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balbino katz - Page 2

  • La police des larmes et des élégies...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la récente révélation de l'existence au Royaume-Uni d'une unité spéciale chargée de contenir les réactions populaires après certains crimes susceptibles d’enflammer les tensions ethniques ou religieuses, notamment en s'assurant du contrôle du récit des événements...

     

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    La police des larmes et des élégies

    La plage de Lehan, à Lechiagat, ce matin de dimanche, avait retrouvé son soleil. Un astre honnête, presque méridional, que je recevais sous la protection un peu ridicule d’un parasol planté de travers dans le sable. Je n’étais pas venu là pour lire la presse anglaise. Les pieds nus, les mollets grignotés par les puces de sable, l’odeur forte du varech roulant depuis les rochers, tout invitait plutôt à cette paresse attentive qui regarde la mer sans prétendre la comprendre. Pourtant, il y a des moments où le monde frappe à la vitre, même lorsque cette vitre est une tablette posée sur une serviette.

    J’y découvris un long article du Daily Mail, journal populaire anglais, peu porté sur les pudeurs de chaisière dont se parent les gazettes de gauche lorsqu’il s’agit d’évoquer les effets concrets du multiculturalisme. Sous la plume de Glen Owen, le quotidien décrit l’existence d’une unité discrète du ministère de l’Intérieur britannique, la Research, Information and Communications Unit, RICU, chargée, selon le journal, de contenir les réactions populaires après certains crimes susceptibles d’enflammer les tensions ethniques ou religieuses.

    L’unité aurait été créée en 2007 par Charles Farr, ancien du MI6, dans le cadre de la stratégie antiterroriste Prevent, et modelée sur l’ancienne Information Research Department, machine de propagande anticommuniste née sous le gouvernement Attlee en 1948. Tout cela pourrait n’être qu’une de ces curiosités administratives dont l’Angleterre a le secret, un bureau terne, un acronyme de plus, un petit mécanisme enfoui dans la graisse de l’État. L’affaire devient plus grave lorsque l’on comprend les méthodes.

    Selon le Daily Mail, RICU ne se contenterait pas de fournir des éléments d’analyse. Elle interviendrait pour « contrôler le récit », orienter les mots de la police, influencer les médias, repérer les appels à manifester, et, dans certains cas, peser jusque sur les déclarations publiques des familles de victimes. Le journal écrit ainsi que, dans l’affaire Stephen Ogilvie, poignardé à Belfast, RICU aurait conseillé la police nord-irlandaise afin que les manifestants soient présentés comme des voyous antipathiques plutôt que comme des citoyens en colère.

    Le mot décisif est là : récit. Nos temps ne disputent plus seulement les faits, ils disputent le droit de les nommer. Un homme est tué. Une jeune fille est violée. Un adolescent est poignardé. Une famille se retrouve devant le corps de son enfant. Et l’État, avant même que les larmes aient séché, se demande quelle phrase il faudra poser sur cette mort pour éviter que le peuple n’en tire de mauvaises conclusions. La police n’arrive plus seulement avec des rubans jaunes, des experts et des procès-verbaux. Elle arrive avec une syntaxe.

    L’article du Daily Mail donne plusieurs exemples de cet art de la mise en scène morale. Après les attaques du London Bridge en 2017, des agents sous couverture auraient distribué des fleurs afin d’entretenir une atmosphère de deuil plutôt que de colère antimusulmane. Des affiches portant des slogans comme « Turn to Love » ou « Love Will Win » auraient été placardées. Après la décapitation d’Alan Henning par l’État islamique, une opération-écran aurait permis de placer dans les médias l’image d’une femme portant un hidjab aux couleurs de l’Union Jack. On apprend même qu’un groupe de pop aurait été discrètement financé pour chanter dans des écoles de quartiers musulmans des chansons à thèmes antiradicalisation. La propagande anglaise, autrefois impériale, maritime et biblique, chante désormais au micro-cravate dans les salles polyvalentes.

    La technique est toujours la même : substituer à l’événement réel un événement verbal. À la mort violente, on superpose le vocabulaire du vivre-ensemble. À la colère populaire, on oppose les mots de l’apaisement obligatoire. Aux familles, on offre des phrases qu’elles n’auraient peut-être jamais prononcées seules. À l’opinion, on sert une émotion préfabriquée, dûment validée par les services compétents. On n’éteint pas le feu, on repeint la fumée.

    C’est ici que l’article de Turbulent Times, signé Richard North, apporte une lumière plus crue encore. North relève que l’on voit dans certaines déclarations de familles une tonalité trop construite, trop administrative, trop étrangère à la stupeur d’un deuil. Il évoque le cas du père d’Henry Nowak, dont les mots, appelant à ne pas laisser le meurtre créer davantage de haine, de division ou de tension, auraient servi, selon lui, à fermer politiquement la discussion. Sa formule est rude : il ne s’agirait pas seulement de « crisis-management speak », mais d’une stratégie gouvernementale exploitant la vulnérabilité des familles endeuillées pour insérer des messages destinés à manipuler le comportement public.

    Voilà peut-être l’abjection ultime : faire parler les morts par la bouche des vivants, et faire parler les vivants par la plume de l’État. Une famille frappée par le malheur devient un support de communication. Sa douleur est authentique, le communiqué ne l’est plus tout à fait. Sa tristesse est réelle, mais l’administration la dirige vers la bonne signification. L’enfant assassiné ne doit pas devenir symbole de ce que le peuple voit. Il doit devenir symbole de ce que l’État autorise à voir.

    La chose est d’autant plus scandaleuse que les faits eux-mêmes sont de moins en moins cachables. Le Daily Mail rappelle l’affaire Henry Nowak, tué à Southampton par Vickrum Digwa, lequel avait tenté de faire croire qu’il avait agi en état de légitime défense après des insultes racistes. Le journal évoque également le meurtre de Stephen Ogilvie, à Belfast, attribué à un demandeur d’asile soudanais. Ces affaires, par leur brutalité et par leur circulation sur les réseaux sociaux, touchent directement l’opinion. L’ancien système médiatique pouvait ralentir, minorer, refroidir. Le réseau d’Elon Musk a changé la donne. Les images, les noms, les colères passent désormais par-dessus les digues.

    C’est pourquoi le pouvoir britannique ne cherche plus seulement à informer, ni même à censurer. Il cherche à préformer l’émotion. Le vieux mensonge d’État disait : « cela n’a pas eu lieu ». Le mensonge progressiste contemporain dit plutôt : « cela a eu lieu, mais vous devez le ressentir correctement ». Il ne nie pas toujours le crime. Il surveille la conséquence morale du crime.

    On comprend mieux, dès lors, l’intérêt obsessionnel porté aux « non-crime hate incidents ». Selon le Daily Mail, RICU aurait été associée à une recommandation du Home Office visant à encourager la police à enregistrer davantage de ces incidents non criminels, dispositifs controversés permettant d’inscrire dans les fichiers des propos ou comportements ne relevant pas d’une infraction. Là encore, la logique apparaît clairement : si le crime réel embarrasse, on fabrique autour de lui une police du commentaire. L’assassinat a eu lieu, certes, mais attention à la manière dont vous en parlerez.

    Il faut expliquer ce que recouvre cette étrange catégorie britannique. Un « non-crime hate incident » n’est pas un crime. Ce n’est même pas nécessairement une infraction. C’est un fait, une parole, un message, un voisinage désagréable, une dispute de palier, parfois une plaisanterie idiote, que quelqu’un dit percevoir comme animé par de l’hostilité envers une race, une religion, une orientation sexuelle, un handicap ou une identité de genre. La police peut alors l’enregistrer, non comme délit, mais comme incident, avec toutes les ombres administratives que ce mot transporte.

    La caricature est presque inutile, tant le réel s’en charge. On a vu des querelles d’écolières sur Snapchat, du linge jugé offensant sur un fil à laver, des chansons de Bob Marley diffusées par un voisin, des propos domestiques sur un prénom de transition, des drapeaux nationaux ou des expressions mal reçues entrer dans cette zone grise où rien n’est illégal, mais où tout peut devenir suspect. C’est l’invention d’un purgatoire policier : vous n’êtes pas coupable, toutefois vous êtes noté.

    L’idée première pouvait sembler préventive : détecter des signaux faibles avant qu’ils ne deviennent violence. En pratique, elle a surtout créé une police de la sensibilité, où l’État ne constate plus seulement les faits, mais enregistre les blessures subjectives. On ne poursuit plus seulement ce que l’homme a fait. On archive ce que quelqu’un croit avoir ressenti de ce qu’il aurait voulu dire.

    Le plus révélateur est peut-être la dissymétrie du soupçon. Le rapport Shawcross sur Prevent, publié en 2023, cité par le Daily Mail, estimait que RICU plaçait la barre relativement haut lorsqu’il s’agissait d’islamisme, et beaucoup plus bas lorsqu’il s’agissait de droite radicale. Dans les documents évoqués, des œuvres de Shakespeare, Chaucer et Milton auraient même été signalées comme textes susceptibles d’intéresser des suprémacistes blancs. Michael PortilloYes MinisterThe Thick of It, tout cela pouvait devenir matière à inquiétude. L’Angleterre qui ne sait plus empêcher certains crimes se méfie de ses classiques.

    On sourirait si l’affaire n’était pas si noire. Shakespeare, qui a donné à l’Angleterre sa langue la plus haute, devient un objet de vigilance. Milton, qui fit parler les anges rebelles avec la majesté du tonnerre, se retrouve dans les marges d’un rapport administratif. Chaucer, le vieux conteur de pèlerins, est convoqué dans le mauvais greffe du soupçon. Une civilisation qui commence à regarder ses propres auteurs comme des complices possibles de dissidence n’est déjà plus très sûre d’être une civilisation.

    Il faut lire ici le Daily Mail et Turbulent Times ensemble. Le premier révèle le mécanisme. Le second en tire la conclusion politique. North ne se contente pas de dénoncer la manipulation. Il constate que lorsque l’État joue de telles méthodes, il détruit la confiance qui rend l’ordre possible. Plus le gouvernement maquille, plus les citoyens soupçonnent. Plus il moralise, plus il radicalise. Plus il confisque la parole des victimes, plus il donne au peuple l’impression que ses morts lui sont volés une seconde fois.

    North semble regarder avec une curiosité presque tactique les formes plus habiles de contestation. La colère d’un peuple trahi peut se comprendre. Les émeutes, les listes anonymes, les violences contre des personnes ou des maisons risquent de devenir la réponse populaire à la manipulation d’Etat. Pourtant, on ne sauve pas un pays en l’offrant à la nuit. On le sauve en rendant à la parole publique le droit de nommer les choses.

    Car tout commence là. Nommer. Dire qui a tué. Dire qui est mort. Dire pourquoi l’affaire trouble. Dire ce que l’immigration massive, le droit d’asile dévoyé, l’impuissance judiciaire, la police du langage et l’idéologie multiculturelle ont produit. Dire que certaines victimes n’intéressent l’État qu’à condition de devenir des instruments d’apaisement. Dire que la compassion officielle est parfois moins une charité qu’une technique de gouvernement.

    La France aurait tort de regarder cette affaire comme une étrangeté insulaire. Nous ne savons pas s’il existe chez nous une unité comparable à RICU, mêlant anciens espions, communicants et spécialistes des opérations d’influence au service du ministère de l’Intérieur. Si elle existait, elle aurait sans doute son bureau non loin d’une autre fabrique à coups tordus dont nous connaissons, elle, l’existence : le bureau des entraves administratives. Ce nom seul semble sortir d’un roman de Kafka revu par Courteline. Il dit tout. Entraver, non juger. Harasser, non convaincre. Pourrir la vie, non débattre.

