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humanités

  • L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Axelle Simpere cueilli sur le site de l'Institut Iliade et consacré aux effets dévastateurs de la destruction de l'enseignement des humanités sur les enfants...

    Axelle Simpere est psychologue clinicienne et ancienne professeur de lettres-anglais en collège et lycée professionnels.

     

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    L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle

    Jusqu’aux réformes des années 1970-1980, enfants et adolescents étaient instruits à partir d’un ensemble de récits mettant en scène des figures auxquelles s’identifier et d’œuvres littéraires et philosophiques explorant l’âme. Cette transmission était à la fois horizontale, de contemporains à contemporains, et verticale : ce que l’enfant recevait venait des morts autant que des vivants, d’un monde qui précédait et qui obligeait. Une rupture eut lieu en 1968, année à partir de laquelle s’engagea un processus de réformes institutionnelles au sein desquelles chaque génération d’enseignants formée dans le nouveau cadre transmit de moins en moins ce qu’elle-même n’avait pas reçu, actant de fait une rupture de transmission intergénérationnelle. Il n’y a donc pas seulement eu un changement de programmes, mais également de transmetteurs ayant perdu l’accès à ce qu’ils étaient censés transmettre.

    Enseignées au travers des mythes, des grandes œuvres et des récits de ce que les hommes ont souffert, les humanités offraient un ancrage aux enfants : l’enfant qui lisait L’Iliade, apprenait le latin, connaissait les cathédrales et les guerres de son pays, était pour ainsi dire situé, c’est-à-dire qu’il avait la connaissance de ses origines et de ses ancêtres, ce qui laissait ainsi la possibilité à son imaginaire de s’imprégner petit à petit d’une vision de son avenir au sein de sa lignée.

    Aujourd’hui, l’enfant n’est plus qu’incité à regarder son héritage comme un objet suspect généré par des dominants. Dès les classes de primaire, les manuels de lecture invisibilisent la place des contes fondateurs (Perrault, Grimm, La Fontaine…) au profit de textes contemporains à visée idéologique représentative, privant de fait l’enfant des structures narratives occupant cette fonction essentielle d’organiser son rapport au bien, au mal, à l’épreuve, à la mort. Au collège, le programme d’histoire consacre une part prépondérante aux cultures extra-européennes au détriment de la continuité du récit civilisationnel, laissant la plupart des élèves de troisième sans aucune connaissance de la Grèce antique, du christianisme médiéval, ou encore des cathédrales. En SVT dès la cinquième, la distinction entre sexe biologique et identité de genre est introduite au moment précis où le corps entame sa transformation pubertaire la plus radicale, ce qui est fondamentalement perturbant, voire traumatogène pour le préadolescent.

    Un enfant de douze ans à qui l’on apprend à questionner son identité avant qu’elle ne se soit constituée devient un sujet complètement déraciné, avec pour résultat la mise en place d’une identité flottante, au sens d’Erikson, c’est-à-dire un adolescent qui n’a pas trouvé les matériaux pour construire un sentiment cohérent de qui il est, d’où il vient, ni ce qu’il vaut. Dès lors, cette identité diffuse crée une béance que l’adolescent va chercher à combler par des appartenances massivement et facilement disponibles, telles qu’idéologies de substitution et identités numériques.

    Il est essentiel de s’interroger sur ces humanités qui déracinent. Un enseignement qui produit systématiquement des sujets sans ancrage ni identification possible à des figures et à des récits antérieurs forme des sujets disponibles pour quelle appartenance viendra ensuite, quelle idéologie les remplira, et quel système occupera le vide qu’on a créé en eux, autrement dit des individus psychiquement perméables à toute forme de discours, prêts à répondre et à servir n’importe quelle idéologie.

    Ce dispositif s’est installé sans que les familles aient été consultées, informées, ni même averties. Les parents confient désormais leurs enfants à une institution qui poursuit des fins symboliques contraires aux leurs, sans que leur consentement à ce que leur enfant soit ainsi dessaisi de son héritage ait jamais été sollicité.

