant « ce n’est pas bien, mon petit » se rebiffent et d’autres basculent par solidarité de leur côté. 
 
Sans surprise, un internaute accuse « l’immigration en augmentation » -ce qui est différent du thème d’extrême-droite de la guerre ethnique imminente- et « les magouilles ». Ce point est développé par un autre internaute : « Une élite déconnectée du réel consanguine et impunie. La multiplication des affaires odieuses (Woerth, Cahuzac, DSK, Sarkozy, Balkany… j’en passe) qui ne menant qu’à des relaxes et des non-lieux donnent l’impression d’une immunité judiciaire des élites ». 
 
La consanguinité rend les élites indéboulonnables. A 78 ans, le maire communiste de Brignoles, Claude Gilardo, avait-il encore les qualités de pugnacité et de réactivité nécessaires ? Fallait-il que Gaston Flosse, récemment réélu en Polynésie à 82 ans, soit investi comme candidat par l’UMP ? Ajouté à cela le préfet de la route qui faisait « sauter ses contredanses » et tous les partis paraissent éclaboussés. 
 
Une autre « exaspération » résulte de la guerre des chefs à l’UMP, ou encore des « promesses non tenues » par les différents partis au pouvoir. Une désillusion accentuée après une alternance politique de 2012 qui ne semble pas tenir toutes ses promesses. Certains déplorent, en outre, un effritement des règles communes et des repères. « Les lois ne sont pas respectées », dit l’un. Un autre réclame « le respect des règles, les valeurs morales ». Un troisième se range dans la catégorie des « citoyens qui respectent les lois, travaillent et ont des problèmes pour finir leurs mois ». 
 
Enfin, on rencontre souvent cette objection : pourquoi les écologistes ou les communistes, qui pèsent à peine plus de 2% chacun, ont-ils plus d’élus que le FN, qui atteint presque 20% ? Bien sûr, c’est en partie la faute au FN, qui ne fait pas de concessions pour s’insérer dans une coalition électorale. Mais au-delà d’un certain différentiel, les gens ne le comprennent plus et ne l’admettent pas. Il faut donc remédier à ce sentiment d’iniquité en introduisant une dose de proportionnelle pour faire une place au FN. En démocratie, il faut que (presque) chaque voix compte. Le jeu démocratique ne peut demeurer durablement faussé. 
 
Marc Crapez (Marianne, 22 octobre 2013)