Vous pouvez découvrir ci-dessous le texte de la communication de Jean-Luc Coronel de Boissezon prononcée lors du XIIIe Colloque de l'Institut Iliade à Paris, le 12 avril dernier, et consacrée à la liberté de parole, comme fondement de la civilisation européenne.
Jean-Luc Coronel de Boissezon est universitaire, agrégé des facultés de droit, historien du droit et des institutions, des idées politiques et de la pensée économique. Il a enseigné au cours de sa carrière dans sept universités publiques françaises et est aujourd’hui professeur à l’ISSEP de Lyon.

Parrhèsia. Liberté de parole et intelligence de l’Europe
Dans sa tragédie Les Phéniciennes (411 av. J.-C.), Euripide fait parler Polynice, qui a connu l’exil hors d’Athènes :
« Le pire de tout, c’est que le droit à la parole libre n’existe pas (ouk ésti parrhèsía) […] C’est la vie d’esclave que d’être interdit de dire sa pensée. »
La parrhèsia, ou « faculté de tout dire », apparaît dans l’aurore grecque comme le droit civique fondamental. Sans elle, précise Euripide, on doit « flatter les puissants » et « supporter la folie des maîtres ». Dans la pièce Hippolytus (428 av. J.-C.), il fait dire à Phèdre :
« Je veux que mes deux fils retournent vivre dans la glorieuse Athènes, qu’ils y marchent la tête haute et qu’ils y exercent la parrhèsia comme des hommes libres, honorés grâce au nom de leur mère. »
Ce droit se révèle de la sorte attaché à une citoyenneté qui est elle-même le fruit d’une filiation concrète. Cela est confirmé dans la tragédie Ion (418 av. J.-C.), où Euripide fait dire au mythique ancêtre des Ioniens :
« Si je puis prier, je souhaite que ma mère soit athénienne, afin d’avoir, par elle, la parrhèsia. Car lorsqu’un étranger entre dans une cité dont la race est sans tache, même si la loi l’en fait citoyen, sa langue reste serve : il n’a point le droit de tout dire. »e1
La parrhèsia est ainsi strictement définie comme une liberté découlant de l’appartenance à un peuple autochtone : l’autochtonie fonde l’autonomie, au moyen de la parole libre.
Comme sa condition, l’exercice de ce « dire vrai » est consubstantiellement politique. D’abord quant à son lieu, puisque la parrhèsia s’exerce en tôi mesôi, « au milieu de tous », sur la « place publique », agora grecque, forum romain, plus tard espace forain des villes médiévales ; le terme hispanique de fueros, qui désigne les libertés d’une communauté locale, l’illustre bien. Ensuite par son contenu : parce qu’elle a pour objet les affaires de la Cité, elle doit être tenue dans l’espace du débat public, de la conversation civique. L’enjeu est de « dire ce qui est utile » (tà symphéronta) et pour cela de « parler sans crainte » (adeôs), selon les termes de Périclès dans ses discours restitués par Thucydide dans Histoire de la guerre du Péloponnèse, au Ve siècle av. J.-C., où est clamée l’urgence d’un discours vrai des Athéniens sur eux-mêmes, s’ils veulent identifier les failles qui menacent alors de leur faire perdre le conflit face à Sparte.2
La naissance parrhèsiastique de la raison grecque
Mais c’est aussi ce lieu de la parrhèsia, à savoir l’espace public, dont l’archéologie montre l’apparition dans la Cité achéenne, qui va induire la pensée rationnelle et l’art du discours – lesquels forment une seule et même notion en grec ancien, le Logos. Au rebours de celui des rois de Crète ou d’Asie, renfermé dans le secret du palais, le pouvoir des magistrats est exposé sur l’agora. Les décisions ne pouvant dès lors être adoptées qu’après avoir convaincu l’assemblée, une argumentation rationnelle s’impose, faisant naître la logique, la dialectique et la rhétorique – futurs piliers des « arts libéraux » du Moyen Âge.
Cette soumission du pouvoir à la confrontation publique découle elle-même de la dynamique centrale de la culture grecque, à savoir l’agôn. Traduisible par « combat », « compétition » ou « rivalité », l’agôn est l’élément concurrentiel que l’on retrouve tant dans l’athlétisme (olympiades, courses de chars) que la poésie et le théâtre (joutes poétiques, concours tragiques), la musique et le chant (concours pythiques), la philosophie (joutes sophistiques ou débat socratique), l’éducation (gymnase, symposion) et bien sûr la guerre (rivalité entre cités). Nietzsche en fait remonter la culture à Homère, auquel il attribue une « philosophie de la joute »3. Le Moyen Âge des tournois et l’Ancien Régime des duels figureront parmi ses fils.
