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elisabeth lévy - Page 4

  • Quand le Comité Orwell veut relancer le débat...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien avec Alexandre Devecchio, cueilli sur Philitt et consacré à la création du Comité Orwell. Alexandre Devecchio est journaliste au Figaro et responsable des pages Figaro Vox.

    On observera avec intérêt dans les mois à venir avec qui le Comité Orwell s'autorisera à débattre...

     

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    Alexandre Devecchio : « Le Comité Orwell est prêt à débattre avec tous ceux qui représentent une vraie sensibilité dans le pays »

    Alexandre Devecchio est journaliste. Il est en charge du Figaro Vox, la plate-forme débat/opinion du Figaro.fr. Avec une poignée de confrères, il est à l’origine de la fondation du Comité Orwell, une association qui a pour but de réinjecter du pluralisme dans la sphère médiatique.

    PHILITT : Vous avez choisi de mettre votre association sous le patronage d’Orwell. Pourquoi cet auteur en particulier ?

    Alexandre Devecchio : Nous avons choisi le célèbre auteur du roman d’anticipation 1984 parce que c’est un journaliste et un intellectuel qui s’est distingué par son refus absolu de tout manichéisme. Orwell ne se laissait jamais enfermer dans une case. Il était bourgeois mais proche des gens ordinaires, athée et pourtant attaché aux valeurs éthiques de la religion, défenseur des valeurs traditionnelles et néanmoins désireux de bousculer l’ordre social, patriote et révolutionnaire, anarchiste et conservateur. C’est un oxymore à lui tout seul et un formidable empêcheur de penser en rond. Comme le dit Jean-Claude Michéa dans son essai  Orwell, anarchiste tory : « Orwell était un des analystes les plus lucides de l’oppression totalitaire sans pour autant renoncer en rien à la critique radicale de l’ordre capitaliste, un défenseur intransigeant de l’égalité sans souscrire aux illusions progressistes et modernistes au nom desquelles s’accomplit désormais la destruction du monde. »

    Orwell est à des années-lumière de la vision binaire et de la culture du clash qui divisent le monde entre la gauche et la droite, entre les bien-pensants et les mal-pensants, entre les anti-racistes et les racistes. Il aurait vomi notre système politico-médiatique hémiplégique où les opposants au mariage homosexuel, qui pour la plupart se battent contre la marchandisation de la vie, se voient taxés d’homophobie, voire de fascisme. Où on ne peut pas se permettre de critiquer l’islamisme sans être accusé d’islamophobie et, où dans le même temps, on est obligé de se sentir Charlie sous peine d’être renvoyé dans le camp des terroristes.

    PHILITT : Pourquoi ne pas avoir choisi un Français ? Péguy aurait fait l’affaire.

    Alexandre Devecchio : La fondation Marc Bloch, qui était présidée par Élisabeth Lévy, nous a beaucoup inspirés. Cependant, nous ne voulions pas faire exactement la même chose. Charles Péguy est aussi un auteur que nous admirons énormément. Mais le nom  d’Orwell s’est imposé assez naturellement. C’est sans doute l’auteur contemporain qui a le mieux pressenti les conséquences de la mondialisation. Et le fait qu’il ne soit pas Français et Britannique de surcroît est assez ironique. C’est un beau pied de nez à ceux qui chercheraient à nous enfermer dans le parti du « repli » ou de la « France rance ».

    PHILITT : Dans quelle mesure le monde dans lequel nous vivons ressemble à celui décrit par Orwell dans 1984 ?