    Ce bureau n’est pas une rumeur de café du commerce. Il a même publié des offres d’emploi. Sa finalité est claire : trouver, organiser, perfectionner les moyens administratifs de gêner ceux qui contestent la société diversitaire que l’on prétend nous imposer. TV Libertés, parmi d’autres, sait de quoi il retourne. Dans l’ancien monde, on poursuivait les délits. Dans le nouveau, on entrave les adversaires. Et les moyens sont connus : contrôles fiscaux à répétition, pressions réglementaires, surveillance administrative, soupçons bancaires, clôtures de comptes. La censure moderne n’a plus toujours besoin de bâillon. Elle a des formulaires, des normes, des correspondants conformité et des guichets qui se ferment.

    Nous n’avons donc peut-être pas encore notre RICU française. Ou peut-être l’avons-nous sans le savoir. En revanche, nous avons déjà l’esprit qui la rend possible : celui d’un État qui ne veut plus seulement administrer le pays, mais corriger les pensées du pays ; celui d’un pouvoir qui ne cherche plus seulement à empêcher les désordres, mais à empêcher les conclusions ; celui d’une technocratie qui a remplacé la discussion politique par l’entrave, la surveillance et la moraline obligatoire.

    Il faut ici distinguer avec soin. Une famille endeuillée a parfaitement le droit de demander le silence, la dignité, la retenue. Elle a même souvent raison de le faire. Qui oserait reprocher aux parents d’une victime de vouloir enterrer leur enfant loin des caméras, des slogans et des prédateurs de tribune ? Il existe en France plusieurs exemples récents de familles qui ont rejeté l’instrumentalisation politique de leur drame : celle de Lola, celle de Thomas à Crépol, celle de Hasan à Nogent-sur-Oise, celle de Quentin Deranque à Lyon. À chaque fois reviennent les mêmes mots, calme, respect, recueillement, apaisement, refus de la haine.

    Ces mots peuvent être sincères. Ils le sont même souvent. Toute la question est de savoir à quel moment la sincérité du deuil devient la langue attendue du pouvoir. Car il y a, dans cette répétition, quelque chose qui interroge. Les familles parlent-elles seules ? Parlent-elles sous la pression morale d’un environnement médiatique qui les somme d’être dignes, c’est-à-dire politiquement inoffensives ? Parlent-elles avec les mots que l’époque leur impose avant même qu’elles aient eu le temps de formuler les leurs ? La pudeur du deuil est respectable. La domestication politique du deuil ne l’est pas.

    C’est là que l’exemple britannique devient précieux. Il ne prouve pas que la même mécanique existe partout. Il révèle la tentation profonde des régimes diversitaires : empêcher que les crimes les plus brutaux produisent des conclusions politiques interdites. La mort peut être pleurée, à condition de ne pas être comprise. Elle peut être commémorée, à condition de ne pas être reliée à l’immigration, au laxisme judiciaire, aux défaillances de l’État ou au mensonge multiculturel. L’émotion est autorisée tant qu’elle reste stérile.

    Nous connaissons déjà ces communiqués où la victime disparaît derrière l’appel au calme, ces conférences de presse où le ministre semble moins bouleversé par le crime que préoccupé par la réaction de l’opinion, ces injonctions à ne pas « faire d’amalgame » prononcées avant même que les faits soient établis. À force de demander aux peuples de ne jamais conclure, les gouvernements les conduisent à conclure en silence, puis dans la colère.

    Dans l’ancien monde, le rôle de la police était de poursuivre les criminels, de protéger les honnêtes gens, de maintenir l’ordre dans les rues. Dans le nouveau, elle reçoit de plus en plus pour mission de protéger le récit officiel contre l’expérience populaire. Elle ne se contente plus d’empêcher les coups. Elle empêche les conclusions. Elle ne garde plus seulement les carrefours. Elle garde les mots.

    Je refermai la tablette. Le soleil avait tourné, le parasol ne me protégeait plus qu’à moitié, et le varec montait avec cette odeur lourde des choses venues du fond. Des enfants couraient au bord de l’eau, indifférents à RICU, au Home Office, à Belfast, à Southampton, à ces morts que les puissants voudraient transformer en affiches de réconciliation obligatoire. La mer, elle, ne connaît pas la communication de crise. Elle ramène ce qu’on lui confie. Elle finit toujours par déposer sur la plage ce que l’on croyait avoir englouti.

    La Grande-Bretagne a inventé l’habeas corpus, le parlementarisme, la liberté de la presse, l’art de gouverner sans trop montrer la main de l’État. La voici réduite à envoyer des spécialistes de l’influence autour des familles endeuillées pour que leur douleur ne trouble pas les dogmes du temps. La France n’en est pas là, dira-t-on. Peut-être. Cependant elle connaît déjà cette étrange liturgie où l’on demande aux victimes, avant même de les pleurer, de rassurer le système qui n’a pas su les protéger.

    Sic transit gloria mundi. Un pays qui ne protège plus ses enfants, mais protège le discours tenu sur leur mort, n’est pas seulement en crise. Il a déjà déplacé son centre moral. Il n’est plus du côté des victimes. Il est du côté de l’apaisement obligatoire.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 16 juin 2026)

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  • La colère blanche et la police du silence...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la montée de la colère des Blancs face aux violences liées à l'immigration et à la volonté du système de museler l'expression de cette colère...

     

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    La colère blanche et la police du silence : l’affaire Henry Nowak, symptôme d’une crise occidentale

    Il est des articles qui ont l’air de simples chroniques d’actualité et qui, lus avec un peu d’attention, disent davantage que bien des livres. Celui qu’Eric Kaufmann vient de publier dans le Telegraph sous le titre « How bad will white rage get? » appartient à cette catégorie. Il parle de la Grande-Bretagne, de l’affaire Henry Nowak, de la « rage blanche », du système à deux vitesses, de la police, des politiques DEI, de l’immigration, de la démographie et de la montée de Reform UK. En réalité, il parle de l’Europe tout entière.

    L’affaire Henry Nowak, en Angleterre, est devenue ce que les sociétés malades produisent parfois malgré elles : un révélateur. Un jeune homme blanc de dix-huit ans, innocent, agonisant, menotté par des policiers qui ont cru la version mensongère de son agresseur l’accusant de racisme, alors qu’il leur disait qu’il avait été poignardé et qu’il ne pouvait plus respirer. Dans un pays sain, un tel drame aurait conduit à un examen impitoyable des réflexes policiers, judiciaires et idéologiques qui l’ont rendu possible. Dans l’Angleterre contemporaine, il devient aussitôt matière à soupçon : ceux qui s’indignent ne seraient pas d’abord des citoyens révoltés par une injustice, mais des fauteurs de « grief and division », des entrepreneurs de guerre culturelle, des apprentis sorciers de la « white rage ».

    Cette expression elle-même mérite qu’on s’y arrête. « White rage ». Colère blanche. Elle ressemble à une mise en accusation préventive. Lorsqu’une minorité manifeste, brûle, exige, occupe, renverse une statue ou impose sa liturgie victimaire, la presse progressiste parle volontiers de douleur, de colère sociale, de blessure historique, de demande de justice. Lorsqu’une population blanche se demande si la police la protège encore comme elle protège les autres, le vocabulaire change brusquement. La colère devient menace. Le deuil devient risque politique. L’indignation devient quasi-pathologie.

    Kaufmann montre très bien que l’affaire Nowak ne surgit pas dans le vide. Elle arrive après plusieurs décennies de pénétration de l’idéologie progressiste dans les institutions britanniques. Le DEI, ce triptyque Diversity, Equity, Inclusion, a cessé d’être un langage d’entreprise pour devenir une théologie d’État. Il ne s’agit plus de traiter les citoyens également, mais de corriger la société au nom de groupes réputés historiquement marginalisés. L’égalité devant la loi cède devant l’équité ; la neutralité cède devant la couleur ; la liberté d’expression cède devant les codes de parole ; la prudence policière cède devant la peur d’être accusé de racisme.

    Le mécanisme est connu. On commence par affirmer que les institutions doivent combattre les discriminations. Qui s’y opposerait ? Puis l’on explique que toute disparité statistique prouve une discrimination. Puis l’on impose aux administrations, aux universités, aux entreprises, aux écoles, aux hôpitaux, aux médias et à la police l’obligation morale de produire des résultats conformes à la doctrine. Enfin, lorsque ceux qui n’appartiennent pas aux groupes protégés découvrent que cette égalité nouvelle les exclut du cercle de la compassion, on leur répond qu’ils menacent la cohésion sociale en osant s’en apercevoir.

    C’est là le cœur de l’article de Kaufmann. Le problème n’est pas seulement que certains Blancs britanniques se sentent maltraités. Le problème est que le système leur refuse la légitimité même de formuler ce sentiment. Toute identité peut s’exprimer, sauf la leur. Toute mémoire peut réclamer réparation, sauf la leur. Toute minorité peut se constituer en sujet politique, sauf la majorité historique. L’Anglais blanc doit être à la fois coupable, silencieux, contribuable, accueillant, désarmé, remplacé symboliquement et reconnaissant de l’être.

    La mort de Henry Nowak a brisé quelque chose parce qu’elle donne un visage à cette abstraction. Les politiques DEI, les formations antiracistes, les petits commissaires de la diversité, les consultants de l’inclusion, les bureaucrates du « systemic racism » semblent toujours inoffensifs tant qu’ils produisent des chartes, des modules et des communiqués. Puis vient un moment où leur empire se traduit dans un geste concret : un policier croit plus vite l’accusation raciale que le sang d’un garçon à terre. Alors le brouillard idéologique devient chair. Et cette chair meurt.

    Nigel Farage a parlé d’un tournant. Keir Starmer l’a accusé d’exploiter une tragédie pour créer la division. Kemi Badenoch elle-même, pourtant conservatrice, a dénoncé une politique identitaire dangereuse, allant jusqu’à évoquer le risque de guerre civile. Kaufmann a raison de remarquer que l’on confond ici plusieurs phénomènes. La colère blanche existe. L’inquiétude démographique existe. Le sentiment d’un système à deux vitesses existe. La question est de savoir si l’on veut les penser politiquement, ou les interdire moralement.

    La gauche préfère la seconde solution. Elle ne demande pas pourquoi des millions d’hommes et de femmes ont le sentiment d’être dépossédés. Elle demande comment empêcher ce sentiment de devenir discours public. Elle ne s’interroge pas sur la réalité du deux poids deux mesures. Elle s’inquiète que l’expression « two-tier policing » puisse devenir un drapeau. Elle ne cherche pas à savoir si le DEI a corrompu le sens ordinaire de la justice. Elle accuse ceux qui le disent de fomenter la haine.

    C’est l’une des grandes ruses du progressisme contemporain : il crée des fractures, puis accuse ceux qui les nomment de diviser la société.

    Kaufmann conclut par une phrase essentielle : critiquer le DEI n’est pas diviseur ; ce qui divise, c’est de supprimer cette critique. Toute la crise est là. Une société peut supporter beaucoup de choses, des désaccords violents, des polémiques, des mots durs, des oppositions profondes, des débats sur l’immigration, l’identité, la race, la religion, l’école, la police. Ce qu’elle supporte mal, c’est l’interdiction d’une moitié du réel. Quand on interdit aux gens de dire ce qu’ils voient, ils cessent peu à peu de croire aux institutions qui leur ordonnent de se taire.

