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chantal mouffe

  • Mélenchon et la fin du populisme de gauche...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Denis Collin, cueilli sur La Sociale et consacré au naufrage de Mélenchon et de la France insoumise après leurs prises de position favorables à la mouvance islamiste et au port du voile. Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Denis Collin est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la philosophie, à la morale et à la pensée politique, dont Introduction à la pensée de Marx (Seuil, 2018) et Après la gauche (Perspective libres, 2018).

     

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    LFI et l'islamisme

    Comparée aux dramatiques problèmes sociaux qui assaillent la majorité des habitants de ce pays, comparée à la réforme de l’assurance-chômage, à la réforme en cours des retraites, et à la liste interminable des mauvais coups de ce gouvernement Macron-Philippe, gouvernement le plus à droite depuis Pétain, la querelle de l’islamophobie pourrait paraître mineure et ne concerner qu’une minorité d’agités des réseaux sociaux comme le disent les commentateurs de Radio-Paris (« Radio Paris ment… »), pardon de France-Inter ou France-Culture (où il y a de moins en moins de culture).

    Pourtant l’appel à manifester le 10 novembre 2019 contre « l’islamophobie » marque symboliquement un tournant qu’on peut dire décisif. On savait depuis longtemps que le NPA, l’UNEF ou les Verts avaient pour l’islamisme les yeux de Chimène. On savait certains secteurs du PCF ou de LFI déjà passablement gangrénés. Mais là un pas a été franchi. Mélenchon et tout le groupe parlementaire LFI appellent à manifester derrière le ban et l’arrière-ban de l’islamisme « Frères Musulmans », le CCIF, les prêcheurs les plus réactionnaires, les plus misogynes, les pires partisans d’un islam oppresseur des femmes comme Nader Abou Anas. Mélenchon, jadis républicain laïque intransigeant (disait-il) est maintenant à la remorque des islamistes – même s’il continue de dire qu’il défend simplement le droit des musulmans de pratiquer leur foi, alors qu’il s’agit de bien autre chose : EELV, NPA, LFI, PCF etc. apportent leur soutien à l’entreprise de soumission des musulmans français à l’organisation factieuse des Frères Musulmans et autres intégristes qui veulent imposer le port du voile à toutes les femmes réputées musulmanes. La France Insoumise est devenue la France Soumise, la France de la soumission.

    Ce lâche abandon, cette capitulation en rase campagne parachève l’effondrement de la « gauche ». Les partisans enragés de la PMA (et de facto de la GPA), les « féminismes 2.0 » sont maintenant à la remarque de ceux qui pendent les homosexuels dans les pays où ils ont le pouvoir, de ceux qui veulent cantonner les femmes à la maison pour satisfaire les besoins de leur mari (faute de quoi elles seront persécutées par les anges) ! Dans ce monde de fous, où tout est mis cul par-dessus tête, le mouvement ouvrier, les travailleurs dépendants et indépendants, les petits artisans et paysans, tout ce qui constitue le « petit peuple » de ce pays est désormais privé de toute représentation politique. Pour le plus grand bonheur de Mme Le Pen qui compte bien tirer les marrons du feu. D’ailleurs certains sondages indiquent que 63% des électeurs de LFI seraient prêts à voter pour Marine Le Pen dans un second tour présidentiel face à Macron, pendant que Mélenchon a perdu toute chance sérieuse dans cette course.

    Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre, disait un proverbe latin qui s’applique à merveille aux chefs de LFI. Il y a des explications plus prosaïques : les municipales approchent, les derniers bastions du PCF et ceux de LFI sont en Seine-Saint-Denis, là où les islamistes détiennent souvent la clé du scrutin. LFI a vendu son droit d’ainesse pour un plat de lentilles électorales qu’elle ne mangera jamais, car les islamistes ne veulent pas être flattés, ils veulent le pouvoir.