    L’effraction psychique institutionnelle créée par ces humanités déracinantes opère selon un mécanisme précis : en niant l’héritage et en méprisant les valeurs, elles reproduisent la structure de la perversion institutionnelle, qui ne figure pas nécessairement dans l’intention de chaque acteur, mais dans la logique du dispositif lui-même. Les valeurs universelles abstraites désormais substituées aux humanités constituent un ensemble idéologique précis, tout en se présentant comme absence d’idéologie. C’est ce que l’on nomme, à la suite d’Orwell, une novlangue : un discours qui se présente comme émancipateur, universel, neutre, et qui est en réalité le vecteur langagier d’une idéologie précise. Ainsi la novlangue scolaire ne dit-elle pas qu’elle déconstruit l’identité mais qu’elle apprend à penser par soi-même, de même qu’elle ne dit pas qu’elle remplace notre héritage mais nous ouvre au monde – ce masquage étant constitutif du dispositif, car une idéologie qui se nommerait comme telle pourrait être reconnue et bien sûr contestée. Or, présentée comme une évidence pédagogique neutre, elle ne laisse aucune prise à la résistance. En prétendant libérer l’enfant de ses appartenances soi-disant étriquées pour l’ouvrir au vaste monde, ces humanités le livrent dépourvu de repères, et l’enfant déraciné se retrouve aisément absorbé par l’autre, ou bien soumis, obéissant, incapable de discernement quant à la place qui lui revient dans la société.

    Les grandes œuvres remplacées par des textes dits « représentatifs de la diversité », c’est-à-dire sélectionnés pour leur prétendue valeur sociologique plutôt que pour leur puissance littéraire, privent l’enfant d’un accès aux formes supérieures de l’humain. Ainsi, beaucoup d’élèves de terminale finissent leur scolarité sans avoir lu une seule grande œuvre européenne dans son intégralité, mais uniquement des romans contemporains (quand ce ne sont pas seulement quelques extraits) et des textes de bande dessinée, autant d’œuvres ne pouvant se substituer à ce que Racine, Hugo, Flaubert, Camus accomplissaient, à savoir une rencontre avec la langue dans son plein rayonnement. Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Racine, Dostoïevski ont ainsi été relégués au rang de simples auteurs européens parmi d’autres alors qu’ils sont de véritables cartographies de l’âme humaine dans l’étendue de sa complexité, qui plus est très accessibles. Ces œuvres ainsi remplacées par un substrat sociologique et idéologique, l’enfant est désormais dépossédé de ce que seules les grandes œuvres sont capables d’offrir, à savoir la rencontre avec l’humanité.

    L’enseignement de l’histoire comme récit de dominations, de culpabilités et de réparations plutôt que récit de ce que des hommes ont accompli et transmis passionnément détruit sa fonction identificatoire. Le programme de quatrième introduit la traite et la colonisation avec une insistance qui, sans contextualisation suffisante, génère chez l’élève un fort sentiment de culpabilité. Un enfant qui apprend l’histoire de son pays comme une liste de crimes ne peut que s’en dissocier et en avoir honte. Et la honte de soi, cliniquement, fragilise fortement la constitution de l’identité. Elle est un mécanisme peu évoqué, dont les effets sur le développement de l’enfant, autant que sur son enracinement identitaire, sont pourtant loin d’être négligeables.

    La honte saine, émotion sociale qui apparaît dans le regard de l’autre et permet de s’intégrer au groupe en agissant comme un interdit très puissant au niveau du comportement, est à distinguer de la honte toxique qui, elle, porte sur l’identité de la personne.

    Tandis que la honte saine construit et permet d’intégrer la loi, les différentes sources de hontes toxiques telles qu’humiliations et maltraitances dites « ordinaires » (jugements, dévalorisations, coups), hontes sociales, hontes par rapport aux parents défaillants, hontes transgénérationnelles et hontes intrinsèques, sont profondément déstructurantes. À ceci, il convient d’ajouter, pour les enfants européens, une forme de honte profondément spécifique née du déracinement identitaire organisé. Ainsi, lorsque l’école cesse de transmettre une continuité symbolique vivante pour la remplacer par un récit de rupture et de culpabilité collective, elle prive l’enfant de ces repères fondateurs dont la psyché a besoin pour se développer que sont la langue, les mythes et les récits ancestraux. Or, cette privation constitue à elle seule une honte transgénérationnelle d’un type particulier, activement inoculée par l’institution, et d’autant plus déstabilisante qu’elle opère de manière asymétrique. Tandis que certains élèves se voient restituer une identité singulière, fût-elle construite sur le statut de victime, l’enfant européen se voit lui sommé de se défaire de la sienne. L’appartenance, qui est un besoin psychologique fondamental, lui est ainsi présentée comme une faute, et la honte ne porte alors plus seulement sur un comportement ou un trait de caractère, mais sur la souche même, le fait d’être issu de là où il est issu.