    L’Angleterre paie aujourd’hui la facture d’un régime moral qui a prétendu rendre indiscutables ses propres dogmes. L’antiracisme institutionnel, le multiculturalisme sacralisé, les droits trans, l’inclusion, la diversité obligatoire, les « protected characteristics », tout cela s’est présenté comme simple bonté administrative. En vérité, c’était une nouvelle architecture du pouvoir. Ceux qui y adhèrent distribuent la légitimité. Ceux qui la contestent deviennent suspects.

    La France suit la même route, avec son génie propre pour transformer l’idéologie en police administrative. Le cas récent de Jared Taylor est, à cet égard, exemplaire. L’intellectuel américain devait intervenir lors d’une conférence privée organisée par Les Natifs. L’événement fut interdit à Paris, puis empêché à Versailles, non pour des violences commises, ni pour des propos tenus ce soir-là, mais pour des propos que l’on redoutait qu’il pût tenir. Nous avons donc franchi une étape. Il ne s’agit plus seulement de poursuivre des paroles. Il s’agit d’interdire leur possibilité.

    Jean-Yves Le Gallou a parfaitement vu la nature de cette scène lorsqu’il y a vu l’arbitraire administratif dans son éclat. La France, patrie officielle des droits de l’homme, découvre une nouvelle catégorie : le délit de parole virtuelle. L’orateur n’a pas encore parlé, le public n’a pas encore entendu, le débat n’a pas encore eu lieu, mais l’État sait déjà. Il devine, prévient, neutralise. Nous ne sommes plus dans la répression de l’infraction ; nous sommes dans la police de l’éventualité.

    On songe à Minority Report, mais avec des préfets.

    La justification, bien sûr, sera toujours l’ordre public. L’ordre public est le grand manteau sous lequel la démocratie fatiguée cache ses pudeurs autoritaires. Il permet de ne jamais avouer que ce que l’on craint n’est pas le désordre matériel, mais le désordre intellectuel. Une salle privée où l’on écoute un conférencier américain devient plus dangereuse qu’une ville livrée aux émeutes, parce que dans le premier cas une idée interdite pourrait être formulée, tandis que dans le second les pouvoirs publics se sont depuis longtemps habitués à négocier avec la force brute.

    Ce mouvement est très grave. Il signifie que la France, comme l’Angleterre, ne croit plus assez à son propre ordre pour le soumettre à la contradiction. Une société confiante laisse parler Jared Taylor, puis lui répond. Une société incertaine l’interdit, puis se félicite d’avoir protégé la paix civile. Elle ne voit pas qu’elle ne protège rien. Elle ajourne seulement le moment où la parole interdite reviendra plus dure, plus amère, plus détachée des formes ordinaires du débat.

    La censure n’éteint pas le feu. Elle coupe l’alarme.

    Kaufmann note que, dans la société britannique, deux forces convergent : le sentiment d’une discrimination anti-blanche et l’inquiétude démographique. C’est ici que l’Europe entre pleinement dans l’affaire. On ne peut pas demander aux peuples européens d’observer passivement leur transformation démographique, puis de considérer comme illégitime toute émotion née de cette observation. On ne peut pas dire aux Anglais, aux Français, aux Allemands, aux Italiens, aux Hollandais, aux Belges, aux Suédois que leur pays change irréversiblement, que leurs enfants vivront dans une société où ils seront peut-être minoritaires dans de nombreuses villes, puis leur interdire de se demander s’ils l’ont voulu.

    La démographie n’est pas une théorie du complot. C’est le destin en chiffres.

    Le progressisme voudrait que cette question ne soit abordée que dans son langage. Il accepte les statistiques lorsqu’elles servent à mesurer les discriminations, jamais lorsqu’elles servent à mesurer la dépossession. Il aime les identités lorsqu’elles sont minoritaires, jamais lorsqu’elles appartiennent aux peuples historiques. Il bénit la mémoire lorsqu’elle accuse l’Europe, jamais lorsqu’elle la défend. Il invoque la dignité de chaque groupe, mais ne reconnaît pas aux Européens le droit de demeurer eux-mêmes.

    C’est pourquoi la critique du progressisme n’est pas seulement saine. Elle est nécessaire à l’équilibre psychique et politique de nos sociétés. Une idéologie qui enseigne à des peuples qu’ils doivent disparaître avec élégance n’est pas une doctrine de paix. Une idéologie qui hiérarchise les victimes selon la couleur, le sexe, l’origine ou l’appartenance supposée à l’oppression n’est pas une doctrine de justice. Une idéologie qui donne à la police, à l’école, à l’administration, aux médias et aux entreprises le réflexe de soupçonner certains citoyens plutôt que d’autres n’est pas une doctrine de cohésion. C’est une machine à fabriquer de la rancune.

    Les dirigeants britanniques le découvrent aujourd’hui avec Nowak. Les dirigeants français le découvriront demain, si ce n’est déjà fait, à travers d’autres affaires, d’autres interdictions, d’autres silences forcés, d’autres révoltes. Car le même schéma se reproduit partout. Un fait divers révèle une faille ethnique, religieuse ou culturelle. Les citoyens veulent en parler. Les autorités demandent le calme. Les médias dénoncent l’extrême droite. Les juges ou les préfets resserrent l’étau. Puis l’on s’étonne que la confiance disparaisse.

    Kaufmann a aussi raison de dire que la violence n’est pas mécaniquement appelée à grandir si une voie électorale existe. Le succès de Reform UK peut fonctionner comme soupape démocratique. Voilà une vérité que les régimes libéraux devraient méditer. Il vaut mieux un peuple en colère dans les urnes qu’un peuple en colère dans la rue. Il vaut mieux des partis populistes, même agaçants, même rugueux, même excessifs, que l’absence totale de représentation pour des millions de citoyens convaincus que personne ne parle pour eux.

    Interdire les discours, dissoudre les groupuscules, empêcher les réunions, criminaliser les mots, surveiller les réseaux, imposer des formations idéologiques, tout cela ne produit pas une paix civile. Cela produit une société close où la colère apprend à se passer de la parole.

    La formule de guerre civile, elle aussi, mérite d’être clarifiée. Kemi Badenoch a évoqué ce risque. Beaucoup l’utilisent désormais en Europe, souvent à tort et à travers. Une guerre civile, au sens strict, suppose que des hommes du même peuple s’entretuent pour le pouvoir, le régime, la religion ou une vision contradictoire de la cité. Les guerres de Religion, la guerre de Sécession, l’Espagne des années trente, voilà des guerres civiles.

    Ce qui pourrait survenir en Europe à la suite de l’immigration massive, si les sociétés continuent à s’ethniciser, si la police continue à perdre toute légitimité, si les groupes vivent de plus en plus selon des loyautés incompatibles, relèverait d’une autre catégorie : non pas nécessairement une guerre civile, mais des guerres intérieures. Des affrontements sur le même territoire, au sein du même État, entre populations que l’on a juridiquement réunies, mais que l’histoire, la religion, l’origine, les mœurs et les fidélités n’ont pas fondues en un peuple unique.

    La distinction n’est pas un raffinement de cabinet. Elle est capitale. Appeler « guerre civile » toute guerre intérieure, c’est supposer que le peuple existe encore comme totalité homogène au moment même où l’on constate sa fragmentation. Or c’est précisément ce que l’immigration de masse et le multiculturalisme ont défait : l’évidence du commun.

    L’Europe n’est pas menacée seulement par la colère blanche. Elle est menacée par l’interdiction faite aux Européens de penser leur propre avenir. Elle est menacée par des élites qui veulent conserver un ordre public déjà vidé de sa substance. Elle est menacée par cette étrange volonté de maintenir la paix par la négation du réel. Un ordre qui ne tient que par l’interdiction de nommer ses fractures est déjà un ordre mort.

    Il faut donc renverser l’accusation. Ce ne sont pas ceux qui critiquent l’idéologie woke qui divisent la société. Ce sont ceux qui l’ont installée dans les institutions, puis veulent empêcher qu’on la juge. Ce ne sont pas ceux qui parlent d’un système à deux vitesses qui détruisent la confiance. Ce sont ceux qui rendent ce système visible chaque jour, puis poursuivent ceux qui le décrivent. Ce ne sont pas ceux qui s’inquiètent de la démographie qui fabriquent la peur. Ce sont ceux qui transforment les peuples sans jamais leur demander leur avis.

    L’affaire Henry Nowak est peut-être, pour la Grande-Bretagne, l’un de ces moments où un pays voit soudain la vérité de ce qu’il est devenu. Un jeune homme meurt. La police se trompe d’ennemi. Les autorités craignent la colère plus que l’injustice. La presse redoute la politisation du drame plus que les causes du drame. Et l’on demande encore au peuple de faire confiance.

    En France, le même théâtre avance, avec d’autres acteurs, d’autres préfets, d’autres interdits. On empêche une conférence, on prétend sauver l’ordre, on surveille les mots, on réduit la liberté à ce que les autorités jugent non inflammable. Le pays de Pascal, de Bossuet, de Voltaire, de Maistre, de Proudhon, de Barrès, de Maurras, de Bernanos et de Debord devient une salle municipale dont le gardien exige la liste des phrases autorisées.

    Il est sain de critiquer le progressisme. Il est sain de critiquer l’idéologie anti-européenne. Il est sain de contester le DEI, l’antiracisme d’État, la police de la parole, la préférence institutionnelle pour certaines identités, la culpabilisation des peuples historiques, la transformation démographique sans consentement, la réduction de la liberté à l’obéissance aux dogmes du moment.

    Ce qui n’est pas sain, c’est d’interdire cette critique afin de préserver l’apparence d’une paix qui n’existe déjà plus.

    Le monde progressiste a longtemps cru qu’il suffisait de contrôler les mots pour contrôler les hommes. Il découvre maintenant que les hommes finissent toujours par retrouver les mots qui leur manquent. Plus on les leur arrache, plus ils reviennent chargés de colère. C’est peut-être cela que l’affaire Nowak annonce. Non une guerre civile, non fatalement la violence, non l’effondrement demain matin, mais la fin d’un mensonge : celui d’une société qui exigeait des Européens qu’ils se taisent au nom de la cohésion, pendant qu’on défaisait sous leurs yeux les conditions mêmes de cette cohésion.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 8 juin 2026)

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  • Le lord, le sang et les vieilles murailles...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'incompréhension des élites britanniques face à l'émergence du parti anti-immigration Restore Britain...

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    Le lord, le sang et les vieilles murailles

    J’étais dans mon salon, ce qui, dans mon extrême Occident, constitue parfois un poste d’observation plus sûr qu’une chaire universitaire. La fenêtre donnait sur ce calme trompeur des jours où l’on se dit que l’Europe tient encore debout parce que les meubles n’ont pas bougé. Sur l’écran défilaient d’abord les images des réjouissances françaises après la victoire du Paris Saint-Germain dans je ne sais quelle compétition sportive, le genre d’événement où l’on voudrait croire que le drapeau, les cris et les maillots suffisent encore à faire nation. Très vite, la fête avait pris son tour habituel. Des vitrines brisées, des scooters incendiés, des groupes courant devant les forces de l’ordre, ces jeunesses périphériques, pour reprendre une formule assez molle pour ne pas troubler le sommeil du ministre de l’Intérieur, transformaient la victoire d’une équipe portant les couleurs françaises en rite de saccage ou en répétition de guerre intérieure.