    Alexandre Devecchio« Le parti finirait par annoncer que 2 et 2 font 5, il faudrait le croire. L’hérésie des hérésies était le sens commun », écrit Orwell. 1984 nous plonge dans un monde totalitaire gouverné par un Big Brother qui s’insinue dans les consciences. Le crime de la pensée est passible de mort, et la réalité dictée par la novlangue d’un parti unique et par son ministère de la Vérité. Dans le monde d’Orwell, les nations ont été abolies, il reste trois blocs uniformes qui font semblant de s’affronter en permanence : Océania, Eurasia et Estania. Le but est de créer un homme nouveau et docile, affranchi de tous les déterminismes et donc plus malléable. Big Brother déclare fièrement : « Nous avons coupé les liens entre les enfants et les parents, entre l’homme et la femme. »

    À l’époque, les lecteurs ont vu dans 1984 une critique des régimes soviétiques et nazi. Pourtant en relisant Orwell aujourd’hui, nous avons l’impression d’y retrouver certaines caractéristiques de notre époque. La globalisation, qui pourrait encore être accentuée par les nouveaux traités économiques, a  fait émerger un monde hors-sol, uniforme et post-national proche de celui imaginé par l’écrivain. Le consumérisme a fait de l’individu le petit homme déraciné dont rêvait Big Brother.

    PHILITT : N’est-il pas excessif de penser que nous vivons dans une époque totalitaire ?

    Alexandre Devecchio : Le totalitarisme peut renaître sous de nouvelles formes très différentes du communisme et du nazisme. Le danger qui guette l’Occident est celui d’un totalitarisme soft, celui du marché, de la technique et des normes qui transforment petit à petit l’individu libre en un consommateur docile et passif. Ce totalitarisme a ceci de singulier qu’il ne s’impose pas par la force, même si la loi du marché peut être très brutale. Il fait de l’homme l’esclave de ses propres pulsions. C’est plus pernicieux, plus sournois, mais non moins efficace. L’autre menace, c’est l’islamisme qui se nourrit justement du désert des valeurs de l’Occident consumériste. Au comité Orwell, nous pensons qu’il y a un chemin à trouver entre le progressisme des imbéciles et l’archaïsme des ayatollahs, entre l’homme nouveau sans racines ni nation et le retour du fanatisme, entre la femme objet et la femme grillagée.

    PHILITT : Le Comité Orwell déplore l’unanimisme médiatique. Comment redorer le blason de la profession ?

    Alexandre Devecchio : À notre modeste échelle, nous allons commencer par répondre à la centaine de courriers que nous avons reçue de la part de gens ordinaires qui ne se sentent plus représentés par les médias. Hormis les colloques et les conférences que nous allons faire par la suite, nous organiserons assez rapidement des rencontres pour échanger à propos de notre métier. Les gens veulent comprendre ce décalage entre leur vie réelle et ce qu’ils lisent dans les médias. Il faut être à l’écoute. La force d’Orwell justement, c’est qu’il puise son inspiration dans l’expérience vécue. Quand il écrit Le Quai de Wigan sur la condition ouvrière britannique, il le fait après avoir visité trois fois une mine à Wigan. On va m’accuser de faire de la démagogie, mais je pense que certains journalistes devraient faire un stage  à l’usine. Cela modifierait leur regard sur la société.

    PHILITT : Et concernant plus particulièrement les jeunes journalistes ?

    Alexandre Devecchio : Nous devons faire preuve d’esprit critique et avoir une vision moins techniciste du métier que celle qu’on nous enseigne dans les écoles de journalisme. Notre métier ne consiste pas à recopier des dépêches AFP comme les personnages de 1984 recopient les tracts du parti dans la novlangue officielle. Mais je ne veux pas être manichéen non plus : les journalistes, les jeunes en particulier, comme le reste de la société, évoluent dans un contexte économique difficile où la lutte des âges et des classes est féroce. Même s’ils le voulaient réellement, les jeunes journalistes ne pourraient pas toujours faire assaut de liberté. Enfin, il faudra s’interroger sur les conséquences de la révolution numérique, qui aurait pu être synonyme de davantage de démocratie, et qui pour l’heure marque avant tout le triomphe de l’ère du vide.

    PHILITT : Vous êtes particulièrement sévères avec les médias et leurs méthodes de diabolisation. Sachant que ceux qui critiquent la diabolisation sont souvent à leur tour diabolisés, considérez-vous le Comité Orwell comme une entreprise risquée ?