    Comment cela est-il possible ? Comment les espoirs nés de la campagne de Mélenchon en 2017 et du résultat formidable du premier tour ont-ils pu être gâchés à ce point ? On peut chercher les fondements théoriques du désastre dans la pensée du « lider maximo » : ses livres L’ère du peuple, Le hareng de Bismarck ou encore De la vertu sont des livres à prétention théorique de la plus grande confusion d’où émerge tout de même l’idée qu’il faut changer de « sujet révolutionnaire » pour remplacer le vieux prolétariat par le « peuple urbanisé ». Cette bouillie « théorique » est parfaitement compatible avec la pensée de cette autre grande spécialiste en bouillie « post-marxiste », Chantal Mouffe, une des grandes inspiratrices de Mélenchon, quoi qu’il s’en défende et prétende n’avoir jamais lu Mouffe. Comme son alter ego Macron, Mélenchon a cultivé sa propre image de « prince philosophe ». Dans le désert intellectuel de ce pays, il a pu donner le change. Mais la réalité a montré qu’il n’était ni prince (au sens de Machiavel) ni philosophe.  Cette faiblesse théorique camouflée par une véritable maestria rhétorique n’est cependant pas l’explication suffisante de la déconfiture de LFI.

    Le programme de LFI, « L’avenir en commun » (AEC), devenu le livre sacré du mouvement, comporte à côté d’excellentes choses, des ambiguïtés et de non-dits et même de franches absurdités. Nous avions cru (un peu naïvement) que les désaccords avec le programme passeraient au second plan face à la dynamique du mouvement dans la campagne de 2017. Cela aurait été possible si LFI était devenue un véritable « intellectuel collectif », c'est-à-dire un parti avec des militants qui discutent de l’orientation, de l’analyse de la situation. Mais Mélenchon s’est opposé avec la plus extrême fermeté à la transformation de LFI en parti. Le mouvement devait rester « gazeux » pour que le leader charismatique, le chef du « parti personnel » (cf. Mauro Calise, Il partito personale. I due corpi del leader.) puisse en garder la maîtrise. Le mouvement gazeux est d’ailleurs en voie de liquidation puisqu’il n’a pas de stratégie pour les municipales (alliances au cas par cas avec des listes « citoyennes ») après avoir subi une sévère raclée aux européennes. On sait cependant que, derrière le parti personnel, il y a des groupes différents qui agissent au sommet, que les élus du 93 ont leurs propres intérêts, que les « héritiers » de Mélenchon se bousculent au portillon.

    Mais le gaz s’évapore. On ne compte plus les groupes de la France Insoumise dissouts dès que leur orientation contredisait les vues (du moment) du chef suprême. Ainsi le groupe Hebert, dissout pour cause de laïcisme. Nombreux sont les dirigeants de LFI qui ont claqué la porte ou ont été exclus sur un tweet du chef : Liem Hoang Ngoc, économiste venu du courant Emmanuelli du PS, François Cocq, pilier du Parti de Gauche, Charlotte Girard, la veuve du « fils » trop tôt disparu, François Delapierre, Georges Kuzmanovic, qui a fondé « République souveraine », Henri Pena-Ruiz, lynché aux journées d’été 2019 par les islamistes de LFI, Thomas Guénolé, sans parler de tous ceux qui se sont éloignés sans rien dire. Le capital de sympathie que le candidat Mélenchon s’était attiré dans certains milieux intellectuels « antilibéraux » est presque entièrement dilapidé.

    Délaissant l’idée un peu gramscienne d’un « bloc de classes » populaire, Mélenchon a adopté avec près d’un demi-siècle de retard toutes les théories gauchistes qui firent florès au lendemain de mai 68. Oubliant que « tout ce qui bouge n’est pas rouge », il se laisse balloter par les courants les plus délirants. Car l’islamisation de LFI se combine avec l’influence des végans en la personne de Bastien Lachaud, un ardent militant de la fermeture des abattoirs et de la « libération animale », avec expéditions nocturnes dans les élevages. On cultive aussi avec passion toutes les innovations sociétales : ainsi Mélenchon a déclaré que la filiation était toujours sociale et seulement sociale et apporté son soutien à Macron dans l’affaire de la « PMA pour toutes ». Il rejoint ainsi les aspirations de son « peuple urbanisé » de petits bourgeois intellectuels de style et de pensée « californiens », puisque c’est en Californie et dans les universités américaines que se sont développées ces inventions et notamment celle de « parent d’intention » qui sous-tend le discours mélenchonien.