    J’avais encore ces images en tête lorsque d’autres, venues d’Angleterre, me parvinrent. Elles montraient Henry Nowak, jeune homme blanc de dix-huit ans, gisant au sol, ensanglanté, menotté par une police qui avait d’abord cru la parole de son agresseur. Celui-ci l’avait accusé d’avoir commis une attaque raciste. La formule avait suffi à inverser le monde. Le blessé devenait suspect. Le sang visible comptait moins que l’accusation rituelle. Dans cette Angleterre naguère si jalouse de ses formes, de ses libertés, de son flegme et de sa common decency, des policiers voyaient un jeune homme mourir et semblaient d’abord chercher, non la plaie, mais la faute morale.

    Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre ce que ces deux scènes racontent. D’un côté, une France où la victoire sportive devient prétexte à la guerre de rue. De l’autre, une Angleterre où l’accusation de racisme agit comme une clef sacrée ouvrant toutes les portes, y compris celle de l’absurde. Entre les deux, une même maladie européenne : l’État ne protège plus ceux qui devraient l’être, et se montre prodigieusement sensible à ceux qui savent parler la langue de son idéologie.

    C’est dans cette humeur, je le confesse, peu favorable aux billevesées parlementaires, que je me suis attardé sur l’éditorial publié par The Times sous la plume de Paul Goodman, devenu Lord Goodman of Wycombe. L’homme n’est pas un échappé de tribune anonyme. Ancien député conservateur, ancien observateur écouté du monde tory, pair britannique, il appartient à cette caste qui connaît les couloirs, les déjeuners, les amitiés utiles, les rites du pouvoir. Une Angleterre se meurt dans les rues, dans les commissariats, dans les écoles, dans les tribunaux symboliques de la diversité. Le bon lord, lui, s’inquiète de la fragmentation du système partisan.

    Son article est consacré à Restore Britain, le parti de Rupert Lowe, ancien élu de Reform UK, homme d’affaires, fermier, ancien conservateur et figure désormais dissidente du camp populiste britannique. Paul Goodman ne voit pas d’abord, dans cette apparition, le symptôme d’un pays qui bout. Il y voit le risque d’un désordre électoral. Restore pourrait prendre assez de voix pour gêner Reform, affaiblir Nigel Farage et compliquer encore la formation de gouvernements stables à Westminster. La maison brûle, le lord compte les fauteuils.

    Il faut lui rendre justice. Son éditorial n’est pas dépourvu d’intelligence tactique. Il observe que Restore Britain peut prospérer sur la décomposition des vieux partis, que les conservateurs et les travaillistes n’ont pas su relever le niveau de vie, maîtriser les frontières ni combattre l’extrémisme islamiste. Il comprend que les réseaux sociaux permettent à Rupert Lowe et à ses partisans de contourner la presse classique. Il note l’importance de X, la puissance de Facebook, l’appui ou la bienveillance d’Elon Musk, la capacité nouvelle d’une droite insurrectionnelle à parler directement aux Anglais sans passer par le filtre des journaux comme il faut, des chaînes qui pensent bien, des éditorialistes agréés.

    Toutefois, cette lucidité s’arrête précisément là où elle devrait commencer. Paul Goodman voit le mécanisme. Il ne veut pas regarder la cause. À ses yeux, Restore serait moins un parti qu’une nostalgie monétisée, une industrie du ressentiment, un divertissement sombre offert à des électeurs provinciaux, âgés, blancs, égarés dans une chambre d’écho algorithmique. Le peuple, lorsqu’il ne vote plus convenablement, devient toujours une pathologie de communication.

    Les griefs du lord sont nombreux, et ils méritent d’être exposés parce qu’ils dessinent un portrait parfait de la peur des élites. Restore, dit-il en substance, naîtrait d’une querelle venimeuse entre Rupert Lowe et Nigel Farage. Lowe serait un homme d’un autre temps, un rescapé des années 1980, incertain de ce qu’il a lui-même créé. Son parti serait animé par des activistes plus jeunes, plus rudes, plus efficaces dans la publicité numérique. Ses messages, souvent grossiers, exciteraient les passions plutôt qu’ils ne construiraient une politique. Ses militants croiraient former une majorité silencieuse alors qu’ils ne pèseraient, dans les sondages nationaux, qu’une poignée de points. Ils seraient portés par des comptes étrangers, des robots, des mauvais génies numériques, des puissances hostiles, tout cet attirail commode qui permet d’expliquer que des citoyens pensent mal sans devoir se demander pourquoi ils pensent ainsi.

    Le reproche le plus révélateur concerne pourtant l’immigration. Paul Goodman accuse Restore de flotter dans un rêve des années 1950, un Royaume-Uni d’avant l’immigration de masse, avec ce slogan brutal, « millions must go », que l’on pourrait traduire sans grâce par « des millions doivent partir », une remigration sauce à la menthe. Il y voit un nativisme repoussant, une sorte d’illusion blanche, provinciale, vieillissante, incapable d’accepter le pays réellement advenu. À l’entendre, le Royaume-Uni de naguère serait un fantasme, et celle d’aujourd’hui une donnée de fait devant laquelle chacun doit s’incliner.

    Or c’est précisément ici que s’ouvre l’abîme.

    La question n’est pas de savoir si l’on peut revenir mécaniquement à l’Angleterre de 1950. Nul peuple ne rentre dans son enfance par décret. La question est de savoir si les Anglais avaient consenti à devenir minoritaires dans des quartiers entiers de leur propre pays, à voir leurs villes transformées, leurs écoles bouleversées, leur police paralysée par la peur du soupçon racial, leurs jeunes filles abandonnées dans les affaires de grooming gangs, leurs frontières ouvertes comme les portes d’une gare de province. La question est de savoir qui a décidé, au nom de quoi, et avec quel mandat.

    Paul Goodman appelle cela nostalgie. D’autres l’appelleraient mémoire.

    C’est l’un des tours les plus redoutables de notre époque. Celui qui veut transmettre devient nostalgique. Celui qui veut demeurer devient extrémiste. Celui qui remarque que son pays a changé au point de ne plus se reconnaître est invité à consulter au mieux un sociologue ou au pire un psychiatre. À l’inverse, celui qui célèbre la dissolution générale se voit paré des vertus de l’ouverture, de la modernité, de la tolérance. Il y a dans cette inversion quelque chose de presque soviétique, le réel est faux s’il contredit la doctrine.

    Le bon lord s’inquiète aussi du fait que Restore puisse affaiblir Reform UK. Voilà son obsession centrale. Si Rupert Lowe mord sur le même électorat que Nigel Farage, si les voix se dispersent, si la droite protestataire se fragmente, alors les travaillistes pourraient demeurer au pouvoir, ou du moins le système britannique deviendrait plus ingouvernable encore. Ce raisonnement a sa cohérence. Il appartient à la vieille science des appareils. Seulement il oublie que les peuples ne sont pas nés pour simplifier la vie des partis.

    C’est toujours la même plainte des castes installées. Les électeurs devraient se comporter de manière responsable, c’est-à-dire voter selon les nécessités du système qui les a trahis. On leur demande de ne pas diviser les conservateurs, comme on demandait hier aux Français de ne pas diviser les républicains, de ne pas affaiblir le centre, de ne pas troubler la digue, de ne pas faire le jeu de l’adversaire. À la fin, le citoyen n’est plus souverain. Il est gestionnaire adjoint de la panique des élites.

    La vraie division britannique n’est pas entre Reform et Restore. Elle est entre ceux qui subissent le pays nouveau et ceux qui l’administrent depuis des lieux protégés.

    Paul Goodman appartient, par sa position, par sa fortune sociale, par son monde, à cette Angleterre capitonnée qui ne croise presque jamais les conséquences humaines de ses principes. Ces hommes peuvent disserter sur le nativisme depuis un fauteuil ancien, sous un portrait de famille, dans un salon où les bruits de la rue n’entrent pas. Ils trouvent toujours excessif que les autres se plaignent. Ils peuvent condamner les simplifications de Restore sans jamais se demander pourquoi un tel parti trouve un public. Ils peuvent sourire de la « nostalgie monétisée » sans voir que la modernité qu’ils défendent, elle aussi, nourrit ses bureaucraties, ses ONG, ses consultants, ses avocats, ses universitaires, ses policiers de la pensée, ses entrepreneurs de diversité.

    Ce qui frappe surtout, dans l’éditorial du Times, c’est l’absence. Paul Goodman parle de stabilité gouvernementale, de réseaux sociaux, d’Elon Musk, de sondages, de duopole partisan, de concurrence électorale, de fragmentation. Il parle même de l’échec des partis traditionnels à contrôler les frontières et à combattre l’extrémisme islamiste. Il ne s’attarde pourtant pas sur le martyre concret qui donne chair à ces mots. Il ne regarde pas longtemps Henry Nowak menotté dans son sang. Il ne regarde pas longtemps les jeunes filles de Rotherham, Rochdale ou Oldham, livrées pendant des années à des prédateurs pakistanais que les autorités n’osaient pas nommer correctement de peur d’être accusées de racisme. Il ne descend pas dans le bas monde. Il reste au balcon.

    C’est ce balcon qui a perdu l’Angleterre.

    On peut contester Rupert Lowe. On peut trouver Restore brutal, insuffisant, brouillon, verbalement imprudent. On peut craindre qu’un parti né de la colère produise davantage de clameur que d’État. Ces réserves ne sont pas absurdes. La colère ne suffit pas à gouverner. Le cri n’est pas un programme. La dénonciation, à elle seule, ne fait ni une police, ni une frontière, ni une politique industrielle, ni une école. Jünger eût dit, peut-être, qu’il ne suffit pas de haïr les ruines pour savoir bâtir au milieu d’elles.

    Cependant la colère n’est pas née d’un caprice. Elle est le retour du refoulé national.

    Depuis des décennies, les élites britanniques promettent que l’immigration de masse enrichira la nation, que la diversité sera une force, que les frontières sont des anachronismes, que les inquiétudes populaires sont des préjugés, que les victimes de la transformation doivent se taire par délicatesse. Puis, quand un parti surgit pour dire avec brutalité ce que des millions d’hommes murmurent depuis longtemps, les mêmes élites feignent de découvrir un monstre sorti de nulle part.

    Le monstre n’est pas sorti de nulle part. Il sort de leurs politiques.

    Il sort des quartiers où les Anglais ont appris à baisser la voix. Il sort des commissariats où l’on craint davantage l’accusation de racisme que l’évidence d’un corps blessé. Il sort des tribunaux médiatiques où le mot « blanc » devient suspect dès qu’il désigne une victime. Il sort des hôtels remplis de migrants illégaux pendant que des familles modestes n’arrivent plus à se loger. Il sort de cette impression, terrible, que l’État britannique aime davantage l’idée morale qu’il se fait de l’étranger que les siens propres.

    Paul Goodman voudrait qu’on appelle Restore une industrie du divertissement. C’est commode. Le divertissement n’a pas de racines. Il passe, il amuse, il choque, il se vend, puis il disparaît. Il est possible, d’ailleurs, que Restore disparaisse. La politique britannique est capricieuse. Les partis naissent, gonflent, se déchirent, s’évanouissent. Le sort organisationnel de Rupert Lowe m’intéresse moins que le phénomène dont il est le nom provisoire.

    Car même si Restore venait à s’effacer, ce qu’il exprime ne s’effacerait pas.