« Le combat est père de toute chose », disait Héraclite, membre de « l’école ionienne » qui, avec Thalès, Anaximandre et Anaximène, s’opposait déjà à « l’école italique » de Parménide, Empédocle et Zénon d’Élée, dans cette controverse inaugurale des présocratiques, au VIe siècle av. J.-C. À leur suite, l’école de Socrate verra dans l’affrontement des paroles la voie de la maïeutique, « dévoilement » de la vérité. C’est dans la forme du dialogue que sont structurées les œuvres de ses disciples, au premier rang desquels Platon, qui le premier parle d’une « science politique » (épistémé politiké), qu’établira son élève Aristote. Tandis que Pythagore, ensuite Hippocrate, Aristote, Euclide, Archimède, Ératosthène, Hipparque et Ptolémée fondaient sur la dialectique les différentes branches scientifiques, ce même principe irriguait le droit, suscitant dans le procès les joutes oratoires des plaidoiries, accordées aux deux parties selon le principe des plateaux de la balance que porte Dikê, déesse de la justice, origine mythologique du « principe du contradictoire » judiciaire.
La floraison dialectique de l’ancienne Europe
Rome a retenu particulièrement, de l’art grec de la controverse, la dimension juridique, développant sur le forum l’ordo judiciorum du procès contradictoire. La fonction d’avocat y prospère, magnifiée par Cicéron, qui défend la libertas loquendi en tant qu’héritage ancestral et l’oppose, dans son Pro Plancio (33), à la censure et la flatterie. On sait comment lui-même mourra de la parrhèsia dont il avait pris le risque dans ses Philippiques contre Marc-Antoine, qui le fera assassiner et exposera ses mains et sa tête coupées sur le forum ! Il est significatif que la République ait disparu quelques années après cet attentat contre la liberté de parole. Moins dangereuse politiquement, la controverse juridique a au moins pu survivre dans les écoles de la scientia juris dont Gaius, Modestin, Papinien, Paul et Ulpien furent les grands noms. La plus importante des compilations du Corpus juris civilis réalisée au VIe siècle par l’empereur Justinien, le Digeste, est un monument du débat doctrinal, considéré comme le fonds commun de la science du droit en Europe continentale.
Au Moyen Âge, la christianisation n’entraîne pas la fin, mais la transformation de cette forma mentis. La culture du débat intellectuel est relayée dans les scriptoria des monastères bénédictins qui copient les œuvres antiques, puis renaît dans les universités que l’Église fonde à partir du XIIe siècle. La disputatio, controverse savante en public, y devient la pratique-phare. Les sessions biannuelles du quodlibet (ou quaestiones quodlibetales, « débats sur ce que l’on veut », libres et impertinents, par opposition aux disputationes ordinariae qui portaient sur les cours) peuvent être agitées, comme en témoigne l’héritage du mot « quolibet » en français… L’école de droit de Montpellier a été ainsi fondée dès 1160 par Placentin, docteur en droit de Bologne, qui avait dû fuir après une disputatio où il avait eu le dessus sur un maître de l’université, lequel se sentit si humilié qu’il chargea des sicaires de l’assassiner ! Autre pratique universitaire médiévale, la « glose » des auctoritates, c’est-à-dire des textes qui font autorité, montre la richesse possible des interprétations. Elle fait bientôt passer la dialectique du service de la rhétorique à celui de la logique, en faisant dialoguer non plus des personnes mais des textes. Abélard y excelle dans son Sic et Non (v. 1125). En osant appliquer la logique à la théologie, l’amant d’Héloïse, déjà fragilisé en tant que clerc à ce titre, a couru le risque du parrhésiaste et a été condamné par l’Église, tout en continuant de bénéficier du soutien d’une partie du clergé, comme le puissant abbé de Cluny, Pierre le Vénérable. Au XIIIe siècle, la philosophie d’Aristote est ramenée au cœur de la scolastique, avec Thomas d’Aquin. Sa Summa theologica repose sur les « questions disputées » (quæstiones disputatae) : chaque sujet est traité en quatre parties, présentant des textes soutenant une première opinion (sententiae), puis ceux qui vont en sens contraire (sed contra), avant que le Doctor communis apporte sa propre opinion (respondeo dicendum) et fasse la synthèse dans l’explicatio.