    Le soir du premier tour de la présidentielle de 2017, Mélenchon a proclamé lui-même sa propre défaite. Alors que s’ouvrait l’opportunité de la construction d’un nouveau parti populaire, laïque, républicain et social, il s’est suicidé en direct en pleurnichant qu’on lui avait volé sa victoire. Cette explosion en vol du « lider maximo » en a montré les limites et la ligne erratique suive après l’a confirmé. Les législatives devaient être la revanche de LFI et Mélenchon se voyait déjà premier ministre de Macron. Ensuite on a eu un tournant « gauchiste » qui conduit à la situation actuelle avec entre temps les errances européennes et les retrouvailles avec Tsipras au Parlement européen dans le groupe GUE.

    Un ancien de LFI écrivait, il y a plusieurs mois, que « le moment Mélenchon » est passé. Rien de plus vrai.

    Souvenons-nous : « il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César ni tribun. Producteurs sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun ! »

    Denis Collin (La Sociale, 5 novembre 2019)

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  • Quand le populisme recompose le monde...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Alexandre Devecchio à Atlantico et consacré au populisme, comme signe d'une recomposition politique en cours. Animateur des pages Figaro Vox du Figaro, Alexandre Devecchio vient de publier un essai aux éditions du Cerf intitulé Recomposition.

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    Alexandre Devecchio : "Avec le temps, il se pourrait que le populisme nourrisse un projet qui aille au-delà de la déconstruction de l'ancien ordre global"

    Atlantico.fr : Vous estimez dans votre livre Recomposition, le nouveau monde populiste, que le populisme est le signe d'une recomposition politique. Vers quel nouveau monde nous dirigent les leaders populistes ? 

    Alexandre Devecchio : En Occident, à l’utopie de la mondialisation heureuse succède le retour des nations et des peuples. Ces derniers, à travers leurs votes pour les partis dit « populistes », mais aussi à travers le « Brexit »  ou le mouvement des Gilets jaunes, expriment leur volonté de recouvrer leur souveraineté, de protéger leur modèle social et leur identité face aux migrations massives, de renouer avec un certain nombre de limites et de permanences face au rouleau compresseur de la globalisation. L’uniformisation planétaire n’a pas produit le village mondial pacifié espéré, mais au contraire engendrée de multiples fractures sociales, culturelles, démocratiques. Face à ce profond désordre, les populistes proposent de rétablir un certain nombre de repères. Le nouveau monde auquel ils aspirent n’est pas synonyme de fermeture, mais se veut avant tout plus stable.  

    Les partis européens qui réussissent aujourd'hui à obtenir la majorité aux élections semblent souvent réunir des électeurs aux opinions très diverses. C'est le cas par exemple de LREM, ou de coalitions comme celle qui a été conclue entre le M5S et le PD en Italie. Pourquoi les partis "attrape-tout" ont-ils tant de succès ? Est-ce le signe d'un vide idéologique ?

    En réalité depuis la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, les partis de centre-gauche et de centre-droit, qui se sont succédé, malgré une opposition de façade, menaient peu ou prou une politique identique avant tout fondée sur le primat de l’économie et du libre-échange. C’est ce que la théoricienne du  populisme, Chantal Mouffe, a appelé « l’hégémonie néo-libérale ». Mais depuis l’effondrement financier de 2008,  et plus encore depuis la crise migratoire de 2015, l’ère de la domination néo-libérale semble en passe de s’achever tandis qu’on observe la montée en puissance de mouvements antisystèmes dans la plupart des démocraties occidentales. Pour se maintenir au pouvoir, le centre gauche et le centre droit ont ainsi dû converger au sein de grandes coalitions : autour de Merkel en Allemagne, de Renzi en Italie ou de Macron en France. Mais même rassemblés, les centres ne pèsent qu’entre 25% et 30% des suffrages : une base électorale très faible essentiellement composée des gagnants de la mondialisation. Pour espérer élargir celle-ci et se maintenir durablement, il va leur falloir trouver un supplément d’âme idéologique. Cela pourrait bien passer par l’écologie.

    L’alliance entre le M5S et le PD en Italie est un cas à part et inédit. Pour la première fois, nous voyons un parti anti-système s’allier à un parti du système. Le M5S s’est pourtant entièrement construit sur le rejet des appareils politiques traditionnels et plus largement d’une démocratie représentative considérée comme dévoyée par beaucoup d’Italiens.  Dépassé par la montée en puissance d’un populisme rival, incarné par la Ligue de Salvini, le mouvement a su jouer habilement des combinaisons partisanes et des procédures parlementaires pour rester au pouvoir. Mais, ce faisant, il a aussi perdu sa raison d’exister et va devoir se refonder pour survivre.  Je ne serais pas surpris voir le parti de Di Maio muter en parti écologiste. 