    Alexandre Devecchio : Nous ne sommes pas des héros. Le petit agriculteur qui se bat pour préserver notre art de vivre est mille fois plus courageux que nous. Il est vrai cependant que le clergé médiatique pratique une sorte d’inquisition à l’encontre de ceux qui s’éloignent des dogmes en vigueur. Celle-ci peut être synonyme de mort sociale et professionnelle. Longtemps, une minorité silencieuse et atomisée a choisi de réprimer « ses pensées déviantes ». Mais des hérauts de la liberté d’expression comme Jean-François Kahn, Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Natacha Polony, présidente du Comité Orwell, ou le regretté Philippe Cohen ont montré la voie en refusant de céder à la logique de la terreur. Le soutien populaire dont ils ont bénéficié leur a permis de continuer à exister malgré les oukases. Je crois que rien ne sera plus jamais comme avant. Grâce à la puissance des réseaux sociaux notamment, la nouvelle génération se sent moins isolée que la précédente. Forts du sentiment que nous ne marcherons plus jamais seuls, comme chantent les supporters de Liverpool, nous n’avons pas l’intention de baisser la tête.

    PHILITT : Natacha Polony était récemment sur France Inter et la journaliste qui l’interrogeait lui faisait remarquer : « Vous vous plaignez d’être marginalisés, mais regardez les néo-réacs sont partout ». Que répondez-vous à ça ?

    Alexandre Devecchio : D’abord, je préfère le terme d’ « insoumis » à celui de « néo-réac ». L’utilisation de cette expression connotée montre déjà une certaine forme de partialité de la part de la journaliste en question. Mais peu importe : au Comité Orwell, nous revendiquons une certaine subjectivité. Encore faut-il que cette dernière soit clairement affichée et ne prenne pas les atours de l’objectivité. Avec l’émergence des réseaux sociaux qui permettent aux citoyens de réagir en temps réel, la censure ne peut plus s’exercer de manière aussi brutale que par le passé. Mais nous sommes loin d’ « être partout ». Prenons l’exemple le plus symbolique : celui d’Éric Zemmour, même si nous ne partageons pas forcément toutes ses idées. Il a dû quitter France 2 et plus récemment I-Télé. Bien que minoritaire dans le peuple, l’idéologie dominante reste majoritaire dans la technostructure, chez les élites. Les gens qui partagent notre diagnostic demeurent rares dans les ministères, la haute fonction publique, les grandes entreprises, et bien sûr les médias.

     PHILITT : À vos yeux, le référendum de 2005 sur la Constitution européenne a entériné la fracture entre le peuple et les élites. Est-il possible de réunir ce qui a été séparé et, si oui, comment ?

    Alexandre Devecchio : Il faut commencer par respecter le vote des Français. C’est le minimum en démocratie. Ensuite, au risque de me répéter et de me faire taxer de populiste, renouer avec le bon sens populaire, ce qu’Orwell appelait « la décence commune », me paraît incontournable. Les élites politiques et médiatiques doivent descendre de leur tour d’ivoire. Sans quoi, la fracture deviendra une rupture et ceux qui restent sourds et aveugles aujourd’hui accuseront demain le peuple français d’être envieux et animé par de bas instincts. Mais n’est-il pas logique que l’incompétence conjuguée à l’injustice, à l’arrogance et au mépris nourrissent le ressentiment et la colère ?

    PHILITT : Un de vos objectifs consiste-t-il à réhabiliter la notion de souveraineté, constamment renvoyée à cet épouvantail fatigué qu’est le FN ? S’agit-il de défendre la souveraineté populaire ou la souveraineté nationale ?

    Alexandre Devecchio : Les deux sont indissociables. La souveraineté populaire ne peut s’exercer que dans le cadre de l’État-nation. La dissolution de celui-ci, dont rêvent certains, entraînerait également la disparition de la démocratie. Bien que révolutionnaire, Georges Orwell était patriote et savait bien que l’attachement des  gens ordinaires à la nation n’est pas synonyme de haine de l’Autre.