    Or, cette honte-là s’imprègne durablement dans le rapport à la filiation et la capacité même à transmettre à son tour. Un sujet honteux de sa souche va rompre avec elle et s’avérera incapable de montrer à ses enfants d’où ils viennent et ce que les siens ont fait et pensé avec la conviction que cette phrase exige, parce que l’institution aura fait de cette phrase même une faute. Il transmettra donc le vide, ou la honte elle-même, ce qui revient au même. C’est en ce sens que le déracinement identitaire organisé par l’école n’est pas seulement une blessure individuelle mais une rupture de lignée par décision institutionnelle, dont les effets se propagent d’une génération à l’autre, bien au-delà de la scolarité.

    Dès lors, en introduisant un questionnement illégitime dans l’esprit des enfants et préadolescents quant à leur genre ou bien en les culpabilisant plus ou moins pernicieusement d’être des bourreaux face aux élèves dits racisés à qui l’on introjecte ou confirme le statut de victimes, l’on crée un sentiment de honte toxique chez les jeunes, portant sur leur identité. La honte devient alors une protection paradoxale : en s’identifiant à son indignité, l’enfant préserve la cohérence d’un moi qui, sans ce mécanisme, risquerait l’éclatement. La honte fait donc office de masque : l’impossibilité d’être dans son authenticité permet de garder son moi entier, mais un faux moi, un moi de substitution, « de survie », afin de ne pas être exclu de la société, moyen de censure pour protéger la personnalité. Sans la honte pour faire rempart contre l’éclatement du moi, des troubles psychotiques surviendraient. Celle-ci permet à l’enfant de garder un lien avec autrui, en se disant par exemple : « c’est moi qui ne suis pas le bon enfant », et il investira beaucoup d’énergie psychique à camoufler cette honte, afin de continuer à être accepté par ses pairs et ce, au détriment de la qualité de ses apprentissages.

    Alors que les humanités authentiques aidaient l’enfant à grandir en lui transmettant un ancrage montrant d’où il venait, ce que les siens avaient fait et pensé, et lui dévoilant ce que l’humain a produit de plus grand, de plus beau et de plus vrai, celles d’aujourd’hui ne font pour ainsi dire que coloniser le psychisme d’émotions structurellement traumatogènes et déstabilisantes, laissant le jeune non seulement démuni à l’aube de son entrée dans l’âge adulte, mais susceptible d’adhérer sans réserve à toutes les formes d’idéologies se présentant à lui.

    Axelle Simpère (Site de l'Institut Iliade, 10 septembre 2026)

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  • La France serait-elle suicidaire ?...

    Nous reproduisons ci-dessous l'appel d'un collectif d'écrivains et de philosophes, publié dans Le Monde (9 février 2012), qui prend la défense des humanités et de la culture générale, forcément inutiles dans un monde dominé par l'idée de rentabilité...

     

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    En renonçant aux humanités classiques, la France renonce à son influence

    Est-ce que la France serait devenue suicidaire ? En quelques mois, plusieurs sentences sans appel sont tombées, sans qu'on sache vraiment qui est à la manoeuvre : suppression de la culture générale à l'entrée de Sciences Po ; invention, digne des Monty Python, d'un concours de recrutement de professeurs de lettres classiques sans latin ni grec ; disparition de l'enseignement de l'histoire-géographie pour les terminales scientifiques...

    Autant de tirs violents, sans semonce, contre la culture et contre la place qu'elle doit occuper dans les cerveaux de nos enfants et des adultes qu'ils seront un jour. Une place qu'on lui conteste aujourd'hui au nom du pragmatisme qu'impose la mondialisation. Mais quel pragmatisme, au moment où, partout dans le monde, de la Chine aux Etats-Unis, l'accent est mis sur la culture et la diversité de l'éducation, le fameux soft power ?