    Si certains partis "attrape-tout" réunissent les gagnants de la mondialisation, les populistes semblent rassembler ceux qui s'estiment être les perdants. Dans quelle mesure ce qu'on appelle "populisme" n'est pas simplement le nom d'une forme de résistance désorientée au monde libéral, sans véritable projet ?

    On peut le dire comme cela ou comme le penseur de la nouvelle droite, Alain de Benoist, pour lequel le populisme exerce un rôle principalement destituant, c'est-à-dire qu'il contribue avant tout au «dégagisme». Il fait sortir du champ politique des partis et des mouvements faisant l’objet d’une défiance généralisé. Avec le temps, il se pourrait cependant que le populisme nourrisse un projet qui aille au-delà de la déconstruction de l’ancien ordre global. 

    Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui entame son quatrième mandat, a réussi à définir un véritable contre-modèle faisant désormais école dans toute l’Europe centrale. Il a notamment théorisé celui-ci, le 26  juillet 2014, dans son discours de Baile Tusnad où il emploie pour la première fois le concept de « démocratie illibérale ». En Europe occidentale, ce concept a été souvent mal compris. Pour Orbán, il ne s’agit nullement de rompre avec les principes de base du libéralisme : plutôt de retrouver un équilibre perdu entre démocratie et libéralisme, souveraineté des peuples et liberté des individus, volonté de la majorité et respect des droits des minorités. Tandis qu’en Europe occidentale, le politique est de plus en plus entravé par les technocrates et les juges comme par les lois du marché, en Europe centrale, le politique tend à limiter les contre-pouvoirs pour garder davantage de marges de manœuvre. Pour Viktor Orbán, le libéralisme seul ne suffit pas à maintenir la cohésion sociale et nationale. C’est pourquoi, il parle aussi de  « démocratie chrétienne », non par bigoterie ou pour brouiller la frontière entre l’État et l’Église, mais parce qu’il pense que les démocraties sont d’autant plus fortes et solides qu’elles s’inscrivent dans une histoire et une civilisation.

    A Washington s’est tenue mi-juillet une conférence inaugurant un  nouveau think-tank, la Edmund Burke Foundation, dont l’objectif est  de donner une véritable cohérence idéologique et doctrinale au Trumpisme. Autour du philosophe et théologien israélien Yoram Hazony, nombres d’intellectuels américains ambitionnent de forger un « conservatisme national », en rupture avec le néolibéralisme de l’ère Reagan.  Du mandat de Trump, on ne retiendra pas seulement ses foucades, mais aussi le point de départ d’une révolution idéologique bien plus profonde. Chacun à leur manière, Orbàn comme Trump, sont peut-être à l’avant-garde du nouveau monde. Paradoxalement, Macron apparaît au contraire comme le dernier samouraï d’un modèle à bout de souffle.  

    Vous évoquez dans votre livre la "chute du mur de Maastricht", écho à la chute du mur de Berlin. Il y a encore pourtant une véritable incertitude sur la capacité des populistes à réunir des majorités d'action (ce qui se passe au Royaume-Uni en est probablement le signe). Le succès du populisme n'est-il pas qu'une phase transitoire ? 

    Le mur de Maastricht est toujours debout, mais il est sérieusement fissuré. Nous sommes précisément dans une époque de recomposition. Pour paraphraser Gramsci, nous nous situons dans un « interrègne»: «un monde se meurt et un autre tarde à naître». La décomposition du « vieux monde » n’est pas achevée. Il résiste en jetant toutes ses forces dans la bataille comme on peut le voir, en effet, au Royaume-Uni. Mais dans la brume, apparaissent déjà les contours du monde à venir. Sera-t-il populiste ou le populisme ne sera-t-il qu’une étape transitoire ? Une chose paraît certaine l’ordre global, tel qu’on l’a connu, et dont l’Union européenne a été le laboratoire avancé, semble à terme condamné. 