    Pour ce qui est du FN, je citerai de nouveau Orwell : « L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités car cela « ferait le jeu » de telle ou telle force sinistre est malhonnête en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement. Sous-jacent à cet argument, se retrouvent habituellement le désir de faire de la propagande pour quelques intérêts partisans et de museler les critiques en les accusant d’être objectivement réactionnaires », écrit-il. Le parti de Marine Le Pen est un diable bien pratique, peut-être le meilleur allié du système qu’il prétend pourfendre. En effet, depuis des décennies, toutes les autres alternatives sont systématiquement assimilées au FN et accusées de faire son jeu.

    Nous sommes une association non partisane. Régis Debray dans un récent entretien à l’hebdomadaire Marianne déclarait, « le citoyen, c’est l’homme sans étiquette ». Cela pourrait résumer notre démarche. Le débat entre les marques que sont Les Républicains, le PS et le FN ne nous intéresse pas. Nous préférons le débat d’idées.  Si certains préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, nous préférons avoir raison avec Aron que tort avec Sartre, ou raison avec Onfray que tort avec BHL. Le fait que Marine Le Pen défende le protectionnisme ou la laïcité ne nous empêche pas de mener également ces combats. De même, quand José Bové critique les dérives de la GPA, nous ne nous interdisons pas d’applaudir des deux mains.

    PHILITT : Vous vous proposez de réinjecter une dose de pluralisme dans le débat d’idées. Votre rôle consistera-t-il à donner la parole à des gens qui ne sont pas sur la ligne du Comité Orwell ?

    Alexandre Devecchio : Je parlais des excommunications tout à l’heure… Nous sommes de bons chrétiens, nous dialoguerons donc avec tout le monde. Nous n’allons pas débattre entre nous. Cela commencera sans doute à la rentrée par un premier colloque sur le thème du journalisme.

    PHILITT : Jusqu’où êtes-vous prêt à aller dans le pluralisme ?

    Alexandre Devecchio : Nous sommes prêts à débattre avec tous ceux qui représentent une vraie sensibilité dans le pays et qui ont de vraies convictions.  Et si nous ne sommes pas d’accord, ce sera l’occasion de le dire avec force et d’exposer nos arguments. Nous n’avons pas peur du débat. Ce que nous refusons, en revanche, c’est l’interdiction de penser autrement.

    Alexandre Devecchio, propos recueillis par Matthieu Giroux (Philitt, 14 juin 2015)

     

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  • Qu'est-ce que le conservatisme ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Mathieu Bock-Côté cueilli sur Figarovox et consacré à la question du conservatisme. Québécois, l'auteur est sociologue et chroniqueur à Radio-Canada et a déjà publié plusieurs essais.

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    Finkielkraut, Le Goff, Delsol : qu'est ce que le conservatisme?

    À son émission Répliques, Alain Finkielkraut se demandait récemment comment peut-on être conservateur? Question aussi étrange que fondamentale, posée au sociologue Jean-Pierre Le Goff et au philosophe britannique Roger Scruton. Les deux convenaient de la difficulté de penser le conservatisme dans une époque qui veut nous convaincre des vertus de la marche forcée vers la modernité, même s'ils convenaient de sa nécessité. Dans L'ingratitude, un très beau livre de 1999, Finkielkraut observait déjà que le conservatisme, dans notre monde, est davantage une indignation qu'une accusation. Il vaut la peine de citer longuement un beau passage de ce livre qui saisit très bien l'esprit de l'époque.