La Renaissance doit davantage à cet esprit médiéval qu’on ne le croit : la philologie humaniste repose sur le patrimoine antique transmis par les clercs des studia et la « révolution scientifique » s’accomplit largement au sein du réseau institutionnel de l’Église, grâce aux tendances contradictoires en son sein, loin de la légende noire tissée au XIXe siècle par les auteurs anticléricaux. Il faut rappeler que Copernic était un chanoine, bénéficiant du soutien du pape Paul III, auquel il dédicace son De Revolutionibus ; et que le seul scientifique tragiquement condamné au bûcher fut un moine dominicain, Giordano Bruno, au terme d’un procès qui portait davantage sur sa rupture théologique que sur son héliocentrisme. Quant à Galilée, ses travaux furent soutenus par le pape Urbain VIII, avant que l’évolution de ses thèses ne conduisent à sa condamnation à la rétractation. Le raidissement de la Contre-Réforme, par ailleurs, a trouvé une compensation paradoxale dans son fer de lance, les Jésuites, qui en suivant le précepte d’Ignace de Loyola, « Trouver Dieu en toute chose », ont été les principaux promoteurs et praticiens des sciences expérimentales dans l’Europe moderne : en astronomie (Clavius, Riccioli), mathématiques et physique (Kircher, Boscovich, Fabri), etc. Encore dans la période contemporaine, Gregor Mendel, fondateur de la génétique, sera un moine augustin ; et Georges Lemaître, père de la théorie du Big Bang, un prêtre catholique.
Cependant, l’apparition d’établissements universitaires non plus seulement ecclésiastiques mais royaux, témoigne de la volonté des princes de dégager la liberté d’expression des restrictions accrues par les guerres de religion. François Ier fonde ainsi le Collège de France (1530), où des « humanistes » enseignent des disciplines que l’Université de Paris refuse. Guillaume Budé lui donne en ce sens sa devise, si parrhésiastique : Docet omnia, « On y enseigne tout ».
C’est dire qu’au XVIIIe siècle les auteurs des Lumières seront moins novateurs qu’ils ne le proclameront, s’enivrant d’une Raison en vérité presque trois fois millénaire, mais dévaluant les autres sources de la culture (mythes, coutumes et traditions) en faisant preuve d’hybris en rupture avec la « prudence » helléno-chrétienne. Du moins l’intelligence cinglante envers les dogmes, qu’un Voltaire incarne pour la postérité, honorait-elle toujours le pluralisme critique. Le paradoxe de la Révolution fut de le renier. La célèbre sommation de Saint-Just au commencement de la Terreur, « Pas de libertés pour les ennemis de la liberté »4, inaugure la position totalitaire. Cette même année 1793 ont été fermées les facultés de droit, supprimé l’ordre des avocats, close l’Académie des sciences, tandis que le mathématicien Condorcet mourait en prison et que le chimiste Lavoisier était guillotiné, après que le président du tribunal révolutionnaire eut le mot fameux :
« La République n’a pas besoin de savants ! »
Là a été semé un germe de régression sans précédent, ironiquement légitimé par la prétention progressiste. Il ne s’est cependant pas durablement épanoui, grâce aux différents reflux conservateurs des XIXe et XXe siècle, ainsi qu’au dynamisme scientifique et technique d’une France et d’une Europe alors en pleine expansion industrielle et coloniale.
La constante stratégie de censure de la gauche radicale
C’est assurément dans le marxisme que le germe révolutionnaire a connu son épanouissement majeur. Ses principales incarnations historiques permirent de constater les conséquences de l’abolition du pluralisme critique, en Russie soviétique dès 1922 ou en Chine maoïste à partir de 1949 – modèles de référence de la gauche radicale en Occident pendant des décennies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette gauche a mis en œuvre, au sein du « monde libre », deux consignes du marxisme organisé, qui eurent chacune pour effet la restriction de la liberté d’expression. En premier lieu, le recours à l’accusation systématique de « fascisme » contre tout opposant politique, selon le mot d’ordre de Staline au VIIe congrès du Komintern en 1928. En second lieu, la stratégie de Gramsci : « l’hégémonie culturelle » comme préalable au pouvoir politique, au nom de laquelle les journaux, plus tard les médias audiovisuels, les théâtres puis le cinéma, l’Éducation nationale et l’Université ont fait l’objet d’un entrisme massif et d’autant de barrières progressivement posées au libre débat.