    Le Royaume-Uni est entré dans l’âge post-impérial de la dépossession intérieure. Il ne domine plus les mers. Il ne tient plus son industrie. Il ne contrôle plus véritablement ses frontières. Il n’a plus la vigueur morale de son ancienne classe dirigeante. Les conservateurs ont trahi sans courage, les travaillistes dissolvent avec componction, la police s’agenouille devant les fétiches de l’époque, les juges tremblent devant les mots interdits, les médias chassent le dissident plus volontiers qu’ils ne poursuivent le mensonge officiel. Ce n’est pas un accident. C’est un régime.

    Un Euro-Argentin de Bretagne, qui lit chaque matin la presse britannique comme d’autres consultent le baromètre, ne peut regarder ce spectacle sans mélancolie. J’ai connu, comme beaucoup d’hommes de ma génération, l’Angleterre à travers ses marins, ses écrivains, ses officiers, ses explorateurs, ses clubs, ses bibliothèques, ses rites un peu froids, sa manière de tenir debout sous la pluie. Il y avait là un peuple, avec ses duretés, ses injustices, ses grandeurs. Aujourd’hui, on nous parle d’une « nouvelle Angleterre », comme Mélenchon parle d’un « nouveau peuple ». Cette Angleterre nouvelle n’est pas la continuation de l’ancienne. Elle en est parfois la négation administrative.

    À ceux qui s’étonnent que des partis comme Restore apparaissent, il faudrait répondre simplement : que vouliez-vous qu’il arrivât ?

    Pensiez-vous qu’un peuple disparaîtrait sans bruit, entre une campagne de sensibilisation et un atelier de diversité ? Pensiez-vous que les vieux Anglais provinciaux accepteraient d’être traités comme les vestiges gênants d’un pays périmé ? Pensiez-vous que les familles des victimes, les habitants des villes moyennes, les policiers encore sains, les ouvriers remplacés, les électeurs méprisés, les jeunes hommes accusés avant d’être secourus, se contenteraient éternellement de lire les homélies des lords dans The Times ?

    Ce que Paul Goodman appelle désordre est peut-être le commencement tardif d’une vérité politique. Les vieux partis se fragmentent parce qu’ils ne représentent plus le réel. Les médias traditionnels sont contournés parce qu’ils ont trop longtemps filtré le réel. Les réseaux sociaux prospèrent parce qu’ils donnent, au milieu du fracas et du mensonge, une issue à des paroles interdites ailleurs. Ce n’est pas toujours beau. Ce n’est pas toujours juste. C’est souvent brutal. C’est surtout inévitable.

    La tâche d’un homme politique sérieux serait de transformer cette colère en restauration, non en spectacle. C’est ici que Rupert Lowe sera jugé. S’il n’est qu’un entrepreneur de fureur numérique, il passera. S’il comprend que l’Angleterre ne se sauvera ni par les invectives ni par les nostalgies mal peignées, mais par la frontière, la police, l’école, la justice, la préférence nationale, la remigration organisée, la renaissance des mœurs communes et le courage de nommer les choses, alors il aura peut-être une place dans l’histoire qui vient.

    Lord Goodman, lui, appartient déjà à l’histoire qui s’en va.

    Il voit dans Restore un danger pour la stabilité parlementaire. Je vois dans son éditorial un document précieux sur la stabilité des aveugles. Il y a des hommes qui continuent de discuter l’ordonnancement des bancs pendant que la nef prend l’eau. Ils appellent cela responsabilité. Le peuple, lui, commence à appeler cela abandon.

    Dans mon salon, les images de Paris et de Southampton se mêlaient encore. Les voitures brûlées après la victoire. Le jeune Henry Nowak menotté dans son sang. Le visage impeccable du lord dans le journal. Trois images, une seule leçon. Nos élites ne craignent pas le chaos qu’elles ont produit. Elles craignent que quelqu’un, enfin, ose le nommer.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-info, 3 juin 2026)

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  • La gauche et le peuple : chronique d’un divorce...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré au violent divorce entre la gauche et le peuple...

     

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    La gauche et le peuple : chronique d’un divorce que les deux dames de Libération n’ont pas vu venir

    Au bar des Brisants, ces jours-ci, la chaleur avait quelque chose d’incongru, presque d’offensant. Une canicule inhabituelle pesait sur Lechiagat, sans ce souffle de mer qui d’ordinaire remet un peu d’ordre dans les corps et dans les pensées. La Bretagne elle-même semblait surprise d’être ainsi livrée à une fournaise de sous-préfecture méridionale. J’étais assis près de la vitre, un café noir devant moi, et je voyais, au dehors, la vedette des sauveteurs en mer immobile dans la lumière blanche, comme si même les hommes du secours attendaient que l’air redevînt respirable.

    Cette torpeur fut rompue par deux dames d’un âge respectable, cheveux courts tirant vers le bleu, lunettes rondes, allure de militantes revenues de toutes les causes sauf de leurs illusions, qui tenaient Libération comme on tient encore un bréviaire quand on n’a plus la foi, mais que demeure le rite. Elles commentaient une tribune de Michèle Riot-Sarcey, historienne, publiée sous un titre d’époque : « Face à l’extrême droite, sortir de la sidération et de la fatalité ». Le ton était grave, presque liturgique. Il fallait réveiller la démocratie, mobiliser les consciences, faire appel au peuple, convoquer les associations, reprendre la rue, ouvrir des assemblées, tenir des débats contradictoires, conjurer le fascisme.

    Je les écoutais d’abord par politesse de comptoir, puis avec cette attention oblique que donnent les cafés de bord de mer, lorsque l’on regarde au loin en feignant de ne pas entendre ce qui se dit à deux tables de soi. Le vocabulaire m’était familier. Il avait le parfum jauni des tracts ronéotés, des réunions interminables, des comités d’action, de ces soirs où l’on croyait encore que le monde attendait la gauche comme on attend une délivrance. Les deux dames parlaient du peuple avec une tendresse abstraite, un peu comme on parle d’un enfant disparu dont on refuse de reconnaître qu’il est devenu un adulte hostile.

    De retour à la maison, sur mon ordinateur, avec en tête ces deux têtes bleues penchées sur leur journal, je me suis plongé à mon tour dans la tribune. Elle est intéressante, non parce qu’elle nous apprend quelque chose de neuf, mais précisément parce qu’elle ne nous apprend rien. Elle a cette vertu documentaire des textes qui résument une époque finissante : tout y est. La peur du fascisme, l’appel au sursaut démocratique, l’accusation du capitalisme prédateur, la dénonciation de la droite propriétaire, patriote et familiale, la nostalgie d’une mobilisation populaire, la confession partielle des crimes ou compromissions de la gauche, et, au bout du compte, l’incapacité à comprendre que le peuple invoqué n’est plus là.

    L’historienne commence par rappeler que l’histoire ne se répète jamais, mais que nous ne sommes pas à l’abri d’un retour de formes autoritaires évoquant le fascisme européen. La prudence de la formule mérite d’être notée. Elle évite l’assimilation pure et simple, puis revient aussitôt, par le détour de la ressemblance, à l’équivalence morale. C’est une vieille figure rhétorique. On déclare ne pas confondre, pour pouvoir suggérer plus fortement encore. L’adversaire n’est pas seulement un adversaire. Il est le prélude possible d’une catastrophe dont chacun connaît les images scolaires : chemises, bottes, défilés, camps, ruines fumantes.

    Historiquement, le procédé n’est pas innocent. Depuis quarante ans, la gauche européenne a remplacé l’espérance sociale par la gestion mémorielle de la peur. Ayant perdu l’avenir, elle administre le passé. Elle ne promet plus guère le monde nouveau, elle menace du monde ancien. Le fascisme, qui fut un phénomène précis, daté, enraciné dans la guerre totale, la brutalisation des sociétés, la crise des empires, la peur du bolchevisme, la misère de l’après 1918 et le discrédit du parlementarisme libéral, devient une catégorie flottante. Elle sert à désigner toute réaction populaire échappant à l’encadrement moral de la gauche.

    Le plus frappant, dans cette tribune, n’est pourtant pas ce qu’elle dit. C’est ce qu’elle ne dit jamais. À aucun moment l’historienne ne nomme vraiment ce qui préoccupe les Français, comme d’ailleurs beaucoup d’Européens : l’insécurité quotidienne, la dépossession culturelle, l’immigration de masse, l’effondrement scolaire, la pression fiscale, la dégradation des services publics, la concurrence sociale, la difficulté de se loger, la solitude des campagnes, l’abandon des villes moyennes, la disparition des anciennes sociabilités populaires, la crainte de voir ses enfants vivre dans un pays devenu méconnaissable. Tout cela est absent, ou plutôt tout cela n’apparaît que sous forme pathologique, comme si ces inquiétudes ne pouvaient être que des symptômes de peur, d’ignorance ou de ressentiment.

    C’est là que l’affaire se gâte. À force d’étendre le mot fascisme à tout ce qui contrarie son monde, la gauche l’a vidé de sa substance historique. Elle voit du fascisme dans la demande d’ordre, dans l’attachement national, dans la défense des frontières, dans l’inquiétude démographique, dans l’hostilité à l’immigration de masse, dans le refus de la dépossession culturelle. Or l’historien sérieux devrait précisément distinguer. Il devrait séparer la pathologie totalitaire de la simple volonté d’un peuple de demeurer lui-même. Confondre l’une avec l’autre, c’est substituer la police du vocabulaire à l’analyse du réel.

    Cette cécité éclate jusque dans les petites querelles de mœurs publiques. La même gauche qui trouve toujours de bonnes raisons pour empêcher des banquets populaires, surveiller des fêtes enracinées, soupçonner une tablée de village, une réunion associative ou un repas champêtre dès lors qu’ils sentent trop le pays réel, se découvre soudain libertaire lorsqu’il s’agit de défendre les raves illégales. Là où des familles, des paysans, des jeunes gens du cru ou des militants identitaires veulent dresser des tables, elle aperçoit l’ombre de la peste brune. Là où des foules anonymes s’installent sans autorisation, occupent des terrains, épuisent les forces de l’ordre, laissent derrière elles déchets, nuisances et parfois drames humains, elle parle volontiers de liberté festive, de culture alternative, de jeunesse incomprise. La fête enracinée lui paraît suspecte. La transgression sans mémoire lui semble poétique.

    Michèle Riot-Sarcey écrit ensuite que le capitalisme montre son vrai visage en faisant triompher « ses prédateurs les plus avides », tandis que la barbarie deviendrait le signe des temps avec l’arrivée en masse des pouvoirs d’extrême droite. Ici encore, le vieux mécanisme marxisant réapparaît sous ses habits fatigués. Les puissants, les prédateurs, les dominants, les possédants. Le lexique a connu toutes les assemblées générales, toutes les facultés de lettres, tous les amphithéâtres chauffés par l’argent public. Il suppose que la droite populaire serait la pointe avancée du capitalisme, quand le capitalisme contemporain est, pour l’essentiel, mondialiste, déraciné, technocratique, managérial, publicitaire et hostile aux vieilles formes d’appartenance.