    Alexandre Devecchio (Atlantico, 15 septembre 2019)

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  • Qu'y a-t-il dans la tête des Gilets jaunes ?

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien avec François-Bernard Huyghe et Damien Liccia, cueilli sur Figaro Vox et consacré à la révolte des Gilets jaunes. Avec Xavier Desmaison, François-Bernard Huyghe et Damien Liccia viennent de publier un essai intitulé Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019).

     

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    Qu'y a-t-il dans la tête des «gilets jaunes» ?

    FIGAROVOX.- Vous consacrez un ouvrage à ce qu'il y a «dans la tête des Gilets jaunes». Justement, qu'est-ce que les observateurs n'ont pas vu et qu'il fallait voir concernant la colère des Gilets jaunes?

    François-Bernard HUYGHE.- Dans la tête et sans doute dans le cœur des Gilets jaunes, il y a, bien sûr, des intérêts matériels, liés aux impôts, aux fins de mois, à l'absence de perspectives de la France dite périphérique, etc. ; chez certains, cela s'accompagne d'un ressentiment envers les riches ou la France d'en haut, parfois un peu simpliste. Mais il y a aussi une composante de fierté bafouée: le refus de demeurer invisibles et méprisés, l'exaspération devant l'arrogance, la colère d'être traités de ploucs fachos et violents... Et ce sentiment de l'honneur offensé nourrit une forme de compétition symbolique: nous tiendrons, nous ne céderons pas, nous reviendrons samedi prochain... Au stade suivant, la passion de la dignité et de l'égalité devient demande de démocratie directe, de contrôle populaire et de révocation des mauvais dirigeants. Cela réveille des problèmes philosophico-politiques que l'on discutait dans l'Athènes d'il y a vingt-cinq siècles. Comment avoir la démocratie sans tomber dans l'oligarchie (pouvoir de quelques-uns) ou dans l'ochlocratie (pouvoir de la foule incontrôlée)?

    Vous traitez de la question du langage chez les Gilets jaunes. Qu'est-ce que celui-ci a de particulier chez eux?

    François-Bernard HUYGHE.- Ce sont des mots politiques simples: pouvoir, peuple, démocratie, gouvernement. Et les Gilets jaunes parlent beaucoup d'eux-mêmes. Cela commence souvent par des confessions émouvantes que vous font des gens dans les manifestations, avides qu'ils sont de fraterniser, et cela mène vite à des thèmes collectifs récurrents. Ainsi: «nous sommes le peuple», avec tout ce que cela implique (nous avons bien le droit de manifester où nous voulons, d'être entendus...).

    Et surtout «nous ne sommes pas...»: nous ne sommes pas des chemises brunes, nous ne sommes pas des casseurs, nous ne sommes pas des destructeurs de la Nature, nous ne sommes pas des beaufs abrutis homophobes qui sentent le fuel et la cigarette. Bref, nous ne sommes pas ce dont les élites - y compris médiatiques - nous accusent. Nous voulons un État au service du Bien commun. Nous sommes les patrons. Sans oublier le thème principal: «démission».

    Quelle est l'importance de la foule dans le mouvement des Gilets jaunes?

    Damien LICCIA.- Dans ses vœux, Emmanuel Macron s'était livré à une dénonciation des «porte-voix d'une foule haineuse». Parler de foule pour qualifier un mouvement politico-social, cela revient à la délégitimer et à le criminaliser. La foule ne pense pas, elle renvoie dans l'imaginaire collectif à la folie et à l'irrationalité. La place accordée à la violence est symptomatique d'une difficulté à penser par-delà les figures imposées du schéma libéral. Gustave le Bon insistait sur le fait que les foules sont conduites «presque exclusivement par l'inconscient». Or, le choix des cibles (banques, magasins de luxe, Starbucks, forces de l'ordre et même un ministère notamment pour les black blocs, et les péages, radars, médias et les préfectures pour une partie des gilets jaunes) s'inscrit tout de même dans une grille de lecture, que d'aucuns ont le droit de condamner, mais qui résonne avec un discours politique. Si casseurs il y a eu, il s'agit davantage d'opportunistes, et, plus précisément, de pilleurs. S'il l'ont s'extrait d'une rhétorique articulée autour d'une synecdoque restrictive («les casseurs symbolisent ce que sont les gilets jaunes»), il est impropre d'utiliser le terme de foule. Terme qui est symptomatique également de la réponse répressive utilisée, et il suffit pour se faire une idée de la chose de parcourir le Twitter du journaliste David Dufresne qui recense les différentes victimes parmi les manifestants.

