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17/02/2011

Tant qu'il y aura des bulles...

Nous reproduisons ci-dessous l'éditorial de François Bousquet, directeur de la rédaction du Choc du mois, publié dans le numéro de février 2011.

 

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Tant qu’il y aura des bulles

Chaque civilisation a développé sa forme propre, laquelle nous en dit beaucoup sur la façon dont les hommes conçoivent le monde. Les Egyptiens avaient les pyramides, les Romains les aqueducs et les arcs de triomphe, les Arabes les figures géométriques. Nous, on a les bulles et leur création de valeur virtuelle. Ça gonfle et puis ça fait pschitt, du Coca-Cola au chewing-gum, en passant par l’immobilier et même la BD. C’est comme un phénomène contagieux, bulle spéculative, bulle Internet, bulle législative, bulle migratoire, bulle climatique, etc., etc. Tout est dans tout et la bulle est partout, jusque dans l’obésité, bulle calorique cette fois-ci.

Oui, décidément, les bulles nous fascinent, tant elles sont éthérées, flottantes, plus légères que l’air. C’est comme si elles avaient le pouvoir de nous libérer de la dure loi du réel : la pesanteur, la matérialité des choses, le poids du monde. Précurseurs en chaque chose, les Américains ont très tôt compris la fonction déréalisante et ludique des bulles. Quand ils débarquèrent en 1944, pareils à des dieux irrésistibles, comme provenant d’une planète plus avancée, ils apportèrent avec eux, outre les Lucky Strike, les rasoirs Gilette et le swing, la gomme à mâcher, de loin leur arme la plus redoutable. C’est grâce à elle qu’ils ont gagné la guerre, elle et la fission nucléaire. Depuis, ils ont conquis le monde.
Nos ancêtres avaient mis plus d’un siècle à adopter la pomme de terre. En quelques semaines à peine, le chewing-gum allait s’imposer. Une vraie révolution digestive. L’ère des bulles commençait, en Europe comme ailleurs. Plus rien ne l’arrêterait. Cette bullomanie rappelle la tulipomanie qui s’empara des Pays-Bas dans la première moitié du XVIIe siècle, où les oignons de tulipe pouvaient se négocier au prix d’une maison de maître, jusqu’au jour où ils ne valurent plus rien. Mais les bulles ont depuis longtemps quitté leur étroit domaine horticole pour soumettre le monde entier. Elles constituent désormais notre destin. Or, le destin des bulles est d’éclater, comme la grenouille dans la fable de La Fontaine qui s’enfla si bien qu’elle creva.
Et c’est ainsi que, de bulle en bulle, on en arrive à la bulle des bulles, la bulle-monde. C’est le capitalisme qui veut cela. Si le communisme était un boulet, la théorie économique chère à Adam Smith et Alain Minc affectionne, elle, les bulles, la lutte finale s’étant muée ici en bulle finale.
En deux siècles de marche en avant ininterrompue, le libéralisme économique a acquis la conviction étrange qu’il allait pouvoir faire grimper les courbes jusqu’au plafond. Et ce qui vaut pour la finance vaut pareillement pour la démographie, l’immigration, les échanges commerciaux et quantité d’autres domaines. Dans la vision capitaliste du monde, la croissance est illimitée, les marchés éternellement haussiers et les richesses inépuisables. Le monde a beau être fini, on a décidé une fois pour toutes d’en user comme s’il était infini. Ou substituable (le jour où il sera fini). Icare, avant sa chute, ne raisonnait pas autrement. Mais rien n’est éternel, les bulles moins que le reste, dont John Maynard Keynes disait qu’elles étaient pareilles aux arbres : il ne leur est pas donné de pouvoir grimper jusqu’au ciel, même si elles peuvent parfois donner l’impression de le toucher.
Quand, en 1720, la Compagnie des mers du Sud s’effondra à la suite d’un krach vertigineux, le Parlement anglais vota le Bubble Act, la première loi sur les bulles. On demanda au maître de la Monnaie d’alors, Isaac Newton lui-même (autre temps, autres mœurs, autres gens), ce que cette affaire lui inspirait. Il répondit poliment qu’il pouvait « calculer les mouvements des corps célestes, mais pas la folie des gens ». Nous non plus. C’est pourtant elle qui fonde notre monde.
Autant dire qu’il est aussi instable que les Twin Towers avant leur effondrement et la tour de Babel avant sa dispersion, car il en va des bulles économiques comme des bulles migratoires. Ça gonfle et ça fait pschitt. In bullo veritas, c’était écrit d’avance.

François Bousquet (Le Choc du mois, février 2011)