     

    «Mais le conservatisme n'est plus une opinion ou une disposition, c'est une pathologie. […] «Réforme» est le maître mot du langage politique actuel, et «conservateur» le gros mot que la gauche et la droite s'envoient mutuellement à la figure. Concept polémique, le conservatisme n'est plus jamais endossé à la première personne: le conservateur, c'est l'autre, celui qui a peur, peur pour ses privilèges ou pour ses avantages acquis, peur de la liberté, du grand large, de l'inconnu, de la mondialisation, des émigrés, de la flexibilité, des changements nécessaires. […] Tous les protagonistes du débat idéologique, aujourd'hui, sont des vivants qui se traitent mutuellement de morts, et la nostalgie, d'où qu'elle vienne, est systématiquement qualifiée de frileuse».

     

    Cette question se pose évidemment de manière particulière en France, qui n'a pas, à proprement parler, de tradition conservatrice, ou du moins, qui ne l'assume pas comme telle et surtout, où à peu près personne, ne revendique une telle étiquette. Mais il se pourrait bien que la situation change peu à peu, et qu'on assiste à l'émergence d'un mouvement conservateur conscient de lui-même. À tout le moins, ce terme apparaît sous la plume de bien des auteurs, comme Chantal Delsol, Vincent Coussedière, Élisabeth Lévy, ou Bérénice Levet, qui utilisent ce terme pour nommer une sensibilité renaissante devant les excès d'une modernité au visage de plus en plus déshumanisant, même si le système médiatique fustige aisément cette inquiétude.

     

    Le conservatisme français a désormais une base populaire qui se mobilise autour des enjeux sociétaux. Ce n'est pas surprenant, ils représentent aujourd'hui une nouvelle ligne de fracture qui se constitue autour de ce qu'on appelle la question anthropologique. Il ne faudrait toutefois pas faire l'erreur de définir le conservatisme comme une droite morale. Non seulement parce qu'il ne saurait s'y réduire, mais surtout, parce que l'essentiel n'est pas là. D'un pays à l'autre, le conservatisme ne se concrétise pas par les mêmes questions, mais il est toujours traversé par une même intuition: la modernité laissée à elle-même décharne l'homme, en le condamnant à l'individualisme absolu, comme si son émancipation devait se laisser avaler par un fantasme de l'autoengendrement.

     

     

    Il s'agit surtout de renouer avec une certaine idée de l'homme et de la civilisation à laquelle il appartient. Le conservatisme affirme ainsi que l'homme a besoin d'ancrages. C'est le rapport à l'histoire et à l'héritage qui se joue. Doit-on considérer l'héritage comme un formatage compressant l'individu et ses possibilités existentielles, l'empêchant d'exprimer sa véritable authenticité en l'assignant à un rôle social aliénant? Ou doit-on y voir un passage fondamental sans lequel l'individu est condamné à la sécheresse culturelle, à une vie vide de sens, comme s'il se croyait premier venu sur terre, et aussi, dernier à y passer, ce qui le dispenserait d'avoir à préserver ce qu'on lui a transmis, pour le transmettre à son tour.

     

    Le vingtième siècle a connu la tentation de l'homme nouveau, et il se pourrait bien qu'elle soit de retour. Il s'agissait chaque fois de l'arracher à l'histoire et de le conditionner de manière absolument nouvelle. L'homme nouveau n'est plus déterminé par le passé mais par l'avenir, par l'utopie sociale qu'entendent implanter les ingénieurs sociaux, qui disent avoir une connaissance scientifique du bien. On ne saurait s'opposer à eux sans être refoulés dans les ténèbres du passé. Le conservatisme, de ce point de vue, invite le politique à ne pas prétendre changer la nature humaine, et surtout, à ne pas se laisser avaler par l'utopie de la société parfaite, qui accouche toujours d'une société tyrannique.