    En bannissant des écoles, petites ou grandes, les noms mêmes de Voltaire et de Stendhal, d'Aristote et de Cicéron, en cessant de transmettre le souvenir de civilisations qui ont inventé les mots « politique », « économie », mais aussi cette magnifique idée qu'est la citoyenneté, bref, en coupant nos enfants des meilleures sources du passé, ces « visionnaires » ne seraient-ils pas en train de compromettre notre avenir ?

    Le 31 janvier s'est tenu à Paris, sous l'égide du ministère de l'éducation nationale, un colloque intriguant : « Langues anciennes, mondes modernes. Refonder l'enseignement du latin et du grec ». C'est que l'engouement pour le latin et le grec est, malgré les apparences, toujours vivace, avec près de 500 000 élèves pratiquant une langue ancienne au collège ou au lycée. Le ministère de l'éducation nationale a d'ailleurs annoncé à cette occasion la création d'un prix Jacqueline de Romilly, récompensant un enseignant particulièrement novateur et méritant dans la transmission de la culture antique. Quelle intention louable !

    Mais quel paradoxe sur pattes, quand on considère l'entreprise de destruction systématique mise en oeuvre depuis plusieurs années par une classe politique à courte vue, de droite comme de gauche, contre des enseignements sacrifiés sur l'autel d'une modernité mal comprise. Le bûcher fume déjà. Les arguments sont connus. L'offensive contre les langues anciennes est symptomatique, et cette agressivité d'Etat rejoint les attaques de plus en plus fréquentes contre la culture dans son ensemble, considérée désormais comme trop discriminante par des bureaucrates virtuoses dans l'art de la démagogie et maquillés en partisans de l'égalité, alors qu'ils en sont les fossoyeurs.

    Grâce à cette culture qu'on appelait « humanités », la France a fourni au monde certaines des plus brillantes têtes pensantes du XXe siècle. Jacqueline de Romilly, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Lucien Jerphagnon, Paul Veyne sont pratiqués, cités, enseignés dans toutes les universités du globe.

    A l'heure du classement de Shanghaï et dans sa tentative appréciable de donner à la France une place de choix dans la compétition planétaire du savoir et de la recherche, la classe politique semble aveuglée par le primat accordé à des disciplines aux retombées économiques plus ou moins aléatoires.

    Le président de la République, pour qui les universités américaines constituent un modèle avoué, devrait méditer cette réalité implacable, visible pour qui fréquente les colloques internationaux ou séjourne durablement aux Etats-Unis. Que ce soient les prestigieuses universités de l'Ivy League (Harvard, Yale, Princeton...) ou celles plus modestes ou méconnues d'Iowa ou du Kansas, toutes possèdent leur département de langues anciennes.

    Comment l'expliquer ? Par cette simple raison qu'une nation puissante et ambitieuse ne s'interdit rien et surtout ne fait aucune discrimination entre les disciplines, qu'elles soient littéraires ou scientifiques. Ce fameux soft power, ou « puissance douce », consiste à user d'une influence parfois invisible, mais très efficace, sur l'idéologie, les modes de pensée et la politique culturelle internationale. Les Etats-Unis, en perte de vitesse sur le plan économique, en ont fait une arme redoutable, exploitant au mieux l'abandon par l'Europe de cet attachement à la culture.

    Pour Cicéron, « si tu ne sais pas d'où tu viens, tu seras toujours un enfant. » C'est-à-dire un être sans pouvoir, sans discernement, sans capacité à agir dans le monde ou à comprendre son fonctionnement.

    Voilà la pleine utilité des humanités, de l'histoire, de la littérature, de la culture générale, utilité à laquelle nous sommes attachés et que nous défendons, en femmes et hommes véritablement pragmatiques, soucieux du partage démocratique d'un savoir commun.

    Romain Brethes, Barbara Cassin, Charles Dantzig, Régis Debray, Florence Dupont, Adrien Goetz, Marc Fumaroli, Michel Onfray, Christophe Ono-dit-Biot, Jean d'Ormesson, Erik Orsenna, Daniel Rondeau, Jean-Marie Rouart, Philippe Sollers et Emmanuel Todd sont écrivains et philosophes

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