Après la fin de l’Union soviétique, l’emprise a muté en « marxisme culturel », mûri dans certaines universités américaines dès les radical sixties, avec Berkeley dès 1962, puis imitée en France avec Mai 68. C’est la généralisation de cette modalité d’activisme, seule viable après l’effondrement du « socialisme réel », qui voit naître la political correctness (PC), mouvement de censure de mots, de pensées, d’œuvres et d’auteurs, subvertissant l’institution universitaire qui avait été conçue pour être le lieu de la transmission et de la discussion. L’adjectif « controversé » devient une disqualification, aveu de la fin de la culture du débat.
Le « wokisme » n’est que l’ultime métastase de ce cancer idéologique. Sa « cancel culture » est une culture de la censure, qui ne se caractérise pas seulement par le déboulonnage de statues, mais réclame aussi la fin de la culture classique des « dead white males », pour promouvoir à sa place les « studies », pulvérisant les sciences humaines en études de minorités. Les conséquences du wokisme sur la liberté d’expression ont été désastreuses pendant la dernière décennie. Un rapport officiel de France Universités5 d’octobre 2025 est contraint de dresser un état des lieux alarmant : annulations de conférences ou colloques pour éviter des troubles à l’ordre public, perturbations des cours, campagnes de stigmatisation sur les réseaux sociaux, procédures-bâillons et instrumentalisations judiciaires, et donc déclin de pans entiers de la recherche.La crispation nouvelle des élites mondialisées
Les tenants du pouvoir culturel en Occident, qui n’avaient eu de cesse de valoriser d’une part l’innovation technologique comme preuve du progrès, d’autre part « l’utopie communicationnelle » du « village global », ont cependant été pris au piège par l’avènement du world wide web, à la fin de la décennie 1990. Hétérotélie phénoménale, puisqu’elle devait aboutir à la soudaine libération de l’écrit public. Il a fallu un quart de siècle au système politico-médiatique pour parvenir à mettre au point une stratégie de reprise du contrôle. Éric Zemmour6 a comparé la situation à celle du milieu du XVIe siècle, quand, après l’invention de l’imprimerie, qui avait apporté les conditions techniques de l’expansion de la Réforme protestante, en particulier l’appropriation par les fidèles de l’Écriture sainte, l’Église catholique avait en retour lancé la Contre-Réforme du concile de Trente : même volonté de récupérer le monopole du magistère clérical, même mise à l’Index des publications hérétiques.
C’est à partir de la double défaite des médias dominants que furent, en 2016, le Brexit et l’élection de Donald Trump, qu’en rétorsion fut mis en place un vaste dispositif de censure : dénonciation des médias alternatifs comme promoteurs de la « post-truth » et des « fake-news » ; « fact-checking », mobilisant des « experts » chargés de montrer que les faits dérangeants sont simplement mal interprétés ; deplatforming de médias, personnalités et influenceurs de droite ; enfin, élaboration d’une législation de répression de l’expression en ligne, non pas aux États-Unis, au moins protégés sur ce plan par le Premier amendement de leur Constitution, mais dans toute l’Europe occidentale (dont le tentaculaire DSA, Digital Services Act, de l’Union européenne, à partir de 2024).
Depuis la reprise de Twitter par Elon Musk et le second mandat de Donald Trump qui a largement « retourné » la Silicon Valley, le désarroi est grand dans le reste de l’Occident, accoutumé à suivre l’exemple d’outre-Atlantique. Le plus retentissant aveu, à cet égard, est venu du ministre macronien des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui a affirmé le 24 février 2026, sur une radio du service public, qu’il était nécessaire d’empêcher une « internationale réactionnaire » de peser sur le débat public et s’est laissé aller à dévoiler la méthode choisie :
« Cela passe par une mise au pas des réseaux sociaux ».7
Cette situation de perte de contrôle du narratif explique la crispation sans précédent des élites mondialisées. Les pouvoirs non-élus, sans légitimité populaire, s’activent contre les opinions majoritaires et les défenseurs des peuples : dans la magistrature, les médias, les universités, l’œuvre d’intimidation et d’épuration s’intensifie. Les autres pouvoirs à la légitimité très faible, technocratie de Bruxelles et classe politique en place, nourrissent de leur côté cette entreprise, par la production d’un carcan toujours plus étouffant de normes liberticides.