     

     

    Il y a au cœur du progressisme une prétention à la maîtrise absolue de la vie, et plus particulièrement de la vie sociale, comme si on pouvait abolir son mystère, comme si une société absolument transparente était possible et désirable. On assiste alors à une technicisation à outrance de la vie politique. On entend resocialiser complètement l'homme, le soumettre à un conditionnement idéologique tout azimut. Un homme nouveau devrait en sortir. Mais en transformant l'homme en pure créature de la société, on écrase philosophiquement les conditions mêmes de sa liberté, de son épanouissement. L'homme n'a pas à se faire démiurge. Il ne doit pas créer le monde, encore moins créer un homme nouveau, mais conserver le monde, l'aménager et l'améliorer.

     

    On voit alors qu'une certaine gauche, incarnée par des figures comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, fait preuve d'un véritable fanatisme dans la déconstruction. On comprend pourquoi l'homme de gauche, raisonnable, désillusionné par son propre camp, devient souvent conservateur par la question de l'école. N'est-ce pas en bonne partie à travers la question de l'école qu'Alain Finkielkraut est venu au conservatisme, non pas à la manière d'une doctrine, mais en reprenant à son compte ses inquiétudes fondamentales? C'est à travers elle qu'il découvre jusqu'où va la tentation de la table-rase qui rattrape inévitablement le progressisme, désireux d'en finir avec un monde trop vieux. Le petit individu supposé se construire intégralement par lui-même, comme s'il ne devait rien aux œuvres et à la mémoire, a toutes les chances d'être un futur barbare.

     

    Pourrait-on trouver une définition convenable pour le conservatisme, finalement, qui ne l'enferme pas dans le seul contexte politique français, mais qui ne lui soit pas étrangère? Le conservatisme représente une modernité inquiète. Il n'entend pas la congédier, car il sait la chose non seulement impossible, mais indésirable. Il refuse toutefois de voir l'homme s'y donner corps et âme, car il y aura toujours une part de l'homme qui ne trouvera pas satisfaction en elle. Le souci qu'a un philosophe comme Pierre Manent de croiser la question du corps politique à celle de l'âme doit beaucoup à la philosophie ancienne. La philosophie politique moderne, si dépendante du mythe du progrès, ne repose-t-elle pas, en dernière instance, sur une conception faussée de la nature humaine, en prétendant définir l'homme à l'extérieur de toute filiation?

     

     

    Au fil des ans, on a souvent reproché à la droite française de s'en tenir à un discours strictement gestionnaire. Au fil des décennies, elle se serait ralliée à la vision du monde de la gauche, tout en cherchant à la convertir à une forme élémentaire de réalisme économique. Cette vision était un peu injuste. La droite a cherché, à bien des manières, à ressaisir sa propre philosophie, mais ces entreprises avortèrent chaque fois, ou alors, furent déportées dans les marges de la vie politique, et condamnées à l'insignifiance, ou récupérées par la droite dite populiste. Comme si la droite, dès qu'elle ne se voyait plus comme une annexe comptable de la gauche, était condamnée à se faire «extrême-droitiser». Peut-elle se réapproprier son propre imaginaire, ses propres mythes?

     

    Mais le fait que conservatisme actuel ait à la fois une impulsion populaire et une grande vitalité intellectuelle laisse croire toutefois qu'il ne se dissipera pas aisément. Il semble répondre à un besoin vital, celui de réinscrire l'homme dans la durée historique et dans une relative stabilité anthropologique. De l'éloge des frontières à celle des nations, de la redécouverte de l'autorité à celle de la prudence devant la démiurgie biotechnologique, c'est une même philosophie qui se déploie, en rupture avec l'éloge de l'illimité et de la déconstruction propre à la pensée 68. Reste à voir de quelle manière il sera maintenant possible de traduire politiquement de telles intuitions.

    Mathieu Bock-Côté (Figarovox, 28 avril 2015)

     

     

     

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  • La France contre Paris...

    Le magazine Causeur vient de sortir un bon numéro d'été sur le thème « La France contre Paris ». Vous pourrez y trouver notamment un entretien sur ce thème avec le géographe Christophe Guilluy, auteur de l'essai intitulé Fractures françaises. Vous pourrez également découvrir un dossier sur l'art contemporain ainsi qu'un entretien sur le football avec le philosophe Jean-Claude Michéa. De quoi patienter en attendant la parution du numéro d'été d’Éléments...