    Alors certes, il n'y a pas une conscience de classe au sein des gilets jaunes, et l'absence d' «intellectuels organiques» (ce que ne sont pas les administrateurs de page Facebook, dont l'approche participative sur l'ensemble des décisions stratégiques à prendre, tranche avec le côté surplombant inhérent à la figure du stratège ou du technicien politique), engagés en amont de ce mouvement ou qui auraient pu émerger pendant la crise, n'a pas permis d'exprimer une vision du monde et une stratégie communes. Mais il faut être borgne, ou aveugle, pour obérer le fait que les Gilets jaunes pensent le politique. On dit souvent aujourd'hui que les réseaux sociaux sont propices aux discours de haine et à un discours ultrapolarisé aux frontières du complotisme. Les gilets jaunes n'ont pas échappé à cette configuration dans leur dénonciation frontale des «gens d'en haut» et dans leur désignation de l'ennemi. Or, loin d'être réductible à une polarisation entre le vrai et le faux, cette approche, de Carl Schmitt à Chantal Mouffe, est l'essence même du politique, et infirme tous les discours venant à les réduire au rang de «foule haineuse».

    Si vous pouviez résumer, comment les Gilets jaunes perçoivent et désignent les classes dominantes, politiques et médiatiques?

    François-Bernard HUYGHE.- Peu de Gilets jaunes ont lu Gramsci, sans doute, mais beaucoup pensent en termes d'hégémonie idéologique, de front unique ou de guerre de positions comme cet intellectuel marxiste des années 20, mais sans employer ses mots, bien sûr. Ils pensent qu'il y a le Système qui repose sur des intérêts financiers mondiaux, qui fait fi des souverainetés nationales et populaires, et qu'il est appuyé sur une classe politique technocratique, d'accord sur l'essentiel et sourde aux voix d'en bas. Ils dénoncent aussi le pouvoir culturel des «bobos» déracinés qui - pour parodier Rousseau- aiment les Tartares LGBT pour être dispensés d'aimer leur voisin. Et bien sûr, ils sont contre les médias, vendus à quelques milliardaires, qui occultent les violences policières et dénigrent les manifestants... Bref c'est un discours «de classe» que l'on aurait considéré comme intellectuel et gauchiste il y a quarante ans, mais qui est aujourd'hui assimilé à un affreux populisme aux relents lepénistes.

    En quoi les Gilets jaunes ont-ils été un «moment de surprise» pour reprendre le titre de votre prélude?

    Damien LICCIA.- Six mois avant le début des gilets jaunes, Emmanuel Macron venait de pulvériser les syndicats, après 3 mois de grève au sein de la SNCF. Ni les syndicats (et, dans les transports, à l'image de CGT-cheminots et de Sud-rail, ils sont particulièrement puissants), ni les acteurs politiques (de La France Insoumise aux trotskistes) n'étaient parvenus à enrayer la geste macronienne. Or, qui fait basculer la France en novembre, même si cette vision causale est nécessairement simpliste, Priscillia Ludosky et sa pétition «pour une baisse des prix à la pompe», Jacline Mouraud et sa vidéo vue des millions de fois sur Facebook (même si au même moment existaient d'autres vidéos tout aussi influentes, à l'image de celle d'un éleveur de volailles de l'Ain interpellant le président), des personnes (dont une partie issue de la «France périphérique» chère à Guilluy, mais pas seulement) qui font la chenille autour des ronds-points et des automobilistes qui mettent des gilets jaunes sur le tableau de bord. C'est le premier phénomène de sidération. Le deuxième s'explique par une mauvaise prise en compte de l'opinion publique, ou a minima de celle qui s'exprime sur les réseaux sociaux. La thématique du carburant a leurré l'exécutif, puisque ce dernier pendant plusieurs jours à l'issue de l' «acte I» a continué à communiquer, de manière quasi exclusive sur ce sujet, entre fermeté et reculade. La reculade intervient le 4 décembre avec Édouard Philippe qui annonce un moratoire sur la hausse de la taxe sur le carburant. Le lendemain, l'Élysée annonce l'annulation de la taxe.