Cette législation a malheureusement son archétype précoce en France, la loi Pleven de 1972 qui, en créant un « délit de provocation publique à la haine » visant des personnes « à raison de leur origine ou leur appartenance ou non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », a ouvert la boîte de Pandore du démantèlement de la grande loi sur la liberté de la presse de 1881. Le ressort des poursuites a ensuite été étendu par les lois Gayssot (1990, sur le négationnisme), Taubira (2001, sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité), Perben II (2004, allongeant la prescription des délits de presse présumés racistes), ou la loi HALDE (2004, introduisant de nouvelles incriminations contre les propos publics « homophobes, sexistes et handiphobes »). C’est l’abolition du débat et avec lui du réel, le thermomètre brisé pour ne plus mesurer la fièvre, et la police de la pensée, résumée par le propos emblématique :
« Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit ».
Retour à l’agora
Ce qui est nécessaire aujourd’hui est le retour au réel. Les partisans de la « société ouverte » ont trahi son penseur, Karl Popper, dont on connaît le principe épistémologique8 : pour qu’une théorie puisse être considérée comme « vraie », il faut qu’elle soit réfutable et néanmoins non réfutée. La liberté d’expression est donc sa conditio sine qua non. Les régimes occidentaux y ont renoncé, pour moitié sous la pression de la gauche radicale qui occupe leur appareil culturel, pour moitié en raison de leur propre libéralisme, qui fut la première phase de l’histoire politique de la gauche et en reste philosophiquement solidaire.
Le problème gît dans leur matrice commune des Lumières, dans ce moment de déséquilibre basculant de la raison au rationalisme, par le désencastrement hors de la culture, dans le retournement tragique de l’esprit d’objectivité qui caractérise le regard européen. Le rationalisme a débouché sur la promotion d’un modèle utopique, à la fois individualiste et universaliste (ou cosmopolitique), comme la « Raison » est présumée l’être elle-même, alors qu’elle est en réalité le fruit d’une culture singulière, dans le cadre d’une civilisation spécifique. La première gauche, libérale, insiste sur la face individualiste, la seconde gauche, radicale, sur la face cosmopolitique, mais l’une comme l’autre sont tournées en dernière instance contre le peuple comme communauté historique, qu’il s’agit toujours de faire taire.
À ceux qui entendent au contraire rendre au peuple son pouvoir décisionnaire natif, il est possible pour terminer de proposer quatre mesures concrètes en faveur de la parrhèsia qui en est la condition. En tout premier lieu, l’abrogation de toutes les lois attentatoires à la liberté d’expression et la restauration de la loi de 1881. En deuxième lieu, la suppression de toute subvention publique aux médias et la privatisation du service public de l’information, afin que le débat redevienne libre et concurrentiel, et non plus faussé aux dépens des citoyens qui sont aussi des contribuables. En troisième lieu, afin que les Français puissent permettre à leurs enfants d’échapper à l’étouffement intellectuel organisé par l’Éducation nationale et l’université publique, la mise en place d’un « chèque scolaire » et universitaire. Enfin et surtout, pour que tout cela puisse être précisément voté par la majorité, le retour à l’agora par l’usage du référendum, qui devra devenir, le plus tôt possible, d’initiative populaire.
Qu’il me soit permis d’espérer, au terme de ce propos, avoir été fidèle à l’auteur auquel j’avais consacré ma thèse, Frédéric Le Play, qui écrivait :
« Je crois être l’interprète de tous ceux qui comprennent le caractère conservateur de la liberté de penser. »9
Jean-Luc Coronel de Boissezon (Site de l'Institut Iliade, 30 avril 2026)
Notes
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Michel Foucault, Discours et vérité : précédé de La parrêsia [1982-1983], Paris, Vrin, 2016.
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Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre II, discours de Périclès dans l’Oraison funèbre (§ 35–46) et après la peste (§ 59–65).
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Nietzsche, La Joute d’Homère et Hésiode [1872], Écrits philologiques, t. 5, Paris, Les Belles Lettres, 2024.
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Saint-Just, Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix, présenté à la Convention nationale le 19 vendémiaire an II (10 octobre 1793).
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France Universités, Défendre et promouvoir la liberté académique. Un enjeu mondial, une urgence pour la France et l’Europe, rapport rédigé par Stéphanie Balme, directrice du CERI à Sciences Po Paris, 2025.
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Premier éditorial de l’émission « Face à l’Info » du 22 février 2021, sur la chaîne CNews.
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France Info, 24 février 2026.
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Philippe Némo, Qu’est-ce que l’Occident ? [2004], Paris, PUF, coll. « Quadrige », p. 70-71.
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Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Paris, Imprimerie impériale Plon, 1864, t. II, p. 231, n. 1.