     

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    "« L’été sera chaud, dans les t-shirts, dans les maillots… » Pour l’instant, la prévision d’Eric Charden tombe à l’eau vu la météo ; heureusement  le cru 2014 de notre traditionnel numéro d’été a de quoi vous faire bouquiner pendant les orages. Elisabeth Lévy démarre en fanfare avec un éditorial au Karcher : « Sarkozy l’injusticiable » : « Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. A condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale… ».

     

    Après ce réquisitoire contre la justice d’exception, Causeur vous ouvre les portes de son dossier central : « La France contre Paris. 65 millions de provinciaux ». Et là encore, Elisabeth Lévy annonce la couleur franchement : il y a dans ce pays une fracture, non pas simplement sociale mais territoriale, culturelle et symbolique entre Paris la ville-monde et « la périphérie » provinciale, péri-urbaine ou grand-banlieusarde. La première vit en vase clos, ne connaissant manif pour tous et vote frontiste que de nom pendant que le reste du pays « n’est pas en guerre contre Paris (…) mais a décidé de vivre sa vie contre Paris ».

     

    Deux pays en un seul ? À force de gloser sur le tracé de la réforme territoriale, dans notre « vieux pays dans lequel l’Etat a précédé et construit la nation », on en oublie que la décentralisation crée bien souvent des jacobinismes à échelle réduite. Il n’empêche, c’est à l’échelon local que les politiques peuvent encore transformer le quotidien des gens, nous dit François Bayrou dans un long entretien. Le nouveau maire de Pau dresse un constat implacable : « nous ne sommes pas loin de la rupture » entre les élites parisiennes et le pays réel qui n’en peut mais.

     

    Un tableau encore noirci par les analyses décapantes du géographe Christophe Guilluy, lui aussi interviewé en ces pages, qui rappelle la dure réalité des chiffres : la France des « 60% d’exclus » est bien celle des campagnes et zones pavillonnaires, à l’écart du dynamisme des grandes métropoles. Il n’en existe pas moins une anti-Paris : Marseille, ville du Mistral et de Guillaume Nicoulaud, qui nous sert de guide dans ce mille-feuille identitaire, au bord de la syncope les soirs d’exploits footballistiques de l’Algérie, d’après notre envoyé spécial sur le Vieux port Pascal Bories. « Paris, je ne t’aime plus », chantait le poète, mais la mésentente entre la capitale et la province ne date pas d’hier, si l’on en croit Frédéric Rouvillois, qui retrace la petite histoire de l’anti-parisianisme à travers les âges. Comme les patois connaissent une seconde jeunesse sous l’égide de l’administration, outre une incursion occitano-toulousaine, vous saurez tout sur le néo-breton lyophilisé grâce à l’analyse d’André Markowicz et de Françoise Morvan.

     

    Mais abrégeons la revue de détail et passons à l’avant du navire, dans les filets de notre séquence actualités. En cette fin de Coupe du monde qui réjouit tous les anti-footeux, à commencer par l’auteur de ces lignes, Jean-Claude Michéa nous livre ses réflexions sur le Mondial, le sport marchandisé, les suppporters et ce qu’il reste de common decency dans l’univers du ballon rond. Sans jouer sur les peurs ni participer à l’irénisme ambiant, Slimane Zeghidour revient sur les débordements qu’on a observés dans les rues des grandes villes de France après les victoires de l’équipe d’Algérie. Le point de vue des Algériens du « bled » sur leurs cousins de la diaspora se révèle aussi piquant qu’une bonne harissa. Du Maghreb aux confins de la Mésopotamie en passant par nos banlieues, le danger salafiste se déploie dans toute son horreur. Samir Amghar, spécialiste de la question, établit le portrait-robot des différents types de salafistes, du jihadiste de Bruxelles aux barbus non-violents, en décryptant la prégnance du discours antisémites chez ces prêcheurs de haine. Et pour refermer le chapitre du vivre-ensemble, je me suis rendu chez nos voisins belges – peut-être devrais-je dire flamands – d’Anvers, observer la coexistence entre immigrés musulmans, juifs orthodoxes et flamingants de souche. D’un continent l’autre, Théogène Rudasigwa, ancien bras droit de Paul Kagamé, nous fait part de son expérience du génocide rwandais, sans ménager son ancien mentor, qui a aujourd’hui beau jeu de poser en redresseur de torts.