    Il y a même là une contradiction presque comique. La gauche dénonce les puissances d’argent, puis elle s’étonne que les peuples se retournent contre les partis qui ont accompagné, justifié ou béni la mondialisation culturelle et migratoire. Elle voit partout l’emprise du capital, sauf dans les grandes métropoles progressistes, les plateformes numériques, les fondations philanthropiques, les institutions supranationales, les médias de prestige, les industries culturelles et les universités qui répètent exactement son catéchisme. Ce capital-là, parce qu’il parle diversité, inclusion et climat, lui paraît moins suspect que le petit propriétaire provincial, le père de famille inquiet, l’artisan ruiné ou l’électeur périurbain qui demande seulement à ne pas devenir étranger chez lui.

    L’historienne reconnaît pourtant un point essentiel : la gauche n’attire plus la confiance. Elle évoque son passé d’illusions et de mensonges, les gouvernements totalitaires du XXe siècle, l’URSS, la Chine, le Cambodge, puis les pratiques des socialistes européens dans les années 1950 et 1960, impliqués dans la répression de mouvements de libération en Afrique et en Asie. L’aveu est considérable. Il devrait ouvrir une enquête impitoyable sur la tradition politique qui, au nom de l’émancipation, a justifié la servitude, les camps, la police idéologique, le mensonge d’État, puis, plus tard, la trahison sociale par conversion au marché mondial.

    Il n’en est rien. Le texte avoue, puis passe. La confession sert de purification rapide. Un peu de cendre sur le front, et l’on peut recommencer à prêcher. Rien n’est plus caractéristique de la gauche contemporaine que cette capacité à reconnaître ses crimes historiques sans jamais en tirer les conséquences anthropologiques. Elle admet les erreurs du communisme, les mensonges du socialisme, les compromissions coloniales, les abandons du monde ouvrier, puis conclut que la solution reste plus de gauche, plus de démocratie, plus de mobilisation, plus de parole collective, plus de citoyens réunis en assemblées.

    C’est le fameux mot attribué à Talleyrand au sujet des Bourbons : ils n’ont rien appris ni rien oublié. La gauche, elle, a beaucoup oublié et peu appris. Elle a oublié que le peuple n’est pas une matière disponible. Elle a oublié que la démocratie ne consiste pas à faire voter les hommes jusqu’à ce qu’ils votent bien. Elle a oublié que le peuple réel a une mémoire, des humeurs, des rancunes, des intérêts, des fidélités, des morts, des frontières intérieures. Elle a oublié qu’on ne peut pas pendant cinquante ans traiter les siens de racistes, de beaufs, de réactionnaires, de populistes, de complotistes, puis les convoquer soudain pour défendre la démocratie contre leurs propres suffrages.

    Le cœur du texte est là. Michèle Riot-Sarcey appelle la gauche à faire appel aux populations, par des assemblées locales, des meetings nationaux et internationaux, des rassemblements de collectifs associatifs, des débats contradictoires et critiques. L’intention se veut généreuse. Elle est surtout révélatrice d’un décalage historique. Car le peuple a déjà parlé. Il parle à chaque scrutin, dans les communes périphériques, les bourgs déclassés, les anciennes régions ouvrières, les territoires abandonnés par l’industrie, les campagnes vieillies, les villes moyennes cernées par les zones commerciales et les quartiers de relégation. Seulement, ce peuple ne dit pas ce que la gauche voudrait entendre.

    Dès lors, il cesse d’être le peuple. Il devient opinion électrisée, masse inquiète, foule trompée, électorat fascisé, proie des influenceurs, victime du ressentiment. C’est un prodige : le peuple est souverain quand il confirme le progressisme, malade quand il le contredit. La démocratie devient alors non le gouvernement du peuple, mais la procédure par laquelle une minorité instruite espère ramener le peuple à la raison. Carl Schmitt avait vu, à sa manière brutale, que la politique commence avec la désignation de l’ennemi. La gauche contemporaine a désigné le sien : non plus seulement l’extrême droite, mais le peuple qui vote pour elle.

    La tribune dénonce encore le « repli sous la protection d’un leader », annonciateur de servitude volontaire. Il y a là une référence transparente à La Boétie, devenue poncif universitaire. L’idée n’est pas fausse en soi. Les peuples fatigués cherchent parfois un maître. Les démocraties molles produisent des hommes forts comme les marais produisent des fièvres. Cependant, l’analyse demeure incomplète. Le besoin d’autorité ne naît pas toujours d’une pulsion servile. Il naît souvent d’un désordre subi, d’une insécurité tangible, d’un sentiment d’abandon, d’une perte de contrôle politique. Lorsque les institutions ne protègent plus, l’appel à l’autorité revient comme une marée.

    L’historienne y voit surtout la peur de l’autre, dont l’étranger réel ou supposé serait la cible. Voilà encore une formule usée jusqu’à la corde. Elle réduit à une passion basse ce qui est souvent une expérience concrète. Les Français, les Bretons, les Européens ne vivent pas dans des abstractions. Ils habitent des rues, des écoles, des gares, des immeubles, des villages, des quartiers. Ils voient ce qui change. Ils savent ce qu’ils peuvent dire et ce qu’ils doivent taire. Ils savent que certains lieux ne leur appartiennent plus. On peut discuter leurs conclusions, non leur interdire de nommer leur expérience.

    C’est ici que l’histoire devrait revenir, non comme épouvantail, mais comme discipline de la continuité. Les peuples européens n’ont pas seulement produit des droits de l’homme, des syndicats et des avant-gardes artistiques. Ils ont produit des langues, des paysages, des coutumes, des manières d’être, des cimetières, des fêtes, des fidélités anciennes, des lenteurs précieuses. La gauche, depuis qu’elle a troqué le prolétaire pour le migrant, l’ouvrier pour le minoritaire, la classe pour l’identité importée, ne sait plus parler à cette épaisseur-là. Elle ne voit dans la permanence qu’une oppression. Elle ne voit dans l’héritage qu’un privilège. Elle ne voit dans la patrie qu’une antichambre de Vichy.

    Or Vichy, précisément, est convoqué. Selon la tribune, les slogans de Vichy reprendraient vie en France. La propriété, la patrie, la famille formeraient le triptyque éternel de la droite, soucieuse de favoriser sa caste. On retrouve ici la paresse des grandes assimilations. Qu’une famille veuille transmettre, qu’un peuple veuille durer, qu’un pays veuille protéger ses frontières, et voici que l’ombre de 1940 se remet à marcher. C’est faire bon marché de l’histoire française, de ses droites multiples, de ses traditions populaires, paysannes, gaulliennes, sociales, catholiques, républicaines, monarchiques, bonapartistes, régionalistes même. La France n’a jamais tenu dans le mauvais théâtre où la gauche enferme ses adversaires.

    Cette incapacité à penser la droite autrement que comme une survivance honteuse est l’une des causes de la déroute intellectuelle progressiste. La gauche croit affronter des fantômes. Elle ne voit pas qu’elle affronte un monde nouveau, né de ses propres démissions. Elle a chanté l’ouverture, et l’ouverture a désarmé les ouvriers. Elle a célébré la mobilité, et la mobilité a brisé les enracinements. Elle a béni l’individu autonome, et l’individu autonome s’est retrouvé seul, précaire, interchangeable. Elle a déconstruit la famille, la nation, l’école, l’autorité, puis elle s’étonne que les hommes cherchent quelque part un abri.

    La formule la plus révélatrice de la tribune est peut-être celle de la « démocratie réelle ». On la croirait sortie d’une cave chauffée de 1972, entre deux affiches sérigraphiées et une bouteille de mauvais rouge. Démocratie réelle contre démocratie formelle, peuple vivant contre institutions mortes, assemblées contre représentation, communalisme contre conquête des appareils. Le rêve est ancien. Il traverse le socialisme utopique, les communes insurrectionnelles, les soviets avant leur capture, les conseils ouvriers, Mai 68, les ZAD, les assemblées de place. Toujours la même promesse : rendre la parole au peuple. Toujours la même fin : quelques minorités organisées parlent au nom de tous.

    C’est pourquoi l’appel final à Shelley, « vous êtes nombreux, ils sont peu », sonne étrangement. Qui sont les nombreux ? Qui sont les peu ? La gauche continue de croire qu’elle parle au nom du grand nombre contre une oligarchie. Dans la réalité française contemporaine, elle parle souvent au nom de minorités diplômées, urbaines, salariées de l’État culturel ou social, encadrées par le langage moral des métropoles, contre une majorité périphérique qu’elle ne comprend plus. Les nombreux ne se reconnaissent plus en elle. Les peu sont parfois ceux qui occupent les plateaux, les rédactions, les universités, les tribunaux symboliques, les directions d’associations, les commissions, les observatoires, les lieux où l’on décrète le bien.

    Il ne s’agit pas de nier que la droite ait ses illusions, ses paresses, ses clientèles, ses mauvais bergers, ses imposteurs et ses hâbleurs. Il ne s’agit pas davantage de transformer tout vote populaire en oracle. Le peuple peut se tromper, comme les élites, et parfois plus cruellement. La question n’est pas là. La question est de savoir pourquoi une tradition politique qui prétendait défendre les humbles se trouve désormais obligée d’expliquer que les humbles votent mal, pensent mal, s’informent mal, ressentent mal, se souviennent mal, et doivent être rééduqués par des rencontres citoyennes.

    La réponse tient en une phrase, rude, mais juste : la gauche a cessé d’aimer le peuple au moment où le peuple a cessé de lui obéir. Elle aimait en lui une fonction historique, non une chair. Elle aimait le prolétaire quand il annonçait le socialisme. Elle aime le migrant quand il annonce la société postnationale. Elle aime les minorités quand elles annoncent la dissolution du vieux pays. Elle n’aime pas le peuple lorsqu’il s’attache à son clocher, à son pavillon, à ses morts, à ses habitudes, à sa sécurité, à ses frontières, à ses enfants. Elle ne l’aime plus quand il veut persévérer dans son être.

    C’est peut-être cela que les deux dames du bar des Brisants ne pouvaient pas entendre, penchées sur leur Libérationcomme sur un oracle familier. Elles parlaient de démocratie nécessaire, de mobilisation, de réveil collectif. Elles ne voyaient pas que le réveil avait déjà eu lieu, mais dans l’autre camp. Elles attendaient le peuple au meeting. Il était dans l’isoloir. Elles l’imaginaient disponible pour défendre leurs causes. Il votait pour sortir de leur monde.

    Je regardais la mer, le soir, après avoir refermé l’ordinateur. Au large, les bateaux rentraient avec cette lenteur grave des choses qui savent où elles vont. La gauche française, elle, continue de chercher le peuple comme on cherche un navire disparu sur une vieille carte. Elle l’appelle. Elle lui fait signe. Elle lui promet la démocratie réelle. Seulement le peuple a changé de rive. Il ne répond plus. Ou plutôt, il répond, avec obstination, scrutin après scrutin, que voter pour cette gauche, c’est souvent voter contre soi-même, contre sa continuité, contre sa maison, contre ses enfants encore à naître.

    Aujourd’hui, le peuple hait la gauche avec la rancune froide des amours trahies. La gauche hait le peuple avec la mélancolie furieuse des prêtres dont les fidèles ont déserté l’église. De cette haine croisée naît notre époque. Elle est moins fasciste que post-progressiste. Elle n’annonce peut-être pas le retour des années trente, mais la fin d’une imposture longue : celle d’une gauche persuadée de posséder le peuple, alors qu’elle n’en gardait que le portrait jauni.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 29 mai 2026)

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  • Quand Washington retire l’échelle, l’Europe s’accroche à ce qu’elle peut...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l’obligation pour l'Europe de penser enfin sa propre défense....