    Or, le sujet de l'essence avait depuis plusieurs jours baissé en intensité, supplanté progressivement par la question institutionnelle, celle du pouvoir d'achat et par la problématique de la violence. Alors même que la question de l'essence a disparu comme une étincelle dans l'incendie qu'elle a déclenché, l'exécutif continue à appréhender le mouvement des gilets jaunes à l'aune d'une simple question de prix, alors qu'il s'agit déjà d'un proto conflit. Ce hiatus entre communication gouvernementale et opinion a été lourd de conséquences.

    Quelle importance pour les fake news dans ce genre de mouvement?

    François-Bernard HUYGHE.- En 1789, la foule croyait des rumeurs invraisemblables sur la sexualité de Marie-Antoinette ou sur des bandes armées. Sur les comptes Facebook en 2019, il circule - on ne va pas le nier - des choses invraisemblables: des gendarmes étrangers, des morts que l'on cacherait ou des attentats «bizarres». Ce n'est pas beau, mais, à la décharge des Gilets jaunes, le système de citation sur les réseaux sociaux, aggravé par le sensationnalisme médiatique, met vite en lumière les plus extrémistes et les plus délirants. En revanche je suis frappé par la façon dont des ministres répandent des légendes (sur des factieux bruns qui remonteraient les Champs-Élysées pour tuer, sur des complots russes ou italiens derrière les réseaux sociaux Gilets jaunes..), par la manière dont des experts voient des symboles d'extrême droite là où il y a un drapeau régional ou celui de l'Organisation Révolutionnaire Anarchiste, par des fautes des médias: propos de F. Ruffin déformés ou par la séquence d'une dame qui parlait des «1% d'extraterrestres super-riches» transformée en maniaque des OVNI par une coupure des derniers mots. Si les dirigeants et leurs partisans veulent faire campagne sur le thème «progressistes, parti du vrai et du nécessaire, versus populistes complotistes abreuvés de fake news», ils feraient mieux d'éviter ces délires idéologiques. Sans offenser Mme Schiappa qui se compare à Galilée qu'elle croit découvreur de la rotondité de la Terre.

    Damien LICCIA.- Les fake news ne sont en effet pas à sens unique. La France a basculé, comme avant elle le Royaume-Uni, les États-Unis ou encore l'Espagne dans une vision du monde et dans une manière de traiter les mouvements polico-sociaux, des brexiters, à l'alt right, en passant par les indépendantistes catalans pour arriver jusqu'aux gilets jaunes, qui n'excluent pas le recours à une forme de narratif que nous pouvons qualifier de méta-complotisme. Alors certes, ce narratif a été d'une intensité plus faible par rapport à l'ampleur qu'il a prise au Royaume-Uni, dans la phase post-Brexit, ou aux USA, avec la question de l'ingérence russe qui est devenue une antienne entêtante, mais reste que le 8 décembre les services de renseignement français ont ouvert une enquête sur une possible ingérence étrangère qui aurait cherché à amplifier la crise politique française. Fin décembre, le secrétaire d'État chargé du Numérique, Mounir Mahjoubi, a également repris ce narratif, sur des ingérences de «forces étrangères».

    S'il ne faut pas balayer cela d'un revers de main, il y a là une similarité discursive avec la dénonciation des «forces obscures d'en haut» par une frange des gilets jaunes.

    Vous insistez sur la réaction au mépris suscité par Emmanuel Macron dans la colère des Gilets jaunes. Pensez-vous qu'il en aurait été autrement sans ces «petites phrases» prononcées par le chef de l'État?

    François-Bernard HUYGHE.- Les manifestants le ressassent constamment. L'effet est totalement ravageur, parce que chacun se sent personnellement offensé par un homme à qui tout a réussi sans avoir vraiment à se battre et qu'ils présument à des années-lumières de la réalité qu'ils vivent. En inventant une communication jupitérienne et implicative (les yeux dans les yeux), Emmanuel Macron a inventé aussi un art de l'insulte et de l'humiliation inédit. On espère que c'est inconsciemment.

    François-Bernard Huyghe et Damien Liccia, propos recueillis par Etienne Campion (Figaro Vox, 25 janvier 2018)

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