    Pour nouer le tout, une ribambelle de chroniques vous attend au tournant, dont les habituels Alain Finkielkraut, Basile de Koch, Cyril Bennasar, Roland Jaccard, Félix Groin, flanqués d’un petit nouveau, Louis Lanher, notre œil de Moscou immergé dans le Boboland. Joint à notre dossier culturel sur l’art officiel dans la mondialisation, ces papiers d’humeurs conjuguent éclectisme et (parfois, mauvais) esprit. Vous savez ce qu’il vous reste à faire : lisez sous la pluie !"

     

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  • On cause de Dieudonné... et de Jünger !

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    Le numéro de février 2014 du mensuel Causeur est en kiosque.

    La revue d'Elisabeth Lévy n'a pas refusé l'obstacle et aborde de front l'affaire Dieudonné. L'effort est méritoire, mais le résultat n'est pas convaincant. On notera cependant que l'entretien avec Dieudonné, un des seuls dans la presse française, montre au moins que l'intéressé n'a pas grand chose à voir avec un penseur de droite, ou d'extrême droite. Pour le reste, l'exercice d'autoflagellation de Jérôme Leroy ("Du balai ! Mais devant ma porte aussi...") est un peu consternant et l'article de Jacques de Guillebon sur Soral ("Voyage en Soralie") parfaitement faux-cul (il mérite donc sa crucifixion sur le site d'A moy que chault...). En revanche, Olivier Maulin, qui aborde le vrai sujet de l'affaire, livre un papier brillant ("Ai-je encore le droit de rire avec Dieudonné")...

    Dans la partie Actualités, à côté de deux articles intéressants sur la situation en Syrie et d'un article de Jean-Luc Gréau ("Un euro trop fort dans une Europe trop faible"), on trouve un article de Morgan Karim Lebsir ("Etats-Unis, le Grand Satan des manuels scolaires") et un de Luc Rosenzweig ("Justice pour Ariel Sharon !") qui laissent songeurs...

    Heureusement, figure également un petit dossier sur Ernst Jünger, qui comporte des articles de Daoud Boughezala ("Ernst Jünger, cent deux ans de solitude") et de Romaric Sangars ("Modernité et barbarie") ainsi qu'un entretien avec Julien Hervier (Jünger, un héros d'un autre temps").

     

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  • Les snipers de la semaine... (45)

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    Au sommaire cette semaine :

    - sur Valeurs actuelles, Denis Tillinac dézingue Les Inrockuptibles et les censeurs de la gauche bobo...

    Une morale du mépris

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    - sur Causeur, Elisabeth Lévy, avec sa gouaille habituelle, allume les défenseurs de la parité, le président normal et sa compagne...

    Femmes entre elles

     

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  • 74 % des journalistes votent à gauche !...

    Nous vous signalons la parution du nouveau numéro de Médias (n°33, été 202), l'excellente revue trimestrielle consacrée aux pratiques journalistiques, à laquelle collaborent notamment Robert Ménard et Emmanuelle Duverger.

    On trouvera dans ce numéro un grand entretien avec Alain de Benoist, à l'occasion de la sortie de Mémoire vive (de Fallois, 2012), mais aussi des entretiens avec Reynald Secher, François L'Yvonnet ou Elisabeth Lévy, ainsi qu'une analyse d'un sondage réalisé sur les opinions politiques des journalistes... 

     

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