     

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    Quand Washington retire l’échelle, l’Europe s’accroche à ce qu’elle peut

    A la chapelle de la Tréminou, près de Pont-l’Abbé, il existe encore ce vieux calvaire extérieur muni d’une plate-forme de pierre où, autrefois, le prêtre venait instruire les pèlerins. Lorsque j’étais interne au lycée Laennec, nous montions souvent jusque-là lors des longues promenades organisées le mercredi, jour de congé des pensionnaires. Je suis retourné il y a quelques jours dans ce coin du Pays bigouden. Les haies printanières débordaient déjà d’herbes hautes, les aubépines blanchissaient les chemins et une lumière douce glissait sur les pierres anciennes de la chapelle. Après plusieurs heures de marche, je me suis assis sur cette vieille tribune de granit où l’on prêchait jadis les vérités du catéchisme.

    Cette fois pourtant, ce n’était point un missel que j’avais entre les mains, mais Le Figaro.

    Un article de Florentin Collomp sur l’évolution de la défense européenne venait d’attirer mon attention. Et je dois dire qu’en le lisant, je fus frappé par le contraste avec le journalisme plus psychologique, plus mondain et souvent assez superficiel auquel nous a habitués depuis Madrid son confrère Mathieu de Taillac. Là où ce dernier continue souvent de raconter l’Espagne comme une chronique culturelle du progressisme européen, Collomp regarde le monde tel qu’il redevient : brutal, géopolitique, matériel.

    Car enfin, ce qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux est peut-être l’un des grands tournants stratégiques du siècle. Donald Trump, volontairement ou non, est en train d’offrir à l’Europe un cadeau historique : l’obligation de penser enfin sa propre défense.

    Naturellement, cette évolution n’a pas commencé avec lui. Depuis Barack Obama au moins, les États-Unis considèrent déjà que leur centre de gravité stratégique se déplace progressivement vers le Pacifique, vers la Chine, vers l’Asie. Trump ne fait finalement qu’accélérer brutalement une évolution engagée depuis plus d’une décennie. La différence est qu’Obama enveloppait ce déplacement d’un langage diplomatique rassurant, tandis que Trump le formule avec la brutalité d’un entrepreneur new-yorkais impatient.

    L’article de Florentin Collomp montre très bien à quel point ce désengagement devient désormais concret : réduction des forces capables d’intervenir en Europe, retards massifs dans les livraisons d’armes, priorité donnée au Moyen-Orient et incapacité même à fournir certains alliés européens pourtant farouchement atlantistes.

    Les Européens découvrent soudain leur propre dépendance militaire comme un homme découvre la faiblesse de ses jambes le jour où on lui retire ses béquilles.

    Et pourtant, la situation européenne n’est peut-être pas aussi désespérée qu’elle le paraît.

    Car nous sommes probablement au seuil d’une révolution militaire comparable à celles qui bouleversèrent autrefois les équilibres des grandes puissances.

    Depuis deux siècles, les nations industrielles ont appris à mesurer leur puissance militaire à l’accumulation de matériels lourds : cuirassés, canons, chars, porte-avions, missiles stratégiques, arsenaux gigantesques exigeant des décennies de production et des budgets colossaux. Or la guerre en Ukraine, comme les conflits récents au Moyen-Orient, montrent déjà qu’un autre âge commence.

    Des essaims de drones produits en quelques jours, à faible coût, capables de saturer des défenses infiniment plus chères qu’eux, commencent à transformer radicalement les logiques classiques de puissance militaire.

    La vieille accumulation quantitative d’armements cesse progressivement d’être la condition unique de la victoire. Et cette mutation historique possède un précédent très clair.

    Au début du XIXe siècle, la Royal Navy dominait le monde grâce à des centaines de vaisseaux de bois, à voiles, fruits d’une accumulation maritime patiente et gigantesque durant les guerres napoléoniennes. Puis, presque du jour au lendemain, l’apparition du premier cuirassé à vapeur français transforma entièrement l’équilibre naval mondial. Une partie immense de la supériorité britannique devint soudain obsolète. Des arsenaux accumulés pendant des générations perdaient brutalement leur valeur stratégique.

    Nous vivons peut-être aujourd’hui un moment comparable.

    Or cette révolution technologique favorise paradoxalement les puissances industrielles intermédiaires capables d’innover rapidement plutôt que les seuls empires disposant d’immenses stocks hérités du passé. L’Europe conserve encore des capacités scientifiques, industrielles et technologiques considérables. Ce qui lui manque surtout, ce n’est pas la matière grise, mais la volonté politique et la conscience historique.

    Et c’est précisément là que Trump agit comme un révélateur.

    En cessant progressivement de traiter l’Europe comme un protectorat militaire permanent, Washington oblige brutalement les Européens à sortir de leur adolescence géopolitique. Les protestations indignées des chancelleries européennes rappellent parfois celles de jeunes aristocrates découvrant soudain que le vieux patrimoine familial ne suffira plus éternellement à financer leur existence.

    Pendant ce temps, au nord de l’Atlantique, la question du Groenland réapparaît déjà.

    Là encore, Trump agit moins comme une anomalie que comme un symptôme du retour des grandes logiques géographiques. Routes arctiques, minerais rares, contrôle des espaces polaires, surveillance des océans septentrionaux : tout cela redevient central dans le monde qui émerge.

    Sous le vieux calvaire de la Tréminou, en regardant les dernières lumières du printemps tomber sur les champs bretons, je songeais qu’une époque entière touche peut-être à sa fin.

    L’Europe découvre brutalement que les empires maritimes anglo-saxons ne protègent jamais gratuitement leurs alliés. Ils les protègent tant que leurs intérêts convergent. Puis les routes changent, les priorités se déplacent, les océans redeviennent dangereux et les vieux protecteurs regardent ailleurs.

    Alors les peuples doivent apprendre de nouveau à se défendre eux-mêmes.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 23 mai 2026)

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  • Le laboratoire des marges : l’illusion d’une révolution sans peuple...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré au rêve de la révolution par les marges...

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    Preciado et son trans-héros Loredana Rossi

     

    Naples, laboratoire des marges : Paul B. Preciado ou l’illusion d’une révolution sans peuple

    En ce samedi matin breton, après une matinée de forte pluie, d’éclairs et de tonnerre, je marche sur la plage à marée basse. Le soleil revenu réchauffe les algues échouées sur le sable. Elles dégagent une odeur forte et familière, mélange de sel, de vase et de fermentation. Cette senteur lourde monte  du rivage avec la chaleur, prend à la gorge et semble s’attarder longtemps après avoir quitté l’estran.

    De retour chez moi, alors que je rattrape mon retard de lecture, cette odeur revient curieusement dans mon esprit à mesure que j’avance dans l’article de Paul B. Preciado publié dans Libération. Mélange de remugle et d’effluves de sentine, elle colle bien à l’univers mental de cette égérie du quotidien qui fut libertaire.

    Le texte, consacré à une figure trans napolitaine et à l’univers militant qui l’entoure, semble prolonger cette impression sensorielle. Non par son sujet lui-même, mais par son attrait constant pour les marges, pour ces territoires humains situés à la périphérie de la norme, là où une partie de la pensée contemporaine cherche moins à comprendre la société qu’à en célébrer les fissures.

    Le point de départ est simple : à la différence du jeune prince du RN qui y est allé pêcher sa promise, Preciado se rend à Naples pour participer à un festival queer et rencontrer des activistes trans locaux. Le texte repose sur une opposition implicite entre l’image traditionnelle de Naples, ville de religion, de machisme, de Camorra et de culture populaire, et une Naples réinventée comme laboratoire de fluidité identitaire. Ce renversement est central. Naples n’est plus décrite comme une ville historique, mais comme une matière poreuse, une texture sociale ouverte, capable d’absorber et de dissoudre les frontières entre les genres, les identités et les appartenances.

    Avant même d’entrer dans le détail du texte, il faut replacer Preciado dans une généalogie intellectuelle plus large. Il n’est pas une singularité absolue, mais la figure la plus récente et la plus médiatique d’une tradition d’intellectuels fascinés par les marges sociales. Depuis plusieurs décennies, une partie de la pensée de gauche ne se contente plus d’étudier la prostitution, la délinquance, les sexualités non normatives ou les sous‑cultures ; elle leur attribue une fonction transformatrice. Ces marges ne sont plus seulement perçues comme des symptômes sociaux ou des objets d’analyse. Elles deviennent l’incarnation de valeurs positives, des foyers de résistance morale et politique, capables de révéler une société nouvelle et, peut-être, de la remodeler.

    Michel Foucault, influence revendiquée de Preciado, voyait déjà dans les prisons, la folie ou les sexualités autrefois « déviantes », des lieux permettant de comprendre la manière dont le pouvoir s’exerce sur les corps. Georges Bataille cherchait dans l’érotisme, la dépense et la transgression une rupture avec l’ordre bourgeois. Jean Genet transformait le voleur, le prostitué ou le traître en figures sacrées. Plus tard, Guy Hocquenghem fit du désir homosexuel une force de contestation politique, tandis que Virginie Despentes érigeait les périphéries sexuelles et sociales en contre‑culture légitime.

    Chez tous ces auteurs, les marges ne sont pas seulement observées ; elles sont investies d’une mission. Elles deviennent des laboratoires moraux où l’intellectuel jour à l’apprenti sorcier, des lieux de vérité, parfois même des refuges spirituels. Preciado appartient pleinement à cette tradition. Il ne regarde pas les marges comme un ethnologue ou un sociologue. Il ne se contente pas de les habiter symboliquement : il en est lui-même une expression, presque une incarnation. Son œuvre, sa trajectoire personnelle et son discours intellectuel se confondent avec cet univers périphérique qu’il décrit et qu’il érige en horizon politique.

    Ce déplacement est intéressant parce qu’il révèle une transformation intellectuelle plus large. Le marxisme classique parlait de classes, de travail, de propriété ou de production. Le militantisme contemporain, tel qu’il apparaît ici, remplace ces catégories par des notions affectives et symboliques : fluidité, expérience, vulnérabilité, visibilité, reconnaissance. Le conflit social est déplacé vers la subjectivité.

    Loredana Rossi est présentée comme une héroïne populaire. Elle devient une figure presque mythologique, à mi-chemin entre la sainte laïque, la militante et la matrone napolitaine. Son langage cru, ses récits de prostitution, sa violence assumée contre les agressions policières ou masculines servent à produire un effet d’authenticité. Loredana n’est pas seulement une personne rencontrée : elle devient un symbole. Son appartement est décrit comme un sanctuaire, sa cuisine comme une scène politique, sa parole comme une vérité incarnée.

    Le texte possède d’ailleurs une dimension quasi religieuse. On y retrouve un vocabulaire de révélation, de communauté, de bénédiction et de conversion. Preciado ne raconte pas une enquête. Il décrit une initiation. Le lecteur est invité à pénétrer dans un monde où la marginalité devient source de sagesse et où l’expérience minoritaire, y compris la marchandisation de son propre corps, prend une valeur quasi sacrée.

    Il faut aussi noter que Naples sert ici de décor symbolique plus que de réalité sociale. La ville réelle, avec ses contradictions, sa pauvreté, ses tensions politiques ou son catholicisme populaire, disparaît largement derrière une Naples imaginaire, transformée en métaphore de la révolution des identités. Le Vésuve lui-même devient une image de soulèvement futur. La révolution n’est plus pensée comme un programme politique, mais comme une éruption émotionnelle et culturelle.

    Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’article efface presque entièrement la contradiction ou la distance critique. Aucun doute n’est exprimé. Aucun recul n’est pris sur le discours militant. Les paroles de Loredana, y compris lorsqu’elles évoquent la violence, le fascisme omniprésent ou une révolution imminente qu’elle appelle de ses voeux, sont accueillies comme des vérités révélées.

    Pour un lecteur extérieur, le texte peut apparaître comme un exemple typique de la littérature idéologique woke : un mélange de témoignage, de poésie urbaine, d’homosexualité germanopratine et de récit de conversion personnelle. Il ne cherche pas à convaincre par l’argumentation, mais par l’immersion affective à forte dose de moraline progressiste. La politique y devient esthétique.

    C’est ici qu’apparaît un paradoxe plus profond. Les intellectuels fascinés par les marges imaginent souvent dans ces univers périphériques une énergie révolutionnaire que le prolétariat traditionnel aurait perdue. Pourtant, aucune révolution née de la marginalité n’a jamais pris et conservé le pouvoir. Les grandes ruptures historiques du XXe siècle, qu’il s’agisse de la Russie bolchevique, de la Chine maoïste ou de Cuba, se sont appuyées sur une organisation, une discipline, un parti et une structure collective. Les marges ont parfois fourni l’étincelle, rarement l’architecture.

    Marx lui-même se méfiait du lumpenprolétariat. Dans ses textes, les marginaux, les délinquants ou les vagabonds apparaissent comme des groupes instables, facilement récupérables par la réaction. Le sujet révolutionnaire devait naître du travail industriel, de la discipline collective et d’une conscience de classe structurée.

    Preciado semble connaître ce paradoxe, mais il ne prend aucune distance critique lorsqu’il écoute Loredana appeler à une révolution future tout en dénonçant le « fascisme » omniprésent. Le cri de cette figure napolitaine est accueilli comme une vérité morale, non comme une parole qui pourrait être interrogée. Pourtant, l’histoire invite à une prudence élémentaire. Les révolutions des marges existent souvent dans le langage, dans le symbole, dans la dramaturgie militante. Elles produisent une intensité, une esthétique, parfois une mythologie. Elles produisent plus rarement un pouvoir.

    On peut voir dans cette absence de recul une conséquence du déplacement théorique opéré par Preciado. Chez lui, la révolution n’est plus une prise de pouvoir, mais une mutation continue des subjectivités. Elle ne vise plus l’État, mais les corps. Elle ne cherche plus à conquérir une institution, mais à dissoudre les frontières identitaires. Cette révolution permanente, presque moléculaire, permet précisément de contourner la question de son efficacité historique.

    Ce glissement explique peut-être pourquoi l’article ne doute jamais. La révolution y est moins un horizon politique qu’une atmosphère. Elle flotte dans les ruelles de Naples, dans la cuisine de Loredana, dans le volcan et dans les mots. Elle relève davantage de l’odorat que du programme, plus du parfumeur que de l’idéologue.

    Une autre question taquine le lecteur : pourquoi ces intellectuels des marges cherchent-ils aujourd’hui leur espérance politique dans ces univers périphériques ? La réponse tient peut-être à une évolution plus profonde de la gauche occidentale. Le prolétariat classique, celui des ateliers, des chaînes de montage et des banlieues ouvrières, n’est plus perçu comme le sujet révolutionnaire naturel qu’imaginait Marx. Dans une grande partie de l’Europe, il vote désormais davantage pour des partis conservateurs, populistes ou nationaux que pour la gauche radicale.

    Ce déplacement produit une conséquence intellectuelle majeure. Là où Marx voyait dans l’ouvrier industriel le moteur historique de la révolution, au XXe siècle, cette vision a été progressivement corrigée ou déplacée. Frantz Fanon voit dans les exclus coloniaux, les déracinés et les habitants des bidonvilles une énergie révolutionnaire que les élites ouvrières intégrées auraient perdue. Herbert Marcuse affirme que le prolétariat occidental a été neutralisé par la société de consommation et que la contestation viendra désormais des outsiders, des minorités, des ghettos, des marges sexuelles et culturelles. L’autonomisme italien, puis certaines théories post‑marxistes, élargissent encore cette idée : la révolution ne partirait plus de la production, mais des subjectivités refusant les normes.

    Aujourd’hui, despérés par la désertion du travailleur européen, les intellectuels de gauche cherchent désormais ce potentiel de rupture dans les marges : migrants, précaires, minorités sexuelles, prostituées, sans-abri, sous‑prolétariat urbain. La périphérie remplace l’usine, la backroom éclipse la réunion de cellule.

    Preciado appartient clairement à cette filiation. Sa révolution n’est plus celle des classes sociales mais celle des corps. Il ne parle pas d’ateliers, de syndicats ou de prise du pouvoir. Il parle de porosité, de sexualité, de pharmacologie, de mutation identitaire. Chez lui, le marginal devient la figure prophétique d’un monde à venir.

    Ce qui mérite peut-être d’être interrogé, dans une perspective plus large, n’est pas seulement le militantisme de Preciado, mais le rôle que Libération lui accorde. En publiant ce type de texte, le journal ne se contente pas de relayer une opinion. Il construit une sensibilité. Il donne à voir un monde où certaines catégories deviennent morales et d’autres suspectes, où la porosité est valorisée comme horizon social ultime.

    Reste une dernière interrogation, peut-être la plus sensible. Pourquoi cette attirance presque systématique pour les marges chez une partie des intellectuels contemporains ? Pourquoi cette fidélité à la prostitution, à la déviance, aux identités instables, aux figures qui vivent en rupture avec la société ordinaire ?

    Il serait simpliste d’y voir seulement une posture théorique. Beaucoup de ces auteurs comme Paul B. Preciado ou comme son frère de plume Geoffroy D. de Lagasnerie partagent une expérience personnelle d’exclusion ou de décalage à l’égard de la société traditionnelle. Minorités sexuelles, trajectoires dissidentes, biographies marquées par le sentiment de ne pas trouver leur place dans le monde ancien : leurs œuvres prolongent souvent cette fracture intime.

    Chez Preciado, cette dimension est visible. Femme biologique se présentant comme homme, cet auteur s’est lui‑même défini dans une de ses œuvres comme un « monstre ». Le terme est révélateur, non parce qu’il décrirait une réalité, mais parce qu’il exprime un rapport conflictuel à l’ordre social.

    Pourtant, l’histoire longue invite à nuancer cette idée d’exclusion absolue. Dans la plupart des sociétés traditionnelles, il existait une place, parfois ambiguë mais réelle, pour les hommes féminins, les femmes masculines ou les individus vivant à la frontière des rôles sexuels habituels. Cette place était souvent périphérique, parfois discriminante, mais elle reconnaissait leur existence. Certaines cultures leur attribuaient même une fonction sociale, rituelle ou symbolique.

    Le paradoxe historique est que le XIXe siècle bourgeois et libéral, marqué par la morale chrétienne rigide et la pruderie victorienne, a souvent détruit ces niches sociales anciennes. Là où des formes de tolérance implicite existaient dans des sociétés populaires ou méditerranéennes, le triomphe d’une norme familiale stricte a réduit les espaces de coexistence. Les comportements minoritaires, les sexualités dissidentes ou les identités ambiguës ont alors connu une période de marginalisation particulièrement forte.

    Le XXe siècle, puis le début du XXIe siècle, ont au contraire vu s’élargir considérablement l’acceptation publique de ces minorités. Les comportements affectifs ou sexuels non conformes sont devenus visibles, protégés juridiquement et souvent valorisés culturellement. C’est précisément ce qui rend la posture de Preciado paradoxale : jamais les sociétés occidentales n’ont autant intégré ces formes de différence, et pourtant le discours demeure celui de la haine absolue du corps socil qui l’a pourtant engendré.

    Il faut aussi distinguer les minorités sexuelles de la dysphorie de genre. Les comportements homosexuels, les identités ambiguës ou les rôles sociaux atypiques ont toujours existé. Ce qui change aujourd’hui est moins leur présence que la croyance nouvelle selon laquelle l’identité sexuelle pourrait être transformée entièrement par la volonté, indépendamment du corps biologique. Cette idée constitue une rupture anthropologique récente, qui dépasse les formes traditionnelles de marginalité. Le corps trans n’est pas seulement un sujet philosophique ; il devient un instrument critique. La famille, les normes sexuelles, la différence homme‑femme, la reproduction, l’ordre symbolique hérité de la tradition apparaissent moins comme des structures à réformer que comme des systèmes à dissoudre. La révolution n’est plus dirigée contre une classe dominante, mais contre un ordre culturel perçu comme intrinsèquement oppressif.

    C’est sans doute ici que l’attrait pour les marges prend tout son sens. Les périphéries sociales deviennent les laboratoires d’un monde alternatif. Les prostituées, les exclus, les identités mouvantes, les corps transformés acquièrent une valeur prophétique. Non parce qu’ils seraient majoritaires, mais parce qu’ils représenteraient la négation même de la norme.

    Naples n’est peut-être pas un hasard dans ce récit. Ville de théâtre, de masques et d’apparences, elle offre à Preciado un décor presque parfait. Tout y devient scène : la cuisine de Loredana, les ruelles, le Vésuve, les gestes, les proclamations révolutionnaires. Naples est cette ville où la frontière entre le réel et la représentation se brouille avec une facilité déconcertante.

    Preciado semble y évoluer comme dans un miroir. Son texte est porté par un double récit. D’un côté, une histoire personnelle, celle d’une identité construite contre les catégories héritées. De l’autre, une ambition plus vaste : imaginer une société débarrassée des frontières fixes, de la famille structurante, de la continuité symbolique et des filiations anciennes.

    Dans cette perspective, les marges cessent d’être périphériques. Elles deviennent le centre, le modèle, l’avant-garde. Elles se veulent porteuses de la promesse d’un monde nouveau. Pourtant, une difficulté demeure. Les marges produisent une esthétique, une contestation, une intensité. Elles produisent plus rarement une durée.

    Les sociétés se construisent sur la transmission. Elles vivent moins de l’éclat du présent que de la répétition lente des héritages. Il existe dans toute civilisation une image simple : celle d’un fils qui reprend un jour le flambeau de son père, non pour répéter exactement le passé, mais pour prolonger une mémoire, un nom, une manière d’habiter le monde.

    Les marges intellectuelles, elles, dépendent davantage du climat d’une époque. Elles brillent par leur capacité à troubler, à déplacer les limites, à provoquer. Mais elles rencontrent une difficulté à produire une continuité. Stériles biologiquement, elles séduisent le présent plus qu’elles n’organisent l’avenir.

    Peut-être est-ce là l’ambiguïté profonde du texte de Preciado. Il célèbre les marges comme une promesse de transformation, mais sans interroger pleinement leur capacité à devenir autre chose qu’une scène. Naples lui offre le décor idéal : une ville où le théâtre ressemble à la vie, et où la vie finit parfois par ressembler à une mise en scène.

    Les volcans fascinent parce qu’ils brûlent, parce qu’ils menacent, parce qu’ils rappellent que la terre reste instable. Ils impressionnent par la violence de leur surgissement et par la promesse d’un bouleversement absolu. Pourtant, lorsque la lave se fige, la vie reprend son cours. Les façades sont relevées, les volets repeints, les enfants reviennent jouer dans les ruelles. Les éruptions bouleversent le paysage, mais elles ne fondent pas une civilisation. Elles interrompent le temps ; elles ne le remplacent pas.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 4 mai 2026)

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